‹ Études et lectures sur les sciences d'observation et leurs applications pratiques (volume 3)Chapitre 4 sur 49 · QUILLEBŒUF · texte numérisé non relu

QUILLEBŒUF

EIGDBSIOII ET ÉTUDES HÉTÉOROLOfitûDES A rEHBODCHURB »B LA SEIRE.

Pour étudier le développement des lois de la nature dans le monde entier, les observateurs ont parcouru les diverses régions, et ensuite les théoriciens, en rassemblant les faits analogues, ont pu en conclure les principes généraux qui forment le beau domaine de la géographie physique. Il semble néanmoins que, pour saisir les mille détails dont se compose tout ce qui se rapporte au climat de chaque lieu de la terre, les études faites par un habitant de chaque pays sans les inconvénients d'un voyage rapide, de Tignorance de la langue et de la nouveauté des objets, offriraient à la connaissance de la vérité plus de chances favorables que la manière trop habituelle d'observer en courant. En un mot, comme l'ont fait plusieurs auteurs grecs qui nous ont laissé des descriptions de la Grèce, il serait avantageux que la France fût parcourue par un Français, la Grande-Bretagne par un Anglais, et ainsi des autres

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pays, a la condition cependant que ces voyageurs indigènes fussent préparés pour leurs recherches locales comme on l'est ordinairement pour l'exploration des pays étrangers. En effet, quand on visite les provinces même voisines de Paris, on est frappé de circonstances remarquables relatives à la chaleur, à l'arrosement naturel, à l'humidité, aux brouillards, à la qualité du sol et à ses productions, enfin aux divers modes dont ce sol est exploité par les habitants, sans compter les rivières qui se perdent sous terre, les précipices et accidents de terrains, les effets curieux des vents, des tempêtes et des orages, les particularités des marées de nos côtes et de nos rivières, tous phénomènes non moins remarquables ou imposants que ceux auxquels les touristes ont donné une célébrité européenne.

Nous avons déjà signalé dans ces Etudes la beauté et la salubrité de climat des régions de la France qui longent la Méditerranée dans la portion occidentale de son bassin. Cependant on met toujours un voyage en Italie au rang des jouissances hygiéniques que procure un climat privilégié ; or rien ne serait plus facile que de prouver la supériorité de la France sur l'Italie, en comparant les deux bords opposés de la Méditerranée. Tout le monde sait du reste que les Romains quittaient l'été le sol brûlant et malsain de leur pays pour les vallées fraîches et salubres du Roussillon et de la Gaule narbonnaise. En signalant la France à l'attention des voyageurs et surtout de ses propres habitants, il faut reconnaître toutefois qu'il leur manque beaucoup des données qui peuvent rendre un voyage utile. Sans doute il est pour chaque province, et principalement pour

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fes grandes villes, des itinéraires descriptifs où l'on peat recueillir quelques indications scientifiques; mais rénumération des monuments et des produits de la civilisation y occupe toujours la plus grande place. On semble ne voyager que pour voir les hommes et non point la nature ; on oublie que c'est la qualité du terrain et toute la météorologie en général qui sert de base à la population, qui détermine ses subsistances, son commerce, ses manufactures, et les influences beaucoup trop négligées auxquelles est soumise la santé publique.

Là description physique de chaque localité devenant ainsi l'objet d'un travail spécial, la science aurait bientôt d'utiles résultats à signaler, et l'ensemble de ces monographies météorologiques ne tarderait pas à constituer pour la France de précieux matériaux qu'on exploiterait ensuite tant au profit des théories physiques qu'au point de vue de la statistique et de l'économie politique. Plusieurs bons esprits isolés et fixés sur divers points de la France, qui ne trouvent point à employer utilement leurs loisirs et leur capacité, pourraient se charger de ces reconnaissances météorologiques , si les corps savants surtout avaient publié des canevas ou listes d'observations à faire et de renseignements à recueillir. Au total, il s'agit d'abord de faire, sauf à faire mieux ensuite. Les Grecs, trois siècles avant notre ère, étaient déjà riches de descriptions topographiques: a 0 est des écrivains, dit Aristote, qui nous ont représenté la nature d'une contrée restreinte, l'aspect d'une seule ville, le cours d'un vaste fleuve, les beaux sites d'une montagne. Nous avons la description du mont

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Ossa, celle de la ville de Nyssa^ consacrée à Bacchus, celle des groltes du Parnasse, enfin de plusieurs localités tout à Mi particulières. » Aristote semble traiter de petits esprits les auteurs de ces monographies si exceptionnelles; mais la science moderne réserve son admiration pour ce qui est bien observé, et à côté des Humboldt, des Pallas et des grands navigateurs, elle aime à placer tous ceux qui ont apporté une pierre, fûtelle unique, à l'édifice de la connaissance du monde.

Jusqu'ici, toutes les descriptions de contrées semblent avoir été ou tout à fait consacrées à Tétude des populations, en omettant les particularités physiques du pays qu'elles occupent, ou tout à fait consacrées à la physique, à la géologie, à la météorologie du sol, des eaux et de l'air, sans aucun égard à la population, qui, suivant l'expression d'Homère, trouve une mère nourrice dans la terre. Indépendamment de l'importance des productions de chaque localité, le seul moyen de jeter quelque intérêt dramatique sur les descriptions physiques, c'est cependant d'y faire intervenir l'espèce hup maine. Lorsqu'en descendant le cours de la Seine, on arrive près de Villequier, en face d'une vallée profonde d'où s'élança la rafale subite, le pampero qui fut si fatal à la famille d'un des premiers poètes de notre époque, doitron s'interdire de rappeler les effets désastreux de ces aspirations aériennes et les nombreux accidents qui en ont été la suite? A ce point de vue, l'ouvrage tout récent et déjà très-célèbre de l'amiral Smith sur la Méditerranée, ouvrage qu'il conviendra d'examiner prochainement ici, semble un modèle admirable à suivre. A chaque particularité de la nature, l'amiral Smith rat-

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tache un fait historique intéressant qui se trouve ainsi mieux connu ou mieux compris. Sur cette mer et autour de cette mer^ berceau du monde civilisé, l'histoire nous montre depuis trois mille ans Thomme favorisé ou contrarié par les grands phénomènes physiques, et tantôt triomphant, tantôt victime, toujours témoin intéressé de la lutte des éléments. C'est comme une voix qui crie aux indifférents ces paroles sévères : Posien, poster! ^ vestra res agitur! c'est-à-dire : « Apprenez par Texpérience du passé à vous garantir des inconvénients de l'avenir. »

Il n'est peut-être aucune localité dans le monde qui offre des phénomènes si divers et si imposants que les dentours de la petite ville de Quillebœuf, située au point où le lit de la Seine s'élargit en véritable bras de mer, dans une contrée où la nature et Thonmie semblent avoir déployé ou rencontré tout ce qu'il y a d'accidenté dans le sol : les eaux, les marais, les promontoires, les cultures et les monuments. Cette ville de quatorze cents âmes n'est en quelque sorte qu'un accessoire propre à désigner la portion inférieure du bassin de la Seine au point où dominent tantôt l'Océan fougueux , tantôt le régime paisible du fleuve qui a baigné les quais de la capitale de la France. Nulle région n'est plus propre que celle dont Quillebœuf est le centre à montrer ce que certaines localités peuvent offrir à la science de problèmes divers à résoudre et de phénomènes à observer.

Avant tout, il faut dire un mot de la population de ce port de sauvetage. Quillebœuf a le privilège de fournir à la navigation de la Seine et de l'Océan; en dehors

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de l'embouchure du fleuve, une pépinière de hardis pilotes, qui, aguerris par les dangers de la difiBcile navigation de ces parages, vont trouver en mer les navires qui arrivent au Havre et à Ronfleur, et les guident avec sûreté dans nos ports. Lorsque par un temps désastreux ou de grosse mer, et surtout de fatale brume, on aperçoit au large un esquif ballotté par les vagues comme une mouette maritime, on reconnaît un pilote de Quillebœuf, placé comme une bouée de sauvetage pour les vaisseaux qui abordent en France. Un nombre considérable de ces habiles marins guident aujourd'hui nos vaisseaux dans la mer Noire et dans la Baltique. lis se distinguent par leur zèle, comme par leur capacité et leur intrépidité. On se loue de leur caractère facile comme de leur intelligence.

En moins de deux heures et demie, on franchit Tintervalle de Paris à Rouen, qui exigeait précédemment quinze ou seize heures de voitures incommodes. On peut voir, dans une épître de Jean-Baptiste Rousseau, appelé dans le wiii^ siècle \e grand Rousseau, qu'il met quatre jours pour arriver de Paris

A Rouen, séjour du sophisme, ce Rouen qu'un autre poëte apostrophait ainsi :

Cette ville où l'on voit le commerce insolent Estimer le coton bien plus que le talent.

Lorsqu'on pense que cette belle cité est la patrie des deux Corneille et de Fontenelle, qu'elle est ornée de magnifiques édifices anciens et modernes, et qu'une race vigoureuse et active joint les avantages du commerce à

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eeox des travaux de nombreuses manufactures, on est peu disposé à trouver du sophisme dans les intelligents efiorts qui ont produit là une noble et riche ville de cent mille habitants. Quant aux grandes basiliques qui, à Rouen, à Caen et dans une foule d'autres localités, ont signalé par leur construction gigantesque Tépoque du moyen âge, je saisis cette occasion de faire connaître le motif d'économie politique qui a présidé à leur érection, d'autant plus que l'emploi des mêmes efforts, dirigés vers un but mieux assorti aux tendances utilitaires de notre époque, pourrait conduire à de notables améliorations dans le régime agricole d'un grand nombre de points de la France et de toutes les contrées aujourd'hui stérilisées par le séjour permanent de races nombreuses qui en épuisent les ressources.

Lorsqu'à la suite des expéditions militaires et des guerres prolongées, la paix venait rendre inutiles les armées des souverains, que faire de ces populations belliqueuses qui ne pouvaient reprendre les habitudes de la vie ordinaire, et qui n'auraient pas trouvé de place dans une société organisée sans elles? Alors point d'hôtel des invalides, point de budget; la religion seule, par les aumônes des fidèles, pouvait pourvoir à la vie de ces nombreux vétérans. Le souverain se trouvait fort à propos avoir fait un vœu à quelque saint vénéré dans le pays. Tous les soldats devenaient maçons, et sauf à laisser l'ouvrage imparfait quand le but philanthropique était atteint, on assurait le sort d'ouvriers énergiques, qui autrement eussent pu devenir très-dangereux. Voilà le secret de l'érection de ces immenses basiliques, qui, malgré leurs beautés architecturales, n'ont point échappé

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à la critique philosophique du xvui* siècle, où elles ont été signalées comme des monuments ruineux de superstition et d'ignorance. Ayons un peu de charité pour nos pères; peutpètre ne sera-ce que de la justice. Et de nous que pensera la postérité?

A voir Tuniversalité de ces constructions, on aurait cependant dû présumer qu'un motif de profonde politique sociale leur avait donné naissance. Maintenant, s'il s'agissait d'employer à d'utiles travaux publics les vétérans de nos armées, déjà plies à la discipline et aux exigences de la vie commune, faudrait-il en faire des constructeurs d'édifices religieux, comme le devin* rent ces preux du temps de Gharlemagne, ces Renaud de Moàtauban, ces Maugis, qui finissent pieusement par servir les architectes des cathédrales? Qu'on employât quelques vétérans à bâtir quelques églises un peu moins mesquines que les tristes constructions dont le régime municipal dote les villes modernes à la honte du plus noble de tous les arts, l'architecture monumentale, il n'y aurait pas grand mal à cela ; mais il est d'autres travaux publics où les efforts simultanés d'une masse considérable d'ouvriers, travaillant à bon marché comme font les soldats, produiraient les effets les plus avantageux. Si l'on songe aux urgentes améliorations que réclame l'immense delta du Rhône, entre Avignon, Cette et Marseille; si l'on relève sur le littoral et le long des rivières de la France les terrains à conquérir, à consolider, à fertiliser et à assainir, on voit que l'emploi ne manquerait guère à nos émérites de la victoire. Malheureusement la plupart des localités que nous venons de nommer pourraient faire craindre pour la santé de ces

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ouvriers militaires. Le mieux serait donc d'établir des r^ments de planteurs ; on reviendrait ainsi à une de ces théories qui, indiquées à Tépoquede i83o, semblent ' depuis complètement oubliées. Les défrichements et le déboisement, qui suivent la présence de Thomme dans une contrée, ont pour effet de dessécher le terrain, de dénuder les coteaux et les plaines élevées de leur terre végétale, et par suite de rendre stériles de grands espaces qui produisaient naguère de riches moissons, ou quijnourrissaient des bestiaux nombreux.Âristote signale de son temps le territoire d'Àrgos comme desséché par une culture trop exigeante. Celui d'Athènes, précédemment trop humide et trop marécageux, lui parait être dans les meilleures conditions possibles de fertilité et de richesse productive.il pronostique l'époque oùleschamps d'Athènes seront à leur tour semblables à c^ux d'Argos, desséchés et épuisés par la culture. Il y a longtemps que sa prédiction s'est vérifiée et qu'ont disparu de cette belle Attique, suivant les strophes d'Euripide, même les fleuves sur les bords desquels Vénus enfantait la blonde Harmonie^

Tout le monde a vu, sous le dernier règne, avec quel soin les forêts de l'État, et notamment les bois qui avoisinent Paris, ont été repeuplés d'essences diverses dans toutes leurs clairières un peu considérables. Un décret récent a pourvu au boisement et à la fixation des dunes du bassin d'Arcachon, près de Bordeaux, c'està-dire à la conquête de plusieurs milliers d'hectares. Le travail du planteur et en général l'arboriculture n'offriraient donc à des militaires convenablement embrigadés rien de pénible ou de répugnant. Mais pour sortir des

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généralités et revenir à cette fertile Normandie , qui fait l'admiration des cultivateurs anglais (les premiers cultivateurs du monde] arrivant des districts les plus productifs de leur fie, je choisirai les coteaux dénudés qui dans le voisinage de Pont-Âudemer, le long du cours de la Rille, affligent les regards par la plus triste absence de toute végétation. Imaginons sur leurs crêtes un système de fossés ou de tranchées formant une lisière de quelques dizaines de mètres seulement ; qu'au moyen de terres rapportées, s'il le faut, d'amendements et surtout de clôtures, un fourré continu d'arbres et de buissons couronne toutes ces hauteurs : alors les terrains inférieurs, soustraits à la vaine pâture, recevront peu à peu des semences; il se formera une nouvelle couche de détntus de plantes; les eaux pluviales, arrêtées dans leur course trop rapide, fertiliseront les fiancs de la colline, au lieu d'en entraîner la terre végétale. Les sources taries par le déboisement reparaîtront, et l'action desséchante du vent, paralysée par les arbres, laissera reprendre à la contrée l'aspect qu'offrent maintenant les plus heureuses vallées de ce riche pays,

A partir de Rouen peut commencer l'étude de ce que produisent tous les agents physiques dans le vaste domaine de la nature vivante et inanimée. Deux fois par jour, l'Océan envoie ses flots salés, qui, après avoir pénétré à plus de 5o kilomètres dans l'intérieur des terres, propagent ensuite dans l'eau douce du fleuve une onde profonde, qui est sensible au-dessus de Rouen jusqu'à Pont-de-r Arche, situé, en remontant le cours de la Seine, à 60 kilomètres de la capitale normande. Si

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l'on dessine sur une carte l'effet curieux de ces marées, on verra par exemple que, tandis que la Seine au-des- SQB de Pont-de-r Arche coule constamment vers son embouchure, il est des points entre Rouen et Pont-del'Arche, comme entre Rouen et la mer, où la rivière, poussée par la marée, remonte vers sa source ; mais au momaat où ce fait se produit au-dessus de Rouen, la . rivière a déjà cessé de monter aux environs de Gaudebec, et de là jusqu'à quelques kilomètres de son embouchure, elle coule vers POcéan. Là elle rencontre la marée montante, qui la fait de nouveau rétrograder vers sa source, formant ainsi des alternatives bizarres de mouvements directs et de mouvements rétrogades, depuis la portion du bassin qui précède Rouen jusqu'à son embouchure dans l'océan Atlantique. On estime que la vitesse de propagation des ondes de marée dans le lit de la Seine est environ de 3o kilomètres à l'heure. Le flot remonte de QuillebcBuf à Rouen à peu près en quatre heures.

Les écrivains du moyen âge avaient déjà remarqué combien ces mouvements alternatifs étaient favorables aux transports des marchandises et aux communications entre les riverains. De Rouen à Quillebœuf, le cours de la Seine n*est pas moins sinueux qu'entre Paris et Poissy. A chaque saillie des terres se trouve une ville ou un bourg considérable; c'est ainsi qu'on rencontre la Bouille, Duclair, Gaudebec et Lillebonne. Dans les rentrants du fleuve, il va sans dire que^ le terrain manquant, la population manque de même. Dans un de ces rentrants, entre Duclair et Gaudebec, sont les restes de la célèbre abbaye de Jumiéges, terrains marécageux et malsaius.

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concédés autrefois aux moines, qui les ont assainis et mis en rapport, sans doute après avoir payé la fertilité du nouveau terroir par la vie de plusieurs colons aussi bien que par leurs travaux. Les environs marécageux de Tabbaye de Saint-Denis, près Paris, concédés également à cause de leur peu de valeur, offrent la même série d'améliorations et d'assainissements. De tels témoignages répondent éloquemment aux préjugés qui ont longtemps eu cours sur Vignorance des moines. C'est dans les murs des clottres que se conservait au moyen âge la civilisation intellectuelle et morale; c'est là seulement que se concluaient les traités de paix, de transmission d'héritages souverains, et tout ce qui regarde la diplomatie, dont presque toutes les fonctions étaient remplies par des religieux. Le nom d'Agnès Sorel plane encore au-dessus des ruines de Jumiéges, où la cour se tint à plusieurs époques. Les richesses de cette abbaye, augmentées par de pieuses dotations, s'étendirent des deux côtés de la Seine, et rivalisèrent avec celles de Saint-Denis. Quillebœuf tout entier appartenait aux moines de Jumiéges. Une œuvre modeste des premiers habitants de l'abbaye atteste que depuis bien des siècles le régime de la rivière, ses crues, ses marées et le niveau de ses rives sont restés invariables. C'est une modeste jetée, haute seulement d'environ un mètre, et qui court sous les arbres fruitiers à une petite distance du rivage. Rien de mieux entendu, de mieux construit, de plus habilement dirigé que cette petite digue, dont le sommet fournit à peine un sentier pour un seul homme, et dont l'utilité égale la modestie. Quand on compare ce petit travail des ponts et chaussées monastiques avec l'orgueilleuse jetée

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de la Loire, œuvre des RoHudns, entre Btois et Toars, laquelle porte une route de première classe, on s'étonne de ce que peut la pauvreté aidée par la persévérance. La petite jetée de Jumiéges, n'ayant d'ailleurs été constmite que tout juste à la hauteur nécessaire pour s'opposer à l'envahissement des eaux, nous sert de témoin qu'à l'époque où on l'éleva, les actions de la nature n'étaient ni plus fortes ni plus feibles qu'elles le sont maintenant.

Les rivières que reçoit la Seine, à partir de Rouen, sont d'un si médiocre volume , que l'augmentation des eaux du fleuve doit être attribuée principalement aux sources de fond qui viennent sourdre dans le lit même de la rivière. C'est là un fait dont l'art des ingénieurs profite aujourd'hui', et l'habile M. Belgrand, chargé de là navigation de la Seine entre Paris et Rouen, s'en est notamment préoccupé. Ce qu'on peut Urer de données théoriques et pratiques de ce mouvement des eaux, tant pour la culture des végétaux que pour l'élève des animaux, est vraiment incroyable.

Lorsqu'on remonte par la pensée aux temps primitifs du globe, c'est-à-dire à ceux qui ont précédé ou accompagné la dernière catastrophe qui a déterminé l'état actuel de la surface du globe, on ne peut guère se refuser, — en considérant la vallée encaissée de la Seine, avec de hautes falaises à droite et à gauche , tellement disposées , que les saiUants d'un côté correspondent aux rentrants de l'autre , — on ne peut guère se refuser, disons-nous , à l'idée d'un brisement de la couche qui forme le continent actuel, brisement qui a dû s'opérer de manière à laisser une vaste fente , une vallée pro-

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fonde, comblée ensuite par les éboulements des falaises voisines et par les dépôts fluviatiles.

La facilité avec laquelle, au-dessous de Quilleboeuf, l'Océan crée et détruit des terrains rend vraisemblable toute formation de vallée renfermant un cours d'eau, surtout lorsque cette vallée s'ouvre sur l'Océan et en reçoit les eaux et les marées. Il y a quelques dizaines d'années, sur la rive gauche de la Seine, située entre le promontoire de Quillebœuf et celui de la Roque, on naviguait à la vapeur dans une portion du lit qui forme maintenant une immense terre cultivée où paissent des centaines de chevaux et de bêtes à cornes, en attendant que l'Océan vienne reprendre son ancien domaine. Tous ces grands effets n'ont au reste rien de plus merveilleux que ces petites alluvions qui forment le sol de nos pe* tites prairies, dont le terrain a été déposé par les cours d'eau qui les traversent ; mais ce qui passe inaperçu quand c'est l'œuvre lente du temps, commande l'attention lorsque de grands effets se produisent en un petit nombre d'années. Tout le long du cours de la Seine, aux endroits où la marée arrive en cataracte, elle ronge le bord et pénètre de plus en plus dans le terrain qu'elle délaye. On dit alors que la prairie est en fonte, et telle propriété qui rapportait autrefois a5,ooo francs de rente se trouve aujourd'hui réduite à une lisière tellement étroite, qu'elle perd toute valeur. Les ventes et les transactions se font d'après la durée présumée de la propriété vendue , laquelle , au bout de plusieurs siècles, sera reproduite de nouveau par l'action du fleuve et de la mer, suivant des alternatives à périodes immenses. Entre Quillebœuf et l'Océan, le bassin de la Seine, large

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de 10 à 12 kilomètre^, fournit au courant du ileuve un lit comparativement étroit, qui se transporte capricieusement de la rive droite à la rive gauche , et que les pilotes de Quillebœuf sont continuellement occupés à sonder, à reconnaître et à garnir de signaux fixes ou flottants, indiquant les passes et les dangers.

