‹ Études et lectures sur les sciences d'observation et leurs applications pratiques (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · DE LA VISION BINOCULAIRE · texte numérisé non relu

DE LA VISION BINOCULAIRE

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Kai yoof iy o*xtà%cre\ titi/^/xivoç oï/Jiv àuxnç. t J'ai dos yeux. ... deux yeux,

Et une sensation Intérieure qui en résulte sans rien d'étrange.

Homère, Ofcssée.

Le stéréoscope , l'un des instruments magiques de la science et de l'industrie moderne , se présente sous la forme d'une boite de grandeur moyenne année de deux tuyaux de lorgnette qui appellent l'application des deux yeux. Une double peinture, un double dessin, une double miniature , une double figure géométrique > un double daguerréotype, sont placés au fond de la bpite et sont regardés par les deux yeux à la fois, au moyen des deux tuyaux implantés sur la boîte. Alors, par un effet .vraiment magique, \par une irrésistible illusion, avec une conviction complète de sensation,

le dessin prend du relief, la peinture devient de la sculpture.

Ce curieux instrument, le plus nouveau et peut-être le plus répandu déjà de tous les instruments de Toptique appliquée à l'industrie, serait assez difficile à faire connaître au lecteur, même avec le secours de la gravure. Il en est de même, au reste, de tous les objets dont il faut représenter les trois dimensions, et non pas seulement le plan ou l'élévation ; mais le grand nombre de stéréoscopes qui se construisent maintenant par milliers en France, en Angleterre, en Amérique, le bas prix de leur construction , dont on peut dire que les fabricants et les acheteurs ont abusé (nous reviendrons sur cette idée tout à l'heure), enfin les étonnants effets de cet appareil optique m'autorisent à parler du stéréoscope comme s'il était connu ou même sous les yeux de tous ceux qui liront ces pages.

Défini étymologiquement d'après son nom tiré de cette belle langue grecque qu'aucune autre n'a pu égaler dans l'expression de la pensée , le stéréoscope signifie « instrument qui montre tous les objets en relief; » un dessin , ainsi que nous venons de le dire , devient une statue. La première partie du mot signifie un corps solide, un corps saillant, un objet réel , et non pas seulement une représentation sur le papier ou sur la toile. La seconde partie du mot signifie vision. Le nom de stéréoscope indique donc la vision en relief, et jamais instrument n'a été plus fidèle à son nom.

Défini par énumération , le stéréoscope a pour objet la représentation naturelle et pour ainsi dire statuaire de tous les objets de la nature que peuvent reproduire le

crayon, le pinceau, la chambre noire, le daguenio-

type, le talbotype, enfin tout ce que peut contenir l'album le plus riche et le plus varié.

Théoriquement , la portée de ce modeste instrument n'est pas moindre. Pour faire naître ses magiques illusions , il introduit dans chaque œil , au moyen d'un double dessin ou d'une double peinture , la même sensation que les yeux auraient reçue de la vision naturelle, et la conséquence est que la sensation qui en résulte est parfaitement celle que nos yeux reçoivent des objets eux-mêmes, en sorte que s'il reste encore aux physiciens ou même aux métaphysiciens des incertitudes sur les causes morales ou physiques qui nous font percevoir si bien le relief des corps par la vision naturelle , le stéréoscope n'a rien à voir dans ces discussions. Il suffit de dire qu'il peint au foiid de nos yeux les objets de la nature , comme ils s'y peignent quand nous les regardons eux-mêmes , et qu'ainsi nous les voyons à l'aide du stéréoscope exactement comme s'ils existaient devant nous.

Il va sans dire que déjà la construction du stéréoscope a éprouvé bien des modifications. Partons du stéréoscope à boîte armée de deux tuyaux oculaires , et mettons-y d'abord un double daguerréotype de paysage ou d'architecture monumentale. Le daguerréotype de droite sera vu par l'œil droit seulement, le daguerréotype de gauche sera vu de même exclusivement par l'œil gauche, et si l'artiste a pris les deux points de vue comme les aurait vus le spectateur, en fermant alternativement l'œil droit et l'œil gauche, le contemplateur stéréoscopique recevra par l'instrument la même impression .cju'il

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eût reçue de la nature elle-même ; le paysage , le monument , renaîtront devant lui. Il se promènera par la vue entre les arbres fuyant les uns derrière les autres , comme dans une forêt, et les colonnes, les arcs-boutants, les statues du monument, laisseront la vue tourner tout à l'entour et pénétrer entre les parties saillantes et la masse centrale de la fabrique.

Si , au moyen d'une double représentation , on a dessiné une figure entière, un buste, un portrait, une machine d'industrie môme très-compliquée, un échantillon d'histoire naturelle, un solide géométrique, le stéréoscope rendra ces objets présents. Le sculpteur, le modeleur pourra les reproduire comme d'après nature ; le peintre ou le dessinateur pourra les repeindre ou les redessiner en prenant d'autres points de vue que ceux qui ont été primitivement choisis. Il n'est point de paroles qui puissent rendre les exclamations de surprise qui éclatent de tous côtés, lorsque l'introduction des stéréoscopes a lieu dans une société ou une soirée un peu nombreuse , et que chacun de ceux qui ont trouvé un effet étonnant de stéréoscope veut le faire admirer au point de vue qui le frappe lui-même le plus incroyablement. Au reste, la reproduction par la sculpture d'un double dessin stéréoscopique n'est point seulement une possibilité, l'épreuve en a été faite avec le plus grand succès. Ainsi un habitant des îles Sandwich, ou du Japon, ou des antipodes (à la Nouvelle-Zélande) peut désormais envoyer à un sculpteur de Paris une double plaque daguerrienne (où n'y a-t-il pas maintenant un daguerréotype? ), et il recevra son buste aussi bien modelé que s'il eût fait lui-même le voyage de Paris. Stricte-

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ment parlant , avec le stéréoscope , une plaque , un dessin pesant un petit nombre de grammes, deviennent l'équivalent d'un buste difficile à transporter, à plaéKr^ à éclairer convenablement. ■■■

Un mot sur l'histoire du stéréoscope.

Le nom et une première esquisse de l'instrument appartiennent à un Anglais, M. Wheatstone , physicien de premier ordre et célèbre pour sa mesure do la vitesse de l'électricité, qu'il a trouvée être du même ordre que la vitesse de la lumière , laquelle ferait en une seconde sept ou huit fois le tour de la terre. M. Wheatstone a été aussi l'un des premiers et des plus habiles établisseurs des télégraphes électriques. Avant i838, M. Wheatstone eut l'idée de prendre deux miroirs, de les assembler' comme le sont deux couvertures d'un livre relié que l'on ouvre à moitié, et, mettant tout près du nez la ligne de jonction des deux miroirs, de regarder avec chaque œil dans chaque miroir deux dessins placés l'un à droite, l'autre à gauche de l'observateur. Lorsque eelui-ci était parvenu à saisir la superposition des deux reflets des miroirs , alors l'effet du relief apparaissait ; mais , comme l'a très-bien dit M. Brewster, l'auteur du vrai stéréoscope populaire, c'était plutôt un appareil qu'un instrument, et cette belle invention fut oubliée pendant dix à douze ans. Sir David Brewster, tout en réclamant sa part comme auteur du stéréoscope usuel à tuyaux oculaires avec verres grossissants, etc., rend pleine justice à son célèbre et habile compatriote. L'érudition, toujours un peu jalouse du mérite contemporain , n'a pas manqué de remonter à Léonard de Vinci et même à Galien pour trouver des observations rela-

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tives à la vision par les deux yeux, d'où, avec un peu de complaisance, on conclurait que ni M. Wlieatstone ni M. Brewster ne sont les premiers inventeurs du stéréoscope, ni M. Jules Dubosq, de Paris, le premier grand constructeur dont les stéréoscopes à l'exposition de Londres aient fixé l'attention de la grande reine d'Angleterre. On irait jusqu'à trouver le nom du constructeur babylonien qui , sur les bords de l'Euphrate ou du Tigre , a présenté un stéréoscope à la fameuse Sémiramis, à l'exposition de l'an i85i avant notre ère; mais laissons parler sir David Brewster lui-môme, qui, ayant été élu associé étranger de F Institut de France (la plus haute marque de considération que puisse recevoir un savant sur cette planète), visita la France en i85o, et vint prendre place aux fauteuils académiques du palais des Beaux-Arts. L'article dont nous citons un extrait est de M. Brewster, bien que le savant anglais n'y prenne pas la parole en son nom :

« Après avoir essayé , mais en vain , d'engager quelques-uns des opticiens ou des photographes de Londres à construire son stéréoscope et des doubles daguerréotypes pour cet instrument , M. Brewster apporta à Paris, au printemps de i85o, un très-bel instrument exécuté par Loudon, opticien à Dundee, et un portrait binoculaire fait par lui-même. Il montra cet instrument à M. l'abbé Moigno, l'auteur distingué de l'ouvrage intitulé t 'Optique moderne, à M. Soleil et à M. Dubosq- Soleil, éminents opticiens de Paris, ainsi qu'à quelquesuns des membres de l'Institut de France ( et notamment à Fauteur du présent article). Ces messieurs comprirent tout de suite la valeur de l'instrument, non-seulement

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comme un joujou amusâni|>ar ses effets magiques, mais encore comme un important auxiliaire pour les arts du dessin et pour la sculpture. M. Dubosq se mft immédiatement à confectionner le nouveau stéréoscope, et exécuta en même temps une- immense variété de beaux doubles daguerréotypes binoculaires sur des objets vivants ou inanimés, des hommes, des statues, des monuments d'architecture, des ornements, des arbres, des bouquets de fleurs , des échantillons d'histoire naturelle, des solides et des figures de géométrie, etc., etc., que des milliers de personnes s'empressèrent de venir contempler avec le nouvel instrument....

» Dans la belle collection d'instruments de physique et d'optique que M. Dubosq-Soleil présenta à la grande exposition de Londres en i85o, et pour laquelle il reçut la grande médaille du conseil, il plaça un des stéréoseppes à lentilles de sir David Brewster avec une belle série de daguerréotypes binoculaires. Cet instrument attira particulièrement l'attention de la reine, et M. Dubosq exécuta un beau stéréoscope qui fut offert en son nom à Sa Majesté par sir David Brewster. Par suite de cette exposition , M. Dubosq reçut une immense commande de stéréoscopes-Brewster qui furent introduits en ce pays (l'Angleterre). La demande devint néanmoins telle, que des opticiens anglais se consacrèrent exclusivement à la manufacture des stéréoscopes, et en débitèrent en quelques mois plusieurs centaines , sinon pluôiiiprs mille. Des sculpteurs entrevirent l'application du stéréoscope à leur art, et nous avons réoemment appris de Paris qu'un artiste distingué de cette capitale a modelé une statue d'après le relief produit par le stéréoscope. »

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Après s'être plaint de quelques journalistes qui ont parlé du stéréoscope-Brewster sans en nommer l'auteur, l'illustre patriarche des savants anglais procède à la théorie de l'instrument, qui nous semble fort simple, quand on veut bien la rapporter à la vision naturelle , comme nous l'avons dit plus haut. L'article du savant associé étranger de l'Institut de France contient sur la formation des images photographiques par des lentilles d'une ouverture plus ou moins grande un incroyable contre-sens scientifique, développé avec une complaisance non moins étonnante , et qui ne peut être attribué qu'à une inadvertance favorisée par l'éloignement des Académies et des contradicteurs empressés qu'elles fournissent complaisamment et, en abondance.

Voici donc pour tout le monde et en peu de mots la théorie, ou, pour parler moins superbement, le secret des effets magiques du stéréoscope. Quand nous regardons un objet ordinaire avec les deux yeux , nous le voyons tel qu'il est , paillant , solide, en relief. Nous faisons du relief, comme M. Jourdain faisait de la prose , sans le savoir, et la preuve , c'est que quand on veut approfondir pourquoi la vision par les deux yeux nous donne la sensation, la perception du relief, on rencontre plusieurs opinions fondées les unes sur la physique dos sens, les autres sur les notions que l'intelligence, aidée du tact, aurait introduites dans l'habitude des jugements de l'organe ; heureusement la théorie du stéréoscope n'a pas besoin de remonter si haut.

Tout le monde conçoit en effet que , puisque la vision par les deux yeux nous donne le sentiment du relief, on produirait ce même résultat en introduisant immédiate-

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ment dans chaque œil, au moyen de deux peintures différentes et prises de deux points de vue convenable*, ç les mêmes images que reçoit foeU da l'objet Iw-m^ityh. Si donc les peintures qui se forment au fond dS l^fji^f sur le tableau nerveux qu'on appellera rétine, en Venarfte^*, directement de l'objet, sont remplacées par de fidèlqrtî, peintures daguerriennes ou autres que l'instrument uj* troduit au fond de chaque œil , cet organe se trouvera " exactement dans le même cas que s'il eût reçu ces peintures de l'objet réel lui-même , et les impressions reçues étant les mêmes , les sensations et perceptions du relief et de toutes les autres propriétés de l'objet , comme ses couleurs, ses dégradations de teinte, ses détails de forme, etc., seront les mêmes aussi. En un seul mot, ce que fait la nature pour l'œil, le stéréoscope le fait pareillement.