Le promontoire assez bas de Quillebœuf fait exactement face à la pleine mer, vers laquelle le fleuve se dirige en ligne droite, formant comme une immense porte qui rappelle les colonnes d'Hercule, et s'ouvre sur rOcéan entre les hauteurs escarpées qui dominent Ronfleur à gauche, et celles qui dominent le Havre à droite. La perspective qu'offrent des deux côtés de ce vaste bassin les caps richement boisés qui viennent s'y terminer à droite et à gauche présente des points de vue d'une admirable variété; mais c'est surtout à l'automne et au printemps, lorsque le soleil couchant descend dans toute sa majesté sur la portion de l'horizon qui communique avec l'Océan, que tous les effets de perspective aérienne imaginables se déploient dans leur magnificence. Les teintes des lointains varient continuellement depuis le gris terne d'un brouillard aérien jusqu'à l'azur foncé d'un ciel lavé par une pluie récente. On peut même dire qu'il n'est point de quart d'heure où la perspective ne change sur quelque point de l'horizon. Vers l'orient se trouve l'immense bassin qui remonte vers Rouen; au nord s'étendent des plaines basses tour à tour envahies et abandonnées par la mer ; dans le lointain, on aperçoit les tours en ruine du château de Guillaume, le conquérant de l'Angleterre, la flèche en pierre blanche de l'église de Lillebonne et les colossales ruines

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d'un théâtre romain. Plus près, et plus à Touest on découvre le château féodal de Tancarville; au sud, la langue de terre qui vient finir au phare peu élevé de Quillebœuf ; enfin, à Touest et à gauche en regardant la mer, un marais immense de plusieurs kilomètres de profondeur, encaissé dans une rangée circulaire de falaises élevées et tellement malsain, qu'il s'y produit les mêmes phénomènes que dans les marais Pontins des environs de Rome. Là végètent des habitants faibles et amaigris par la mcdariay des enfants jaunes et dévorés par la fièvre, et dont un seul survit à peine sur quatre ou cinq. Par opposition , la nature animale et végétale déploie une exubérance de force qu'on a peine à concevoir. D'innombrables tètes de bétail trouvent dans ces marais une abondante nourriture. Les herbes et le blé atteignent une dimension extraordinaire ; les épis mûrs, au lieu de la couleur pâle de la paille ordinaire , sont d'un orangé foncé; le gris du lin est complètement bleu ; le tronc des arbres et le poil des animaux sont lisses et brillants; enfin il semblerait qu'il ne manque rien ici à l'homme, sinon la possibilité de vivre.

Pour en finir avec les curiosités de ce marais appelé MaraiS'Femier, nous dirons qu'une portion est occupée par une espèce de lac ou d'étang dont le fond est de la tourbe, et dont les eaux, parfaitement semblables aux ondes du Styx que nous dépeignent les poètes, sont exactement de la teinte de l'encre à écrire, malgré leur transparence remarquable. Si l'on joint à ces curiosités des espèces d'îles flottantes bordées de roseaux, dont la hauteur surpasse celle des habitations rurales, on reproduira la description des Iles et des roseaux du Nil

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par laquelle s'ouvre le roman de Théagène et Charidée. Quant aux milliers ou plutôt aux millions d'oiseaux de mer qui volent en troupes sur ces immenses rivages, aucune description n'en peut donner une idée.

S'il est un lieu où l'on puisse supposer l'établissement d'une école de pa^ge, c'est sans contredit Quillebœuf -, là tous les phénomènes de la terre, du ciel et de la mer sem* blent s'être réunis pour rivaliser de splendeur. Parfois, lorsquedes nuages peu élevés forment une voûteau-dessus de la contrée, les rayons de l'aurore les illuminent pardessous et jettent d'un bord à l'autre de l'horizon une tenture de pourpre et d'écarlate d'un éclat inouï, et dont le reflet rose pénètre dans tous les lieux qui peuvent apercevoir le moindre espace du ciel. Le soleil couchant est presque toujours accompagné de ces nuages que les physiciens appellent cumulus , et qui nous donnent à Paris , sur le pûnt des Arls et vers l'occident , ces aspects de ciel célèbres pour leur beauté. A cause de la courbure de la terre, les nuages de la mer que nous apercevons de Paris sont élevés de 3 kilomètres au-dessus de l'Océan , et ce sont les plus élevés de ces nuages, ou ceux que le vent apporte vers nous, qui produisent ces figures si variées de montagnes, de poissons, d'animaux et d'êtres fantastiques que l'on contemple agréablement le soir sur un fond éclatant et enrichi de toutes les teintes que donne la diffraction de la lumière.

Considéré dans de petites épaisseurs, l'air nous sem- 0le parfaitement transparent; mais dans ces vastes perspectives la moindre influence météorologique de chaud, de froid ou d'humidité agit aussitôt sur sa trans parence et sur sa couleur; c'est donc un voile coloré

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qui s'interpose entre les objets et notre œil. Lorsque le soleil illumine certains nuages , ils se projettent sur le fond du ciel avec une richesse de couleur qui rappelle les admirables vitraux de Saint-Maclou ou de Saint-Patrice à Rouen. Lorsqu'à côté de ces vitraux on met un tableau à Thuile , il parait d'un terne repoussant , et lorsque les peintres, par un beau jour d'été , sont au milieu de ce paysage étincelant de Quillebœuf, leur palette ne leur fournit aucun moyen de rendre la spl^ideur du ciel et des eaux. Rapportées à Paris, leurs peintures paraissent invraisemblables , comme les cieis bleus de Raphaël le paraissent à ceux qui n'ont pas vu l'Italie. Si des hauteurs de la falaise qui domine le port on contemple au soleil levant un arc-en-ciel dont l'arche en plein cintre semble poser un de ses pieds sur un bord du fleuve et l'autre sur le bord opposé, alors le tableau est si merveilleux , qu'il n*est point d'homme rebelle aux beautés de la nature qui ne contemple avec ravissement cette double écharpe de couleurs splendides. Tout prend ici un caractère grandiose. Qu'un orage accompagné de foudre vienne à éclater sous des nuages lourds et bas, les immenses lointains que chaque éclair révèle à la vue rappellent les descriptions que les Arabes donnent de la foudre dans le désert, où, suivant leur expression, « à un éblouissement subit succède un aveuglement plus subit encore. » Lorsiqu'avec l'instrument que les physiciens nomment polariscope on jette sur le fond du ciel ces bandes colorées, brillantU, qui résultent de l'illumination de l'atmosphère, on'découvre dans le ciel certains points qui échappent à la polarisation : ces points sont désignés sous le nom de

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points neutres. M. Ârago en a découvert un à Fopposé do soleil. Nous-mème, en contemplant, à Étretat, au Havre et à Quillebœuf , l'Atlantique éclairée des derniers feux du jour, nous en avons découvert un second, situé au-dessus du soleil. Enfin l'illustre physicien anglais M. Brewster est parvenu à en découvrir un troisième, trèsHiiffîcile du reste à reconnaître, et qui est situé audessous du soleil, quand celui-ci est médiocrement élevé sur Thorizon.

Si Ton voulait passer en revue, dans la région où OOQS sommes placé, tous les effets de nuages, de brouil- ' lards, de troubles dans l'air, tant pour le paysage que pour l'aspect du soleil et de la lune, un volume entier ne suffirait pas à en comprendre toutes les descriptions. Les météores aériens, c'est-à-dire les vents, ne se pro-

I noDcent guère que du côté de la mer ; mais de là ils arrivent sans obstacle jusqu'au promontoire qui s'avance eu face de l'embouchure de la Seine. Parfois les gouttes de pluie et les rejaillissements des vagues du fleuve sont poussés par le veut avec une force telle, que, sur la figure et même sur les mains , ils font l'effet de petits cailloux lancés avec force. Dans une grande marée d'équinoxe, lorsque la mer, soulevée par le vent d'ouest, le Zéphire d'Homère, pousse ses lames sur la plage, rien ne résiste à sa furie. Ce fut dans une de ces convulsions de l'air et des eaux que fut démoli le presbytère de Quillebœuf, situé alors presque sur la grève en face de l'Atlantique, et que depuis on a rebâti prudemment un peu plus loin, hors des atteintes de l'Océan et du Zéphire. Tous ceux qui sur les montagnes,

I surles rives des mers, dans les plaines, dans les vallées,

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ont vérifié les descriptions d'Homère, ont admiré la fidélité scrupuleuse des tableaux de ce grand peintre de la nature, que le plus stupide des contre-sens a pu seul nous donner comme aveugle. Ce vent d'ouest est représenté par Homère avec ses caractères véritables; ce n'est point le vent léger et sans force qui joue et folâtre au printemps avec Flore dans les compositions galantes du siècle de Louis XV : c'est le violent Zéphire, le vent au souffle pernicieux , celui auquel les autres ne résistent pas; c'est le Zépbire au sifflement aigu qui pousse devant lui la tempête et soulève les flots. Or tels sont encore les caractères de notre vent d'ouest ou Zéphire français, vent dominant de l'Europe. 11 y a longtemps qu'Auguste lui élevait un temple dans les environs de Narbonne, pour l'engager à lui souffler moins fort dans les oreilles. Sur les côtes de Bretagne , ce vent désastreux rase la tète de tous les arbres à la hauteur des abris. Tous les pommiers de Normandie ont le tronc penché du côté opposé à la mer par la violence et la persistance de ce vent. A Paris même , les allées du Luxembourg, dans la partie voisine de la pépinière, qui n'est abritée que depuis peu d'années par des constructions élevées à l'ouest du jardin, offrent des arbres inclinés vers l'est par l'effort du vent qui arrive du côté opposé.

Nous pénétrons si peu avant dans le mécanisme de la nature, que souvent nous nous plaignons des agents physiques qui nous sont le plus utiles. Ainsi ce même vent d'ouest qui incommodait si fort Auguste dans les environs de Narbonne, et qui arrivait de l'Océan, pardessus les vallées de la Garonne et de l'Aude, pour in-

QUILLEBOEUF. igS

diner les arbres du littoral vers la Méditerranée; ce même vent, qui sur les interminables quais de Quillebœuf incommode le visiteur curieux des beaux phénomènes de la nature, donne à cette localité une salubrité qui manque à Timmense cirque du Marais-Vemîer , abrité complètement du souffle du vent de mer par les hautes falaises qui viennent aboutir au cap de la Roque. Dans une récente excursion, un de mes compagnons de voyage se félicitait à Quillebœuf d'un appétit peu habituel à son tempérament; c'était le pays dont parle Sénèque, et où les rats mangent le fer : Venisti hàc ubi mures ferrum rodant. Heureusement, la nature prévoyante a pourvu abondamment à Tappétit présumé des visiteurs de Quillebœuf. Indépendamment des troupeaux de Normandie engraissés dans le pays d'Auge et sur les rivages du Marais-Vernier, on a la chasse sur les bords de la mer, dans le marais, dans la plaine, sur les falaises et dans les bois; enfin la mer elle-même y répand son abondance ordinaire. Les gourmets y recherchent pour la qualité la crevette et Téperlan, que les habitants du pays semblent mépriser à cause de leur trop grande abondance. « Monsieur, me disait le batelier qui nous transportait de Quillebœuf vers Lillebonne, et qui nous montrait une grande quantité d'oiseaux posés sur un banc laissé à sec par la mer, ce banc que vous voyez n'est pas un banc de vase, c'est un banc de gibier! » Venons maintenant au régime des eaux dans cette partie de la Seine. La particularité qu'offre la marée dans la portion du fleuve comprise entre Quillebœuf et Caudebec consiste en ce que la mer, au lieu de monter, comme sur les côtes maritimes, par lames succès* ui. 9

194 QUILLBBQEUF.

sives, se précipite ici par une yraie cataracte qui détruit tout ce qui se rencontre sur son passage. A l'époque de mes premières excursions à Tembouchure de la Seine, vers i8ai, c'était à moitié chemin de Quillebœuf à Gaudebec que cette cataracte, designée vulgairement sou» le nom de barre, se précipitait avec le plus dlmpétuosité, détruisant et d^yant les terrains qu'elle attaquait. On peut se faire une idée de l'effet que produit une cataracte de 4 à 5 mètres de hauteur, arrivant avec un bruit formidable sur une largeur de 6oo à 700 mètres, et faisant tout à coup remonter le fleuve vers sa source avec la vitesse d'un cheval au galop. Dans ce temps-là, les remorqueurs à vapeur n'existaient pas encore; quand le vent et le courant venaient à manquer^ tout bâtiment était forcé de rester en place, et il périssait infailliblement à la barre suivante. C'est ce qu'attestaient un grand nombre de mâts appartenant à des navires enfoncés sous les vases des bancs, et dont ces débris indiquaient la récente catastrophe. Aujourd'hui la force mécanique de la vapeur rend la navigation indépendante du vent et du courant, qui ne sont pas à la disposition de l'homme. Aussi ces signaux de funeste présage, ces mâts naufragés, ne se montrent aujourd'hui qu'en petite quantité. Personne alors n'avait essayé d'expliquer ce mouvement bizarre des eaux. On savait seulement qu'un effet de ce genre, sous le nom de mascaret, se produisait dans la Dordogne, où Bernard Palissy avait tenté d'en donner une théorie bizarre. Dans plusieurs rivièpes d'Angleterre, et notamment dans l'Humber et la Sevem, ce mascaret porte le nom anglais de bore; c'est aussi le

QUUXBBQBUF. 196

nom qu'on lui donne dans le Gange. A l'embouchure de l'Aniazone, cette crue de la mer par une cascade subite porte le nom de pororoca. Cette influence se fait sentir môme sur des points où il n'existe pas de rivière, comme par exemple dans l'anse du Mont-Saint- Midiel. Frappé d'étonnement à la vue de ces mouvements si curieux du flux de l'Océan, et comme dit Virgile,

Ingenti motu stapefactus aquarum,

je revins toutes les années contempler ces marées d'équinoxe, si singulières et si violâtes. J'étais connu des habitants du littoral. Gela dura au moins un quart de siècle. Enfin, les travaux de M. Scott Ruasell ayant établi que les vagues marchaient bien moins vite dans une eau moins profonde, il me vint en tète que c'était sans doute à la diminution de profondeur de l'eau qui recevait la marée qu'étaient dus la vitesse moindre de l'eau arrivante et le .déversement des vagues Sjuivantes par-dessus les premières, qui étaient retardées dans leur marche. Ayanit consulté à ce sujet M. Binet, de l'Institut, qui souvent veut bien mettre sa science mathématique au bout de la mienne ( à peu près comme on mettrait le chemin de Marseille au bout du chemin de Versailles), j'appris que Lagrange avait déjà trouvé par la théorie ce que M. Hussell avait constaté par Texpérience sur les marées de la Clyde. Il était donc évident que partout où des vagues qui se succéderaient seocontreraient de l'eau moins profonde, les premières vagues, retardées par la moindre profondeur de Teau, seraient gagnées de vitesse piir celles qui les suivraient,

igG QUlLLEBOeUF.

et qu'il en résulterait la cascade que présente le flux arrivant dans une eau moins profcmde. Ce n'est ni le resserrement de la rivière, ni la forme des bords, ni leur pente, qui influent sur le phénomène; car dès que le mascaret atteint un endroit plus profond, ii cesse à l'instant, parce que les premières vagues qai arrivent dans cette eau plus profonde devancent les suivantes, au lieu d'être devancées par elles. Ceci explique encore pourquoi le long du cours de la Seine, et hors des localités où se produit le mascaret, il se manifeste de petits effets de barre et de fonte des prairies, de destruction d'estacades et d'autres travaux riverains : c'est que dans cette localité le fond va en se relevant graduellement; le flot, en y arrivant, est retardé dans sa marche et dépassé par les vagues qui suivent, et qui par c(mséquent retombent par-dessus les premières. On cite plusieurs exemples de la terreur inspirée par le mascaret à des marins fort habitués à la mer. Un amiral se présente pour traverser la Sevem au moment où le flot allait arriver ; le batelier refuse de ie passer, et ce n'est que d'après des ordres qui n'admettaient pas de réplique qu'il entreprend le trajet. L'embarcation, vivement ballottée par le mascaret, ayant surmonté ie danger, l'amiral interdit demanda au batelier : « Are lost any bodyhere? (ne se perd-il aucun corps ici?) » La réponse fut: « Non, milord; aucun corps ne se perd ici [no bodf), car à la dernière marée mon beaufrère s*est noyé, et à la basse mer suivante nous avons trouvé son corps. » L'équivoque n'était pas rassurante. Quant à moi, je puis affirmer qu'aucun des pilotes de Quillebœuf ni des bateliers d'Aizier ou de Vieux-Port

QUILLEBCEUF. I97

n*a voulu me prendre dans sa barque pour attendre le mascaret au milieu de la rivière. Lorsque je leur disais que je nageais très-bien, ils me répondaient que quand la barque, eux et moi nous aurions douze ou quinze pieds de vase par-dessus le corps, il n*y aurait pas de nageur qui pût se tirer de là.

Il est des terrains peu consistants, soit sablonneux, soit marécageux et argileux, où les hommes et les bestiaux s'enfoncent d'une manière périlleuse, et qui semblent absorber comme un gouffre les objets pesants placés à leur surface. Les vases et les bancs noyés de la Seine semblent être de cette nature. On a souvent entrepris de dispendieux travaux pour ramener en flottaison plusieurs navires submergés et envasés; jamais ces essais n'ont réussi. Les nouveaux endiguements de la Seine ont couvert une place où, à quelques mètres des quais de Quillebœuf, un navire de l'État, le Télémaque^ expédié de Rouen aux États-Unis, périt corps et biens. L'époque de cette perdition coïncidant avec la crise révolutionnaire où devait s'abîmer, à la fin du dernier siècle, l'ancienne monarchie, l'opinion s'était accréditée dans le peuple que ce navire emportait loin de la France les trésors de la couronne. Aussi que de fables, que d'espérances excitées par la présence de cette coque de navire submergé! Là, vous disait-on en désignant une distance tout au plus égale à la largeur d'une rue de Paris, il y a des trésors à enrichir un roi 1 Vouloir essayer de déblayer la vase amassée dans le voisinage du navire, c'était vouloir, à cause de leur fluidité, retirer toutes les vases de la Seine, à moins de circonscrire l'espace occupé par le bâtiment, ce que la violence des

igH QUILLBMEUP.

flots ne permettait même pas de tenter. Des essais, qu'on fit inutilement à plusieurs reprises, n'aboathrent qu'à saiweier quelques planches et quelques fiEdsceaux de bois. On en conclut que ces objets peu précieus: de chargement étaient là pour dissimuler la richesse de la cargaison inférieure. Enfin, il y a peu d'années, une société fut formée, et à grands frais les parties du navire que l'on pouvait atteindre furent cerclées en fer pour servir de point d'attache aux chaînes des flotteurs qui devaient soulever le Télémaque et ses richesses ; mais la coque pourrie ne suivit point le bordage, et on vit s'évanouir les dernières espérances des chercheurs de trésors. J'ai vu moi-même l'agent préposé à ces travaux, qui, disaitK)n, ne voulait pas survivre à ce désappointement. En cela du moins, comme l'homme de la Fontaine, il fut servi à souhait par la fortune : dans une petite excursion à Âizder, à quelques kilomètres de Quillebœuf, ce malheureux, sautant à bas de sa barque, glissa sur la vase; il tomba à la renverse et se noya dans le lieu le moins dangereux du rivage. Je ne voudrais pas répondre que plus tard le sol consolidé de la place où git le Télémaque ne fût fouillé aux dépens de nouveaux actionnaires, car, à la honte de la cupide espèce humaine, en fait de valeurs financières, la marchandise qui se vend le mieux, c'est l'espérance, et, d'après le peu de valeur que lui assigne mathématiquement la théorie des probabilités, aucune denrée n'est aussi chère. C'est du reste l'histoire de toutes les loteries.

Avant l'établissement des remorqueurs à vapeur, dès qu'un navire était arrêté sur un banc et que la barre

OUILLBBGECF. 199

arrivait, il était déclaré en perdition; on rattachait tant bien que mal aux arbres du cimetière avec des câ- Ues d*an kilomètre de longueur, tout le monde descendait à terre, et on attendait Tetfet de la chance, qui souvent était fatale. Il y avait ordre exprès d'abandonner le navire et de sauver l'équipage, comme si le naufrage eût déjà été accompli. J'ai plusieurs fois été témoin des efforts désespérés que faisaient les braves pilotes de Quillebœuf pour sauver des navires que le vent, le <M>urant et surtout le brouillard amenaient dans une position critique. Un matin de forte barre, le brouillard s'ôtant dissipé, laissa voir un bâtiment en détresse chaîné de bois, et sur lequel étaient huit personnes dans le plus grand danger. Â l'instant même, plusieurs embarcations furent mises à l'eau, on attacha des câbles qui, mis au bout l'un de l'autre, faisaient plus de 4 kilomètres. Les premières tentatives ramenèrent à terre sept des huit hommes d'équipage. Le dernier, forcément abandonné, semblait devoir périr, lorsque huit pilotes vigoureux, avec un homme au gouvernail, faisant force de rames, parvinrent à accoster le navire en péril, et non-seulement purent sauver le huitième marin, mais encore amarrer le navire, et, suivant leur expression, « ramener le cheval à l'écurie. » Dans plusieurs de ces circonstances, j'observai qu'un câble fixé au rivage permettait à un bateau de remonter contre le courant, à peu près comme un cerf- volant remonte en sens inverse du vent, par l'effet même de l'impulsion de celui-ci.

C'est au temps des équinoxes de printemps et d'automne, le surlendemain de la nouvelle lune ou de la

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pleine lune, que les effets du mascaret se font sentir le plus énergiquement (i). Un jour ou deux avant ou après le maximum d'effet, le mascaret est encore redoutable; mais ensuite sa forc« diminue très-rapidement. Pour des peuples peu familiers avec les notions astronomiques et encore moins avec celles de la mécanique et de la physique, ce devait être un prodige inexplicable que de voir le mascaret détruisant les vaisseaux d'une expédition, mais seulement à certains jours et dans certaines localités. Cette circonstance a dû se présenter dans plusieurs des invasions normandes. Si à une époque de fort mascaret des vaisseaux ont été arrêtés entre Quillebœuf et Caudebec, ils auront péri au flux subséquent, tandis que ceux dont la pose aura été plus en amont ou plus en aval auront été épargnés, et par là auront fait croire à Teffet d'une volonté surnaturelle agissant contre les victimes.