Il serait trop long et trop fastidieux de faire connaître tous les détails du stéréoscope ou plutôt des stéréoscopes. Nous avons déjà dit que dans l'ancien appareil de M. Wheatstono , les deux dessins étaient ramenés à la superposition dans l'œil au moyen de deux miroirs. M. Brewster a remplacé les miroirs par des prismes réflecteurs qui opèrent de face. On peut même supprimer les miroirs en regardant les deux dessins chwfe* avec un œil , ce que l'on fait en disposant une espèjft de cloison en avant du nez , de manière à forcer la vifijeu de chaque œil à s'attacher à un seul dessin. Je crois que ces tours de force seraient fort dangereux pour les enfants et pour les personnes qui ont de la tenfjta&ç à loucher. Pour ceux qui voudront s'exercer à produire simplement ces belles illusions, je recoDEWM&derai de

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placer sur une table le double dessin qu'ils veulent voir stéréoscopiquement, ensuite de placer la main ou une feuille de carton devant la figure, de manière que chaque œil ne voie qu'un des dessins, puis de fixer le regard, tantôt sur les dessins, tantôt sur l'extrémité de la feuille de carton ou des doigts de la main, en remuant la tète d'avant en arrière jusqu'à ce qu'on voie naître entre les deux dessins, qui paraissent écartés l'un de l'autre, un troisième dessin intermédiaire. Une fois cette apparition produite, il faut y diriger son attention ; alors sans miroirs, sans loupes , sans boite, sans appareil aucun, on reproduit l'effet du stéréoscope. Pour surcroit de bonheur, on est louche pour toute sa vie !

J'ai dit plus haut que les constructeurs et les acheteurs avaient abusé du stéréoscope. En effet, la grande facilité d'assembler les côtés d'une boite de quelques décimètres de dimension, d'y implanter deux tuyaux garnis de loupes et de réflecteurs (chacun de ces objets, suivant M. Brewster, revenant en gros à 5 francs la douzaine ! ) , et enfin d'y adapter des daguerréotypes éclairés en dessus ou par transparence, ont fait de cet instrument un article de pacotille que M. Dubosq a débité à près de dix mille, et les opticiens de Londres et de New-York avec autant de succès. Mais admettez qu'un double daguerréotype, une double photographie sur papier, enfin une double miniature exécutée avec tous les raffinements de l'art , soient mis dans un stéréoscope de choix , et voyez l'admirable effet artistique qui en résultera : on rendrait impérissables les formes statuaires des plus beaux modèles . les poses artistiques des premiers artistes dramatiques . les traits chéris des parents, des amis et des bienfai-

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leurs, et Ion produirait l'immortalisation physique des grandes renommées qui font la gloire des peuples, a Ne serions-nous pas heureux , s'écrie M. Brewster, de voir s'animer des tableaux photographiques, de voir Démosthènes lançant la foudre de son éloquence contre le roi de Macédoine, Brutus immolant César au pied de la statue de Pompée, saint Paul prêchant à Athènes, ou % • celai dont le nom n'a pa besoin (Tetra prononcé, dans l'attitude de la bonté et do la beauté céleste, proclamant la rédemption du genre humain ? Avec quel ravis- " sèment nous contemplerions ces vivifications si sympathiques et si divines î Les héros et les sages des anciens temps, tout mortels qu'ils étaient , auraient pu êtreefiftbaumés et seraient devenus plus impérissables que par les procédés de l'art égyptien , conservant les formes de la vie, des affections et de la puissance intellectuelle, et s'incarnant dans l'immortalité stéréoscopiqoe bifln. mieux que dans les hideuses-momies qui sauvent à grand peine et bien incomplètement les dépouilles des rois de « la corruption universelle. » S'il est une intelligence, un corps , une illustration qui ait mérité cette préservation,, pour l'éternité, c'est certainement l'auteur du stéréoscope, l'éminent physicien, l'infatigable doyen de la science optique, sir David Brewster.

Ceux qui ont visité à Londres la basilique sftns rivale de Westminster ou les invalides maritimes de Greenwich ont vu avec un sentiment douteux d'admiration les figures en cire de Marie Stuart ou de Nelson;, avec une couche plus ou moins épaisse de charbon de terre indigène. Qu'on remplace ces figures à la Curtius par des stéréoscopes, objets d'art avouables par le bon goût

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et par l'imagination , et quelle galerie bien supérieure aux galeries historiques de Versailles on obtiendrait ! Et qu'on n'objecte pas la petitesse nécessaire des daguerréotypes et des stéréoscopes actuels ; je me suis assuré que M. Dubosq possède tous les éléments d'amplitude et de grossissement qui peuvent arriver, quand " * on voudra, à la grandeur naturelle, au full size, des personnages à représenter.

Le stéréoscope fait encore de la carte plate d'un pays un plan en relief qui en fait ressortir toute la géographie physique. La carte de la lune reproduit avec les ombres du premier et du dernier quartier les volcans, les cratères , les chaînes de montagnes , les coulées de laves , lçs entassements de rocs, les fentes du terrain que Ton avait pris pour des fortifications , les criques , les plaines basses, les pics' isolés, enfin toute la topographie de cette planète secondaire , dont la carte est beaucoup plus avancée, à une distance de 36oooo kilomètres. * que la carte de l'Afrique , qui touche les populations musulmanes de la France.

Je ne finirais pas si je voulais passer en revue tout ce que l'activité intellectuelle et industrielle a déjà fait pour le stéréoscope. Sous le titre de bioscope, M. Dubosq a introduit dans cet instrument le mouvement et la vie, et<en combinant les effets du stéréoscope avec ceux de la persistance des images dans l'œil , on arrive à des effets dont tout ce qu'on rapporte de fabuleux sur l'antique magie ne peut approcher; mais on perd en généralité d'effet ce qu'on gagne en merveilleux. La science la plus positive trouvera aussi un utile auxiliaire dans le ^téréoscope. La superposition des objets

doubles permet de jeter un fond bleu sur un fond rouge, et d'avoir par ce moyen un fond vert. Les physiciens savent ce qu'il y a encore à chercher sur le mélange des couleurs, sur les couleurs complémentaires, les couleurs de contraste , et sur les couleurs propres des corps. Le stéréoscope deviendra un instrument de recherches , un véritable outil , dans ces difficiles spéculations théoriques et expérimentales. En physique comme en astronomie, l'art d'observer, qui n'est que le fondement de la science, est lui-même, comme dit Fontanelle, une très-grande science. ,:;

J'ai trouvé plusieurs personnes qui s'affligeaient de voir que le stéréoscope, à la vérité construit et apprécié par des Français, fût une invention anglaise; mais le daguerréotype est français , et d'ailleurs il n'y a point de nationalité pour les sciences pas plus que pour l'intelligence du genre humain. C'est là une des belles paroles de Napoléon Ier. J'ai déjà dit ailleurs que, sans la haute protection de Napoléon III pour un Anglais , M. Brett, l'Angleterre, qui communique maintenant au continent par des fils électriques sous-mariiis afKHitissant en France , en Belgique et en Hollande , serait encore, pour ses correspondances privées" et politiques , à la merci des hasards météorologiques. Dans peu, non seulement il n'y aura plus de Pyrénées, mais plus 4'Alpcs, plus de Caucase, plus d'Atlantique, plus de Pacifique.

La théorie du stéréoscope se réduit donc à dire que col instrument fait, pour la vision avec les deux yeux, ce que les objets réels font eux-mêmes, et pie r par suite , les doubles peintures stéréoscopicraes apparaissent

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comme si elles existaient réellement ; mais la question de la vision naturelle est si belle par elle-même, qu'il serait fâcheux de ne point aborder ici ce sujet, où la science et le raisonnement ont triomphé depuis longtemps. Des vérités acquises depuis longtemps n'en sont pas moins précieuses.

On connaît depuis bieji des années l'expérience qui consiste à prendre l'œil d'un grand animal récemment tué, un œil de bœuf par exemple. Après avoir aminci , • at£jnoyen d'une lame bien tranchante , la partie postéjwib*1 de cet œil, on voit se peindre en transparence s&le fond une image des objets, celle des fenêtres, des .liaisons ou des arbres voisins se détachant sur le ciel. G?£a$ une vraie chambre noire ordinaire. Plusieurs pen- :vseàjs ont été embarrassés de savoir comment une image sans relief, une image plate et sans épaisseur donnait à l'animal la sensation du relief et des distances. Voici comment s'opère ce jugement.

Si l'on regarde les objets avec un seul œil , on sait que, si l'on observe des objets inconnus où rien ne puisse aider jà sensation matérielle, on juge fort mal leur relief, dès qu'ils sont à la distance de quelques décimètres. En efifet„ si l'œil agit seul , les divers points de l'objet , qui sont à diverses distances , ne peindront pas leurs images avec la même netteté dans l'œil, et il en résultera pour cet organe un moyen de juger ou plutôt de sentir les diverses distances par le plus ou moins de netteté qu'elles créent au fond de l'œil ; mais dès que la distance de l'objet devient un peu plus considérable , i mètre par exemple, toutes les images ont sensiblement le même degré de netteté ou de trouble, et ce moyen

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de parcept^iKit défaut à l'œil agissant seul. Employons maintenante!» deux yeux.

Alors, à moins que la distance ne soit immense, par exemple plusieurs centaines de mètres , chaque œil reçoit une impression différente. L'œil droit atteint des points de l'objet que ne voit point l'œil gauche de son côté , et réciproquement. L'habitude , l'exercice , le tact appelé comme auxiliaire , les diverses circonstances de couleur, d'illumination, de formes, arrondies ou abruptes, techniquement de galbe, perçues par les deux yeux, donnent le relief. Remarquons, comme une utile déduction des effets du stéréoscope , que puisque les peintures plates de cet instrument donnent de merveilleux reliefs, les physiciens, qui ne voulaient pas admettre que les images sans épaisseur qui se forment au fond de l'œil pussent donner la sensation du relief, ne sont plus fondés dans leur objection, puisque (on ne peut pas trop le répéter) des images parfaitement planes et sans épaisseur, celles du stéréoscope , donnent complètement la sensfctoon du relief.

Cependant, dira-t-on, pour les grandes distances, pour les paysages alpestres , pour les beaux paysages des Vosges, pour les immenses panoramas des contrées observées du sommet des moûts, comme la Limagne d'Auvergne vue du sommet du Puy-de-Dôme, — pour ces grandes étendues, nous jugeons très-bien les distances diverses, et l'art reproduit admirablement les fuyants des chaînes et des cimes situées à perte de vue les unes derrière les autres par rapport au point central qu'occupe l'observateur.

La réponse est «impie. Il s'introduit là un nouvel élé- 1. 8

ment : la perspective aérienne proprement dite , c'està-dire l'extinction de lumière que produit une grande masse d'air traversée par les rayons lumineux. Tout le monde a remarqué combien les montagnes éloignées sont bleuies par l'interposition de l'air, et dans certaines circonstances de pluie cessante et près des bords de la mer, j'ai pu observer des fonds de paysages teintés de l'outremer le plus violet possible. Cet effet de perspective aérienne, d'extinction de lumière, ne commence pa's avant la distance de 200 mètres , suivant' les observations précises de M. Arago, quand l'air est serein. Par des temps de brouillard ou lorsqu'on s'élève dans les nuages, la perspective se clôt à de bien faibles distances. Alors, dit Homère, chacun ne voit pas plus loin que la distance où il peut lancer une pierre. Dans certains nuages et dans certains brouillards de Paris et de Londres, cette distance est beaucoup moindre, et l'on voit à peine l'extrémité de la canne de 80 centimètres à 1 mètre de longueur qu'on tient à la main. Sans considérer les cas extrêmes , lorsque d'un lieu élevé de Paris, du sommet d'un monument , de l'arc de triomphe de l'Étoile par exemple, on observe vers la fin du jour les diverses collines qui s'étendent au couchant de la capitale , leurs divers plans et leurs diverses distances sont admirablement accusés par la perspective aérienne. Je dis ici perspective aérienne proprement dite , car, malgré les physiciens et leurs mesures de précision désespérantes pour les idées fausses, les artistes admettent la perspective aérienne et la dégradation des teintes pour des distances très-petites. C'est un autre effet appelé du même nom. Si la science positive n'a rien à voir avec

l'imagination qui crée les merveilles de la peinture, il n'en est pas moins vrai que l'art ne peut créer sans s'assujettir aux lois physiques de la nature. Si la nature n'est point l'art , il n'y a point d'art sans la nature.

Dans le thème, si souvent reproduit par .les prédicateurs protestants , des merveilles de la création , l'œil et la vision ont été fréquemment l'objet de curieuses remarques; mais déjà, mettant de côté les grandes distances et regardant un objet , une statue , un tableau , une miniature, un daguerréotype, que nous disent la théorie et l'expérience? L'objet réel , la statue , sont vus avec toutes les ressources de l'organe. Si la statue est d'un excellent artiste , elle donnera, sous huit points de vue divers , huit aspects heureux : l'art parlera sans efforts; mais si c'est un tableau, que dira la toile plate représentant des objets en relief?

Évidemment il y aura quelque chose de moins naturel ; mais par la haute estime des chefs-d'œuvre dé la peinture , on peut juger que ce qui manque physiquement au tableau est bien peu de chose comparativement à ce que le génie y a mis. Malgré tous les artifices de la couleur, des ombres , du dessin , quand on regarde un tableau avec les deux yeux, on trouve une différence entre l'effet produit par la toile , qui n'occupe qu'un seul plan, et ce que produiraient des objets réels plus ou moins distants du spectateur. Tout le monde sait qu'en fermant un œil , une grande partie de cette invraisemblance tacite disparaît , et que le tableau gagne tout de suite en naturel. C'est surtout au premier abord que cet effet est sensible. Plus tard l'imagination, entraînée par le talent de l'artiste , n'écoute pkis les faibles réclamations 1. *

de la sensation , pas plus qu'on ne résiste à l'entraînement des représentations théâtrales malgré les invraisemblances de la scène, ttes décorations, de l'illumination, de la pose des acteurs parlant au public , et enfin de la présence des spectateurs eux-mêmes.

Mais c'est surtout pour les peintures qui se voient de très-près, comme les épreuves daguerréotypes et les miniatures, que l'usage de6 deux yeux est fatal. Ces représentations planes d'objets en relief semblent vous dire elles-mêmes : fermez un œil , et il n'est point d'amateur montrant une collection de ces admirables chefsd'œuvre qui n'invite son hôte à rehausser ainsi le mérite des plus belles miniatures. Une autre règle que l'on peut, je crois, admettre pour donner du naturel aux objets d'art, c'est de ne point rester fixément à la même place. Les mouvements même très-petits que se donne le spectateur sauvent une grande partie des invraisemblances physiques de l'art en ôtant à l'organe la possibilité de s'appesantir et de se fixer sur ce qui fait la différence entre la toile et le relief.

Pour revenir plus spécialement au stéréoscope, nous dirons que l'étonnant succès , la popularité de ce bel instrument, se sont produits d'eux-mêmes, et sans le patronage tout-puissant et presque toujours indispensable de la presse scientifique et de la presse périodique. Il en a été de même pour le télégraphe électrique, et jusqu'à un certain point pour le daguerréotype , les locomotives, les agents médicaux qui suppriment la douleur, l'électrotypie ou sculpture électrique , et tant d'autres inventions capitales , l'honneur exclusif de notre siècle. Le stéréoscope est recherché . parce qu'indépendamment de

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ses applicatioa^tote fl produit de beaux effets, des effets vraimS&fc ljS|4iquâi , et qa*£ pour passionner les hommes, plutôt que^érifte©ï^re a la question : A quoi bon? il vaut mieux pQH\OTgSh^àdre à la question : En quoi beau ? ' ■ *

Une question m'a souv8^"é9r$aitè dans ces réunions si admirables de la société parisienne , où tant de bons esprits, peut-être un peu indolents, excités par l'instinct puissant de la sociabilité, apportent le tribut- de leurs idées, et qui autrement, suivant l'expression de l'abbé Dubos, s'en iraient sans déballer, réunions dans lesquelles l'homme spécial que Ton interroge peut dire sans honte : Je ne sais pas, ou dire sans pédantisme ce qu'il sait , où enfin l'homme du monde peut poser sans inconvénient pour lui les problèmes les plus insolubles, ceux du moins qui l'ont été depuis quarante siècles pouf le genre humain. Pourquoi, me demande-t-on , la fin du dernier siècle et la première moitié de celui-ci ont-elles vu tant d'inventions physiques si neuves, si belles, si utiles, si merveilleuses, tandis que les progrès des arts d'imagination ou même ceux des sciences métaphysiques ou philosophiques n'ont point été aussi éclatants? Et là-dessus même plusieurs de ceux qui se servent le plus des chemins de fer, du télégraphe électrique et de l'éthérisation crient hautement à Y utilitarisme! c'est-à-dire à une trop grande prépondérance des intérêts matériels. J'admets plus que personne que l'homme ne doit pas vivre seulement de pain, qu'il a une âme et une imagination comme il a un corps, et que la puissance dominante est en définitive la puissance morale de la pensée bien plus que la puissance mécanique des agents soumis

à l'homme par son intelligence, savoir : les animaux, l'eau, le fer, l'électricité; mais enfin, et en revenant à la question , pourquoi tant de progrès industriels depuis un demi-siècle?

Le voici. Lorsque dans léfit" écoles et dans les livres on s'occupait de savoir si la matière pouvait être conçue sans la notion de l'espace et du temps, si les qualités essentielles de l'existence dépendaient de telle ou telle qualité nécessaire, si la matière, l'espace et le temps, ces trois grands fondements de l'univers où nous vivons, ou plutôt où nous pensons ; si , dis-je , ces trois grands éléments sont indispensables à l'existence des êtres , en sorte par exemple qu'on pût créer un monde sans substance matérielle, sans espace ou sans durée : quelle intelligence pouvait atteindre à la solution de pareilles questions ? Mais la science moderne est plus modeste. Elle ne cherche point V absolu, si difficile à trouver, elle se contente des rapports , lesquels sont bien plus accessibles à nos intelligences. Ainsi je ne sais pas quelle est l'essence de la substance matérielle , mais je puis la comparer à un poids donné , le gramme, et dire que tel corps pèse autant que tant de grammes et de milligrammes. L'essence de l'espace m'est inconnue , mais je mesure tel espace que je veux , la terre entière, la France, Paris, en kilomètres et en mètres. J'ignore ce que c'est que le temps en lui-même , mais je puis dire que telle durée est de tant de secondes, la seconde étant la quatre-vingtsix mille quatre centième partie du jour, dont la période est invariable. Je ne sais pas ce que c'est en soi-même que la force mécanique et le mouvement , mais j'emprisonne la vapeur et j'en mesure l'élasticité pour l'em-

ployer plus tard à mouvoir des masses immenses. Le secret des découvertes de la science moderne \ c'est tout simplement qu'elle n'a cherché que ce qui était accessible à nos moyens d'expérimentation : au lieu d'épuiser ses forces sur les notions inaccessibles de l'absolu dans la nature des êtres, elle en a observé les propriétés secondaires. Elle a expérimenté , elle a pesé , elle a mesuré, elle a comparé. L'homme ne connaît pas plus la nature intime de la force de la vapeur, dans la locomotive qu'il a créée qu'il ne connaissait, il y a quelque mille ans , la nature de la force dans le cheval , le chameau ou l'éléphant qu'il faisait servir à la locomotion. Ainsi la réponse très-simple à cette question : Pourquoi depuis peu (Tannées la science a-t-elle tant trouvé? est la suivante : C'est que depuis peu d'années la science n'a cherché que ce qu'il était possible de trouver.

COSMOS, par M. Alexandre de Humboldt.

Le Cosmos de M. Alexandre de Humboldt embrasse et résume tous les travaux qui ont valu à l'auteur une des premières renommées scientifiques de ce siècle. Nous voudrions essayer aujourd'hui de faire connaître une des plus remarquables parties de cet ouvrage ; mais comment remplir dignement cette tâche sans rappeler d'abord l'ensemble d'études et de recherches que le Cosmos est venu couronner? Voyageur scientifique, M. de Humboldt a appris aux voyageurs à voir, à observer, à mesurer tous les phénomènes du monde physique, et pour plusieurs branches des connaissances humaines , il en a le premier révélé l'importance. Contemplateur, artiste et poète, il a senti, il a décrit la beauté des scènes de la nature r sans que le coup dtaU attentif du maty£&a^c£en et de l'astronome fît tort à la perception des merieHïes des astres, des airs, des eaux et de la terre ,#onsidérée tant dans les montagnes , les rochers , les ^erràiDS qui en forment la, substance , que dans la v^^Uoti ^>i Vlwtbille, comme dit Homère, et

dans les animaux de tôute espèce qui la peuplent. Qui ne connaît ses travaux de géographie astronomique, descriptive , politique et physique? Ses déterminations magnétiques ont ouvert la voie à tout ce que le xixe siècle a fait pour étendre cet ordre de notions si important. On sait quéllïfa été sa coopération à l'établissement des observatoires magnétiques qui nous ont déjà tant appris sur le fluide qui circule comme un véritable fluide nerveux dans l'intérieur de la terre. Sa description des lignes de chaleur égale, dont il a marqué la direction sur notre globe, s'est confirmée par d'innombrables applications à la connaissance des climats et à celle des productions de la terre, comme aussi aux déductions théoriques et purement scientifiques de la météorologie. Voyageur ou expérimentateur sédentaire , M. de Humboldt n'a pas seulement rendu d'innombrables services à la botanique , à l'anatomie , à la zoologie : on lui doit de remarquables travaux sur la constitution physique de la terre étudiée dans sa force intérieure ou volcanique , dans ses mines et produits souterrains , et surtout dans l'aspect des terrains, des roches, des agglomérations qui en composent la surface et servent de base à la vie végétale et animale.

C'est encore M. de Humboldt qui nous a révélé un des faits les plus importants pour la connaissance de notre globe et de son état antérieur. — Tandis que les plantes , les animaux et toutes les organisations vivantes offrent , suivant les divers climats , les plus étonnantes variétés, il a reconnu que le sol des contrées qui les portent est le môme d'un pôle à l'autre, dans le nouveau comme dans l'ancien continent, dans les lies

VOYAGE DANS LE CIEL. iSl

comme dans les régions centrales, dans l'Australie comme dans l'Amérique du Nord. Au moment de ces formations terrestres , la nature était encore une, les choses n'avaient qu'un aspect :

Unus erat toto naturae vultus in orbe.

Mais un des titres essentiels de l'auteur du Cosmos à la reconnaissance du monde scientifique, c'est, nous le répétons, d'avoir appris aux savants à voyager. H a bien fait et a appris à bien faire. Le degré d'exactitude qu'il a atteint dans toutes les observations est suffisant, et c'est tout ce que comportent les difficultés du transport , les besoins du voyage lui-même et les déductions scientifiques qu'on devra tirer des observations. Apjtelé moi-même à donner des directions à des o$Mérà$eurs venus après lui, j'ai toujours été conduit, malgré le perfectionnement des instruments de position, à leur donner ce conseil : Faites comme M. de Humboldt , et aussi bien que lui, si vous pouvez. — Appj&todre aux autres à faire , c'est une véritable inventioBR^L'lwidfcr du télescope, du microscope, du sextant, l'auteur de la pile électrique n'ont-ils aucun droit sur toutes les découvertes que leurs inventions premières ont suggérées , et qui ne se seraient pas accomplies sans les outils qu'ils ont fournis à la science? L'esprit humain, si puissant pour saisir les analogies , est bien faible pour la connais sance de l'absolu . Il nous serait bien facile maintenant, comme Àichtmède , de trouver, sans l'entamer, la quantité d'or et d'argent contenue dans la courotM&dta r$i JWéron fabriquée par l'infidèle orfèvre Démétrius^Jaais trouver le moyen de reconnaître la jraude san^NÉiJblir-

l82 VOYAGE DANS LE CIEL.

mager un travail exquis, voilà ce qu'Archimède seul pouvait imaginer, ce qui lui faisait crier Eurêka ! je l'ai trouvé ! En un mot et par une seule image , il est infiniment plus aisé d'allumer mille flambeaux à un premier flambeau allumé déjà que de donner la flamme à ce premier flambeau lui-même.

En jetant ce rapide coup d'œil sur les œuvres si variées dont le Cosmos nous offre le résumé, laisseronsnous oublier qu'attaché à la cour du roi Frédéric-Guillaume IV, qui lui témoigne une considération , on peut dire même une affection aussi honorable pour le souverain que pour le savant, M. le baron Alexandre de Humboldt mène la vie de courtisan dans la plus stricte acception de ce mot? Ainsi nous avons vu Cuvier et Arago donner une part de leur activité à la vie publique sans cesser d'être à la tête des sciences d'observation , l'un pour les sciences naturelles, l'autre pour les sciences mathématiques. Un grand honneur pour M. de Humboldt , c'est d'avoir été également initié et, qui plus est, praticien £ans l'une et l'autre de ces grandes divisions qui se partagent les onze sections de notre Académie de» Sciences. L'auteur du Cosmos appartient à l'Institut de Franco comme associé étranger, et cette distinction est justement regardée comme la plus élevée où puisse atteindre une capacité scientifique , car ces associés , en très-petit nombre d'ailleurs , sont choisis entre les sommités de tous les pays : ce sont les premiers entre les premiers de la science et de la renommée, primi inter primos.