On sait qu'Alexandre rencontra à l'embouchure de rindus un vrai mascaret^ qui a été parfaitement décrit par Quinte-Curce , bien qu'il fût inexplicable pour lui. Il est curieux que cette observation, recueillie sur les traces du dévastateur des Indes, soit encore la seule que nous ayons sur les mascarets de l'Iudus, tandis que ceux de l'Hoogly, l'une des embouchures du Gange, sont connus de tous les marins. Il y a tel Raoul ou Rollon ou Rou, arrivé récemment du Nord pour s'établir en Normandie, qui a dû rencontrer dans la Seine

(i) L'année prochaine sera signalée par de trèa-fortes marées, qui dépasseront de beaucoup celles de cette annéeci. Le maximum aura lieu le aS septembre iB55.

QUItLBBOeUF. !ZOI

tout juste les mêmes accidents que le vainqueur de l'Asie. Quant à décider lequel des deux était le plus en droit comme envahisseur de nations , je laisse ce soin à d'autres. Pour la férocité dévastatrice, je pense que le conquérant grec n'a point de rival parmi les chefs normands. Ceux-ci s'emparaient du pays pour s'y établir et le coloniser; on voit, entre la route de Villequier à Lillebonne et la Seine, des communes encore organisées comme au temps de la conquête, où le laboureur habitant son champ même tenait d'une main la charrue et de l'autre l'épée qui lui avait conquis la terre. Dans ces curieux parages , il n'y a point d'agglomération en villages ou en hameaux. Chaque champ, chaque propriété a sa maison. La mairie , l'église , l'auberge , sont à distance, dans des enclos séparés. Les habitations couvrent toute la commune. En cas de guerre^ se rendre maître de pareilles localités, dont la population est partout et nulle part, offrirait de grandes difficultés à des armées régulières , marchant en masse et offrant partout trop ou trop peu de force. Ce sont là des traces bien persistantes des mœurs anciennes; du reste, dès que l'on quitte le littoral de la Seine , on observe que les [populations des campagnes sont moins exclusivement de race normande pure. Ces observations m'ont été confirmées par un administrateur qui a été longtemps à la tète de Tarrondissement du Havre, et qui avait curieusement noté les traits distinctifs des populations de sa circonscription politique.

On a entrepris et en partie exécuté d'immenses travaux pour améliorer la navigation dans les dangereux parages de Quillebœuf. Le but général de ces construc-

202 OUILLBBQEUF.

tions est de resserrer le lit de la rivière, de manière à lui donner plus de profondeur en diminuant sa largeur. C'est ainsi que dans plusieurs rivières d*Écosse et même dans la Tamise, au-dessus de Londres, on a obtenu un flottage bien plus permanent à la basse-mer. Plusieurs personnes ont cru que Ton supprimerait en même temps la barre ou mascaret de la Seine. Sans doute , en donnant plus de profondeur aux eaux d'un fleuve dans une localité , on supprime l'arrêt des ondes en cet endroit ; mais on le reporte plus haut, au point où la profondeur diminue nécessairement, car il est impossible de donner à une rivière la même hauteur d'eau depuis son embouchure jusqu'à sa source. Les grands empierrements qui tracent un bassin restreint et plus profond à la Seine , en amont et en aval de Quillebœuf, ont donc reporté le point où s'opère la diminution de profondeur beaucoup au-dessus de cette ville, dans les environs de Yillequier. Pendant bien des années, j'ai vu le mascaret atteindre sa plus grande force à Âizier, à moitié distance de Quillebœuf à Caudebec. Jusqu'ici aucune crise de mer n'est venue contrarier les travaux des ingénieurs des Ponts et Chaussées. La grande marée du commencement d'octobre i854 a été accompagnée d'un si grand calme, que les digues en voie d'exécution n'ont point eu à souffrir.

Rien n'est plus satisfaisant pour le juste orgueil de l'homme intellectuel que de se figurer cette fourmi penseuse debout sur l'extrême langue de terre qui porte aujourd'hui le phare de Quillebœuf. Ce petit être imperceptible au milieu de la vaste enceinte des mers, des promontoires, des vallées, des marais, des plaines,

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d66 falaises, a oublié le sentiment de sa nullité de taille dans ce grand monde physique. L'homme s'est dit : Cet Océan indomptable, je le dirigerai ; ces écueils mobiles, je les fixerai ou je les délayerai ; ces passes dangereuses, je les approfondirai ; ce mascaret destructeur, je le rendrai inoffensif. J'emprunterai aux escarpements des rochers pour endiguer les vases du fleuve, et, tout en travaillant pour la navigation , je conquerrai pour la culture des centaines d'hectares, dont la fertilité future honorera encore mes projets accomplis. Il l'a pensé, et il l'exécute. L'astronomie lui donne la mesure de l'effort des eaux de l'Océan, la physique les propriétés des matériaux qu'il doit employer et des agents qu'il doit combattre , la mécanique les moyens d'exploitation et de transport. Enfin il n'est pas jusqu'au terrible mélange chimique que le génie destructeur de la guerre a amené sur les champs de bataille , que l'homme n'ait plié à des usages philanthropiques. Avec la poudre de mine, il fait voler en gros éclats les falaises abruptes, dont les rocs détachés sont ensuite voitures par de petites voies de fer improvisées jusqu'au point où elles doivent être submergées pour former plus tard une rive artificielle au bassin amélioré du fleuve. Depuis plusieurs années, des phares à feux fixes et à éclipses, des feux de port et de petits fanaux éclairent l'extrême cours de la Seine et les côtes voisines de POcéan. Un philosophe de l'antiquité abordant une plage inconnue vit des figures de géométrie tracées sur le sable, et s'écria : «Courage, j'aperçois des traces d'hommes! » En arrivant sur les côtes de France , nos phares sont pour le navigateur étranger des témoignages de civilisation avancée. Il est

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poétiquement d*usage de faire entrevoir le temps où nos villes et nos monuments n'existeront plus que pour les antiquaires futurs. Un jour viendra! disent Homère et Virgile. Eh bien, moi, je dis qu'il ne viendra pas ce jour où une portion inintelligente et barbare de l'espèce humaine dominera et détruira la portion civilisée, forte de toutes les ressources que la science emprunte à la nature, pas plus qu'on ne verra le bœuf atteler l'homme à la charrue et le chameau lui faire transporter des fardeaux à travers le désert.

L'observateur qui vient d'étudier à Quillebœuf tant de curieux phénomènes maritimes ou météorologiques trouve encore aux environs de cette ville d'autres spectacles non moins dignes de sa curiosité. En face de Quillebœuf s'ouvre, de l'autre côté de la Seine, l'embouchure d'une vallée fertile occupée par de riches pâturages, où l'on engraisse de nombreux bestiaux, où l'on élève de jeunes chevaux qui viennent curieusement et inoffensivement offrir leur crinière et leur cou aux caresses du passant étranger. Cet animal sociable et ami de l'homme, pour être ici en liberté, n'en est pas pour cela plus farouche. Là, les eaux rapides de la Bolbec se jettent dans la Seine après avoir prêté leur force motrice à de nombreuses usines et manufactures, et leur irrigation fécondante à la plus belle vallée que jamais la nature ait créée pour l'offrir à l'admiration du . poète et de l'homme d'Etat.

En remontant cette vallée, on arrive, au bout de quelques kilomètres, à Lillebonne, située sur la grande voie romaine qui de Rouen longeait le cours de la Seine au nord jusqu'auprès de son embouchure. Lillebonne

QUILLEfiOEUF. %o5

est un des points d'où partirent avec Jules César et avec Guillaume le Conquérant les expéditions dirigées contre l'Angleterre. Des tours normandes, restes du château du duc qui, en 1066, fut couronné roi à Londres, montent dans le ciel à une hauteur prodigieuse, et semblent avoir été inexpugnables avant la poudre de guerre et les canons. On pense avec effroi au ravage que devaient produire des pierres ruées à contre*mont du sommet de créneaux si élevés. J'ai bien des fois visité ces ruines pittoresques, dont une partie est tapissée d'un lierre gigantesque, le plus beau sans doute de tous ceux qui tapissent de nobles ruines; car il surpasse infiniment celui qui, à Jumiéges , garde le souvenir et le nom d'Agnôs Sorel „ cette femme qui a marqué son nom dans notre histoire autrement encore que par sa beauté. Aujourd'hui les ruines du château de Lillebonne, conservées et décorées par les soins d'un propriétaire artiste et homme de goût , avec des perspectives uniques, semblent n'avoir échappé à la main destructive du temps et des hoounes que pour former un type de tout ce que l'art peut désirer.

Puisque je suis à Lillebonne, où Guillaume fit décider par fes états de Normandie la conquête de l'Angleterre, je ne veux pas laisser échapper l'occasion de régler avec les Normands de classe moyenne un compte de vieille rancune relatif à leur expression ordinaire : Du temps que nous appartenions à P Angleterre! Cette phrase avait toujours le don d'exciter en moi la mauvaise humeur la plus prononcée. « Comment 1 leur disais-je, vous

étiez aux Anglais! mais , c'étaient les Anglais qui

I étaient à vous \ J'ai vu à Londres la rue du Couvre-Feu,

ao6 QUILLEBOEUP.

indiquant la place de la cloche qui après la conquête forçait les habitants de Londres à rentrer dans leurs maisons comme des poules au coucher du soleil. Après la mort du Conquérant, son fils aîné prit la Normandie et laissa, entendez^vous? laissa le royaume d'Angleterre au cadet. Les familles aristocratiques anglaises se vantent d'être normandes. J'ai vu près de Windsor, bâti en pierres de Caen , les habitants de la campagne porter encore le costume des paysans normands, et les mots officiels employés pour les relations entre le souverain et les chambres sont également encore en français. Apprenez votre histoire pour votre honneur!...» Le bas peuple de Lillebonne , en cela très-excusable, fait la plus complète confusion entre Jules-César et Guillaume , entre les ruines du château et celles du théâtre romain qui lui fait perspective. Je n'ose pas rappeler que dans notre récente excursion à Quillebœuf un homme de Lillebonne assez bien mis , que l'un de nous interrogeait sur les souvenirs du Conquérant, répondit qu'on a avait récemment retrouvé les canons de ce fameux guerrier. » Il n'y a donc pas de maîtres d'école en Normai^die !

Encore quelques mots sur Lillebonne, cette belle perspective de Quillebœuf, lequel sert de même aussi de perspective à Lillebonne. Ici l'abondance des produits de la terre et des manufactures rivalise avec l'abondance des produits des côtes et de la pêche dans l'autre localité. Une jolie é^ise élève vers le ciel une élégante flèche en pierre dont la teinte est celle du marbre blanc. Cette petite basilique, peu riche d^ornements , contient une seule sculpture qui représente en

QUILLBBOEUF. 207

bas-felief une descente de croix d'une admirable composition, où l'art du statuaire atteint , pour le dramatique, aniE effets de la peinture; mais nous devons nous borner ici à con^dérer les effets des agents physiques sur les populations humaine, animale, végétale et minérale, ces quatre grandes existences du monde. Un de mes compagnons de voyage , qui a vu à loisir l'Italie, visitait avec nous l'immense théâtre romain de Lillebonne, où trente mille spectateurs pouvaient trouver place, et qui, comme beaucoup d'autres , a servi de forteresse au moyen âge ; il ne le trouvait point inférieur à ceux de l'Italie et de la Gaule romaine. On admire les exploits de Jules César, qui donna son nom à Lillebonne (JuUobona\ et qui eut l'insigne honneur de vaincre trois millions d'hommes et d'en tuer un million. Les Romains sont en général admirés pour le grandiose des constructions qu'ils nous ont laissées; mais on prend leurs monuments en horreur, quand on se rappelle leurs guerres d'extermination, les populations entières réduites en esclavage et vendues pour enrichir les trafiquants romains qui faisaient la traite à la suite des armées envahissantes , quand on pense surtout à l'argent que fit César en Gaule, dans un pays pauvre, par la vente de nos ancêtres vaincus. La condition des esclaves publics appartenant aux villes , servi publici, était cent fois plus triste que celle des malfaiteurs condamnés aux travaux forc^ de Brest, de Rochefort et de Toulon. Qu'on se figure le sort des habitants d'une ville grecque située dans un beau climat, avec les jouissances d'une vie délicate, les représentations théâtrales, la peinture, la sculpture, la poésie, la con-

208 QUILLEBOEUF.

templation de la nature et le calte des divinités mythologiques 1 Ils sont conquis et vendus par un général romain ignorant et avide , soit pour lui, soit pour le trésor public; ils sont envoyés au fond de la Graule, encore sauvage de mœurs et de climat , pour y périr en bâtissant des monuments splendides , toujours aux fers , avec huit bouchées de pain par jour, parqués dans une prison infecte! Le théâtre immense de Lillebonne n'est pas encore déblayé, et les explorateurs des anciennes races humaines, sous la bannière du savant M. Serres , trouveront un jour dans Tossuaire romain de Lillebonne des échantillons de bien des races étrangères à la Craule avec les os des lions et des bétes féroces qui les ont mises en pièces sur Tarène du théâtre. Au reste, toute Thistoire des Romains, si fatalement mêlée à la nôtre , est dans cette observation : les Bomains ne furent pas un peuple , ce n'était qu'une ville. On aurait lieu de s'étcmner que le site de Quillebœuf fût aussi peu connu des touristes parisiens et étrangers, si Fon ne savait qu'il y a peu de temps encore cette petite ville était d'un difficile ac«ès. n fallait d'abord aller de Rouen à Pont-Audemer , et ensuite se procurer, comme on pouvait, une voiture, un cheval ou une chaise de poste , pour arriver à destination. Maintenant deux voitures au moins font le service avec la plus grande régularité, et pendant les mois d'été les deux bateaux à vapeur de Reuen au Havre y déposent commodément chaque jour les rares curieux qui sont tentés d'y passer quelques heures. Gaton disait qu'il s'était toujours repenti d'avoir fait par eau un trajet qu'il pouvait faire par terre. Je suis de l^avis- contraire,

QUiiXEBOECF. aog

sauf respect pour la vénérable antiquité, qui du reste n'avait pas nos bateaux à vapeur. Les touristes ne manquent pas de visiter le lac de Genève; ils ont remarqué l'agrément de ses bords élevés en collines pittoresques, et ils lui ont donné la préférence sur le lac de Constance, qui, quoique plus grand en réalité, ne le paraît pas autant à la vue à cause de l'abaissement de ses bords. Le bassin de la Seine à Quillebœuf est au moins égal en étendue au lac de Genève, auquel il ressemble par l'agréable saillie des collines et des caps boisés qui se mirent dans ses eaux, à la vérité rarement tranquilles; mais cette porte immense ouverte sur l'Océan et sur le monde, ces mille bâtiments marchant à la voile ou menés par la vapeur, cet envahissement de l'Océan à chaque demi-journée lunaire, les catastrophes même d'une navigation dangereuse, sont des spectacles inconnus aux riverains du lac de l'Athènes de la Suisse, dont la population est à peu près celle du Havre.

Lillebonne marque le terme de cette excursion à l'embouchure de la Seine. En quelques quarts d'heure> après avoir quitté la ville de Jules César, on atteint à Bolbec le chemin de fer, où volent les locomotives dues à un ingénieur français, M. Seguin, et, chose que les Romains n'eussent jamais pu croire, on se trouve à Paris quatre heures après. Quant à la nouvelle du départ du convoi, grâce au télégraphe électrique, qui est aussi dû aux travaux des savants français, elle est à Paris en moins d'une seconde. Cette voie, que nous indiquons pour le retour, est aussi la plus expéditive et la plus pittoresque pour atteindre Quillebœuf, car une

2IO QUILLBBOEUF.

fois sur le bord de la Seine, un drapeau en permanence que le voyageur hisse au haut d*un mât fait arriver de la rive opposée un bateau qui le dépose sain et sauf sur les quais de la ville des pilotes.

La conclusion de Tétude de géographie physique dont Quillebœuf nous a fourni le sujet est facile à tirer. L'exemple de cette localité et des questions si variées qu'elle soulève doit engager les esprits sérieux à donner au public des monographies météorologiques servant de types pour le climat. C'est du climat que dépend en effet la production végétale et animale sur laquelle définitivement est basée la population. Des études historiques sur les diverses communes de la France ont été recommandées et en partie exécutées; les voyages agronomiques d'Arthur Young, si abondants en détails spéciaux, ont été fort utiles à la science. Les études des localités physiques considérées sous le rapport du terrain et du climat, de la vie végétale et animale, enfin de l'espèce humaine utilisant les minéraux, les plantes et les animaux, oËfriront de précieux matériaux que l'on coordonnera ensuite, et qui seront la pierre de touche des théories. Les réflexions suggérées par ces études porteront des fruits immédiats. Par ce qui a été fait, on pourra juger de ce qui pourrait et devrait être fait encore, c'est-à-dire présumer les améliorations possibles au physique et au moral. « Mais, dira-t-on, beaucoup de perfectionnements sont actuellement impossibles. » D'accord; toutefois l'opinion qu'ils sont désirables est une grande puissance. On rejette souvent une idée parce qu'elle est nouvelle, et qu*on redoute les essais et les déceptions : eh bien, cette idée

QUILLEIUKUF. 211

vieillira avec le temps, et pour attendre le moins possible, il faut se hâter de la faire éclore au jour de la publicité ; il faut lui donner une date qui lui assure bientôt un âge convenable. La renommée des conquêtes est encore de nos jours la première de toutes , pour notre nation plus que pour toute autre. Combien n'y aurait-il pas à s'enorgueillir plutôt des progrès de l'organisation sociale dans notre pays, progrès qui en ont porté la population de ^4 millions à 36, et qui nous ont ainsi paisiblement conquis une nouvelle France comparable à bien des États européens, tout en augmentant sa force et sa richesse! Pour les Français bien gouvernés administrativement, industriellement et scientifiquement, la plus fructueuse de toutes les conquêtes d'ici à bien des années encore, ce sera la conquête de la France 1

(Noyembre i8540

La Méditerranée, dont le nom signifie « mer entourée de terre de tous côtés, » n'est cependant pas isolée des grandes masses d'eau salée qui constituent l'ensemble des océans et qui occupent plus des trois quarts de la surface de notre globe, car elle communique avec YMlantique par un détroit à la vérité très-resserré, mais qui néanmoins autoriserait à la considérer comme une espèce de grand golfe par lequel l'Océan pénétrerait dans les terres de l'ancien continent pour baigner à la fois les côtes de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe, n n'est guère de mer véritablement « méditerranéenne, » sinon la mer Caspienne, à moins qu'on ne veuille comprendre parmi les mers le lac ou mer d'Aral, la mer Morte, et quelques autres nappes d'eau salée de petites ^mensions. La Méditerranée, qui n'est comparable en étendue ni à l'Atlantique, ni au Pacifique, ni même à la mer des Indes, est cependant, au point de vue histo-

(i) The Medilerransan, a Memoir Physical, Bistorical and Nautical, by rear-admiral William Henry Smyth ; London, John W. Parker, i854.

2l6 LA HÉDITEBRANËE.

rique et politique, supérieure en importance à toutes les autres mers du globe.

L'Europe, TAsie et l'Afrique peuvent la considérer comme étant la grande voie de communication entre les peuples riverains. Au midi, elle sert de base à l'Europe tout entière, sous l'Espagne^ sous la France, sous l'I* talie, sous la Grèce et même sous la Russie d'Europe, en y comprenant la mer Noire, qui en est une annexe que tous les géographes ont comprise dans le système méditerranéen. L'Asie touche la Méditerranée à roccident par les côtes des provinces caucasiennes, par celles de l'Asie Mineure jusqu'à Alep, et enfin, de ce point jusqu'à l'Egypte, par les côtes de la Syrie et de la Palestine. L'Afrique, au nord, est entièrement bornée par la Méditerranée, comme l'Europe l'est au sud. Les di verses nations civilisées, qui tour à tour ont fixé l'attention du monde, ont été presque exclusivement riveraines de cette mer. L'Espagne, la Frauce, l'Italie orientale et occidentale, la Grèce antique et ses immenses populations, la Syrie, la Judée et l'Arabie, qui ont dominé le monde parleurs religions et par leurs lois, enfin l'Egypte et les contrées africaines qui , sous les rois égyptiens, sous les Grecs et les Carthaginois, et plus tard sous la domination de l'islamisme, ont eu plusieurs civilisations, tout cet ensemble, dont l'histoire est presque exclusivement celle du monde entier, comprend encore, malgré le dépeuplement de l'Afrique et de l'Asie, la portion la plus puissante comme la plus civilisée du genre humain, puisque l'Europe seule pèse dans la balance par une population de 25o millions d'habitants et par la forte organisation d^s sociétés modernes.