,Si l'on en juge par les dernières publications de M. de Humboldt , l'âge n'a point de prise encore sur cette vi-

VOYAGE DANS LE CIEL. l83

goûreuse intelligence (i ), Le Cosmos embrasse et résume, ^ nous l'avons dit, tous les travaux de l'illustre savant' L'idée du Cosmos est développée dans les deux premiers.1? volumes , un peu fortement empreints peut-être de cette métaphysique allemande qui môle aux notions positives des sciences d'observation un reflet du raisonnement métaphysique de l'âme qui reçoit ces notions. L'homme a toujours été le même : l'ancienne dissidence entre les dogmatiques et les empyriques, entre les spéculateur théoriques et les observateurs , entre les platoniciens et les partisans d'Àristote, subsiste toujours, et quoique dans la connaissance de la nature les progrès récents des sciences aient donné gain de cause aux observateurs sur les théoristes, qui osaient espérer de deviner la nature, cependant, et à juste titre, la théorie et les spéculations sont rentrées dans la science , mais , bien entendu, en ne s'écartant pas du domaine de celle-ci, limité et conquis par l'observation. Dans les premiers volumes de l'ouvrage de M. de Humboldt, l'univers considéré non-seulement au point de vue descriptif et infaillible , mais encore il est mis en relation avec l'Ame de l'homme ou plutôt de l'humanité entière dans les divers siècles. Cette admission de l'histoire et de la métaphysique sur le terrain de la science observatrice n'a j>as été goûtée par tous les esprits , soit que Ton craignK un retour vers la science dogmatique , soit que Ton fût frappé de la nouveauté seule. Cependant toiit ce qui ,

(i) M. de Humboldt est né en septembre 176g, l'année même qui avait donné à la France Napoléon et Cuyier. Il Tient donc d'acco^pUp sa quatle-vingt^uai^pi année.

dans cette partie du livre, appartenait à la science d'expoâtion pure et simple était au-dessus de tout reproche.

Dans le volume récemment paru , la science descriptive règne exclusivement, et le succès de l'ouvrage a été incontesté et universel (i). Le troisième volume du Cosmos surpasse, à notre avis, les deux précédents par la vigueur de style, par la profondeur de vues, par la flexibilité de la pensée , enfin par la solidité de déductions analogiques, qui en font un tableau des phénomènes célestes exposés suivant la science que Ton peut hardiment appeler française, c'est-à-dire sans aucun mélange de la métaphysique allemande ou , si Ton veut , platonicienne. Le quatrième , non encore traduit , contient l'exposé des phénomènes du globe terrestre , comme le précédent traitait des phénomènes du ciel. On peut dire que M. de Humboldt, l'un des fondateurs de la physique terrestre, est là sur son terrain plus encore que dans le domaine de la physique céleste.

C'est la partie astronomique du livre de M. de Hum-

(i) En Angleterre, l'ouvrage a été traduit par Mm9 Sabine, aidée des conseils et sous la direction de son mari , le colonel Sabine, illustre savant anglais, et de l'auteur même du Cosmos. En France, le premier volume et la première partie du troisième ont eu pour traducteur M. Faye, l'un de nos premiers astronomes français , qui a même fourni quelques additions ou renseignements. Au moment où commençait la publication du Cosmos, M. de Quatrefages en faisait l'objet d'une étude dans la Revue des Deux-Mondes (ier juin 1846) , et M. de Humboldt avait publié dans le même recueil l'introduction de son livre (1er décembre i845).

boldt qui appellera surtout aujourd'hui nntflMjftQntinn ; mais avant de suivre l'auteur du Cosmos jj^«on exploration des espaces célestes, nous avons é dire un mot des vues philosophiques qui précèdent et amènent cette partie purement descriptive de son œuvre. On aura ainsi une idée plus complète de l'imposant ensemble auquel se rattache le tableau du ciel toi que nous essayerons de le tracer d'après M. de Humboldt.

Dans le petit traité sur le monde, sur le cosmos, que l'on trouve dans les œuvres d'Aristote, et qui contient, notamment sur l'existence du continent américain vJifc)6 vues d'une portée merveilleuse, le précepteur d'Alexandre, le grand seigneur macédonien, s'exprime ainsi : « Bien des fois , ô Alexandre î la philosophie m'a paru quelque chose de divin et de surnaturel , surtout lorsque seule, osant s'élever à la contemplation de la nature des

êtres , elle a voulu dans cette partie chercher la vérité

Le monde (cosmos) est l'ensemble du ciel et de la terre , et de toutes les substances de toute nature qu'ils embrassent l'un et l'autre. Ce nom de cosmos, est dérivé de Tordre et de l'arrangement de tous les êtres sous l'empire de la Divinité et sous sa conversation immé- \ diate. »

Ce qu'Aristote appelle philosophie est ce que ndtis ^ appelons science, et surtout la science appliquée à la connaissance de l'univers matériel. T£l est aussi le plan du livre de M. Humboldt : c'est la ^contemplation du monde physique , non-seulement dans les lois qui le régissent , mais encore dans ses rapports avec l'homme.

comme habitant du monde , et avec l'âme comme percevant*dè? sensations artistiques et métaphysiques au spectacle de l'univers.

C'est principalement au début de son ouvrage que M. de Humboldt a développé la grande idée qui en constitue l'individualité. Il y montre pour ainsi dire l'àme universelle de l'humanité grandissant avec la connaissance du monde et les conquêtes des sciences depuis la navigation des Argonautes jusqu'à celles de Christophe Colomb et de ses successeurs, depuis les premières contemplations astrologiques du ciel jusqu'à la science astronomique du xrx* siècle , depuis les informes et superstitieuses notions météorologiques des premiers âges jusqu'à l'établissement des observatoires météorologiques du monde entier, qui nous révéleront un jour ce que dans chaque contrée, chaque année, chaque saison, on doit attendre de jours chauds et froids, sereins ou pluvieux , calmes ou agités par les vents , avec d'utiles prescriptions pour les cultures, les récoltes, les travaux publics, les transports de subsistances, les voyages, l'hygiène publique, enfin tout ce qui constitue les mille rapports du climat avec l'homme.

C'est donc un exposé général des lois et des faits de la nature entière que nous offre le Cosmos dans sa première partie. « La nature, considérée rationnellement, dit M. de Humboldt, c'est-à-dire soumise dans son ensemble au travail de la pensée, est l'unité dans la diversité des phénomènes, l'harmonie entre les choses créées dissemblables parleur forme, par leur constitution propre, par les forces qui les animent; c'est le Tout (le grand Pari) pénétré d'un souffle de vie. Le résultat le

plus important d'une étude rationnelle de la nature est de saisir l'unité et l'harmonie dans cet immense assemblage de choses et de forces, d'embrasser avec une nièçcieV * ardeur ce qui est dû aux découvertes des siècles écouléâ. et à celles du temps où nous vivons , d'analyser le détail^ des. phénomènes sans succomber sous leur masse. Sur cette voie, il est donné à l'homme, en se montrant digne de sa haute destinée , de comprendre la nature , de dévoiler quelques-uns de ses secrets, de soumettre^ aux efforts de la pensée, aux conquêtes de l'intelligence, ce qui a été recueilli par l'observation.... Interroger les annales de l'histoire, c'est poursuivre cette trace mystérieuse par laquelle la même image du cosmos — qui s'est révélée primitivement au sens intérieur comme un vague pressentiment de l'harmonie et de l'ordre dans l'univers — s'offre aujourd'hui à l'esprit comme le fruit de longues et sérieuses observations. »

Telle est la tâche qu'a voulu remplir M. de Humboldt, et les premiers chapitres du Cosmos nous offrent successivement des tableaux abrégés de la terre , du ciel , de la vie organique, des considérations sur l'étude la nature , et un essai historique sur le développement progressif de l'idée de l'univers. A ces tableaux viennent^ s'ajouter plusieurs centaines de pages de notes dags* lesquelles brille peut-être encore plus que dans le texte la prodigieuse érudition de M. de Humboldt. Il a tout lu , tout compris , tout extrait depuis plus d'un demisiècle. Plusieurs de ces notes sont d'admirables iriàtériaux qui n'ont point trouvé place dans la contextàre de l'ouvrage. On peut citer entre autres la réhabUitatiori de la mémoire d'Amérigo Vespucci , homme d'une haute

l88 VOYAGE DANS LE CIEL.

. ifcèence et d'une grahdejrobité, qui n'a jamais cherché "f'-&§SeT 8011 00181 rôtterres découvertes à l'occident ll||j!Çlfl(fcagne» Ces terres, jamais ni lui ni Christophe ^H^Womb n'ont ^qu'elles étaient un nouveau continent, y jpa nouveau monde , étant morts l'un et l'autre avec la -* croyance , universelle alors , qu'ils avaient touché à la %pwrue orientale de l'Asie. C'est un hasard malheureux et l'obscurité comparative de Christophe Colomb qui ont j^été funestes à sa gloire. A propos de ces notes, il est un désir que nous devons exprimer. Nous voudrions voir tous les auteurs consciencieux qui écrivent sur des sujets sérieux faire part au public des matériaux souvent très-précieux qu'ils ont recueillis sans les employer, et qui éviteraient à d'autres travailleurs la peine d'aller les chercher dans les livres originaux. L'érudition de seconde main, bien plus commune qu'on ne pense , n'a rien que d'avouable quand on n'y joint pas la mauvaise foi de vouloir faire croire qu'on a soi-même puisé aux sources originales.

La partie de l'œuvre de M. de Humboldt, dont nous Bons d'indiquer en quelques mots les grandes lignes, ve quelques questions sur lesquelles, nous l'avons bous Voudrions nous arrêter avant d'arriver à la partie 3 jjgtfiigoureusement scientifique. « Ceux , dit Bacon , le ■ JS»e de l'école observatrice moderne, qui ont traité des sciences ont été ou dogmatiques ou empiriques : les dogmatiques, semblables aux araignées , forment des toiles stftè force de la substance qu'ils tirent d'eux-mêmes; les piriques, au contraire, semblables aux fourmis, amasa matériaux et les emploient tels qu'ils les trouvent, allé fait mieux , car elle recueille de la substance

VOYAGE DANS LE CIEL. ^ l8g

sur les fleurs, mais elle sait l'élaborer atffec un art qui lui est particulier. » Je pense qu'on ne peut pas assez s'étonner qu'il ait fallu tant de siècles pour comprendre qu'avant d'expliquer il fallait connaître , et que jamais la théorie ne pouvait deviner les faits , pas plue qu'on ne peut arpenter un champ avant de l'avoir sous lés yeux. Peut-on voir sans une surprise profonde Descartes, cet admirable génie, 1^ grand promoteur du doute et de l'examen comme principe préliminaire, bâtir de toutes pièces un système de la constitution intime de la nature et des mondes parfaitement en contradiction avec ses propres règles de raisonnement? Encore s'il eût donné ses tourbillons et sa matière subtile pour une conception hypothétique , une espèce de type mécànique de l'organisation de l'univers et corps; mais il y croyait , il s'était persuadé à lu ses incroyables hypothèses, et malheureusement ik| croire ses contemporains. Il fut empirique con sonneur, mais complètement dogmatique dans a%j| tèmes. Aussi , à part l'histoire de la science , ne 1 que par la portion de ses travaux qu'il estimait le moins , savoir ses découvertes mathématiques et physiques.

Le mot nature 9 qui pour nous désigne l'ensemble des êtres que l'observation fait reconnaître à nos sens, signifiait chez les Romains, d'après son étymolpgie^ion point l'existence, mais bien la naissance y^^^Êfp^ Telle est la signification du titre du fameux owm^Êà^ Lucrèce sur la nature ( la naissance ) des choses ï Oujfe tend à fixer des limites à ce qui peut naita»^ qui ne peut pas naître. Chez les Grecs, le moi j^S que l'on traduit toujours par le mot français nature,

remonte plus haut que la naissance des êtres et signifie engcndrement. Ainsi chez nous l'idée de nature se rapporte à l'existence des êtres ; chez les Latins , elle se rapportait à la naissance de ces mêmes êtres, tandis que chez les Grecs , elle était l'idée même de leur génération : on voit que le langage , le sens commun s'est de plus en plus rapproché de l'empirisme. Mais au fond comment concevons-nous l'existence des êtres?

L'école métaphysique française moderne a sagement renoncé à définir les premiers principes des êtres. Si une existence est isolée des autres, si une sensation est d'une nature particulière , comment la définir par d'autres sensations d'une espèce différente? Autant vaudrait exprimer un chemin en kilogrammes ou une valeur en mètres cubes! La pensée, accoutumée à triompher dans la comparaison des idées , dans l'analogie , éprouve une grande humiliation, quand elle vient se heurter contre la connaissance intime des choses , contre V absolu. Alors il faut ou plutôt il faudrait savoir ignorer, mais c'est à quoi il est bien pénible de se résoudre, surtout quand on a à soutenir une position scientifique acquise. Un Persan, à qui j'avais à son gré éclairci quelques doutes sur le système du monde , me demandait, comme un léger accessoire, de lui dire ce que c'est que l'âme ! Beaucoup de ceux qui consultent les organes de la science sont un peu comme ce Persan , et les philosophes, soit dans leurs livres, soit dans leurs CQjUÉf sont toujours fort peinés de dire : Je ne sais pas. *^BB9 semble pourtant qu'on peut hardiment convenir (jfc son ignorance , pourvu qu!on ait la certitude qu'aucun autre n'en sait plus que soi.

Comme l'occasion s'offrira de revenir quelque jour sur la classification , sinon sur l'essence intime des êtres matériels, je me bornerai à faire remarquer que Ton trouve , en tête de tous les traités de physique , la matière , l'espace et le temps comme premiers principes des êtres. Peut-on concevoir des êtres en dehors de ces propriétés générales? Peut-on , avec Berkeley, créer par l'intelligence un univers immatériel? Puisque les êtres physiques ne sont pour nous que l'idée qui nous rend leur existence sensible, cette idée ne pourrait-elle pas naître et exister dans la pensée , dans l'intelligence , ttens l'àme, sans résulter d'une action et d'une sensation matérielles? Je laisse tout cela aux habiles, et, rj^ënant à notre monde, conçu à l'ordinaire, je me demande à quelles dernières limites s'arrêtent les notions intellectuelles que nous avons sur la matière , l'espace et le temps. Voici , je crois , ce que l'on peut dire de plus simple sur cet objet, sans cependant se flatter d'avoir défini ce qui est indéfinissable.

,La première perception de notre intelligence est celle . de l'identité ou de la non-identité de deux, êtiq*. Or l'être matériel qui agit sur nos sens , d'après sa "définition empirique, diffère de notre pensée; ceîa lui constitue une propriété particulière, une existence à part qui peut sinon le définir, du moins le faire reconnaître. Ainsi l'être matériel se distingue par sa non-identité avec la faculté pensante , de laquelle évidemment nous devons partir. Voilà donc l'idée la plus primitive que l'on puisse avoir des corps , des substances matérielles , des ètfes physiques. Cette idée , c'est que ces êtres sont distinclfr<ie la faculté pensante. Voyons pour l'espace.

IO/fc VOYAGE DANS LE CIEL.

Peut-on concevoir un corps sans lui attribuer tacitement ou explicitement une étendue , une place dans le monde, une largeur, une longueur, une épaisseur, des dimensions sensibles, et plus vulgairement un dessus et un dessous, un avant et un arrière, une droite et une gauche? Je laisse tout cela à l'école dogmatique ; mais , ramenant tout à la notion admise d'identité ou de nonidentité, disons que, dès que la pensée conçoit deux corps , on a l'idée de l'espace qui les sépare par l'idée mAme de leur non-identité. Plus on creuse cette pensééV plus on reconnaît que si elle n'est pas une définition absolue, elle fournit au moins tout ce qu'il y a de plus simple dans la conception de l'idée de distance, d'ea|Hlce, d'étendue. Répétons donc : la notion de l'espa& est la notion de ce qui différencie l'idée de deux ètrtft matériels coexistants.

Enfin le temps lui-même, regardé ordinairement comme si rebelle à toute définition , se ramène facilement aux notions les plus simples d'identité et de nonidentité. Concevons un seul objet et pensons-y deux foîs, IÂ iÈfotion du temps sera la notion de ce qui différent 3& deux idées d'un même objet. Il est évident que les deux idées du même' objet n'ont aucune autre distinction que leur successivité. La notion du temps est donc la notion de la non-identité de deux idées du même objet.

Ces définitions ou plutôt ces quasi-définitions de la matière, de l'espace et du temps, qui cependant, au fond, sont empiriques, c'est-à-dire fondées sur l'observation , vont nous servir de type pour d'autres définitions ouflmitatkms des êtres dans la nature. Et d'à-

VOYAGE DANS LE CIEL. Ig3

bord rien de plus célèbre que la classification des êtres en trois règnes ou divisions : le règne minéral , le règne végétal et le règne animal. Plus récemment, on avait voulu réduire ces trois règnes à deux , savoir : le règne des êtres privés de la vie, ou règne inorganique, et le règne des êtres vivants , végétaux et animaux , sous le nom de règne organique. En raisonnant d'après la stricte règle de la philosophie empirique, qui admet comme ayant une existence spéciale , comme contenant un principe distinct, tous les objets qu'on ne peut ramener expérimentalement à l'identité, nous serons conduits à quatre ordre d'êtres de natures diverses , à quatre règnes de la nature , savoir : les trois anciens règnes minéral, végétal et animal, et de plus le règne humain, caractérisé par l'âme, l'intelligence, la pensée définie expérimentalement, comme étant ce que possède l'homme d'une race quelconque à l'exclusion de l'animal (i).

Quelques mots encore sur cette importante question. 08ns les sciences d'observation, la mécanique , la physique, la chimie nous font connaître les propriétés qui distinguent les corps purement matériels : par exemple, le mouvement, la vitesse, le choc, la dureté, le poids, l'étendue, la chaleur, «la couleur, la composition élémentaire, les réactions mutuelles. Là point de vie, point «le reproduction, point de spontanéité, point d'organisation, point de mouvement volontaire.

Il n'en est pas de même si nous observons une plante :

(i) M. de Humboldt admet avec raison l'unité de l'espèce humaine.

nous y reconnaissons tout de suite une organisation qui déroge à toutes les lois de la mécanique , de la physique et de la chimie des corps purement matériels. Et comme nous ne pouvons pas ramener les uns aux autres les phénomènes des êtres organisés et ceux des corps bruts, nous devons reconnaître dans la plante un principe nouveau, — la vie, l'organisme ou tel nom qu'on voudra lui donner, — - pourvu qu'il soit bien admis que la plante contient deux principes distincts , — la matière et la vie, et que tandis que le règne minéral ne contient qu'un seul principe, soumis aux lois physiques, la matière, — le règne végétal en contient deux, la matière et le principe vital , soumis à de tout autres lois.

Par le môme raisonnement , nous reconnaîtrons que, comme il y a dans les animaux des particularités tout à fait étrangères aux végétaux, et entre autres le mouvement , la spontanéité, la volonté , qui ne permettent pas de les confondre avec les végétaux , nous devons admettre en eux un nouveau principe que j'appellerai la spontanéité , la volonté ou l'instinct. Ce principe devra faire reconnaître le règne animal comme distinct des deux autres tant qu'on n'aura pas fait un animal avec une plante ou donné les sens et la volonté à un arbre. Ainsi , dans le règne animal , trois principes élémentaires distincts, savoir: le substance matérielle, la vie, et l'instinct.

Existe- t-il un quatrième règne ? Évidemment oui. En effet, l'homme , par sa pensée , son intelligence , son âme, se sépare des animaux, et ce n'est pas seulement une différence en plus on en moins comme dans les affections, les passions, les sensations, la mémoire, le

VOYAGE DANS LE CIEL. Ig5

jugement , que l'homme partage avec l'animal et qu'il ressent seulement dans un degré plus élevé , dans une sphère plus étendue. Tout le monde sent et convient qu'il y a dans la faculté pensante un principe que l'homme possède seul à l'exclusion de tous les animaux, et , répétant ce que je viens de dire pour la différence entre le règne végétal et le règne animal, tant qu'on n'aura pas réussi à donner l'intelligence à la brute, on devra reconnaître un principe à part dans l'homme, principe que nous nommerons intelligence , faculté pensente , âme , et qui fera de l'humanité entière un quatrième règne de la nature contenant quatre principes distincts, savoir: la substance matérielle, la vie ou l'organisation, l'instinct, enfin l'âme.

Nous n'avons point pour aujourd'hui à insister davantage sur la partie métaphysique du livre de M. de Humboldt, à fixer par exemple les limites que doit comprendre chaque branche des sciences d'observation. Ce sont là des questions qui veulent être étudiées à part, et il nous a suffi de poser quelques-uns des principes essentiels qui dominent cette partie théorique du Cosmos, dont le but est nettement indiqué dans les lignes suivantes : « Je crois avoir retracé , dit M. de Humboldt , dans sept chapitres qui forment une série de tableaux distincts, Yhistoire de la contemplation physique du monde y c'est-à-dire le développement progressif de l'idée du Cosmos. Ài-je réussi à dominer un si vaste amas de matériaux, à saisir le caractère des phases principales, à marquer les voies par lesquelles les peuples ont reçu des idées nouvelles et une moralité plus haute? C'est ce que je n'ose décider. .. . »

Nous arrivons maintenant au développement purement descriptif de la partie céleste du monde. Là nous aurons de la science d'observation, et, à la grande louange de l'auteur du Cosmos, plus complète que dans aucun ouvrage , même spécial , sur l'astronomie.

Avec une hauteur de pensée qui domine la science des résultats de l'astronomie mieux que ne l'ont fait jusqu'ici les hommes spéciaux les plus éminents , l'auteur du Cosmos partage son sujet en deux sections : la science des étoiles d'une part, et de l'autre celle du système solaire, en y comprenant le cortège des planètes, des satellites , des comètes , etc. Nous allons faire avec lui cet intéressant voy age dans le ciel.

De la partie de l'espace où nous sommes placés , nous n'apercevons sans doute qu'une petite portion des corps qui composent l'univers entier. Cependant, lorsqu'on dirige le télescope vers le ciel , on pénètre à des distances toiles, que l'on sent plutôt le besoin de revenir en arrière et de se replier vers notre soleil que de s'étendre par la pensée au delà de cette limite si lointaine que nous atteignons déjà. Tâchons d'en donner une idée. Notre terre nous paraît immense par rapport à notre stature humaine. Cependant, si tous les habitants de la France se donnaient la main, ils en feraient aisément le contour, à peu près comme les voyageurs mesurent le tronc d'un arbre gigantesque par le nombre d'hommes qu'il faut pour l'embrasser. Ce contour est de 40 millions de mètres. Or le soleil est éloigné de notre terre de douze mille fois l'épaisseur de celle-ci ,

en sorte que si l^fëinettait en ligne douze mille globes égaux en grosseur H notre terre , on comblerait l'intervalle qui nous sépare du soleil. La longueur de cette espèce de pont idéal dépasse jkwt ce que nous pouvons nous figurer en kilomètres eC en distances itinéraires. En partant de l'homme , la terre est immense en ses dimensions ; en partant de la terre au soleil , c'est une immensité de plus; mais du soleil au soleil le plus voisin, c'est-à-dire à l'étoile la plus voisine (car personne n'ignore aujourd'hui que les étoiles sont des soleils lointains affaiblis par la distance dans leurs dimensions et dans leur éclat), la distance est au moins deux cent mille fois la distance de la terre au soleil.

Comprenons maintenant, s'il est possible, la profondeur de l'espace qu'occupent autour de notre soleil toutes les étoiles qui nous environnent, depuis la première grandeur, c'est-à-dire le plus grand éclat, jusqu'aux petites étoiles de douzième, de quinzième ou même de vingtième grandeur ; mais ce n'est pas tout : au delà des plus petites des étoiles qui nous entourent, le ciel n'est pas vide , d'autres étoiles encore plus petites sont accumulées, et finissent en une faible blancheur qui limite circulairement la voie lactée. A quelle prodigieuse distance doivent être les dernières , qui ferment la perspective par leur accumulation , et qui , dans leur ensemble, forment ce que M. de Humboldt appelle si pittoresquement une île isolée dans le ciel? L'idée du nuage de soleils serait peut-être plus appropriée à l'objet présent. Quoiqu'il en soit, l'île céleste qui forme notre voie lactée n'est pas la seule. Les deux Herschel, père et fils, sir William et sir John , en ont catalogué environ iooo..

ig8 VOYAGE DANS LE CIEL.

et Ton a conjecturé que , pour nous arriver du plus éloigné de ces amas d'étoiles visibles, la lumière, qui parcourt 3ooooo kilomètres par seconde, mettait au moins 10000 siècles 1

Ces distances surpassent tellement la conception ordinaire de nos distances terrestres , qu'olles ne disent plus rien à notre pensée ; seulement elles nous ôtent toute curiosité métaphysique de rechercher si au delà il n'y a point encore des corps matériels existants, mais rendus invisibles par leur éloignement, ou par leur manque de lumière. Quant à l'existence de grands corps obscurs, et par suite sans relation possible avec nous, puisque la lumière est le seul mode de communication entre les étoiles et la terre , elle ne peut plus être mise en doute depuis qu'on a vu en 1572 une immense étoile briller quelques mois d'un éclat extraordinaire pour disparaître ensuite complètement, phénomène qui s'est reproduit plusieurs fois dans diverses constellations. Or notre soleil, que des données précises ne permettent pas de placer parmi les plus brillantes des étoiles , est environ un million et demi de fois plus volumineux que notre globe terrestre. Il y a donc des corps immenses actuellement invisibles pour nous , car il n'entre sans doute dans la pensée de personne d'imaginer que ces immenses étoiles temporaires , dont l'éclat a cessé , soit par une véritable extinction, soit par l'interposition d'un corps opaque qui nous lésa cachées, se soient anéanties sur place ; s'il est une donnée scientifique solidement établie, c'est que rien ne périt dans la nature. Toutes les forces physiques , chimiques , mécaniques , physiologiques , sont impuissantes à détruire aussi bien qu'à créer un atome

Voyage dans le ciel. 199 de matière , un atome de chaleur, un atome de lumière ou d'électricité ; elles ne peuvent de même ni détruire ni créer la moindre quantité de mouvement. Le mouvement d'un corps qu'on arrête passe dans l'obstacle qu'il vient choquer, et la recherche du mouvement perpétuel est aussi chimérique que la création des montagnes par les moyens dont l'homme et la nature peuvent disposer, ou leur anéantissement par remploi des mêmes moyens.