LA MÉDHERRANÉE. 21 7

Là, les sciences et les arts par lesquels on domine la nature, les lois par lesquelles on règle les forces sociales et le rapprochement des populations, assurent une prépondérance qui ne pourra plus tard être balancée qu'au moment où d'aussi puissantes agglomérations se seront formées dans d'autres parties du globe. Quand on voyage par la pensée tout autour de cette belle nappe d'eau, les noms historiques se pressent en foule, et jusqu'ici l'histoire des peuples voisins de la Méditerranée est presque celle du monde entier. Leur part dans ce qu'on appelle la gloire ne laisse presque rien en dehors d'elle pour le reste du genre humain. Il suffît de citer Carthage et l'Afrique occidentale avec toutes ses civilisations successives ; — l'Afrique orientale et l'Egypte sous les Pharaons, sous les Grecs, sous les Romains et sous les princes musulmans, tant sarrasins que turcs; — l'Arabie et la Palestine avec la religion de Moïse, celle du Christ et celle de Mahomet ; — la Syrie et ses populations presque entièrement grecques; l'Asie Mineure, colonisée de même par les Grecs, depuis Chypre jusqu'au Phase ; — la Grèce avec ses mille petits États, depuis l'Èbre, à l'orient, jusqu'à l'Adriatique, à l'occident; puis toute la péninsule italique, puis la Gaule méridionale, tantôt celtique , tantôt romaine , et maintenant française ; puis enfin l'Espagne, qui fit presque à elle seule tout l'empire de Charles-Quint. Les villes, les fleuves, les golfes, les promontoires, les détroits ^ les courants, les vents dominants, et tout ce que fournit la nature pour aider l'homme dans ses relations commerciales, les plus civilisatrices de toutes, tout est connu dans cette mer, tout y est célèbre, tout y a brillé, tout est resté dans la

21 8 LA MEOITBftftiffÉE.

mémoire desliommes. Pas un lieu qui n'ait une renommée, nuUum sine nomine saa>um. Carthagènei Marseille et Lyon; Gènes, Pise et Florence; Rome, Naples, Syracuse, Venise, Malte et Gytbère; Lacédémone, Athènes, Constantinople, Smyrne, Rhodes, Alep, An» tioche, Éphèse, Tyr, Jérusalem, Alexandrie et le Caire; Tunis, Alger : voilà les illustrations sans rivales de la Méditerranée depuis trente ou quarante siècles. Avant la grande découverte de Christophe Colomb, c'était â peu près le monde entier civilisé, à part l'Allemagne et l'Angleterre. On a remarqué depuis longtemps que le pouvoir et les lumières avaient constamment marché vers rOccident. Des parages de l'Inde, de l'Egypte et de l'Asie Mineure, la forœ et l'intelligence étaient passées dans la Grèce continentale et insulaire, de la Grrèce en Italie, puis de là en Espagne, en France et dans l'Allemagne occidentale , où elles semblent fixées pour longtemps. L'Angleterre, à l'extrême occident de l'Europe, est bien loin de donner un démenti à cette assertion. Espérons que, sans quitter l'occident de l'ancien monde, les principes organiques des sociétés européennes, la science et le travail, produiront de l'autre côté de l'Atlantique une autre Europe compacte de a5o millions d'hommes dans un pays supérieur au nôtre en étendue et en fertilité , et placé du reste dans des latitudes analogues. Espérons encore que la civilisation renaîtra dans l'est de la Méditerranée, qui lui a déjà servi de berceau.

L'amiral Smyth, qui sous le nom de o capitaineSmy th 9 avait rendu son nom célèbre comme astronome, connue hydrographe, ayant travailléà la détermination des points

LA MÉDITBBftANÂB. 219

principaux des cartes de la Méditerranée, et comme navigateur ciyil et militaire, a eu l'heureuse idée de rassembler sous ce titre, ia Méditerranée, tout ce que ses travaux et ceux de ses contemporains, comme aussi de ses devanciers, nous ont 'permis de recueillir sur ce vaste bassin, considéré par rapport à la terre entière, par rapport auxproikictions et au commerce des nations qoi l'entourent, et surtout par rapport à leur caractère dis^ctif en général. H décrit encore le climat, les vents léguants, les influ^aces salubresou malfaisantes de l'air dms chaque localité. Il donne des «lemples et des applications de tous les principes qu'il établit. L'histoire elles sciences sont tour à tour mises utilement à c&atribution par M. Smyth* Le vent d'ouest, dominateur de nos latitudes, le mistral, le siroco, le levantin, la ^m^ le Hbecchio, la tramontane et les vents étésiens arrivent et se classent dans ce tableau, fortement conçu pour le plan et riche de détails innombrables. A côté d'ua fait dont la date remonte à la Bible ou à Homère se trouvent des observations qui datent de la guerre wglo-française du commencement de ce siècle, et des <!Kidorations encore plus récentes de l'auteur et des marins français qui ont travaillé en même temps que lui et depuis lui à l'hydrographie de cette mer. M. Smyth est, comme il le dit d'un autre marin, homme de plume etd'épée. Comme il avait été toujours désigné dans le monde savant par le nom de capitaine {capiain) Smyth, plosieura personnes ne l'ont pas reconnu sous son nouveau titre parfaitement mérité du reste, d'am/r^/ Smyth. ^ grade semUe presque avoir diminué la notoriété de 600 nom en le d^isant un peu. L'ouvrage déjà célèbre

220 LA MÉDITEBRANÉE.

de Tamiral WilUam Henry Smyth, membre correspond dant de Tlnstitut de France, publié en i854, sous le titre de la Méditerranée au point de vue physique, his^ torique et nautique, ne contribuera pas peu à reporter sur l'amiral la renommée du capitaine.

Pour donner une idée de ce travail ou plutôt de ce recueil, nous indiquerons d'abord les cinq importantes parties qui en constituent l'ensemble. La première, comme nous l'avons dit, se rapporte aux productions , au commerce et à l'industrie des différentes contrées riveraines de la Méditerranée depuis le détroit de Gi* braltar jusqu'à l'extrémité de la merd'Azof, en parcourant le ba&in oriental et le bassin occidental de la Méditerranée séparés par la 6icile,entre l'Afriqueet l'Italie, ' — puis en pénétrant, par l'Archipel, les Dardanelles, la mer de Marmara et le Bosphore , dans la mer Noire jusqu'au pied de la chaîne du Caucase, — enfin en arrivant par le Bosphore cimmérien jusqu'à la limite des eaux méditerranéennes, à l'orient de la Crimée. Dans ce vaste périple, que de peuples ont été, sont ou seront ! Après les travaux de l'historien ou du géographe, quel vaste champ ouvert à ceux de l'homme d'État pour les intérêts présents et futurs des peuples et de l'humanité ! Plus spécialement consacrée à la mer elle-même, que l'auteur considère comme voie de communication et comme soumise aux lois générales de la physique du globe ou delà météorologie, la seconde partie comprend la température, les courants, les marées, le système des fleuves, l'évaporation et ce qui est relatif aux peuplades de poissons et d'êtres vivants qui habitent cette mer et en enrichissent diverses contrées. La profondeur :

LA MÉDlTERBANto. Ail

des eaux, l'aspect des rivages et les effets des volcans anciens et modernes sont décrits dans une juste mesure. Dans la troisième partie se placent les questions relatives aux vents régnants, aux saisons et à la climatologie de celte mer avec tous les phénomènes de l'atmosphère, y compris les tempêtes, la pluie et les orages

j électriques*

1 La quatrième partie contient l'histoire des recherches géographiques qui ont établi les précieuses cartes actuelles de la Méditerranée, depuis les anciens jusqu'au moyen âge et jusqu'aux opérations modernes des Anglais et des Français. L'auteur a pris dans ces opérations une part aussi honorable qu'exempte de toute rivalité envieuse envers ses collaborateurs, et, au moment même où nous écrivons, la France les poursuit encore, pour ajouter à l'admirable catalogue des cartes de détail dues à Tamirauté française et à l'amirauté anglaise, depuis la forme des côtes et les dangers enregistrés jusqu'aux sondages qui nous ont fait connaître presque en chaque point la profondeur des eaux et les habitants qui les peuplent à divers étages.

La cinquième partie est plus spécialement technique; elle traite des longitudes et des positions géographiques, et so termine par une précieuse table des positions méditerranéennes, accompagnée de symboles indiquant pour chaque point les ancrages, les havres, les rochers, les dangers sous-marins^ les écueils, les lieux où l'on doit se tenir sur ses gardes, les coups de vent qui peuvent menacer les navigateurs, la pente graduée ou escarpée de la côte, la nature du terrain qui la borde, les terres, les rochers, les bois qui sont en perspective, et

222 LA MÉDITERBANBE.

même les bandes d'oiseaux qui fréquentent telle ou telle localité. Â la suite des positions de routeur sont celles du capitaine Gauttier^ de la marine française, qui a travaillé plus à Test, et jusque dans la mer Noire et dans la Crimée. Le nom de M» Daussy, chai^ par le Bureau des Longitudes de la partie géographique de la Connaissance des TempSj se trouve honorablement cité dans cette partie du livre, aussi bien que ceux de MM. Deloffre et Mathieu. Ce dernier, actuellement parvenu au grade de contre^miral et directeur du dépôt hydrographique de la marine française, est à la tête des travaux qu'exécutent nos ingénieurs-géographes conjointement avec les officiers de cette marine. Nous retrouverons bientôt les déterminations de profondeurs obtenues, d'après ses instructions, en octobre i854, ei^tre la Sardaigne et l'Algérie française, ainsi que dans le détroit de Gibraltar.

Après avoir rendu justice à l'œuvre de l'amiral Smyth, nous devons mettre sous les yeux de nos lecteurs les notions générales qui nous paraissent de nature à les intéresser spécialement.

Ainsi que nous l'avons dit, la Méditerranée se divise naturellement en deux grands bassins séparés l'un de l'autre par les deux détroits que forme la Sicile, Tun dans le voisinage de Carthage, du côté de l'Afrique, Fautre entre Messine et l'Italie. Le premier de ces bassins, qui est à l'occident, communique avec l'Océan par le détroit de Gibraltar, entre les deux escarpements si célèbres dans Tantiquité sous le nom de colonnes d'Hercule; mais comme le courant porte continuellement les eaux de l'Atlantique dans la Méditerranée, cette mer

est privée de toaie issue extérieure, comme si Ton eût fermé le fameux détroit entre l'Espagne et l'Afrique. Le second bassin, ou bassin oriental, est deux fois le premier en étendue, si Ton y comprend l'Adriatique et l'Archipel ; il reçoit au nord les eaux de la mer Noire, qui est un accessoire considérable, par un courant assez rapide qui traverse le Bosphore et les Dardanelles, et porte les eaux du Pont-Euxin au bassin oriental, comme, à l'autre extrémité de la Méditerranée, le courant de Gibraltar porte dans le bassin occidental les eaux de l'Océan, (%i remarque une grande différence entre le nord et le sud de cette immense nappe d'eau, car, tandis que les côtes méridionales qui bordent l'Afrique au nord sont peu tourmentées et n'ont que très-peu d'îles dans leur voisinage, les côtes septentrionales, notamment celles de l'Adriatique et de la Grèce, sont excessivement découpées, sinueuses et peuplées d'une infinité (files. Sous ce point de vue, la mer Noire est remarquable par l'absence complète d'îles proprement dîtes, à moins qu'on ne compte le petit rocher qui, à une certaine distance des bouches du Danube, porte le nom d'îles des Serpents. Quoique la Méditerranée appartienne par ses côtes aux trois grandes parties du HJtonde ancien, on peut remarquer que l'Afrique, à cause du petit nombre de ses habitants, n'est presque rien parmi les puissances . riveraines de la Méditerranée; dans notre siècle, pour créer de puissantes populations, il faut des lois protectrices du travail et de la propriété. Les mêmes causes ont aussi dévasté l'Asie. Au temps des Romains et des Grecs, les masses d'habitants que nourrissaient la Palestine, la Syrie et l'Asie Mineure

224 l'A MÈDITERBANËE.

étonnent l'imagination. Aujourd'hui ces contrées, dë^ peuplées par l'islamisme, par l'instabilité du sort des propriétaires du sol et des commerçants, et en6n par Tar» bitraire des gouvernants, offrent le spectacle affligeant d'une terre privilégiée d'où l'homme semble ne retirer que le moins d'avantages possible. Au moyen âge, les côtes d'Afrique ont eu des cités florissantes et nombreuses que la guerre et la dévastation des chrétiens, des païens et des musulmans ont successivement détruites. L'occupation française, par les soins éclairés du maréchal Vaillant, fait entrevoir l'époque où les évêchés grecs de l'Afrique, si nombreux du temps de Gensérie et de saint Augustin, seront remplacés par autant de diocèses français, avec une population proportionnée^ en sorte que la France africaine puisse rivaliser avec la France européenne, comme autrefois l'Afrique grecque et romaine rivalisait pour les arts et la civilisation avec Rome et Athènes. Dans l'économie politique bien entendue, peupler son pays, c'est conquérir une nouvelle nation, de même que, dans l'économie agricole, fertiliser son domaine, c'est en acquérir un nouveau.

On a remarqué que la navigation de cette mer, comme celle de toutes les mers intérieures, est en général dif * ficile, peu sûre et sujette à de grands coups de vont arrivant de l'intérieur des terrçs; les vents étésiens ou du nord y dominent une grande partie de Tannée, aussi bien que le vent d'ouQSt arrivant de l'Océan ; il n'y a point, comme sur l'Atlantique et le Pacifique, des vents réglés favorables au commerce. Sous ce point de vue, la navigation à vapeur est non-seulement un avan-

lA MËDITBBRANÈS. aaS

tage, mais on peut même dire une nécessité pour les communications méditerranéennes. Blàlheureusement aucun des pays limitrophes ne fournit en abondance le charbon de terre nécessaire aux bâtiments à vapeur; on peut s'en consoler d'après cette remarque déjà anciennement faite, que les besoins rapprochent les peuples, et que le plus puissant moyen de civilisation a été l'échange des produits des différentes nations, qui les a forcément mises en rapports. Lorsqu'à la foire de Nijney-Novogorod en Russie, où les affaires se font par centaines de millions, les produits de la Chine, de la Sibérie, de la Tartarie, de l'Inde, de la Perse, de l'Asie Mineure et de la Grèce sont échangés pour les produits manufacturés de l'Europe, y compris les articles de chimie et de médecine, le mouvement matériel et intellectuel qui en est la suite surpasse infiniment l'effet de toutes les écoles de philosophiebouddhistes^ musulmanes ou chrétiennes.

Quand on veut établir le bilan de la Méditerranée relativement à la plus importante détermination de toute mer, savoir, la quantité d'eau qu'elle contient, on ne trouve qu'une seule cause de perte, l'évaporation, tandis qu'elle reçoit le tribut des eaux de toutes les mers et terres environnantes, et de plus la pluie qui tombe directement sur son bassin. Outre ce qu'elle tire de l'Océan et de la mer Noire, TÈbre d'Espagne, le Rhône de France, le Tibre d'Italie, mentionné ici seulement à cause de l'illustration de son nom, le Pô de Lombardie, l'Èbre de Thrace, et enfin le Nil d'Egypte, sans compter un grand nombre de fleuves sans importance, viennent s'v perdre. On peut expliquer cette 2;rande éva«.

àa6 LA UÉDITERBANés.

poration en remarquant que les vents dominants sont ceux du nord, qui sont généralement des vents secs, puisque l'air contient d'autant moins de vapeur qu'il est à une température moins élevée. Or ces vents du nord, en se réchauffant sur la France, sur l'Italie et sur la Grèce, deviennent aptes à enlever une plus grande quantité d'humidité qu'ils portent enfin au-des> sus des déserts de l'Afrique, de l'Arabie et de la Perse, pour aller produire au sud la saison des pluies tropicales. Quant au vent d'ouest, qui généralement est un vent humide, il n'arrive à la Méditerranée que pardessus les montagnes de l'Espagne et de la France, où il dépose en grande partie son humidité ; ce dépôt est l'origine de la Guadiana, du Tage, du Douro, de la Gironde, de la Loire et du Rhône. Ce vent d'ouest arrive donc presque desséché au bassin de la Méditerranée. Suivons les importantes conséquences de ces principes.

D'abord on a pensé que le niveau de cette mer, admettant d'une part le courant de l'Océan, de l'autre celui de la mer Noire, devait être beaucoup au-dessous de ces deux mers, et par suite de la mer Rouge, laquelle communique au grand Océan par le détroit de Bab-el- Mandeb. L'expédition française en Egypte avaitconstaté que la mer Rouge surpassait la Méditerranée d'environ lo mètres. Ce résultat paraît avoir été infirmé par de nouvelles mesures, et notamment par celles de M. Bou^ daloue. Au reste, un courant marchant avec la vitesse que produirait une différence de niveau de lo mètres serait plus rapide que celui qu'on observe aux colonnes ^Hercule ou à l'Hellespont, dans le voisinage de Troie, et la preuve de la faiblesse comparative de ces courants,

LA M£DlTBfifiAN£E. 227

d^aillettfs très-constants, se tire de cette considération, ^pie les brises aériennes, quand elles sont un peu fortes, suffisent pour renverser à la surface ]e sens du courant dans ces deux localités. Je suis disposé à avoir une grande confiance en M. Bourdaloue, dont les recherches sont hautement appréciées. Cependant, quand on considère les anciens travaux des Egyptiens, qui établissaient rëgaiité de niveau entre le Nil au Caire et la mer Rouge à Su^, et qu'on songe de plus qu'entre le Caire et les bouches du Nil le fleuve a une pente qui produit, par le choc de ses eaux contre celles de la mer,, les boghaz si poétiquement décrits par Homère, on en conclura oaturellement que, si le résultat de Texpédition scientifique de l'Egypte était peut-être .un peu exagéré en plus, les nouvelles déterminations le sont peut-être en moins. L'amiral Smyth attribue à l'action d'un vent soutenu des variations de niveau ou dénivellements de plusieurs mètres, et coinm& l'action de ces vents est comparable à l'action des courants, qu^elIe renverse souvent, on doit en conclure que les cçurants, qui sent de même force que les vents, peuvent copre^pondre aussi à des dénivellefuenls de plusieurs mètres. Nous dirons en général cependant que les grands nivellements français de Dunkerque à Perpignan, et de l'Océan à la Méditerranée, par la vallée de la» Garonne et de PAude, n'ont donné aucune différence sensible de hauteur entre la Méditerranée et l'Océan, pas plus qu'en Amérique- on n'en a constaté entre le Pacifique et TAtlantique des deux côtés de l'isthme de Panama. Là comme ailleurs, ce que nous ne savons pas^ nos descendants le sauront ; mais il y a un mérite considérable à pouvoir leur indi-

228 LA MÉDITERIIANÉE.

quer dès ce jour ce qu'ils auront à rechercher : on a dît depuis longtemps qu'une question bien posée était plus qu'à moitié résolue.

Puisque la Méditerranée reçoit de l'Océan et de la mer Noire des eaux salées qui n'en sortent que par l'évaporation, c'est-à-dire en y laissant toute leur salure par une vraie distillation, il est évident que, d'année en année, la salure de ses eaux doit augmenter. Nous sommes naturellement portés à nous plaindre de ce que les Grecs, il y a vingfrcinq siècles, n'ont pas déterminé la salure des eaux de leur mer, loin des courants fluviatiles. Ils pourraient à juste titre récriminer contre nous en nous demandants! nous-mêmes aujourd'hui nous avons pourvu à l'instruction de la postérité, en fixant pour notre époque ces données delà nature. L'ouvrage de M. Smyth, si complet du reste, nous montre la pauvreté actuelle de la science quant à cet important point de la géographie physique. Voici la maigre table des résultats con-^ nus jusqu'ici. En prenant Teau douce de pluie pour point de départ ou bien l'eau que donne la distillation, on trouve en général que l'océan Atlantique est plus lourd que l'eau douce d'environ 28 millièmes, et que Jans les localités suivantes l'eau de la Méditerranée, iux profondeurs indiquées, surpasse la même eau douce du nombre de millièmes suivants. Les profondeurs sont onarquées en brasses anglaises de 6 pieds, qui équivalent chacune à i'",€29.

tA MÉDITERBANÉE. 229

LocAUTis. rioroRMOii nets n roiof

eo braiies antl- eo millièmes.

Détroit de Gibraltar a5o 3o

 5o milles en deçà da détroit 670 i a.^

Devant Marseille à la surface. 37

Entre l'Espagne et les lies Baléares . . 8 Q7

Entre Minorque et la c6te de Barbarie ^So 39

Entre Cartbagène et Oran 4^^ ^^

Entre la Sardaigne et Naples 60 39

A rembouchare de TAdriatiqae. ... ^5 39

Entre Malte et Cyrène. ... 60 28

A l'entrée de l'Hellespont ^ 28

A Tomboucbare du Bosphore 3o 1 4

la mer Noire & la surface. 1 4

L'Océan en général 28

La mer Noire, ce grand bassin isolé de la Méditerranée, est sensiblement moins salée que celle-ci, puisque son excédant de poids sur l'eau douce n'est que la moitié de celui de TOcéan, savoir i4 au lieu de 28. La raison de cette difiérence est évidente. Cette mer, d'une étendue restreinte, reçoit d'immenses cours d'eau : le Danube, le Dniester, le Dnieper ou Borystène, le Don on Tanaïs, le Kouban ou Hypanis, et enfin le Phase et les petits fleuves de l'Asie Mineure, qui ont perdu depuis longtemps leur nom grec et leur célébrité ; c'est donc une masse d'eau douce qui vient se mêler à ces eanx salées, et qui ressort par un trop-plein dans la Méditerranée au moyen du Bosphore et de l'Hellespont, Lucain dit très-poétiquement que la Propontide, qui porte le poids de l'Euxin, se précipite par une étroite embouchure dans la Méditerranée :

Euxinumque ferens parvo ruit ore Propontis.

23o LA MÉDlTBRAANltB.