Mais pour sortir de ces fatigantes assertions , qui constituent cependant le vrai côté positif de la science, imaginons que l'on dirige un grand télescope sur une des belles voies lactées du ciel , lesquelles sont ordinairement désignées sous le nom de nébuleuses, qu'elles doivent à leur aspect analogue au faible éclat de la voie lactée : alors on voit avec ravissement ce petit nuage blanchâtre et pâle se transformer magiquement en un amas de points brillants d'un éclat admirable , comme si Tune des montagnes de sable qui bordent l'Océan sur les côtes de France, et qui forment des dunes de 100 mètres de hauteur vers Dunkerque, sur les côtes de Bretagne , ou autour du bassin d'Arcachon , au sud de Bordeaux , avait eu chacun de ses grains de sable transformé en un ver luisant, et rayonnait dans chacun de ces points d'un éclat fixe et pur qu'on ne pourrait se lasser de contempler 1

L'auteur du Cosmos passe en revue , d'une manière peut-être un peu trop rapide, les progrès opérés dans la construction des télescopes à verres achromatiques et à miroirs; il arrive jusqu'aux grandes lunettes de 14 pouces français d'ouverture qui sont à Poulkova près Saint-Pétersbourg, à Cambridge près Boston aux États-

Unis , à l'Observatoire de Paris ; il mentionne les télescopes à miroir de William Herschel de 4 pieds anglais de diamètre et de 40 pieds de longueur , ainsi que ceux de 3 pieds de M. Lassel , près Liverpool , et enfin le gigantesque télescope de lord Rosse , de 5o à Go pieds de longueur, avec un miroir de 6 pieds d'ouverture installé dans un bâtiment formant une espèce de tour allongée dont les murs , découpés par étages , ont plus de 6o pieds de hauteur. Ici se placent plusieurs détails intéressants sur l'éclat relatif des étoiles, sur leur scintillation, sur leur visibilité en plein jour par le télescope , sur la transparence supposée imparfaite des espaces célestes, sur les différences optiques reconnues par Arago entre la lumière émanée des solides , des liquides ou des gaz , sur la lumière directe et la lumière réfléchie, sur la vitesse de la lumière , sur l'éclat comparatif du soleil et des étoiles, et particulièrement sur le rapport de la lumière du soleil à celle de la pleine lune (ce rapport est celui de 8oo ooo à i , c'est-à-dire que le soleil est près d'un million de fois plus brillant que la hine dans son plein). M. de Humboldt indique , d'après sir John Herschel , que Sirius, la plus brillante étoile du ciel, est, à distance égale, 63 fois plus brillant que notre soleil. Nous sommes conduits ainsi , dit-il , à ranger notre soleil parmi les étoiles d'un médiocre éclat intrinsèque. Si l'auteur du Cosmos veut bien prendre la peine de refaire le calcul de sir John Herschel [OutUnes of Astronomy, p. 553) , il se confirmera encore davantage dans son assertion , car il trouvera que c'est par une erreur de calcul qu'on est arrivé au nombre 63 , tandis que le véritable résultat est le nombre 146 — en sorte qu'en définitive il

VOYAGE DANï5 LE CÎËL. 201

faudrait accumuler la lumière de plus de 146 soleils comme le nôtre pour équivaloir à l'éclat de Si ri us , l'un et l'autre étant supposés éclairer à la même distance.

Combien d'étoiles peut-on discerner sur la voûte entière du ciel à l'œil nu et avec le télescope? combien en a-t-on catalogué? combien y en a-t-il dans chaque ordre de grandeur? Sans nous astreindre à transcrire tout ce qu'il y a d'intéressant sur ce sujet dans le Cosmos, indiquons quelques nombres. D'après Argelander, il y a dans tout le ciel de 5 à 6000 étoiles visibles à l'œil nu, sans instrument aucun, l'incertitude provenant du plus ou moins de faculté pénétrante de la vue de l'observateur. On regarde comme de sixième classe ou grandeur les dernières étoiles perceptibles à la vue naturelle. A mesure que l'éclat est plus faible, le nombre des étoiles augmente rapidement ; ainsi on compte 20 étoiles de première grandeur ou éclat; de second éclat, on en compte 65; de troisième, 190; de quatrième, 4^5; de cinquième, 1100; de sixième, 3 200; de septième, i3~ooo; de huitième, 40000î enfin de neuvième* 142000 : ce qui fait un total de 200000 étoiles. Que serait-ce si on allait à la vingtième grandeur 1 Le catalogue français de Lalande contient plus de 47000 étoiles, et il y en a plus de 32000 dans les zones de Bessel et d'Argelander calculées par Weisse , directeur de l'observa* toire de Cracovie (1). Sur ces 32 000 , 20 000 étoiles sont de neuvième grandeur. Avec son télescope de 40 pieds, sir William Herschel estimait à 18 millions le nombre

(1) Suivant M. Hind (i853), noua *vons aujourd'hui plus de i3oooo étoiles cataloguées.

loi VOYAGE DANS LE CIEL.

des étoiles qu'on pouvait distinguer dans la voie lactée seule.

Mais, dira-t-on, quelle utilité y a-t-il à marquer exactement, la place de tant d'étoiles? C'est aujourd'hui le même motif qui portait Hipparque , il y a deux mille ans, à /ôrmer son fameux catalogue : c'est pour mesurer le très-petit déplacement qu'éprouvent ces astres appelés à tort étoiles fixes. Une autre notion bien surprenante est résultée de ces comparaisons entre les petites variations de position des étoiles : c'est que notre étoile elle-même, le soleil, est en marche assez rapide vers un point du ciel situé dans la constellation d'Hercule, tandis qu'il s'éloigne sensiblement du point du ciel situé dans la région opposée. Enfin ces catalogues servent encore à reconnaître les étoiles nouvelles et les petites planètes , dont le nombre est aujourd'hui de 26.

Un résultat moins mathématique de l'observation des étoiles, c'est la couleur qui prédomine dans la lumière, de plusieurs de ces astres. Ainsi Arcturus dans la constellation du Bouvier, Aldébaran dans le Taureau , Antarès dans le Scorpion , sont des étoiles rouges ; mais ce qui est plus curieux encore , Sirius , la plus brillante étoile du ciel , que toute l'antiquité , Ptolémée en tète , cite comme une étoile rouge , est maintenant du blanc le plus pur. Je préviens ici mes lecteurs parisiens, ou ceux qui habitent les grandes villes illuminées artificiellement , que le contraste des lumières artificielles, qui sont toujours rouges à un certain degré , fait paraître bleues les étoiles blanches quand on les observe dans le voisinage de ces lumières. La lumière blanche de la lune, reflétée dans les eaux des rues, éprouve le même effet.

VOYAGE DANS LE CIEt. 2o3

Lalande, le célèbre astronome, donne Sirius comme une étoile bleuâtre , erreur que ne faisait point Arago. Du temps de Tycho-Brahé, Sirius était d'une blancheur parfaite. M. de Humboldt fixe approximativement l'époque de son changement de teinte. La Lyre, le Cygne, le Cœurdu-Lion, la Vierge, sont les étoiles blanches; les jaunes sont le Petit Chien , l'Aigle , la Polaire et l'étoile marquée de la lettre grecque béta dans la Petite Ourse. H ne faut jamais perdre de vue ici l'influence de la coulerir . bleue du ciel, qui, par contraste, rougit un peu toutes les étoiles. Ce serait donc dans les hautes montagnes , par les ciels noirs de ces lieux d'observation optiquement privilégiés, qu'il faudrait noter la couleur des étoiles. Il est de petites étoiles , observées par sir John Herschel au cap de Bonne-Espérance , qui sont comme de petites gouttes de sang. Dans les étoiles doubles , souvent les deux compagnes sont teintes de couleurs différentes. Dans certaines nébuleuses ou amas d'étoiles^ tous les soleils sont de la même couleur, par exemple tous bleus , tandis que dans la nébuleuse de LacaihV, près de la Croix-du-Sud , de puissants télescopes révèlent rplus de cent étoiles diversement colorées, rouges, vertes, bleues, bleu-verdàtres ; c'est un véritable écrin de pierres-' précieuses.

Nous abandonnons à regret l'auteur du Cosmos dans sa revue de la voie lactée , dont il trace la marche au travers des constellations célestes, avec ses embranchements, ses rapports avec les nébuleuses distinctes et les divers sondages télescopiques exécutés dans son épaisseur. Une des plus remarquables particularités de cette immense nébuleuse, c'est un trou noir, un manque près-

que total d'étoiles qui signale une région située au sud de la croix australe , et précisément au milieu d'une des localités célestes où l'éclat de la voie lactée est des plus intenses. Ce trou noir, ce sac à ehafbon, fut observé dès les premières navigations d'Améric Vespuce. Lorsque l'observatoire du cap de Bonne-Espérance sera muni du puissant télescope que le gouvernement anglais doit faire construire pour l'observation dû ciel austral , nous apprendrons encore bien des choses sur ce ciel , plus pauvre en étoiles que notre ciel boréal , mais plus riche en curieux objets célestes, dont les théories attendent l'observation exacte, soit pour leur confirmation , soit pour leur abandon définitif.

On lit avec intérêt dans le tableau du ciel tracé par M. de Humboldt tout ce qui se rapporte à l'apparition des étoiles nouvelles et à leur disparition. Telle fut dans Cassiopée la célèbre étoile de 1572, la Pèlerine, bien supérieure en éclat à Sirius et même à Jupiter et à Vénus. Elle se voyait en plein midi à l'œil nu , et souvent au travers de légers nuages. Son apparition dura dixsept mois. En 1600, dans le Cygne , et en 1604 , dans le Serpentaire, do pareilles éclosions d'étoiles brillantes et temporaires furent observées, comme dans l'an i34 avant notre ère parut l'étoile nouvelle qui, suivant Pline, engagea Hipparque à faire son célèbre catalogue. Les étoiles périodiquement variables d'éclat ne sont pas moins intéressantes a connaître. M. de Humboldt nous donne un précieux tableau de vingt-quatre de ces astres curieux. Mais que dire des étoiles qui, comme l'étoile Êta du Navire, varient brusquement de la quatrième à la première grandeur } et dont l'éclat est centuplé en un<*

période assez courte d'années? Si, pour ces étoiles comme pour le soleil , la chaleur est en proportion de la lumière, que peut-il advenir des planètes qui circulent sous l'empire calorifique de ce soleil bizarre, et que doivent éprouver leurs habitants? L'auteur du Cosmos examine ce qu'une crise pareille survenant dans notre soleil produirait sur la terre. Il regarde cette crise comme parfaitement possible. « Pourquoi, dit-il, notre soleil serait-il différent des autres soleils? » Cela n'est pas rassurant pour l'avenir, quoique M. de Humboldt y voie avec plaisir ou plutôt y entrevoie une cause qui suffirait amplement à expliquer les anciennes révolutions du globa Nous croyons que la marche de la concentration progressive de la matière terrestre > depuis son origine cosmogonique assignée par Laplace , suffit à expliquer toutes les révolutions géologiques du globe et même la force de réaction de l'intérieur à l'extérieur du globe, réaction si admirablement établie par l'auteur du Cosmos ; mais il est agréable d'avoir l'émotion de la peur, quand le courage peut la surmonter sans trop de peine, et sans doute l'appréhension de l'extinction ou d'un centuplement de la chaleur de notre soleil ne troublera le sommeil d'aucun habitant de notre globe. Ce qui peut du reste tranquilliser le genre humain, c'est que dans les deux cent mille soleils, depuis la première jusqu'à lâ neuvième grandeur, il en est bien peu qui prennent

ainsi le mors aux dents Mais arrivons aux étoiles H

doubles.

Je me vois forcé ici de rappeler ce que c'est que fat*' . traction , celte grande loi de la nature, découverte par Newton, et qui ramène les mouvements célestes aux

plus simples notions de la mécanique. Par exemple , la lune, cette fidèle compagne de la terre , qui la suit dans son mouvement annuel autour du soleil, en tournant autour d'elle sans jamais la quitter et sans jamais se précipiter sur elle, quelle cause peut la maintenir ainsi? Gomment ne s'échappe- t-elle pas? comment ne tombet-elle pas? Comment aucun des pics, des rochers, des terrains que nous y voyons ne nous arrive-t-il ici-bas par la chute naturelle à tous les corps matériels et par suite pesants? (J'en excepte, avec l'antiquité, le lion de Némée, qui, d'un bond prodigieux, sauta de la lune dans le Péloponèse.) En voici la cause très-simple et intelligible à tous.

La lune, comme tout corps matériel voisin de la terre , tend à tomber sur la terre. C'est ce que pensa Newton , voyant dans un verger tomber une pomme d'un arbre élevé , arbre que dans sa pensée il grandit jusqu'à ce que la cime atteignît la région de la lune. Comme on ne peut assigner la limite où la pomme détachée de l'arbre cesserait de tomber, Newton en conclut que la lune avait, comme la pomme idéalement soulevée à cette hauteur, une tendance à tomber. Pourquoi donc ne tombait-elle pas?

D'autre part , la lune , au travers des étoiles , s'avance rapidement vers l'orient , quittant continuellement les étoiles occidentales et envahissant continuellement les régions orientales. Avec cette grande vitesse en avant , vitesse de i kilomètre par seconde , comment la lune ne s'élançait-elle pas dans les espaces célestes, laissant seule la terre , ou circulant sous son propre nom autour du soleil?

Tout le monde pressent l'explication.* Autant le mouvement de la lune en ligne droite éloignerait la lune de la terre, autant son poids, sa chute vers la terre la ramène vers nous , en sorte qu'elle reste à la même distance. Ce simple balancement soutient notre satellite autour de nous et nous assure son éternelle société. Qu'on se figure un palefrenier , dans un manège ou sur un terrain ouvert , dressant un cheval qu'il fait tourner en le retenant à la longe. Autant, par sa marche devant lui , le cheval libre s'éloignerait à chaque pas de l'écuyer, autant à chaque pas il est ramené par l'effet de la longe ; et il décrit ainsi un cercle parfait dont le centre est le point d'où part la force qui le captive. Ainsi tourne la lune autour de la terre.

Cette loi d'attraction , que Newton avait déduite des mesures françaises de la terre , expliquait non-seulement comment la lune circule sans la quitter autour dê la terre , mais encore comment la terre elle-même circule sans le quitter autour du soleil, qui lui dispense la chaleur et la vie , comment aussi toutes les autres planètes et toutes les autres lunes de notre système solaire accomplissent des mouvements analogues et suivent des routes semblables , dans des fins probablement pareilles , et avec de pareils cortèges d'habitants et d'êtres sans doute vivants, sentants et pensants. Que dire maintenant de l'immensité de la nature , si chaque soleil est reconnu , par la plus naturelle de toutes les analogies , comme le centre de nombreuses planètes éclairées, échauffées , fécondées par les rayons de ces millions de millions de soleils? Que d'organisations, que de volontés, que d'âmes ! Et ne peut-il même pas y avoir dans ces

mondes des intelligences d'un ordre bien supérieur à la nôtre? « Près de ces êtres doués de ces facultés métaphysiques d'une autre nature , disait un naturaliste contemporain, l'homme pour l'intelligence ne serait que leur chien! »

Or, comme, même pour les planètes sœurs de la terre , nous ne pouvons jusqu'ici apercevoir leurs habitants , il est hors de doute que jamais nous n'arriverons à la connaissance des êtres habitant les planètes des soleils autres que notre soleil. Les planètes elles-mêmes de ces soleils lointains ne sont pas assez éclairées pour devenir accessibles à nos observations. Tout ce que nous apercevons dans les planètes solaires , et de même nature que notre globe , se borne à des effets de climats * de saisons , de météores analogues à ce que nous observons sur la terre.

Qui croirait que des étoiles, dont la plus voisine est défe cent mille fois plus loin que le soleil, peuvent nous fournir , comme la pomme tombant vers la terre s comme la lune circulant autour de la terre , comme les planètes circulant autour du soleil , peuvent nous fournir, dis-je , des exemples , des preuves de cette attraction universelle qui tend à précipiter l'un vers l'autre tous les corps matériels du monde , et qui les lie entre eux , de manière à les faire circuler dans des cercles éternels , en compensant , par le rapprochement dû à la chute , l'éloignement naturel que produirait le mouvement existant seul ? tel est le cas des étoiles doubles. Le télescope nous a révélé que plusieurs milliers des étoiles qu'à l'œil nu nous jugeons simples sont un assemblage de deux ou de plusieurs astres , très-voisins entre eux ; mais ce qu'il

y a de plus extraordinaire , c'est que plusieurs jde ces groupes ne sont pas formés simplement par deux étoiles situées l'une devant l'autre. Dans un assez grand nombre de cas , les étoiles sont très-rapprochées , et si elles ne se précipitent pas l'une vers l'autre , c'est qu'elles tournent circulairement de manière à compenser leur chute mutuelle par l'effet de leur mouvement progressif. Or on observe réellement ces mouvements circulaires des étoiles doubles : on doit donc en conclure que l'attraction existe à ces limites du monde visible. Un examen plus attentif fait même conclure que la loi de ces actions est la même que dans la région voisine du soleil : à peu près comme un spectateur placé sur une colline où le vent qui le frappe fait tourner les ailes d'un moulin à vent conclut , en voyant sur des hauteurs lointaines tourner d'autres ailes de moulin , que dans ces localités distantes il règne le même souffle de vent qui donne l'impulsion aux ailes du moulin le plus rapproché de lui.

Mais quelle curieuse chronologie que celle de ces étoiles révolutives ! Si dans tel siècle , dans telle année , la petite étoile (au méridien) est, par exemple, audessus de la grande , seize ans plus tard elle sera à côté et à droite ; seize ans encore plus tard , la petite sera sous la grande; puis seize ans encore après, elle sera à côté , mais à gauche ; enfin , au bout de soixante-quatre ans, elle aura repris sa place au-dessus de la grande étoile. C'est un véritable cadran d'horloge où la petite étoile fait fonction d'aiguille.

De pareilles périodes se montrent depuis les périodes de quelques dizaines d'années jusqu'à des périodes de plusieurs siècles; ce sont des soleils tournant autour

d'autres soleils voisins, et pour la chronologie ce sont ou ce seront des cadrans d'horloges séculaires célestes , infatigables et invariables , qui des limites du monde compteront à l'humanité intelligente les ans , les siècles et les centaines de siècles. Un astronome du temps de Charles- Quint, au milieu du xvi* siècle, s'excuse de pousser ses calculs jusqu'en 1600, comme si 1600 eût été pour les nations une époque inabordable. Qu'aurait-il dit des périodes de dix siècles et plus que l'on observe dans les étoiles doubles 1 Bien des hommes passeront , dit Bacon, et la science s'accroîtra. Dans l'état actuel de l'astronomie , l'esprit humain a déjà fait assez de progrès pour que les phénomènes qu'il observe ne lui jettent plus le reproche d'ignorance , et par ceux qu'il a expliqués il peut légitimement espérer d'arriver à l'explication ultérieure de ceux dont la cause lui est encore inconnue. « Félicitons-nous, dit Sénèque, des découvertes que nous avons faites , et laissons la postérité apporter son contingent à la connaissance de la vérité. »

Dans le magnifique tableau que trace le Cosmos des richesses scientifiques de l'astronomie , tableau complet jusqu'à nos jours, j'ai beau essayer d'abréger mes indications, la matière est trop riche. Encore des étoiles; mais ce sont les amas connus sous le nom de nébuleuses. Voici à l'œuvre les télescopes des deux Herschel , de M. Lassell , du comte de Rosse ; voici les lunettes de Saint-Pétersbourg , des États-Unis et de Paris , qui sont aussi à l'œuvre pour distinguer une à une ces étoiles entassées par la distance comme les grains de blé dans un grenier ou les grains de sable dans le désert. Rien ne résiste à la puissance de ces moyens optiques.

Tous ces petits nuages blanchâtres, même celui d'Andromède, donnent des signes de décomposition en étoiles; mais qui pourrait jamais, non pas nombrer, mais imaginer même le nombre de ces soleils? Aussi nombreux que le sable , aussi nombreux que la poussière, dit Homère; mais tout le sable, toute la poussière des déserts de l'Afrique et de l'Asie centrale ne pourraient nombrer les étoiles des nébuleuses. Nous avons déjà dit que les deux Herschel en ont catalogué environ quatre mille. Que sera-ce quand on explorera le ciel des nébuleuses avec le télescope de lord Rosse, dont l'ouverture est celle de la prunelle de l'œil d'un géant dix à douze fois plus haut que la grande pyramide d'Égypte , et qui pourrait la tenir dans sa main !

Encore un exemple d'immensité ; mais ici ce sont les siècles , et non les soleils , qui sont pour ainsi dire entassés.' Tout indique dans le ciel que les éléments matériels ont marché progressivement vers une concentration de plus en plus prononcée. Les soleils se sont conglomérés aux dépens de la matière cosmique ou chaotique. Ces soleils se sont ensuite rapprochés en vertu de la grande loi de l'univers, l'attraction newtonienne, qui pousse incessamment Tune vers l'autre toutes les substances matérielles. N'y a-t-il donc point quelque trace de la marche de ces soleils se rapprochant entre eux jusqu'à ce que les mouvements de circulation dont noùs avons parlé plus haut viennent à balancer cette concentration progressive? Oui. Nous devons à lord Rosse lui-même le dessin de plusieurs nébuleuses en spirales, c'est-à-dire disposées par traînées lumineuses qui s'arrondissent en arrivant vers le centre à

Wl VOYAGE DA>*8 LE i'.IEL.

peu près comme seraient les étincelle dune pièce tournante dans un feu d'artinee. si. au lieu d'être dirigées en dehors, ces étinceiles étaient projetées ver* Le centre de la pièce tournante. Mais ici. au moment ou se pré- -■ente la question du temps nécessaire pour opérer les déplacements qui ont donné naissance à ces dispositions d'ensembles d'étoiles, l'imainnation recule effrayée. Il n y à ni années ni siècles pour de pareilles durées. Que sont même les révolutions des étoiles doubles avec leur courte période de dix à douze siècles? Pour accomplir de tels mouvements, il a fallu plus de milliers de siècles qu'il n'y a de soleils dans ces entassements de soleils sans limite concevable. Beau thème pour ceux qui désirent comprendre ou peindre l'éternité ?

Des métaphysiciens insatiables ont voulu dépasser encore ces limites du monde perceptible. ( Nous imairinons. disenfc-ils. des existences de corps sans lumière . des lors non perceptibles a nos sens. La puissance créatrice dans la production et dans i'orjEinisation de l'univers ayant toujours dépasse les bornes de l'intelligence de l'homme , il est évident que. puisque nous concevons d'autres existences que celles que ne s secs non» révèlent . ces existences doivent être réalisées, et même qu'il doit en exister que nous ne concevons aucunement. » Je n'ai rien pour contredire â de telles théories- Passer par analogie de ce qui existe a ce qui est possible et du possible a l'inconcevable est permis eu métaphysique: mais les sciences d'observation ont pour linàfc»ee qu'on peut voir, mesurer, contempler, et ce que j'ai dit prouve suffisamment sans doute que. dans L'état actuel de la science céleste , les exigences les plus ou-

trées doivent se trouver satisfaites pour l'espace, la matière et le temps. Alexandre trouvait la terre trop petite pour son ambition : il étouffait , dit Juvénal , dans les étroites limites du monde terrestre ; mais quelle ambition scientifique pourrait trouver trop petit le monde matériel de l'astronomie?