Il doit s'ensuivre que la salure de cette masse considérable d'eau doit aller continuellement en diminuant, puisqu'elle reçoit sans cesse de l'eau douce tout en versant de Teau salée par le Bosphore. Si les Argonautes ou les Grecs du temps d'Aristote en eussent déterminé la salure exacte, nous aurions aujourd'hui un moyen de plus pour vérifier l'âge du monde, c'est-à-dire l'époque où s'est établi l'ordre actuel des choses. En effet, puisque la salure de la mer Noire n'est que la moitié de celle de l'Océan, on pourrait calculer combien il a fallu de temps pour ce dessalement partiel, sachant que depuis un certain nombre de siècles il se serait opéré une certaine déperdition de salure. En général, tous les lacs à écoulement qui sont traversés par des eaux douces se sont ou complètement dessalés, ou diminuent graduellement leur quantité de sel, tandis que ceux qui n'ont point d'issue, comme la mer Morte, la mer Caspienne, le lac d'Aral et autres nappes d'eau confinées, voient au contraire augmenter leur salure de plus en plus. Parmi les lacs d'eau douce ou plutôt parmi les lacs maintenant complètement dessalés, on peut citer le lac de Genève, traversé par le Rhône, et le lac de Constance, traversé par le Rhin^ et, sur une plus grande échelle, les immenses lacs de l'Amérique du Nord, traversés par le fleuve de Saint-Laurent. Entre la Sibérie et la Chine, pour le lac Baïkal, dont les eaux douces sont d'une pureté extrême, la salure primitive et l'origine maritime sont mises hors de doute par la présence de phoques et d'autres animaux marins qui se sont peu à peu acclimatés dans ces eaux devenues graduellement douces. Au contraire, la mer Morte

LA MBDITBRBANÉB. a3l

et le lac d'Ourmiah sont excessivement salés et paraissent augmenter graduellement en matières salines par ce que leur fournissent leurs affluents. L'excès de poids de Teau de TOcéan étant de 28 millièmes, comme nous venons de le dire, Teau de la mer Morte offre un excès de poids huit fois plus grand, c'est-à-dire a4o millièmes. Quand on pense qu'à l'opposé du Jourdain, la vallée d'£l-Ghor, entre cette mer et la pointe voisine de la mer Rouge, est bordée par des montagnes de sel deux ou trois fois aussi hautes que notre Montmartre, et qui sont formées de sel conune Montmartre Test de plâtre, on concevra qu'à chaque saison de pluie les torrents d'eau salée qui viennent s'y perdre y laissent à perpétuité leurs dépôts salins, que n'enlève point Tévaporation, laquelle, comme la distillation, ne sublime dans l'atmosphère que de l'eau parfaitement pure. Pour le lecteur peu habitué aux considérations physiques, )e dirai qu'on ne se fait pas une juste idée de Ténorme quantité d'eau que peut enlever cette puissante cause de déperdition. Lorsque, pour la défense des places fortes (comme notamment à Metz en 181 3 et 181 4), on barre le cours d'une rivière, on se figure qu'on va produire une véritable mer intérieure. L'étendue de la nappe d^eau qui en résulte n'est pourtant que cdle d'un vaste étang ou d'un très-petit lac, et si le Rhône et le Ehin, en traversant le lac de Genève et celui de Constance, ne sont pas épuisés par l'immense évaporation de ces belles nappes d'eau douce, c'est qu'ils reçoivent par des sources de fond bien d'autres eaux que celles des fleuves qui les traversent.

232 LA MBDITBBilANÉË.

Nous avons déjà eu l'occasion (i) de mentionner led travaux analogues du savant ingénieur M. Belgrand, chargé de la navigation de la Seine entre Paris et Rouen. Dans la partie inférieure de son cours, à partir de la chute de TOise, la Seine reçoit si peu de cours d eau considérables, que Tévaporation seule de son lit suffirait du reste pour épuiser complètement toute l'eau qui passe sous les ponts de Paris; de môme, si en amont de la capitale, à la hauteur de Charenton, audessous de la jonction de la Marne et de la Seine, on construisait une immense digue reliant transversalement les hauteurs de droite et les hauteurs de gauche^ bien loin de produire un lac égal à celui de (jenève ou de Constance, on n'aurait qu'un petit lac bifurqué, recouvrant seulement les pleines basses d'alluvion des deux rivières arrêtées. Il est honorable pour la puissance de l'industrie moderne que ces suppositions ne soient aucunement des hypothèses impraticables. J'ai déjà dit combien, dans les salons de Paris et dans les conversations de société, on acquiert de science positive, quand on sait écouler, interroger et se souvenir. Un jour qu'il était question des fontaines artificielles et en même temps des admirables travaux du génie civil à Paris pour le canal Saint-Martin ( œuvre qui n'est pas assez admirée), pour l'île des Cygnes, pour les iles et les quais de la Cité, quelques personnes élevaient des doutes sur la possibilité de certains travaux hydrauliques qui faisaient le sujet de l'entretien. <( Eh! messieurs, s'écria le modeste M. Seguin, songez

(i; Voyez l'Étude sur Quillebœuf, page i85.

U MtolTBEBAMÉB. a33

donc qu'à Lyon j'ai pu maitriserle Rhône et lui tracer des quais qu*a respectés cette redoutable rivière. » Avec les progrès de Tindustrie mécanique et physique, que ne feront pas nos descendants!

Une question bien posée, avons-nous dit, est plus qu'à moitié résolue; nous devons donc saisir Toccasion de demander aux hommes de capacité, de loisir et de fortune convenable, comme aussi aux gouvernements et aux administrations locales, des travaux purement scientifiques. La Tamise a été sondée de Londres à la mer, et la Seine est aussi assez bien connue pour la profondeur de son lit: pourquoi n'avons-nous point la carte détaillée des sondages du lac de Genève et la topographie de son bassin, tel qu'il paraîtrait si toute l'eau en avait été enlevée, et que ce fût une vallée à ciel découvert? La question, si Ton veut, n'est pas de moi ; mais je saisis l'occasion de la proposer de nouveau, surtout en y Joignant la notice des terrains sousjacents, tant primitif qu'alluvionnaires ; l'importance de l'étude des eaux à différentes profondeurs s'accroît encore de cette considération nouvellement introduite dans la science, que les plantes, les coquillages, les mollusques, les poissons, et en général tous les êtres vivants varient suivant la profondeur de Teau douce ou salée, de même que le long des flancs des montagnes de Téquateur, la végétation et aussi les espèces animales varient depuis les peuplades tropicales jusqu'à celles des zones tempérées et de la Norwégeou de la Sibérie. La météorologie du fond de la Méditerranée, si diffé< rente de celle des plaines ou des vallées continentales, pour être plus difficile à connaître, n'en est pas moins

234 l'A MÉDITBBEANBB.

curieuse. L'ouvrage de ramiral Smyth donne rteumé^ ration des produits ichthyologiques de cette mer ; mais rinflnence de la profondeur, d'ailleurs bien indiquée dans l'ouvrage, n'y est pas mise en ligne de compte, quoiqu'il ait très-bien établi que, d'après la profondeur des mers qui les entourent, la Sardaigne et la Corse sont, suivant lui, de véritables îles marines, tandis que la Sicile, à peine séparée de l'Italie et de l'Afrique par des mers peu profondes, est, suivant son expression pittoresque, une île continentale, c'est-à-dire une île tenant au continent par des terrains à peine submergés. En suivant cette nomenclature, on peut dire que TAngleterre est, par rapport à l'Europe, une véritable ilecoutinentale, puisqu'elle n'est séparée de la Franceque par un canal de quelques centaines de mètres de profondeur, tandis qu'en dehors des deux Finistères anglais et français, la sonde n'atteint pas le fond à plusieurs milliers de brasses. On peut prendre pour terme de comparaison la mince couche d'eau qui couvre les parapets des ponts de la Seine pendrait la pluie, comparée à la profondeur d'eau de la rivière elle-même, et on sera encore au-dessous de la vérité.

Pour en finir avec la question relative à la quantité d'eau de la Méditerranée, nous dirons qu'en certaines localités, même loin des embouchures des fleuves et des dépôts qu'ils charrient dans la mer, on remarque certaines étendues de terrain qui semblent avoir été abandonnées par la mer, tandis que celle-ci a gagné sur d'autres points. Ce fait se rapporte à une question bien plus générale , que nous ne pouvons examiner ici dans toute son étendue, savoir, le changement de forme de

UL MÉDITBRBANKB. l35

la torre quant à son noyau et à sa surface. Lors de la catastrophe, comparativement récente, qui a fait surgir les continents et déprimé le bassin des mers, un brusque changement a eu lieu dans l'aspect de notre globe; mais ensuite les mêmes effets ont dû continuer à se produire sur une échelle infiniment moindre, et cependant , sensibles pour l'homme à cause de sa petitesse, ces changements sont surtout apparents à la limite de la terre et des eaux, qui nous donnent un nivellement perpétuel des côtes. Toute la partie occidentale de l'Europe se soulève ainsi graduellement, comnœ j'ai pu le constater par plusieurs renseignements authentiques. Le soulèvement des bords de la Baltique est connu et constaté depuis longtemps. Sur les côtes de France, qui s'enfoncent sous l'Océan par une pente douce et graduée, le moindre soulèvement est révélé par une retraite apparente de la mer, de même que les marées sur les côtes peu escarpées avancent ou reculent à de grandes distances. Dans les terrains disloqués et dont les assises brisées ne forment pas de masse continue, comme dans la Suisse, la Calabre et une partie de la Grèce, souvent uBe portion de terrain s'élève, tandis que la partie voisine s'abaisse. Je ne parle pas ici des terrains volca- ^ques , essentiellement portés sur un fond fluide de chaleur, dont les éruptions amènent une partie à la surface. Rien de plus célèbre que Vaventure du temple de Sérapis à Pouzzoles , dont les colonnes sont descendues *u-dessous du niveau de la mer, ont été percées par les pholades et les vers lithophages, et, par la suite des siècles, se sont relevées de telle sorte , que la mer aujourd'hui baigne à peine leurs piédestaux. Je crois

236 LA HÉDITERRANéB.

savoir , par les travaux de M. Capocci , astronome de Naples , que les débris du temple semblent disposés à s'enfoncer de nouveau sous la mer, pour y recommencer la bizarre pèche aux pbolades qu'ils ont déjà exécutée entre le siècle des Romains et le nôtre ; c'est aussi l'opinion de M. Smyth, qui du reste fait très-bien observer que dans la Méditerranée les soulèvements sont bien plus nombreux que les enfoncements.

L'étude de la profondeur des mers semble à beaucoup de personnes un objet purement scientifique, et comme le vaisseau de guerre le plus grand et le plus chargé d'artillerie ne s'enfonce pas à plus d'une dizaine de mètres de profondeur, il leur semble que toute mer ou toute masse d'eau qui surpasse cette quantité est inutile à sonder. D'après la coupe du détroit de Gibraltar, insérée dans l'ouvrage de l'amiral Smyth, la profondeur du détroit dans son milieu n'excède guère 60 brasses anglaises (environ iio mètres); mais cette donnée est importante pour la théorie du courant qui coule de PÀtlan tique dans la Méditerranée, car une si petite profondeur admettrait difficilement le contre-courant dont on a souvent supposé l'existence pour expliquer comment la Méditerranée, recevant continuellement les eaux salées de l'Océan, n'augmente pas de salure, ce qui du reste n'est aucunement prouvé.

Dans la table donnée plus haut des quantités de poids de l'eau de mer, on trouve en général une salure plus grande que celle de l'Océan quand on est à une grande profondeur. L'excès de salure observée en dedans du détroit à six cent soixante-dix brasses semble difficile à expliquer, tandis que les faibles salures observées près

LA UËDITERRANÉB. aS?

de la surface en dehors de Marseille et près des Baléares sembleraient indiquer que Teau des fleuves, se mêlant et se confondant difficilement avec Teau salée sur la* quelle elle s'étend, est promenée à la surface, dans un faible état de salure , à des distances considérables de l'embouchure de ces mêmes fleuves. L'Amazone, l'Oré- Qoque , la Plata , l'Indus , le Gange et les rivières du pays de Siam dessalent l'Océan à sa surface à d'immenses distances dans la saison des crues. Le Rhône, le Pô, le Nil, sont cités pour la même particularité par M. Smyth. S'il était aussi commode de retirer le sel de l'eau de mer que d'en prendre la température, on reconnaîtrait à la surface de la Méditerranée l'origine des eaux que les courants y promènent d'une manière vagabonde d'après la quantité de sel dont elles sont imprégnées. Nous reviendrons tout à l'heure, à propos des courants, sur cette faible salure observée en dehors de Marseille et le long de la côte d'Espagne. Elle provient évidemment du Rhône et de l'Èbre; mais en quelle saison a-t-elle été constatée?

Parmi les applications étonnantes de la science à l'in-^ dustrie , on peut citer les câbles sous-marins des télé* graphes électriques, qui porteront à la postérité le nom de M. Bret. Le câble qui traverse le pas de Calais a été suivi de deux autres communications de l'Angleterre avec le continent : l'une par la Belgique, l'autre par la Hollande. Tout en regrettant de voir que la France ne prenne aucune part à l'établissement de la ligne qui va d'Europe en Afrique par le golfe de la Spezzia, la Corse, le détroit de Boniface , et ensuite de la Sardaigne à la côte d'Afrique , en passant par la petite île de Galite,

238 LA MÉDITERRANÉB.

nous dirons que c'est à la marine française que l'on doîl la reconnaissance du fond de la mer entre la Sardaigne et rAfrique. M. le contre-amiral Mathieu a bien voulu nous communiquer plusieurs des beaux résultats obtenus par son active initiative dans plusieurs parties de la Méditerranée. On suit avec intérêt (je n'ose dire avec bonheur) le profil du fond des mers qui atteint en certains ^idroits près de 2 | kilomètres , et qui cep^i* dant n'offre point d'escarpements ni de précipices, comme on en rencontrerait au débouché du canal de la Manche en entrant dans l'Océan, et même, d'après quelques indications fournies par les sondages de M. Smytb, ia même plongée abrupte s'observerait en dehors du détroit de Gibraltar. En jetant les yeux sur ces documents, qui sont l'œuvre de MM. Darondau et Lecoat de Kerveguen, on est tout étonné d'y voir la date d'octobre 1854. Sous la direction du même amiral français, et d'après ses instructions, d'autres observateurs relèvent et sondent le détroit de Gibraltar , et vont résoudra enfin, au grand honneur de la France , les questions si controversées des courants de ce fameux détroit. La difficulté de retirer les eaux d'une grande profondeur, sansmélange avec des eaux supérieures, nous fait craindre que les questions relatives à la salure dans ces parages ne soient encore ajournées^

Passons à la question des marées. Tout le monde répète qu'il n'y a point de marées dans la Méditerranée, si ce n'est dans le voisinage du détroit de Gibraltar, oii se propagent celles de l'Atlantique. L'amiral Smyth combat victorieusement cette assertion, tout en convenant que l'action des yents^ de la pression atmosphérique

LA MÈBITBARANÈB. ftSg

et des courMkts maritimes ou fluviatiles peut produire des effets comparables ou même supérieurs aux effets de la marée. Après l'observation des Grecs sur les mouvements singuliers de TËuripe entre l'Ëubée et la côte d'Âulide y mouvements auxquels les Grecs ont attaché la renommée qui suivait toutes leurs paroles, et mettant de côlé l'anecdote très^pocryphe d'Aristote se précipitant dans ce détroit de désespoir de ne point trouver la théorie de ses agitations j nous dirons qu'à Venise , au fond du golfe Adriatique, les marées, renforcées par le resserrement local, sont très-sensibles et souvent dé» passent un mètre. Il est vrai que l'action du vent est augmentée dans la môme proportion ; mais en s'aidant d'observations faites dans les pleines et dans les nouvelles lunes et pendant des temps calmes, Toaldo nous a donné de bonnes études des influences des actions de la lune et du soleil sur le niveau de la mer dans.ces localités» Alexandrie d'Egypte parait avoir des marées d'an moins un demi^Enètre , dont l'ignorance a été fatale à répoqae.de la bataille d'Aboukir, en éloignant l'idée de la possibilité de mettre la flotte à l'abri. L'amiral Smyth cite encore d'autres localités où l'influence Itmi-solaire n'est pas douteuse. On voit avec étonnement qu'il attribue certains courants du détroit de Messine à l'action des marées ; il en résukerait que les deux grands bassins de la Méditerranée verseraient tour à tour leurs eaux à l'orient ou à l'occident , et que par cet étroit passage l'effet des dénivellements deviendrait bien plus •sensible.

le ne puis m'empécher de citer les belles paroles de Newton sur c^ point intéressant des mouvements des

24<» LA HEDITERRANiS.

marées en général. « Tandis que dans les mers ouvertes rélévation des eaux est en proportion avec la force soulevante de la lune et du soleil , et ne monte qu^à quelques pieds, dans les localités restreintes > au contraire, la vitesse acquise par les eaux , tant pour le flux que pour le reflux, ne peut être détruite qu'après que la mer s'est élevée à trente , à quarante pieds , même à cinquante et au-dessus. » Nev^ton fait preuve ici comme ailleurs d'une grande habileté dans le choix des exprès:! sions de la langue latine , et il cite plusieurs des ports de la Manche , tant sur la côte anglaise que sur la côte française, où les marées sont énormes. Nous ajouterons qu'il eût pu citer les marées de cent et cent vingt pieds qui s'observent dans la baie de Fundy au Canada, dans les anciennes possessions françaises. On peut rendre à l'amiral Smyth la justice qu'il ne lui échappe dans son ouvrage aucun trait de rivalité nationale contre la France militaire ou scientifique, et cependant il est un des officiers qui ont tenu le plus longtemps la mer dans le blocus des côtes de France qui a précédé i8i5. On aime à lire dans le paragraphe relatif à nos côtes méditerranéennes ces mots encadrés dans la suite du discours : « La France, ce pays tour à tour royaume , république ou empire, mais toujours puissance de premier ordre. » Qu'on nous permette d'ajouter que c'est surtout sous son nonveau titre que nous devons espérer aujourd'hui que la France ne déchoira pas.

En général, il nous semble que l'influence du venta été un peu exagérée dans les estimes du savant amiraL Des soulèvements de dix ou douze pieds anglais nous paraissent difficiles à admettra, tandis que si une par-

tie considérable de la Méditerranée, par exemple le golfe de Lyon, est déchargée d'une certaine quantité de la pression barométrique, toute Teau environnante affluera dans ce point, où la contre-pression ne fera plus équilibre, et alors, par un temps calme^ dans le silence des vents et des orages électriques, la mer montera par un de ces soulèvements assez rares et assez peu destructeurs sur nos côtes, mais qui, dans les parages de llnde, poussent à l'embouchure du Gange de vraies cataractes qui couvrent la plaine à une immense distance, en engloutissant les hommes et les animaux et en rasant au niveau du sol toutes les habitations, tous les travaux agricoles. Ces raz de marées ont paru tellement étonnants, qu'on les a souvent attribués au mouvement que les tremblements de terre imprimaient au fond de la mer; j'ai même partagé longtemps cette opinion, qui peut-être dans quelques circonstances expliquerait certsdnes particularités, si du moins les indications du vent et du baromètre n'indiquaient une cause plus naturelle. Dans la riche collection de faits cités par l'amiral Smyth, on trouve un certain nombre de secousses ressenties à bord des vaisseaux non plus par des tremblements de terre, mais bien, suivant l'expression de l'auteur, par des tremblements de mer. Remarquons ici que les mouvements barométriques de la mer,constatésparM. Daussy d'après les observations des grandes marées de l'Europe occidentale, ne sont qu'une très-faible partie des marées de l'Atlantique, tandis que dans la Méditerranée ces effets sont de même ordre et de même grandeur que ceax de la marée elle-même. Que dire de cet ensemble de documents? Ce sont toujours des questions posées,

24a LA MÉDITERRANÉE.

des questions bien posés ; les chercheurs scientifiques qui observeront dans chaque localité en fourniront plus tard la solution. Le mérite dans les sciences n'est pas de savoir, mais de savoir le premier. Un armateur du Havre ou de Dieppe envoie un bâtiment à New-York, ou â Terre-Neuve, ou aux grandes Indes, sous la conduite d'un patron qui certes n'est ni un Christophe Colomb, ni «a Vasco de Gama, et celui-ci accomplit cette traversée fort obscurément, mais bien plus sûrement que ces illustres navigateurs. « C'est quelque chose, dit Horace, que d'arriver jusqu'à un certain point quand il est impossible d'aller plus loin. »

Est quoddam prodire tenÙ8| si non datur ultra.

On doit légitimement ajouter au mérite des découvertes, même incomplètes, une part de la gloire que ces tentatives ont permis de recueillir aux successeurs de ces premiers inventeurs, sans lesquels les découvertes subséquentes n'auraient pas été faites. L'orgueilleux Charles-Quint, qui avait supprimé le non dans la fameuse devise de l'antiquité sur les colonnes d'Hercule, non plus ultra, ne s'est enrichi des dépouilles da Mexique et du Pérou, et n'a possédé la mer Pacifique par les Férnand Cortez, les Pizarre et les Balboa, qu'après les tristes expéditions de ce Christophe Cplomh, qui, suivant son épitaphe, ne reçut qu'une prison en échange d'un monde, et des fers pour une couronne qu'il avait donnée à l'Espagne. A mesure que la civilisation fera des progrès, l'équitable postérité fera une meilleure part aux inventeurs, et les archives du genre humain conserveront avec reconnaissance les noms de

ceux qui, par leurs travaux, ont été véritablement les bienfisiiteurs de l'humanité, en mettant la force du côté de rintelllgence et réalisant ainsi ce vieil apopbthegme: savoir, pouvoir !

Autant les lois de la mécanique se déploient majestueusement et complètement dans les courants qui sillonnent les grands océans, et qui font naître cinq grands circuits d'eaux chaudes et d'eaux froides dans l'Atlantique du nord, dans l'Atlantique du sud, dans l'océan Pacifique du nord, dans l'océan Pacifique du sud, et enfin dans la mer des Indes, autant il est difficile de bien reconnaître les courants de la Méditerranée, resserrés dans deux bassins limités, contrariés par les vents, influencés par les fleuves qui s'y jettent, par les eaux qui arrivent de l'Océan, et enfin par celles qui descendent de la mer Noire. La belle carte des courants de M. Duperrey n'indique que le courant du détroit de Gibraltar. L'ouvrage de l'amiral anglais, tout en comprenant l'ensemble des notions que l'on possède en i854 sur cette question, n'en est pas moins, comme il le remarque lui-même, bien au-dessous des exigences de la science moderne. Essayons de rattacher ces courants à la même théorie qui nous a donné le secret des mouvements généraux de ces grands océans qui ne laissent aux continents qu'un quart au plus de la surface du globe.

Rappelons d'abord que toute masse fluide d'air ou d'eau, transportée vers le sud, y arrive, à cause de la rotation de la terre, avec une vitesse moindre vers Vest que celle des lieux où elle aborde, et que par suite elle doit se porter vers l'ouest, tandis qu'une masse qui re^

244 lA MÉDITERRANÉE.

monte vers le nord y porte un excès de vitesse -^^ers Pcst, et par conséquent tend à se diriger vers rorient. Ainsi les eaux du Rhône et de TÈbre de TEspagne, en descendant vers le sud, doivent prendre sensiblement vers l'ouest et raser les côtes d'Espagne; c'est ce qui explique la moindre salure observée entre les Baléares et la côte de Valence; c'est encore ce qui explique pourquoi dans le courant rapide des Dardanelles, les eaux de ]a mer Noire suivent la côte d'Europe de préférence à la côte asiatique. De même le courant du Nil, qui marche en sens contraire, se porte à l'est, et il longe les côtes de Syrie. Il semble donc s'établir une espèce de circuit qui, dans le bassin du levant, suit la côte d'Asie, et, tournant ensuite à l'occident, vient rejoindre les eaux fournies par la mer Noire. Ce circuit se complète naturellement en revenant par l'Archipel, par la Grèce méridionale, par le sud de la Silice et par le nord de l'Afrique, où, comme courant de retour, il est dirigé de l'ouest à l'est. Depuis la côte de Tunis jusqu'à celle de Tripoli et d'Alexandrie, ce courant s'observe indubitablement ; mais il reste fort douteux qu'il se relie avec le courant, dirigé aussi vers l'est, qui longe la côte d'Algérie jusqu'à Carthage, dans le bassin occidental. Tout porte à croire qu'il s'établit dans cet autre bassin un circuit tout pareil, formé par les eaux de l'Océan, qui entre par l'ouest dans le détroit de Gibraltar, côtoie l'Afrique française, et, remontant le long de l'Italie occidentale, vient rejoindre, par le golfe de Gênes, les eaux du Rhône et de l'Èbre. La salure de la mer, à la superficie et dans des profondeurs considérables, trahira Vorigine des eaux qui la composent ; mais c'est sur-

LA «ÉDITERIIANÉE. ^45

tout le courant de la mer Noire, dont les eaux sont si peu salées, qui sera facile à reconnaître dans les parages de Rhodes, de la Crète, des Cyclades et de Cythère. Dans la table des degrés de salure donnée plus haut, on voit pourquoi la salure est bien plus considérable à Test et vers le milieu de la mer qu*à l'ouest et sur les côtes d'Espagne. Reste la question de savoir si la salure n'est pas beaucoup plus considérable au fond de la Méditerranée que vers la surface, qui reçoit immédiate* ment les eaux douces des fleuves et de la pluie. Il suffit d'avoir remarqué combien, dans une tasse de thé où Ton jette du sucre sans agiter le liquide, le fond sucré se mêle lentement à la surface qui ne Test pas; avec un peu de dextérité, on fait aussi cette expérience curieuse, de remplir d'abord à moitié avec de Teau un verre sur lequel on met ensuite du vin sans que le mélange s'opère. Rumford allait encore plus loin, car, après avoir rempli à moitié un vase d'eau froide, il versait au-dessus de Feau chaude que ne s'y mêlait que tardivement. Il pourrait donc se faire que la plupart des courants méditerranéens ne fussent que des courants superficiels et pas du tout des courants de fond. Alors la salure du fond serait plus considérable que celle de la surface. Le sel qu'amène l'Océan serait ainsi logé dans les profondeurs de notre mer intérieure, ce qui expliquerait rétonnante salure de 129 millièmes reconnue dans l'intérieur du détroit, à 670 brasses anglaises de profondeur. Attendons l'observation et nous saurons; jusque-là, malgré notre légitime impatience, sachons ignorer : c'est un principe que je ne cesserai de répéter. La traduction de ce mot dans le

l46 LA MÉDITERRANÉE.

langage du sens commun est celui-ci : ne demandons pas l'impossible.

L'amiral Smyth, dont l'ouvrage a servi de texte à cette étude, est membre correspondant de Tlnstitut de France pour la Section d'Astronomie, et il est lui-même, ainsi que son fils, un astronome de première distinction ; son ouvrage intitulé Cyckde notions astronomiques {Cycle of celestialobjects) a reçu la grande médaille de la Société royale de Londres. Après la guerre du commencement de ce siècle, il a déterminé avec précision les positions géographiques d'un grand nombre de points du bassin occidental de la Méditerranée, et même il est arrivé jusqu'à la Morée, en retournant ensuite à la Sicile, à l'Algérie et au Maroc. On voit dans son ouvrage, à la suite de ses nombreuses déterminations dans l'ouest, les déterminations du capitaine Gauttier sur les côtes de Candie, l'Archipel, la Turquie d'Europe, la mer Noire tout entière, enfin l'Anatolie et l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte. La longitude de Palerme, point essentiel entre les deux bassins de la Méditerranée, est déterminée par lui et par M. Daussy . Il se montre toujours empressé de rendre justice à ses compétiteurs en hydrographie comme en toute autre chose. On peut lui appliquer cette pensée que Sophocle met dans la bouche d'CËdipe : « En avançant dans la vie, j'ai appris à être bienveillant; mais cette bienveillance est naturelle aux âmes élevées. »

Gomment donc résumer un ouvrage plein de faits qui se rapportent à la nature entière, en y comprenant, avec l'homme, tous les êtres animés qui foisonnent sur les rivages, sur les bords, enfin au milieu de cette mer

LA MÉDITBIIRANÉE. M7

itricaine, asiatique et européenne? Les migrations seules les poissons qui suivent les courants et les côtes de* ^is les colonnes d'Hercule jusqu'à la m^ d'Azof, à l'exbrémité de la mer Noire, réekmeraient une étude à part. L'auteur met en doute s'il est un seul individu de eee eepèees neptuniennes qui arrive au terme de sa carrière et meure de vieillesse; mais la nature a compensé ces grandes destructions par une prodigieuse fé* condité, car dans plusieurs cas Téclosion des œufs produit de véritables bancs marins vivants, qui fournissentamplemettt à la consommation active des espèces carnassières, de manière à limiter, d'une part, la population de cha* que poisson, et, de l'autre, à en conserver le nombre à peu près constant. On peut regretter que l'auteur ne parle presque pas de nos pêcheries de corail sur la côte de Bône. La difficile question de la quantité d'eau que la Méditerranée perd par Tévaporation est aussi peu développée ; mais les déterminations scientifiques manquent ici complètement. On doit considérer l'ouvrage de l'amiral Smylh comme le point de départ des travaux futurs qui le compléteront, et en mettront les parties faibles au niveau des parties les plus brillantes.

Il ne faut pas croire qu'en marchant sur les errements d'un auteur célèbre, il n'y ait rien à gagner, même pour les découvertes originales. Dans Tétat actuel desscien- ^ ces, l'imprévu, comme disait Arago, garde encore la meilleure part : en cherchant à vérifier une assertion connue, on rencontre presque toujours des choses nouvelles. Mille exemples pourraient en être cités; mais la ' logique seule nous crie que, pour trouver, il faut chercher. Admettre l'hypothèse contraire^ suivant l'expres-

sion populaire, ici fort appropriée aux éventualités de la science, ce serait vouloir gagner à la loterie sans avoir pris de billet^.

Les vents, ces dominateurs des mers, n'offrent point, sur la Méditerranée, cette constance qui a fait donner à beaucoup de mouvements de Tatmosphère au-dessus des grands océans le nom de vents réglés et de -vents périodiques. Lorsque Magellan, ouvrant ses voiles aux alizés de l'océan Pacifique du sud, traversa la moitié du globe pour retrouver les possessions espagnoles qu'il avait déjà visitées en marchant vers Test, il ne connut pas toutes les chicanes des vents inconstants des mers méditerranéennes. Plus tard les galions chargés de l'or du Mexique et du Pérou se décidèrent à traverser l'immense océan Pacifique et à revenir par le cap de Bonne-Espérance plutôt que de traverser l'Atlantique à contre-courant d'air et d'eau. D'après la constitution générale de l'Europe, le vent d'ouest semblerait devoir dominer sur la Méditerranée; mais la grande chaleur que prennent les déserts de l'Afrique, de l'Egypte^ de l'Arabie et de la Perse cause dans l'atmosphère de ces régions un courant ascendant que viennent remplacer les couches d'air plus froides qui reposent sur l'Europe méridionale. De là un transport continu des masses d'air européennes vers le sud, pardessus la Méditerranée. Avant la navigation à vapeur, il était fort difficile de quitter les côtes du Maroc , de l'Algérie et de la Mauritanie pour remonter vers TEurope. La traversée de Marseille à Alexandrie était sept à huit fois plus facile que le retour en France. Suivant l'observation du maréchal Marmont, l'Egypte semble être

faite pour ôtre conquise. César et Napoléon y sont descendus à pleines voiles, Tun du bassin oriental, l'autre du bassin occidental. Comme il n'est point de vérité abso« lue » nous dirons que ces mêmes courants d'air assuraient aux pirates du Maroc , d'Alger et de Tunis une impunité qu'ils conservèrent encore, à la honte de l'Europe, trois cents ans après Gharles^juint, dont le grand amiral Doria disait, en parlant de la Méditerranée : (c II n'y a que trois ports sûrs dans cette mer : Juin, Juillet et Carthagène. d Tout le monde connaît répouvantable désastre de Charles-Quint devant Alger au mois d'octobre i54i. « Ce fut là, dit l'amiral Smytb, que le sanguinaire Fernand Cortez perdit les bijoux et les trésors de pierres précieuses avec lesquejs il comptait racheter la faveur de son souverain. » Ajoutons que si les conquérants de l'Amérique, les Fernand Cortez, lesPizarre et même les gens de Chrislophe Colomb ont encouru le reproche de férocité en détruisant par millions les paisibles habitants des deux Amériques, leurs descendants, dans les guerres civiles de nos jours, ne se sont pas montrés moins sanguinaires et moins cruels. D semble que la Providence, après l'extermination des races autres que la race conquérante, armait les Espagnols les uns contre les autres et les décimait sur le théâtre même des immenses exterminations dont s'étaient souillés leurs ancêtres. Mais, dira-t-on, le savant amiral doit-il s'occuper à moraliser les peuples? A cela je répondrai hardiment ; Oui, l'humanité est encore cent fois au-dessus de la science.

Aujourd'hui même la cause de l'humanité triomphe sur les bords qui furent témoins du désastre de Charles-

l5o LA MÉDITERRANÉE.

Quint. La France a fait justice des pirates barbares^ ques, et la navigation à vapeur a permis le retour comme Tarrivée sur les côtes de TAfrique française.

Puisque nous parlons ici des ports de la Méditerranée, qui dans le premier comme dans le second bassin sont extrêmement peu nombreux, je dirai, d'après des autorités compétentes, que si à Carthage on fondait un Gibraltar anglo-français, non visité par la peste et servant de station , de port-franc entre les deux bassins de la Méditerranée, Carthage renaîtrait de ses ruines, et qu'avant la fin du siècle il y aurait là une ville européenne de 100,000 âmes, sans compter Tunis, qui en a déjà i5o,ooo. Une de mes autorités, qui le croirait? est celle du roi Charles X , transmise par son ancien ministre M. Laisnà. Malheureusement cet homme d'État a emporté dans la tombe toutes ses idées et toutes ses connaissances politiques, qui eussent été si utiles à la France et à l'humanité. C'était^ suivant l'expression de Quintilien, le vir bonus diceruUperilus, c'est-à-dire l'homme de bien doué d'éloquence ; mais sa modestie l'emportait encore sur sa capacité. Après Carthage et Malte, il n'y a plus guère dans le second bassin de la Méditerranée que le porf de Milo et celui de Lesbos. Je ne sais lequel des deux les États-Unis d'Amérique voulaient acquérir à tout prix. Ils paraissent du reste y avoir renoncé.

Si le vent d'ouest et le vent du nord soufflaient alternativement sur la Méditerranée, la navigation à voile pourrait tirer parti de ces directions diverses ; mais il arrive presque toujours qu'ils soufflent en même temps, et qu'il en résulte un vent de nord^ouest. Sur plusieurs

LA MÉDITERBANÉE. 25 1

parties de la Bléditerranée, notamment dans les provinces illyriennes, ce vent, connu sous le nom de bora^ est un vent désastreux qui détruit la végétation, conmie le fait le vent d'ouest sur les côtes occidentales de France. Les vents étésiens sont aussi un fléau sons le iwau climat de Gonstantinople. La côte sud de la Crimée, qui en est abritée par la chaîne prolongée du Caucase, paraît offrir le plus beau climat du monde pour la salubrité, pour la douceur des saisons et la richesse des productions de la terre, tandis que la partie nord, balayée par ces impitoyables courants d'air, n'offre, comme la partie méridionale de la Russie, que des steppes sans végétation arborescente. Par un singulier effet d'abritement local , tandis que la partie méridionale de la mer Noire est sujette aux tempêtes qui lui avaient valu le nom de Pont-Axin, c'est-à-dire « mer inhospitalière, » la partie septentrionale est comparativement calme et sûre. À voir dans FouvragedeM. Smyth tout ce que la science peut encore obtenir de notions importantes par l'observation , on se demande dans qael siècle futur pourra être terminée l'histoire naturelle de cette mer ; ce ne sera évidemment qu'après que la civilisation aura fait naître sur chaque point des observateurs sédentaires, qui recueilleront sans pane plus de renseignements précis que toutes les expéditions scientifiques de France et d'Angleterre n'en pourraient rassembler dans leurs stations temporaires.

Si l'action du vent est souvent incommode et même nuisible, son absence est aussi souvent pire. On connaît le dicton populaire qui prétend que la ville d'Avi-

a52 LA MÉDITERRANÉE.

gnon est ennuyeuse quand il fait du vent, et malsaine quand il n'en fait pas :

Avenio ventosa, Cum vento fastidiosa.

Sine ventOTenenosa, Omni tempore odioaa.

Sans vouloir garantir l'exactitude de cette boutade, remarquons que Thomme se plaint bien souvent de ce qui lui est utile , et qu'en satisfaisant à ses vœux , la Providence lui rendrait un fort mauvais service. Il est, suivant l'expression de Virgile, « ine;rat par ignorance : »

Ignarus rerum, ingratusque salutis.

Tout ceci s'applique à cette terrible malaria qui infeste tant de localités sur les côtes d'Espagne, de France et surtout de la Corse orientale et de la campagne de Rome, et dont le vent d'ouest préserve les côtes occidentales d'Europe. Sans doute l'abri des montagnes de Corse est pour beaucoup dans la production de la ma- /aria des rivages bas de la Corse et des côtes d'Italie qui lui font face. L'amiral Smyth examine la question de savoir si , depuis Romulus , qui , dit-on, choisit un lieu salubre au milieu (Tune région pestillentieile, le climat de la campagne de Rome a changé ou est resté le même; je pense qu'il a sensiblement empiré, puisque certains quartiers de Rome sont aujourd'hui envahis par ce fléau qui n'admet aucune acclimatation. Comme le sulfate de quinine est cher et peu abondant, ce ne seront que les travaux hydrauliques exécutés sur une

LA MÉDITERRANÉE. a53

grande échelle qui assainiront les côtes de France et d'Italie. Ainsi que nous Tavons dit plusieurs fois, la France est encore à conquérir pour les Français; heureusement la science n'a pas dit son dernier mot, et nous avons 36 millions de Français.

On peut être assuré qu'en ouvrant au hasard le livre de l'amiral Smyth on rencontrera des notions solides et intéressantes. La partie géographique, avec l'histoire de la géographie pratique depuis Hipparque et Ptolémée jusqu'à l'époque de Christophe Colomb, et depuis cette époque jusqu'à nos jours, est un chef-d'œuvre de science positive. L'auteur cite honorablement les somptueuses publications du vicomte de Santarem, qui a recueilli tous les documents manuscrits depuis le \* siècle, et qui les a publiés en fac-similé au grand profit delà science. Nous avons nous-même examiné cette précieuse pubUcation du compatriote de Vasco de Gama, qui peut ser* vir à fixer bien des points débattus en géographie et en histoire. Dans cette collection comme dans l'ouvrage de l'amiral Smyth, on voit les Juifs, les Égyptiens et les Grecs primitifs bornant l'Océan à l'Archipel et atteignant tout au plus les côtes de Sicile. Plus tard la Méditerranée est explorée jusqu'aux colonnes d'Hercule, et les voiles lançant les vaisseaux en pleine mer, la rame cesse de les guider le long des côtes et d'être, suivant Sophocle, la dominatrice des mers. Puis viennent les expéditions par terre, qui d'une part arrivent à l'Europe occidentale et de l'autre atteignent l'extrémité des Indes. Cependant même dans cette étendue restreinte on se figure à peine jusqu'à quel degré l'ignorance des chartographes était poussée au moyen âge. Ils ne donnaient à l'Europe,

a54 VA MÉDITERRANÉE.

l'Asie et l'Afrique aucune forme approchant de la réalité. L'Afrique, coupée en deux par une mer équatoriale hypothétique, laissait supposer un monde inconnu faisant pendant à l'Europe; quant au reste de la terre, malgré les paroles d'Aristote et de Sénèque, son existence n'était pas même soupçonnée. L'impossibilité où les andens étaient de déterminer les longitudes et leur négligence à prendre les latitudes produisaient les effets les plus extraordinaires. On ne comprend pas qu'au moins ils n'aient pas donné aux côtes maritimes leurs directions vraies, car rien n'est plus facile que de voir si l'ensemble d'un rivage court au nord, à Test, à l'ouest ou dans les directions intermédiaires. Les meilleurs portulans du moyen âge sont tous incroyablement défectueux. Au reste, ce n'est guère que depuis le commencement de ce siècle, ou tout au plus vers la fin du siècle dernier, que la connaissance des mouvements de la lune et le perfectionnement des montres marines ont permis de bonnes déterminations géographiques. Après les calculs d'EuIer, qui, comme on sait, perdit un œil dans ses veilles obstinées sur la théorie de notre satellite, les marines de France, d'Angleterre et plus récemment des Etats-Unis ont pu se guider dans les voyages maritimes les plus hasardeux, et obtenir des cartes exactes du monde entier. Ces cartes forment maintenant une des richesses de l'humanité tout entière, et les récents travaux des Américains, sous la direction de M. Bâche, Tarrière-petit fils de Franklin, ajoutent de jour en jour, sur ime immense échelle, à ces trésors de science pratique. C'est une chose curieuse que pendant longtemps on ait mieux connu la distance de la lune à la terre que celle de Paris

\JL MÉDITERRANÉE. ^56

à Constantinople. Louis XIV se plaignait que les astronomes de TÂcadémie des Sciences, en rectiOant et resserrant la côte de Gascogne d'après les observations astronomiques, l'avaient privé d'une partie de son royaume. A cette époque, et même beaucoup plus tard, la latitude du détroit de Gibraltar était en erreur de plusieurs degrés; on peut juger d'après cela de l'état où en était l'hydrographie du reste du monde.

Depuis i8i5, les travaux de l'amiral Smyth pour la Méditerranée, combinés avec ceux de nos hydrographes, ont rectifié des centaines d'erreurs et marqué une ère nouvelle honorable à notre siècle. Nous n'avons pas môme indiqué tout ce que la publication récente qui nous occupe renferme de questions importantes. L'étendue des divers bassins maritimes y est donnée avec soin. Chose remarquable, la Sicile y est reconnue un peu plus petite que la Sardaigne. La Corse ne vient qu'au sixième rang après la Sardaigne, la Sicile, la Crète, Chypre et l'Eubée. Il eût été curieux de donner l'étendue superficielle des contrées européennes, asiatiques et africaines qui versent leurs eaux dans la Méditerranée par les fleuves qui s'y déchargent depuis l'Espagne et le Maroc jusqu'à l'extrémité des Palus-Méotides. C'est là, pour ainsi dire, le bassin continental de cette mer dont Napoléon voulait faire le lac français, et que les Romains appelaient notre mer, mare nostrum. Elle sera bien mieux un jour la mer des peuples civilisés, quand, sous l'influence de l'ascendant moral et des lois de la France et de l'Angleterre, la Grèce, l'Asie Mineure, la Syrie, TÉgypte, la Mauritanie et les provinces limitrophes de la mer Noireauront vu renaître lesimmenses populations qu'elles

256 LA MÉDITERRANëE.

peuvent encore nourrir comme autrefois, et que les guerres entre les nations seront prévenues par le développement des droits et des relations internationales, comme le sont les rixes sanglantes entre les hommes privés dans toute cité bien policée. En dépit de Tétat actuel des choses, et, nous osons le dire, par cela même, ce temps n'est pas éloigné.

(Décembre 1854.)

DE LA

DE LA

C'est une idée fort ancienne que la terre n'est pas le seul monde habité. Tout le monde connaît cette prétendue exclamation d'Alexandre, qui, apprenant l'existence de populations autres que celle de notre globe, s'écria : « Ah ! malheureux 1 je ne puis les conquérir ! » Juvénal cite très-sérieusement cette anecdote: a Un monde seul, dit-il, ne suffît pas à l'ambition du jeune conquérant macédonien. Le malheureux! il étouffe dans les étroites limites du monde, comme s'il était confiné sur les écueils de Gyare ou dans la petite ile de Sériphe. »

Unus Pellœo juTeni non suiBcit orbis ; iEstuat infelix angusto in limine mnndi Ut GyarsB clausus scopulis, paryàque Seripho.

Plusieurs auteurs ont même dit que c'étaient les habitants de la lune que menaçait l'humeur belliqueuse

f (0 I. 0/ ike Plurality of Worlds, an Essay; London, J. W. Parker, i853. — II. More Worlds than one, by sir David Brewster; London, John Murray, i854.