Reposons-nous dans le système solaire , au milieu des planètes, des comètes, des satellites et de tout le domaine de notre étoile centrale. S'il y en a de plus brillantes, comme Sirius, comme la plus brillante du Centaure , et probablement comme Canopus et les autres étoiles de première grandeur, celle-ci nous suffit, et la nature terrestre , coordonnée à son éclat, à sa chaleur et à ses autres influences, péricliterait sans aucun doute, si nos rapports ayec ce grand dispensateur des principes essentiels à la vie venaient à changer. M. de Humboldt a exposé amplement les curieuses particularités relatives à la constitution du soleil, à ses taches, à ses diverses enveloppes, à son noyau obscur, etc. Je n'en dirai rien, non plus que cet anneau lumineux immense qui entoure cet astre, et qui nous reflète cette mystérieuse lueur qu'on appelle la lumière zodiacale. C'est au milieu de cet anneau matériel que Mercure, Vénus, la terre et peut-être Mars circulent autour du soleil. Je ne ferai pas «on plus l'histoire de ces masses curieuses qui,^ous le nom de pierres tombées du ciel, arrivent réellement des espaces célestes. Je me borne à déclarer que dans cette matière, dont j'ai fait une étude spéciale, ifetM& été écrit de plus complet, de plus positif, de plus convaincant, de plus conforme à toutes les lois physiques, chimiques et mécaniques du monde, que le chapitre du

2l4 VOYAGE DANS LE CIEL.

Cosmos sur les pierres météoriques . les globes de feu et les étoiles filantes. Voici du reste ce que je glane dans los chroniques de France après les riches moissons de M. de Humboldt; il s'agit des présages de la fin du règne do Charlcmagnc : « Il y eut plusieurs éclipses

do soleil los trois dernières années de sa vie On vit

une tache à l'œil nu dans cet astre A Aix-la-Chapelle,

la terre trembla et le palais fut ébranlé A son dernier voyage en Saxe, une lumière semblable à un flambeau ardent passa auprès de lui et effraya son cheval, qui toml>a et lui donna une si violente secousse, qu'on trouva

son époc, son javelot et son manteau à dix pas de lui »

<)n ne dit pas si l'empereur fut blessé dans sa chute , mais voilà un globe de feu bien caractérisé. Que devaient penser los contemporains de Charlemagne de pareils météores, tandis qu'à peine aujourd'hui nous sortons de l'ignorance en ce qui concerne leur origine et leur nature? Une curieuse liste de toutes les substances que les bolides ont amenées à la surface de la terre et l'absence d'éléments chimiques nouveaux prouvent que la nature des minimes petites planètes qui nous donnent ce qu'on appelle des étoiles filantes est la même que celle de notre torre, qui voyage dans les mêmes régions circomsolaires.

Les planètes sont considérées dans le Cosmos sous de nombreux points de vue, tous très-intéressants. On y trouve une liste fidèle et impartiale des découvertes de corps planétaires depuis l'invention du télescope. M. de Humboldt nous donne l'ordre chronologique de ces brillantes conquêtes de la science. Cotte liste pour les petites çtaètes situées entre Mars et Jupiter s'arrête à

Irène, qui est la quatorzième dans l'ordre de leur découverte. La liste que j'ai donnée plus haut, dans ce volume (i), comprend vingt-trois planètes, dont huit ont été découvertes en i852. Pour compléter ici rénumération de ces corps célestes, dont le nombre est aujourd'hui de vingt-six, je dirai que , malgré la saison peu favorable en i853 aux observations du ciel, les astronomes ont encore pu cette année ajouter trois planètes aux vingttrois autres conquises à la fin de i852.

Voici la liste de ces trois nouvelles petites sœurs de la terre :

1 853. Phocea Chacornac II . . Marseille.

1 853. Thémis Gasparis VII . . Naples.

i853. Proserpine. . Luther II Dusseldorf.

M. de Humboldt se montre très-sobre de conjectures sur les influences météorologiques déterminées dans chaque planète par leur distance au soleil , le temps de leur rotation sur elles-mêmes, et l'inclinaison de leur équateur sur le plan de leur orbite. Il constate bien que dans la planète Mars, assez semblable à notre terre pour l'obliquité de son écliptique, on voit les neiges polaires s'accumuler et se fondre comme sur la terre, suivant que l'un ou l'autre pôle a la saison chaude ou froide ; mais il ne parle pas du printemps perpétuel qui règne sur Jupiter, et de la fixité d'aspect qui doit en résulter. Cependant ce calme n'est pas complet, puisque quelquesunes des bandes de Jupiter ont disparu momentanément. La. planète qui doit offrir les plus curieuses circonstances

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rlimatologiqucs. c'est sans contredit Vénus, qui. pour la grosseur, la masse, la distance au soleil, est presque exactement semblable à la terre. D'où vient donc que dans cette planète on n'observe point les mêmes circonstances météorologiques que dans Mars et sur notre jrlobc? Le voici :

Vénus tourne très obliquement sur elle-même. Si nous prenons la terre pour point de comparaison, le soleil arrive l'été jusqu'au-dessus de Syène en Égypte, ou de Oita en Amérique. Pour Vénus, l'obliquité est telle, que l'été le soleil atteint des latitudes plus élevées que celles de Belgique ou même de Hollande. 11 en résulte que les deux pôles , soumis tour à tour à un soleil presque vertical et qui ne se couche pas (et cela à quatre mois de distance, puisque l'année de cette planète n'est que de huit mois), ne peuvent laisser la neige et la glace s'accumulcr. Il n'y a point de zones tempérées sur cette planète : la zone torride et la zone glaciale empiètent l une sur l'autre, et régnent tour à tour sur les régions qui chez nous composent les deux zones tempérées. De \k des agitations d'atmosphère constamment entretenues et d'ailleurs tout à fait conformes à ce que l'observation nous apprend sur la difficile visibilité des continents de Vénus à travers le voile de son atmosphère, tourmentée incessamment par les variations rapides de la hauteur du soleil, de la durée des jours et des transports d'air et d'humidité que déterminent les rayons d'un soleil deux fois plus ardent que pour la terre.

Les satellites des planètes et notre lune , dont la géographie est maintenant plus avancée que celle de notre globe , fournissent au Cosmos, comme on peut le pen-

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ser, une immense quantité de détails historiques, astronomiques et physiques.

Des comètes, qui semblent ne voyager, comme les planètes, autour du soleil que pour contredire toutes les lois et les analogies qui existent entre celles-ci , n'ont pas fourni à l'auteur du Cosmos un th£me aussi heureux que le reste du système solaire. Ce n'est pas que le Cosmos ne garde encore ici , comme ailleurs , sa supériorité sur tous les ouvrages d'exposition qui l'ont précédé ; mais l'ouvrage fondamental de M. Hind sur les comètes n'avait pas encore paru , et un grand nombre de curieuses notions qui y sont contenues n'ont pu trouver place dans le tableau tracé par M. de Humboldt.

Sénèque avait déjà remarqué que les comètes suivent des routes fort différentes de celles des planètes, et qu'elles abordent des parties du ciel étoilé interdites aux autres corps errants ou planètes. Un astronome n'en croirait pas ses yeux, s'il voyait la lune, Vénus ou Jupiter quitter le zodiaque pour aller éclipser les étoiles de la Grande Ourse ou l'étoile polaire ! ou bien si , au lieu de marcher annuellement vers l'orient , ces astres revenaient en arrière ! C'est pourtant ce que font chaque jour les comètes. Le seul point de vue auquel je veuille les considérer ici en terminant ce tableau du système solaire, c'est de les distinguer en comètes solaires et en comètes étrangères , errantes de soleils en soleils. Et d'abord, malgré le tableau de six comètes à courtes périodes donné par M. de Humboldt , je n'en reconnais que trois définitivement acquises à notre soleil, car il n'y en a réellement que trois qui aient été vues plus d'une fois, savoir les comètes de Encke, deBiela et de 1. u>

Faye. En y joignant la comète de Halley , dont la période est de soixante-dix-sept ans, et qui a plusieurs fois mêlé son histoire à celle de l'humanité, ce sont quatre comètes conquises et assurées par la science. La comète de M. Faye, découverte par cet astronome eu 1843 à robservatoire de Paris et revue au commencement de i85i, a présenté une obéissance si ponctuelle aux lois du calcul , que, suivant M. Hind , elle ne s'est pas écartée d'une heure du moment où son retour dans le voisinage du soleil avait été prédit par M. Le Verrier. Sans doute d'ici à peu d'années on sera fixé sur la nature de l'orbite de neuf à dix autres comètes , dont on peut voir la liste dans l'admirable ouvrage de M. Hind , et dont le retour est présumé d'une manière plus ou moins probable. De i856 à 1860, nous saurons encore à quoi nous en tenir sur la grande comète qui hâta l'abdication de Charles-Quint , et qui met trois cents ans dans sa révolution solaire ; mais, je le répète, jusqu'à nouveau progrès, les seules comètes de Halley, de Encke , de Biela et de Faye sont acquises irrévocablement au domaine du soleil. D'autres comètes de soixante-quinze ans ou environ, de trois mille ans , ou même de cent mille ans, comme la comète de M. Mauvais , calculée par M. Plantamour, sont réservées aux observateurs futurs.

Il est un grand nombre de comètes qui se meuvent dans des courbes à branches infinies, savoir des paraboles et môme des hyperboles. Celles-ci , venant vers notre soleil des profondeurs de l'espace indéfini, y rentrent ensuite et arrondissent légèrement leur marche autour de tous les soleils dans la proximité desquels elles viennent à passer, jusqu'à ce qu'enfin elles arrivent si

juste en face d'un de ces puissants amas de matière > qu'elles s'y incorporent en les abordant de front. Là so terminent leurs excursions vagabondes. Il va sans dire, en dépit de la cosmogonie de Buffon, que l'étoile heurtée par la comète n'est ]>as plus ébranlée que ne le serait la grande pyramide d'Égypte par le choc d'une sauterelle poussée par le vent du désert. Ainsi donc on peut dire que les comètes , si peu dignes d'attention par la petitesse inimaginable de leur masse , servent de moyen de communication entre les étoiles et notre système, et que telle comète qui vient s'imprégner des feux ardents de notre soleil dont elle rase la surface, comme l'ont fait les comètes de 1680 et de i843 , a subi ou a pu subir préalablement la même influence de Sirius, de Canopus ou de la brillante étoile Toliman du Centaure , ces trois rois de la voûte céleste. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que ces astres, pour le plus grand nombre, s'éloignent sans retour de notre soleil, d'où l'on tire la conséquence non moins sûre qu'ils arrivaient de régions situées bien au delà de ce qu'on peut appeler le domaine de cet astre.

En résumé , la partie du Cosmos consacrée à la description du ciel nous offre le tableau fidèle des résultats de l'astronomie au milieu du xixe siècle. L'histoire des sciences nous a transmis cet acte remarquable de l'astronome Ptolémée d'Alexandrie, qui consacra, par des inscriptions gravées sur les parois intérieures d'un temple, les résultats de sa longue carrière d'observateur des mouvements célestes. L'ouvrage de M. de Iïumboldt «■st aussi la consécration de toutes les conquêtes de la science , mais gravée dans un temple bien plus impéris- 1. \o»

sable que ceux d'Égypte , dans la typographie, l'une de ces supériorités des peuples modernes sur ceux des siècles passés. On a reproché au Cosmos un peu de confusion dans sa richesse; mais des tables analytiques très-détaillées facilitent les recherches, ou bien aident ceux qui ont lu l'ouvrage à le considérer au point de vue dont ils ont besoin. Ainsi le physicien , le géographe , le métaphysicien, le théologien, le philosophe, le poète même, le consulteront aisément en ce qui les intéressera. Il y aura des oracles pour tout le monde. Le Cosmos était un des ouvrages d'astronomie ou plutôt le seul des ouvrages d'astronomie moderne que citât M. Arago. Il rendait pleine justice aux efforts que son illustre confrère avait faits pour donner aux amis de la science des résultats positifs, exacts, clairement énoncés et tout à fait à jour pour la science la plus moderne. Nous nous bornerons à cet éloge de l'ouvrage de M. de Humboldt. Plus on feuillette cette riche collection de découvertes qui honorent l'esprit humain, plus on acquiert soimême de notions importantes , et plus on peut atteindre d'aperçus nouveaux. Le Cosmos, comme tous les bons livres , vaut par ce qu'il est et par ce qu'il fera faire aux autres.

M. de Humboldt, suivant ses propres expressions, considère la France comme sa patrie adoptive. Ce n'est pas seulement en effet comme savant ou comme écrivain national (caria plupart des ouvrages de M. de Humboldt sont en notre langue) que l'illustre octogénaire a droit au titre de citoyen français. Dans des temps de calamités tristes à rappeler, on l'a vu accourir à la suite de l'invasion étrangère et protéger contre le pillage et la spo-

l iation notre Jardin des Plantes et tous nos établissements scientifiques , se montrant bien plus dévoué à la France que bien des Français d'alors. Espérons que l'illustre savant viendra encore une fois recueillir à Paris les témoignages de gratitude et de sympathie de la génération scientifique actuelle, à laquelle il a servi de guide et d'exemple , comme il servira de modèle aux amis des sciences d'observation. Sous ce point de vue, comme sous beaucoup d'autres, l'auteur du Cosmos restera, suivant l'expression de Pline , le savant qu'on ne pourra jamais assez louer. Nunquam satis laudatus.

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