%Qo DE LÀ PLURALITÉ DES MONDES.

du disciple d*Aristote. Au reste, s'il n'y avait pas d'hommes dans la lune, il est certain qu'il y avait des lions, puisque celui de Némée, s'étant approché trop près du bord de cet astre, avait perdu pied et avait sauté dans le Péloponèse, où il fut tué par Hercule,

Revenant à l'antiquité, nous ferons observer qu'il est facile d'y faire remonter toute idée spéculative. L'imagination va toujours plus vite que l'observation, et l'assertion devance la preuve. Or les anciens, en toute chose, ont dit le pour et le contre; plus soigneux de faire de l'éloquence que d'arriver à la vérité, ils ont laissé tout indécis. Ce n'est donc pas une grande recommandation, pour une théorie quelconque, que d'avoir son origine dans l'antiquité, puisque l'opinion contraire pourrait également prétendre au môme avantage. La Grèce était le pays des philosophes, ou, si Ton veut, des raisonneurs, et, comme disait Cicéron, « Il n*est rien de si absurde qui n'ait trouvé quelque philosophe pour le soutenir. »

Qu'on nous permette d'insister sur le peu d'importance que les philosophes attachaient anciennement aux notions exactes sur le système du monde. Aristote, ce génie profond en tout, mentionne avec une incroyable indifférence les idées pythagoriciennes qui plaçaient le soleil au centre des mouvements planétaires. Il a donc connu parfaitement cette théorie, aussi simple que conforme à toutes les observations ; il en parle en passant et sans s'y arrêter, sans avoir l'air d'en sentir l'importance. Bien des siècles après, Ptolémée met au rang des planètes, qui, suivant lui, tournent à Fentour de la terre, Mercure, Vénus, le soleil. Mars, Jupiter et

Saturne , et même la lune ! Peu lui importe que )e soleil soit immensément gros, qu'il soit lumineux par lui-même, qull nous envoie Tétonnante quantité de chaleur qui fait nos saisons, nos climats et la vie tout entière à la surface de notre globe. Voilà cet astre si différent des autres, si exceptionnel en tout, qui prend son rang, son cercle, ses épicfcle^, comme la plus petite des planètes; c'est à peu près comme si on comp» tait un éléphant parmi les individus d'un clapier de lapins. La lune, qui ne ressemble pas plus au soleil qu'aux planètes , se trouve de même assimilée à une planète dans, cette incroyable confusion, et le genre humain, fermant les yeux aux lumières de l'école de Pythagore, vit sur cette étrange doctrine pendant douze ou treize siècles, excusant par une crédulité aveugle Tignorance de ses instituteurs!

Cependant, lorsque après la publication de l'ouvrage de Copernic le télescope, inventé en Hollande au commencement du XVII* siècle, eut été dirigée par Galilée vers les corps célestes, et qu'on eut reconnu d'immenses différences entre des astres qui, à la vue simple, se ressemblent tous et ne paraissent que comme des points brillants, il n'y eut plus moyen de soutenir les vieilles doctrines, et l'on fut forcé, par l'inspection immédiate, d'admettre toutes les vérités que la logique avait inutilement proclamées. Toutes les étoiles ne furent plus que des points brillants sans grosseur appréciable, comme le serait notre soleil, s'il était quelques centaines de mille fois plus éloigné de la terre. Toutes les planètes au contraire prirent des dimensions considérables ; elles s'arrondirent en globes semblables au

26a DE LA PLURALITÉ DBS MONDES.

Dôtre. Ces globes, d'après leur distance, furent reconnus les uns plus grands, les autres plus petits que la terre. On y vit le jour naître et finir pour chaque localité, et le soleil se lever et se coucher. On les vit tourner sur eux-mêmes comme la terre, et par suite avoir des jours et des nuits comme nous les avons ici. On vit des nuages flotter dans leurs atmosphères, et des orages s'y former. Sur Jupiter, des taches d'un blanc éclat! nt, qui duraient peu, semblèrent à Gassini être des tapis de neige qui fondait ensuite. Les traces des vents réglés, analogues à ceux de notre terre, s'y laissèrent apercevoir ; on dessina les continents et les mers des planètes ; enfin dans Mars, voisin de notre globe, et qui ressemble à celui-ci pour l'ensemble des climats, on vit les glaces polaires se former, et les contrées qui avaient l'hiver se recouvrir de frimas, tandis qu'au pôle opposé, qui avait la saison chaude, les neiges fondaient, et la coupole de glace et de neige se rétrécissait considérablement. C'est ainsi que, contemplant notre terre, les habitants de Mars peuvent, pendant notre hiver, apercevoir la neige qui la couvre jusque vers le milieu de la France; ils voient ensuite pendant l'été cette neige fondre graduellement et se resserrer jusqu'aux limites septentrionales de l'Europe.

L'assimilation des planètes avec la terre fut donc généralement et tacitement adoptée. En effet, après avoir reconnu qu'une planète était toute semblable à la terre, admettre que, comme la terre, elle était peuplée d'êtres vivants, cela était infiniment plus facile que de reconnaître qu'un astre brillant, qui, à l'œil ^nu, ne différait pas d'une étoile, était en réalité une masse solide, éten-

DE LA PLURALITÉ DES MONDES. iiG3

due, recouverte d'une atmosphère, partagée en continents et en mers, empruntant comme la terre sa chaleur et ses climats au soleil, et enfin de tout point pareille à notre globe, sauf la grosseur, qui était tantôt au-desBus, tantôt au-dessous. L'idée d'êtres vivants répandus sur des contrées semblables aux nôtres se présentait si naturellement, qu'il n'était même pas besoin de l'indiquer à ceux auxquels on apprenait ce que le télescope avait fait découvrir sur la nature des planètes. Chacun des mondes nouveaux, une fois bien reconnu, était pour ainsi dire peuplé par l'imagination, guidée par l'analogie. Lorsque Galilée eut le bonheur de con^ templer, lui, le premier d'entre les hommes, toutes les merveilles que révélait le télescope, il publia un petit opuscule dont l'effet fut prodigieux : c'était le Nuntius sidereus, c'est-à-dire le messager ou le courrier des astres, ce qui répond encore au titre de nouvelles du ciel. Les télescopes modernes, en se perfectionnant, n'ont fait que développer et confirmer toutes les ressemblances planétaires que Galilée apercevait, et que ses prédécesseurs n'avaient pu soupçonner que par le raisonnement.

Une des analogies qui frappèrent le plus l'esprit de tous les penseurs, ce fut, il faut le dire tout de suite, la découverte des lunes que les autres planètes possèdent comme la terre. Avant le télescope, personne ne se serait avisé de chercher à voir les lunes ou satellites de Jupiter, qije très-peu de vues privilégiées peuvent entrevoir sans le secours des lunettes astronomiques. Aussi notre luneL était-elle un grand embarras pour le classement général des astres dans le système du

monde. Elle est très-voisine de la terre, ce qui lui donne une grosseur apparente presque égale à celle du soleil, lequel est quelque chose comme soixante-dix millions de fois plus volumineux que la lune. Les montagnes et les vallées de notre satellite, les plaines, les cratères volcaniques, les coulées de lave, les escarpements, les pics aigus, les fentes de terrain, les ombres des montagnes,* les rochers , même d'une dimension médiocre, tout s'y dislingue parfaitement. Molière fait dire à l'un des personnages des Femmes savantes:

Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je crois ; Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois.

Ce que Galilée ne pouvait faire avec sa petite lunette, qui, avec son pied, pouvait être enlevée par un enfant, ce que Huygens et Cassini ne pouvaient faire avec des lunettes longues de vingt, de trente, de cent pieds, Herschel et le comte de Rosse l'ont exécuté de nos jours. Le télescope de ce dernier a une ouverture de a mètres et repose sur une espèce de tour ou plutôt de fortification à véneaux dont les murs ont de soixante à quatre-vingts pieds du nord au sud, et une cinquantaine de pieds de hauteur. On calcule facilement qu'un géant qui aurait la pupille de l'œil égale à l'ouverture du télescope de lord Rosse serait haut de i5o mètres environ, car la hauteur du corps est à peu près soixante-quinze fois le diamètre de la pupille ou prunelle de l'œil, ce qui, pour une pupille de % mètres d'ouverture, entraînerait une taille de i5o mètres. Avec ce télescope, on verrait facilement une cathédrale lunaire ou une coustruction, de mêmes dimen-

fions. Rien de pareil n'a été vu; mais nous reviendrons là-dessus tout à Theure.

Tandis que, dans le système de Copernic et de Py-

, thagore , la masse immense du soleil , quatorze cent mille fois plus volumineux que la terre, occupe le centre des mouvements planétaires, que les planètes circulent à Ventour de cet astre exc^tionnellement massif, chaud et lumineux, que devenait la lune tournant autour de la terre passée au rang des planètes^ et accompagnant notre globe dans son mouvement circulaire autour du soleil? Pourquoi cet astre était-il, contre toutes les analogies, subordonné à la terre, et pourquoi la terre avait-elle le privilège de se faire suivre par une espèce de planète secondaire dont elle dominait les mouvements, et qu'elle faisait tourner autour d'elle, comme elle tournait elle-même autour du soleil? Sans doute cette domination était flatteuse pour notre planète, qui imposait ainsi ses lois à une espèce de serviteur, à peu près comme les courtisans Imposent à leur domesticité la domination qu'ils subissent eux-mêmes de la part du souverain. On avait donc, à partir du soleil, d'abord Mercure, ensuite Vénus, ensuite notre terre sous le nom de Cybèle, ensuite Mars, puis Jupiter et Saturne; mais, encore un coup, comment se faisait-il que la terre fût accompagnée de la lune, tandis que les autres planètes ne montraient rien de pareil? Plus de la moitié du xvf* siècle, entre Copernic et Galilée, fut eiobarrassée de cette contre-analogie lunaire. Enfin le

, ^mius sidereus de Galilée, cette gazette du ciel, apprit a l'univers que !a terre n'était pas seule accompa- ^ d'un astre secondaire, d'une lune : Galilée eq m. la

avait vu quatre à Jupiter. Cette immense planète, trois cents fois plus grosse que la terre, avait quatre satellites, quatre lunes, quatre petits astres secondaires. Plus tard les astronomes reconnurent huit lunes à Saturne. Uranus et Neptune, qui ne figuraient pas encore au nombre des planètes, furent aussi reconnus plus tard comme suivis ou entourés de lunes ou satellites. L'analogie était partout; la terre n'avait rien d'exceptionnel, et si elle était habitée, pourquoi les autres planètes qui lui ressemblaient en tout ne le seraient-elles pas? Ajoutons de plus que l'orgueil légitime de la race humaine , qui sent à juste titre sa prééminence sur les êtres matériels, portait naturellement à faire le raisonnement suivant : Thoaune étant le roi de la création qu'il domine et celle-ci semblant faite pour lui , à quoi servirait la création de tant d'autres globes pareils, s'ils n'étaient peuplés non-seulement d'animaux vivants, mais môme d'êtres raisonnables? Un pas de plus, on y aurait admis les clochers de Molière. Réservons encore là-dessus l'exposé des notions acquises par la science et les conclusions que nous aurons à en tirer.

Tandis que Cassini et Huygens, devenus Français par les bienfaits de Louis XÏV, qui les avait appelés en France, complétaient par l'observation les spéculations de Pythagore et de Copernic et les découvertes optiques de Galilée ; tandis que s'établissait l'opinion qui attribuait des habitants, et même des habitants doués de raison, aux autres planètes comme à notre terre, Fontenellé, qui suivant Voltaire faisait de petits vers et de grands calculs, Fontenelle, de l'Académie française et

secrétaire perpétuel de l'Académie des ScieDces, non moins savant astronome qu'écrivain élégant, Fontenelle, disons-nous, se laissa tenter à l'attrait piquant d'une composition philosophique qui, tout en ne se défendant pas trop de l'objection de paradoxe, pût offrir sous une forme populaire un grand nombre de vérités scientifiques. Beaucoup d'auteurs latins et français avaient, comme anciennement Aristote, décrit le ciel et ses immensités, ils avaient mesuré les astres et entassé les formules d'admiration pour l'espace qui les sépare, pour leur grosseur, pour la régularité de leur marche, ^ et enfin pour les milliers de siècles qui règlent les périodes célestes. On peut voir un exposé de ce genre dans les œuvres de la Bruyère : mais là, comme dans l'ouvrage bien plus spécial de Huygens, intitulé Cosmotkeoros, tout est, pour ainsi dire, exclusivement scien* tifique, et, on peut le dire, assez peu intéressant pour nous autres habitants de la terre. Huygens, qui a écrit un peu après Fontenelle, ne semble pas avoir suivi les idées de son prédécesseur : il n'a pas admis le moindre doute sur les habitants des planètes, et on peut dire qu'il a poussé outre mesure leur analogie avec les habitants de la terre.

L'ouvrage latin de Huygens, qui ne fut publié qu'après sa mortj est passé presque inaperçu. Il y en a cependant deux traductions françaises, dont l'une a été publiée en Hollande sous le même titre que l'ouvrage de Fontenelle, savoir, de la Pluralité des Mondes, Ce dernier, publié en 1686 et complété en 1719 par un dernier chapitre, fut traduit dans toutes les langues et conquit une célébrité qu'aucun ouvrage purement scient

a68 DE lA PLURALITÉ DES MONDES.

tifique n'atteignit jamais. Quoique écrit dans le système des tourbillons de Descartes, la partie théorique est tellement indépendante au fond des spéculations que i'attraction de Newton devait bientôt détrôner, qu'il serait très-facile de faire disparaître ces légers emprunts , faits , pour ainsi dire , par condescendance aux idées alors régnantes, sans altérer en rien ni la contexture, ni les conclusions de l'ouvrage. Toutes les mêmes analogies que présente une étoile ou un soleil, centre d'un tourbillon qui fait tourner les planètes autour de lui, subsisteraient pour une étoile ou un soleil retenant par son attraction et faisant ainsi tourner autour de lui ces mêmes planètes accompagnées de leurs lunes ou satellites. Fontenelle, comme on sait, disait que s'il tenait des vérités dans sa main fermée, il se garderait bien de l'ouvrir; on imaginera donc facilement que s'il a ouvert la main pour laisser échapper ce qui était déjà pour beaucoup de monde une vérité, savoir, la pluralité des mondes, il ne l'aura ouverte qu'avec ménagement et de manière à ne blesser aucune des susceptibi* lités qu'auraient pu alarmer des conséquences trop hardies déduites des principes qu'il établissait. L'ouvrage originairement ne comprenait que einq entretiens ou chapitres. Dans une édition subséquente, il y ajouta un sixième entretien, destiné à confirmer ce que coh' tenaient les entretiens précédents; mais on y trouve la prudente recommandation de ne point s*entéter à soutenir devant les indifférents ou les esprits hostiles la pluralité des mondes, en acceptant volontiers le reproche de para* doxe, et sacrifiant expressément l'amour de la vérité à l'amour de la paix. Sur le reproche que lui fait en

DB LA PLUBALITB DBS MONDES. 269

'propres termes son interlocuteur ou plutôt son interlocutrice, que ne pas soutenir ses opinions c'est trahir la vérité et n'avoir pas de conscience, il avoue qi^il rCa pas un grand zèle pour ces vérités-là,- et qu'il les sacrifie volontiers aux moindres convenances de la société.

On en était là sur la pluralité des mondes, lorsqu'en i853 un révérend anglais, M. Whewell, homme d'une grande autorité scientifique et dont le nom n'a pas été mis en tête de son ouvrage, avoué cependant haute^^ ment par l'auteur, livra au public un Essai sur la Pluralité des Mondes ( of the Pluralitjr of ff^oHds , an essay). Cet eSsai aurait dû avoir justement le titre contraire, savoir : « de la non-pluralité des mondel. n Notre terre y est représentée comme le seul Wefi de notre monde solaire, et même- de l'univers entier, qui possède des êtres vivants doués de raison. Les planètes plus rapprochées que nous du soleil ne peuvent avoir d'habitants raisonnables, elles sont trop près du soleil. Celles qui sont au-dessus de la terre subissent la même exclusion, à raison d'une trop grande distance. Enfin tous les soleils, par analogie avec le nôtre, étant généralement considérés comme ayant autour d'eux des planètes avec ou sans lunes, ces planètes-là sont également dépeuplées d'être pensants par le savant théologien anglais. M. Whewell, dont le nom n'est un mystère pour personne, possède une érudition scientifique des plus étendues; aussi appelle-t-il avec la théologie, au secours de son opinion, les observations du naturaliste armé du microscope, du géologue qui embrasse toutes les périodes des catastrophes terrestres, de l'as^

270 DE LA PLURAUTÉ DBS MONDES.

tronome aidé du télescope, enfin tout ce que la meta* physique peut faire présumer à priori sur l'unité de Tunivers, d'après cette pensée, plus ou moins expressément énoncée par beaucoup de bons esprits, qu'il ne peut y avoir contradiction entre deux vérités acquises même par des voies très-différentes, et qu'ainsi une vérité métaphysique peut contrôler une assertion conclue de l'observation du monde matériel. Néanmoins, comme cette série d'idées nous jetterait dans la question si controversée des causes finales, nous ne la poursuivrons pas plus loin, même dans son expression la plus simple, savoir, qu'il n'y a rien d'absurde dans l'univers, et que, par suite, rien de ce qui contrarierait formellement les notions métaphysiques que nous avons de la nature des êtres ne peut exister.

De profonds penseurs, partant de celte idée, que ce qui paraît à l'imagination ou convenable, ou probable, ou possible, existe peut-être réellement, ont été conduits à classer les aperçus métaphysiques parmi les moyens d'investigation les plus efficaces, même dans le monde physique. Ils les regardent comme pouvant mettre sur la voie de recherches importantes, qui, si elles sont couronnées de succès, ajouteront de riches acquisitions au trésor que l'esprit humain a déjà accumulé dans la science de la nature. C'est ainsi que ces principes généraux, que la nature ne fait rien en vain, qu'elle opère toujours avec la moindre dépense possible de force, dans le moindre temps, par le chemin le plus court, et enfin avec la moindre action et la plus grande stabilité possible; tous ces principes, disons-nous, traduits en calculs et vérifiés par les recherches, ont conduit

mniL plus brillantes découvertes dans toutes les sciences <l'ol>seryation. Nous nous bornons aujourd'hui à indiquer cette thèse, nous réservant un jour de la développer ici même.

L'ouvrage du docteur Whewell sur la pluralité, ou plutôt, comme nous l'avons dit, sur la non -pluralité de» mondes , a donné naissance en 1 854 à un ouvrage tout à fait contraire du célèbre physicien sir David Brewster, l'un des huit associés que l'Institut de France ctK>isit parmi les célébrités scientifiques du monde entier* Les découvertes de sir David dans l'optique sont l>ien connues, et il a peu de rivaux dans cette science si voisine de l'astronomie, puisque c'est principalement et presque exclusivement par leur lumière que les astres sont en relation avec nous. Son ouvrage, ou plutôt sa réponse, est intitulé : More worlds than one; the creed afthe philosopher and the hope of the Christian, c'està-dire « le monde n'est pas unique, c'est le credo du philosophe et Tespérance du chrétien. » Les conclusions de cet ouvrage sont parfaitement Topposé de colles de Fauteur de VEssai. Le docteur Brewster énonce luimême qu'il l'a composé en réponse au livre de M. Whewell, et il pense que son ouvrage aura pour effet de soutenir le respect et la considération qu'avaient justement mérités les grandes découvertes faites depuis un siècle dans l'astronomie sidérale. C'est en ces termes que l'ouvrage a été présenté à l'Institut, le 3i juillet i854, par l'auteur de cette Étude. Quoique M. Brewster ne soit pas, comme son antagoniste, un théologien de profession, les convenances religieuses n'y sont guère invoquées moins souvent, ce qui n'étonnera pas,

272 I>E l'A PLURALITÉ DES MONDES.

lorsqu'on saura que dans leurs sermons les prédicateurs protestants ont l'habitude de développer beaucoup de thèses appartenant aux sciences d'observation; on cite dans ce genre un sermon du docteur Bentley^ qui reçut de Newton lui-même les instructions nécessaires pour le composer.

Pour nous autres Français, peu habitués à ce mélange du sacré et du profane, il nous suffira, en opposant un docteur à l'autre, d'examiner la question de la pluralité des mondes indépendamment de toute opinion théologique. M. Whewell et M. Brewster conviennent l'un et l'autre que la foi chrétienne n'y est pas essentiellement intéressée, mais évidemment ils ne font cette déclaration qu'à regret. Ce sont donc d'autres autorités qu'il faut appeler à prononcer dans un pareil débat» Souvenons-nous que dans des matières bien moins étrangères à la théologie, Pascal disait qu'// était plus facile de trouver des capucins que des raisons*

Les deux ouvrages que nous venons de citer, et que nous avons reçus directement de leurs célèbres auteurs, ont fait en Angleterre une immense sensation ; les éditions à plusieurs milliers d'exemplaires se sont succédé rapidement. Plusieurs métaphysiciens trouvaient commode de n'admettre Tâme et la pensée que dans notre système solaire, et même exclusivement sur notre planète seule. Us s'étaient ainsi tout embarras par rapport à ces êtres intelligents dont on n'avait plus besoin alors de rechercher la nature, analogue ou non à la nôtre, et la destination future. D'autres criaient à l'inutilité d'une si vaste création de mondes physiques, de soleils, de planètes, de lunes, pour arriver seulement à peupler

d^ètres pensants notre terre, c'est-à-dire Tune des plus petites planètes qui tourne autour de l'un des cent millions de soleils que notre vue peut atteindre et nos instruments cataloguer. Comme ici les faits ne peuvent parler, puisque nous n'apercevrons probablement jamais ni les habitants des autres planètes, ni même leurs travaux, c'est aux convenances métaphysiques qu'il feut s'adresser pour avoir l'opinion la plus certaine, ou, suivant l'expression des théologiens, l'opinion la plus probable sur l'existence des êtres vivants , ou vivants et raisonnables , ailleurs que sur notre terre.

C'est une notion maintenant vulgaire que toutes les planètes qui forment le cortège du soleil sont analogues à notre terre. Or, sur cette dernière , depuis une période de siècles presque infinie , la vie a paru et s'est développée sous l'empire de circonstances météorologiques bien différentes de celles qui se sont produites à l'époque de la dernière catastrophe qui depuis un petit nombre de milliers d'années a établi sur notre globe l'ordre physique qui y règne actuellement. Des eaux bouillantes sur un sol incandescent, une atmosphère souillée de mille gaz impurs et d'autant plus chaude qu'elle était plus épaisse , constituaient, à l'origine des dépôts des terrains tertiaires, des dissemblances bien plus tranchées entre la terre ancienne et la terre actuelle que nous n'en pouvons supposer entre cette dernière et les autres^planètes à leur état présent, et cependant la vie y prenait naissance. Ainsi rien ne milite contre la probabilité que les planètes contiennent des êtres vivants : on ne peut se refuser à l'idée que la terre ait été

274 I>B l'A PLURALITÉ DES MONDES.

faite pour être habitée par des êtres vivants, puisqu*il y a une telle harmonie entre ces êtres et les climats de notre planète, que Tidée d'habitation se lie immédiatement à l'idée d'habitabilité , et que , puisque nous reconnaissons les planètes comme habitables, il est presque certain qu'elles sont habitées : autrement à quoi servirait leur habitabilité?

Il n'entre pas dans notre plan d'énumérer toutes les analogies qui existent entre notre terre et les planètes, et qui sont autant d'arguments en faveur de l'existence d'êtres vivants à leur surface ; car, puisqu'il y a de ces êtres sur Tune des planètes, c'est-à-dire sur notre terre, pourquoi n'y en aurait-il pas ailleurs? En fait d'opinions probables, le pourquoi non de Fontenelle a une grande autorité. Cependant il est d'autres corps massifs et matériels que les planètes; il y a les lunes et les soleils, sans compter les comètes : que nous apprend la science là-dessus? Notre lune, notre seule lune, a été observée par le puissant télescope de lord Rosse , infiniment supérieur au télescope d'Herschel. Or voici ce qui résulte de l'exploration minutieuse de la surface de cette lune terrestre : d'abord point d'atmosphère, point d'air respirable, points de mers, de lacs, de Heuves, point de nuages, de pluies, de rosées. Voilà déjà bien des éléments qui manquent pour y admettre des êtres vivants analogues à ceux de la terre. Ëuler réclamait des télescopes de plusieurs centaines de pieds d'ouverture pour apercevoir les plus grosses bêtes de la lune. Un autre savant voulait une lunette de 4 kilomètres de long pour le même objet. Le télescope de- lord Rosse ne rendrait pas sans doute visible un éléphant lunaire, mais

vn troupeau d'animaux analogue aux troupeaux de buffles de rAmérique serait très-visible ; des troupes qui marcheraient en ordre de bataille y seraient très-perceptibles. Les constructions non- seulement de nos villes, mais encore des monuments égaux aux nôtres en grandeur, n'échapperaient pas à un œil astronomique dont la pupille a 2 mètres d'ouverture. L'Observatoire de Paris, Notre-Dame ou le Louvre s'y distingueraient facilement, et encore mieux les objets étendus en longueur, comme le cours de nos rivières, le tracé de nos canaux, de nos remparts, de nos routes, de nos chemins de fer, et «nfin de nos plantations régulières. Les vicissitudes des saisons n'y ont point lieu, la pluie et la neige ne pouvant y tomber puisqu'il n'y a point d'eau ; mais tous les changements dus à la végétation , s'il en existait, seraient observables, même à la vue simple. Qu'on se figure un homme transporté sur la lune et de là contemplant la terre en hiver et au printemps ; il verra succéder une teinte verdoyante à la couleur grise et terne du sol et des arbres dépouillés de feuilles : or rien de tout cela ne s'observe à la surface de notre satellite. Tous les points qui ont une teinte grise, jaunâtre, bleuâtre, ou rougeàtre, ou noire, conservent obstinément et toujours la même teinte ; il n'y a aucune végétation , pas même celle de ces mousses sèches qui varient un peu l'aspect des roches brûlées de l'Afrique méridionale. Il n'y a pas un espace grand comme un de nos jardins de médiocre étendue qui laisse apercevoir le moindre résultat de la vitalité. On n'y aperçoit non plus aucune construction qui ne soit due au hasard, aucune forme qui dénote une intention de la part de l'opérateur. Ainsi, en jugeant par

27^ DE l'A PLURALITÉ DES MONDES.

les faits, nous pouvons affirmer que la lune n'est poinl habitée.

Mais , dira-t-on , à quoi sert-elle , et pourquoi avoir fait la dépense d*une si grande masse ^ dont le volume est la cinquantième partie de celui de la terre? A cela, beaucoup de personnes répondront qu'elle sert à éclairer la terre, à guider les marins sur l'Océan en leur donnant la longitude , enfin à exercer les mathématiciens sur une théorie prodigieusement difficile. Toutes ces raisons seraient excellentes ; mais alors pourquoi n'avoir pas donné de lunes à Mercure, à Vénus et à Mars, à Vénus surtout, qui , pour la grosseur, pour le poids et pour la place dans le monde solaire, peut être considérée comme la sœur de notre Cybèle? J'aime bien mieux répondre que je n'en sais rien du tout. Socrate disait : La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. Je suis plus avancé que Socrate sur le sujet en question, car non-seulement je ne sais rien , mais encore je suis certain que les autres n'en savent pas plus que moi. En nous tenant à Vopinion probable, nous conclurons que tous les faits nous portent à croire que notre lune , et, par analogie, toutes les autres lunes du système solaire, n'ont point d'habitants. Ceci contredit formellement la seconde soirée de Fontenelle, a que la lune est une terre habitée. » La création est assez riche pour se passer d'utiliser des lunes comme habitation. Nos ancêtres disaient : il n'y a pas de bonne maison où il ne se perde quelque chose.

Nous venons de voir que la lune n'est ni habitable ni habitée. Cette vérité nous servira à modérer l'ardeur de peuplement, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui avait

saisi beaucoup d'esprits bien faits sous l'empire de cette idée, que toute masse matérielie offrant une vaste surface avait pour destination finale de servir de sol à une population d'êtres vivants, soit végétaux, soit animaux. D'après cette idée , on voulut peupler le soleil lui-même. Au premier abord, il sembla que peupler le soleil, c'était vouloir établir des êtres vivants au milieu d*un feu de forge, ou sur la surface d'un bain de bronze ou de fer fondu qui brûle les yeux quand on le regarde, même à une assez grande distance. Huygens et Fontenelle disent nettement que le soleil est inhabitable. Heureusement pour les colonisateurs de soleils qu'il y a des taches dans le soleil. Ces taches sont le fond de vastes entonnoirs ou abîmes qui se forment dans l'enveloppe lumineuse de cet astre. Cette enveloppe on couche lumineuse venant à se briser laisse voir le noyau du soleil, qui est d'un noir rougeàtre et ne parait pas partager l'immense chaleur de l'enveloppe extérieure. Ce noyau peut donc, à toute force, être un lieu habitable, ou plutôt un lieu non inhabitable. La chose ne paraît pas cependant très-facile à admettre dans le voisinage et au-dessous d'une enveloppe si ardente, et qui, à une si > grande distance, donne aux régions tropicales de la terre des feux si ardents. On conviendra du moins que s'il n'y a pas impossibilité, il n'y a aucune induction, aucune analogie qui nous fasse admettre les habitants du soleil , ni ceux de tous les mille millions de soleils que le télescope nous montre un à un , sans compter lesépouvantables amas de ces astres qui, sous les noms de voie lactée, d'amas d'étoiles, de nébuleuses de toutes sortes, composent cette partie de l'univers matériel que

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nous apercevons de la place où nous sommes confinés dans cet univers. Mais si autour de chacun de ces soleils nous admettons des planètes , comme l'indique Tanalogie de notre système solaire , et si nous peuplons ces planètes d'habitants et d'êtres raisonnables , à tous les degrés d'intelligence, je pense qu'il n'y a point d'esprit assez chagrin pour regretter la non-admission des habitants dans les soleils ou étoiles pas plus que dans les lunes ou satellites , et encore moins dans les comètes. Cette prodigieuse population de l'univers semblera en harmonie avec la grandeur infinie et toutes les autres qualités que notre pensée attribue irrésistiblement à la puissance créatrice.

Au premier abord , les habitants prétendus du soleil sembleraient isolés du monde entier, comme le sont les poissons qui vivent dans les eaux souterraines de la Dalmatie, ou bien ceux que les puits forés d'Egypte amènent à ciel ouvert; mais le docteur Brewster ne refuse même pas aux habitants du soleil la jouissance des contemplations astronomiques. Dès que l'enveloppe lumineuse se brise pour former ce que nous appelons une tache, ils peuvent, suivant M. Brewster, saisir ce moment pour observer le monde extérieur, à peu près comme les habitants de certaines localités couvertes de brouillards presque continuels profitent de quelques rares éclaircies pour contempler les régions célestes étrangères à la terre. Dans le F'oyage au Spitzberg de M™* Léonie d'Aunel, on indique à l'auteur, qui se trouve alors à Havesund , près du cap Nord , une circonstance qui ne se produit que quand le soleil brille, a Et le soleil brille-t-il souvent à Havesund ? demande

Ja voyageuse. — Cinq ou six fois par an , madame ! » Telle est la réponse. En somme , je n'ai pas grande foi dans les progrès que peut avoir faits la science astronomique chez les habitants très-hypothètiques du soleil, et avant de les interroger sur les mouvements célestes, il serait convenable de leur adresser la bizarre question du Macbeth de Ducis : a Existez*vous? »

L'essai du docteur Whewell, la réfutation un peu vive de sir David Brewster, sont deux ouVrages essentiellement théologiques. L'un et l'autre auteurs ont profité de la nature du sujet pour faire un docte tableau astronomique et géologique du monde et de la terre. Le point de départ du docteur Whewell se trouve dans les Sermons ou Discours astronomiques du docteur américain Chalmers , qui a pris pour texte ces belles paroles du Psalmiste : «Quand je considère, ô Seigneur, les cieux qui sont l'œuvre de vos mains, la lune et les astres que vous avez mis en ordre , je me dis ; Qu est-ce que l'homme pour que vous pensiez à lui , et que sont les enfants des hommes pour que vous les visitiez? »

Le docteur Chalmers passe de la toute-puissance du Créateur à sa bonté, et, admettant que toutes les masses célestes sont peuplées , il fait le tableau de ce domaine infini de la Divinité; il la montre étendant son empire sur une infinité d'êtres raisonnables qui par la pensée communiquent avec elle de tous les points de l'univers. Cette vaste domination effraye le docteur Whewell. Il prend à la lettre les paroles du psaume, et en conclut que , si les hommes sont confondus avec ' tantd'autres êtres raisonnables et plus ou moins élevés en

intelligence, ils auront une importance si petite, qu'ils seront comme n'existant pas.

Inconnu dans ce lieu,

Je ne pourrai donc pluH être tu que de Dieu ;

et Dieu même ne se donnera pas la peine de faire attention à notre minime planète. Il ne faut donc pas accepter cette position secondaire; il faut, malgré toutes les analogies , ne peupler que notre globe d'êtres pensants.

De notre coin de l'univers, même avec des télescopes moyens de deux pieds anglais d'ouverture, nous distinguons cinq ou six mille amas d'étoiles semblables à notre voie lactée et contenant chacun plusieurs millions de soleils. Chacun de ces soleils est le centre du mouvement de nombreuses planètes semblables aux planètes de notre soleil. M. Whewell admet tout cela ; mais de tout ce nombre infini de planètes il n'en choisit aucune pour la peupler.Il entre dans lamasd'étoilesouvoielactée qui contient notre soleil. Il passe à côté du brillant Sirius, dont la lumière, suivant le calcul rectifié de sir John Herschel, est plus de cent quarante-six fois la lumière de notre soleil. Il néglige ce puissant soleil et ses planètes, il arrive à Phœbus, notre petit soleil; il choisit une de ses planètes pour la peupler d'êtres intelligents. Il semble que l'immense Jupiter, le grand Saturne ,^ Uranus ou Neptune, tous bien supérieurs à la terre, à Vénus , à Mars et à Mercure, devraient obtenir la préférence : point. Il y a une petite masse planétaire grosse comme la quatorze-cent-millième partie du soleil et n'ayant en masse que la trois-cent-soixante-millième

partie de cet astre : c^est eDe qui remportera sur Fumiers entier. Seule de tout Tunivers , elle nourrira des habitants intelligents et doués d'une âme. Ne serait-ce point parce que notre astronome théologien est un habitant de la terre que celle-ci a obtenu de lui une concession si flatteuse? Et s'il fût né sur Mars ou Vénus, notre Cybèle eût-elle été si bien traitée? « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse? » N'est-ce pas rompre avec toutes les indications d'analogies, avec toutes les présomptions de vraisemblance, avec toute la philosophie d'induction, que de peupler la terre et de la peupler seule?

Ne croyez pas cependant que l'auteur de Y Essai prive les antres planètes d'êtres vivants. H en donne, suivant son gré et d'après des considérations arbitraires dont il est seul juge, à Jupiter et aux autres planètes de notre système; mais ce ne pouvaient être des hommes ou des êtres intelligents : ces planètes sont trop loin ou trop près du soleil. Or, d'après ce raisonnement même, si l'on choisissait dans un autre système une planète tournant autour d'un autre soleil que le nôtre , mais qui fût dans des conditions analogues à notre planète, M. Whewell n'aurait aucune raison de lui refuser des habitants intelligents. Voilà donc la pluralité des populations douées d'intelligence qui reparait forcément! On ne songe pas à tout.

Mais, dit ce théologien, il est plus commode de dépeupler l'univers que de faire accorder la pluralité des mondes avec ce que nous savons de la rédemption et du péché de l'homme. — A cela, M. Brewster répond que peutrétre la terre n'a eu que le privilège d'être le

local où s est accompli le sacrifice qui a opéré la lédemption des âmes du genre humain, et que de. là œlte rédemption a été valable pour les âmes de tous les hè^ bitants de toutes les planètes, de tous les satellites, de tous les soleils de Tunivers entier, car sir David ne veut rien laisser d'impeup/é d'âmes, pas plus que M. Whewell ne veut rien laisser de peuplé, si ce n'est notre terre. Il faut avouer cependant que ce serait donner à cette petite planète une importance théologique bien grande et peu vraisemblable. Il y aurait sans doute un moyen de se tirer d'affaire : ce serait d'admettre que les habitants de toutes les planètes autres que la terre n'ont point commis le péché qui a nécessité la rédemption pour nous ; mais alors notre terre serait notée d'un sceau exclusif de réprobation que ne veut point admettre le savant écossais. Un autre extrême serait de damner tout l'univers, sauf le genre humain ; mais c'est bien rigoureux 1 En somme, il faut laisser la théologie aux théologiens, qu'ils s'accordent entre eux ou non.

Non nostrum inter vos tantas coniponere lites!

Je prie le lecteur de croire que dans un sujets! sérieux je n'ai indiqué qu'avec réserve et avec le respect dû à la chose en litige les arguments des deux adversaires. Ils n'ont pas été aussi circonspects à beaucoup près, et on peut même taxer de légèreté les assertions qu'ils se permettent sur les convenances et les circonstances de la rédemption ou des rédemptions qu'ils admettent ou nient, ainsi que sur celui par qui s'est opéré, oui ou non, le rachat des âmes pécheresses

DE LA. PLURALITÉ DES MONDES. a83

8âr la terre et ailleurs. N'imitons pas ce laisser-aller de ttkéolog^e protestante. Remarquons que Fontenelle, qui expressément peuplait la lune d'êtres intelligents, s'était tiré d'embarras en vrai Normand et sans beaucoup <le peine^ en déclarant que les habitants de la lune n'étaient pas des hommes et que par suite il n'y avait Tien à leur appliquer de ce qui concerne l'humanité, i^ussi n'essuya-t-il aucune censure théologique ou métaphysique.

Passant maintenant à la métaphysique, ordre d'idées moins scabreux que les idées théologiques, est-il possible de méconnaître toutes les raisons qui limitent en faveur de l'opinion qui admet la pluralité des mondes? Poar raisonner solidement , jugeons d'après les faits. Nous voyons sur notre terre d'abord des substances matérielles soumises aux lois de la mécanique , de la physique et de la chimie. De ce nombre sont les parties solides qui constituent les continents, les eaux des mers et des fleuves, les gaz de l'atmosphère et ceux qui s'exhalent de la terre : c'est le règne inorganique , le règne minéral ; la vie n'est nulle part. Tel était le globe au moment des formations primitives. Ce globe ayant marché vers une période de refroidissement, la vie y a ' paru par les végétaux d'abord , lesquels n'ont que le principe vital en sus de la substance matérielle. Il est convenable de penser que le Créateur avait dans sa prescience organisé tout pour que, dès que le principe de la vie pourrait apparaître dans le monde, la possibilité de la vie se transformât en réalité. En un mot, il semble convenable à l'idée que nous nous faisons de la sagesse suprême qu'il n'ait pas été besoin alors d'une

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nouvelle opération. On en dira autant pour le principe de rinstinct ou de la volonté , que les animaux possèdent à Texclusion des végétaux, et qui s'est développé spontanément au moment où les animaux ont pu vivre sur la terre ou dans les eaux. Plusieurs catastrophes , dont les profondeurs de la terre gardent des témoignages, ont modifié à plusieurs repiises la vie animale et la vie végétale jusqu'à la dernière et récente catastrophe qui a introduit sur la terre l'homme, c'est-à-dire l'âme, principe distinct de la vitalité des plantes et de l'instinct des animaux. Si haut que ce principe d'intelligence place l'homme, il est encore assez inférieur à la puissance créatrice pour qu'on puisse admettre que l'âme est entrée sur la scène du monde au moment où une organisation convenable s'est produite suivant leà prévisions de l'auteur de la nature ; ce qui est une création tout aussi réelle^ mais bien plus noble, que la fabrication immédiate de l'être humain, que rien d'ailleurs n'empêche de regarder comme symbolique.

Je ne puis éviter de répéter ici que ces quatre grands principes du monde terrestre, — la matière brute , le principe de la vie, le principe de l'instinct et l'âme, — peuvent être définis expérimentalement, c'est-à-dire d'après les faits* On peut établir que le principe de la vie, commun aux végétaux, aux animaux et à l'homme, est caractérisé par sa dérogation aux lois de la physique , de la chimie et de la mécanique, qui gouvernent les substances purement matérielles. Le principe de l'instinct ou de la volonté peut être défini comme étant le principe que les animaux et l'homme possèdent , à l'exclusion de la matière inorganique et des végétaux.

Hofin on peut considérer Tâme comme étant l'essence intellectuelle que possède Thomme, à l'exclusion de tous les autres êtres de la création actuelle.

Comme, à chaque changement de scène qui a eu lieu sor notre globe , des êtres de plus en plus parfaits y ont apparu, Tanalogie et Timagination entrevoient avec complaisance l'apparition d'un être plus parfait, doué d'un principe nouveau , qui serait autant supérieur à l''âme que celle-ci est au-dessus de l'instinct animal. Alors, par rapport à ce nouveau souverain de la terre, l'homme ne serait que ce que le chien est à l'homme. M. Whewell semble caresser complaisamment cette idée, qui du reste n'est pas neuve; mais en tout cas, et heureusement pour nous , il faudra longtemps attendre la réalisation des belles destinées de notre terre, car celte mutation d'êtres coïnciderait sans aucun doute avec une nouvelle catastrophe de la surface terrestre qui changerait la nature de l'air et la proportion de ses gaz. Or la dernière catastrophe est tellement récente (puisqu'on ne peut la faire remonter beaucoup au delà de six mille ans), que l'ordre physique actuel est établi pour bien des milliers et sans doute pour bien des millions d'années. Nous en avons la preuve dans les immenses périodes de temps qu'ont exigées les formations intermédiaires entre deux époques de catastrophes superficielles de la terre, temps qui sont presque incalculables,

Mais, dirait-on encore, s'il suffit d'un changement brusque dans l'air, dans la chaleur et dans les autres circonstances météorologiques dé la terre pour changer la forme de la vie animale e( végétale^ et même pour

introduire des principes nouveaux^ n'y aurait-il pas un moyen artificiel d'opérer, dans un espace limité , des changements considérables et brusques qui pourraient modifier nos espèces existantes? Admettons par exemple que, rassemblant un grand nombre d'insectes ou de petits animaux vertébrés de tout âge, de tout étal de santé et de maladie, on change tout à coup l'air qu'ils respirent, tant pour sa nature chimique que pour sa température et son arôme. S'il y a, par exemple, mille individus, il n'en subsistera que vingt, peut-être dix, peut-être encore moins, après cette rude épreuve ; mais admettons qu'un seul même y résiste et qu'il soit fort jeune : voilà un animal qui se développera dans un milieu tout différent du premier, et qui pourra changer considérablement sa nature primitive, et cela sans attendre une nouvelle catastrophe, sans en courir les risques, sûrement mortels pour notre espèce. Nous pour^ rions savoir ainsi quelque chose de nouveau sur une matière bien importante. J'ai déjà parlé dans un précédent article des immenses chambres de cristal dans lesquelles M. Ville fait végéter les plantes, dont il observe les actions organiques sur Tair, avec les rayons du soleil comme à ciel ouvert. £h bien, si dans des appareils semblables on soumettait des plantes ou des animaux aux épreuves que je viens d'indiquer, qui sait ce qu'on en apprendrait? Paracelse avait, dit-on, dans un bocal^ un petit homme qu'il avait produit à l'aide de la chimie, et qu'il consultait avec avantage. Évidemment c'était un tour d'escamotage. En admettant toutefois que des expériences de cette nature pussent réussir, ne serait-il pas extrêmement curieux d'évofaer pour ainsi

dire a l'avance une partie de la future population du inonde? Je suis parfaiteoient sûr d'avoir entendu dire en bon Ueu que l'homme était un ancien crocodile, qui > à la dernière catastrophe, s'est transformé et développé dans son organisation de manière à s'allier avec le nouveau principe, c'est-à-dire la pensée. Alors les diverses races humaines seraient descendues de divers crocodiles plus ou moins modifiés dans le changement météorologique du globe !

Mais gardoDS-nous de rire en ce graTe sujet.

J'ai toujours soutenu victorieusement cette thèse, qa'il faut savoir ignorer. Toutes les fois qu'un fait nouveau, une découverte scientifique quelconque se fait jour, on lui demande le secret de bien des choses qu'elle est impuissante à révéler. Combien de fois n'atrou pas en médecine espéré obtenir des cures merveilleuseSy par l'électricité, le galvanisme et les influences nerveuses avec ou sans le concours de l'imagination 1 On a de même espéré que les découvertes de la chimie, de la physique et de l'astronomie surtout nous éclaireraient sur des questions métaphysiques ou théologiques que l'esprit humain poursuit en vain depuis le commencement du monde. Aucun succès n'a couronné ces espérances. Nous n'en savons pas plus que nos pères sur ce qui regarde l'essence des choses, ou, si l'on veut, sur l'absolu. Le secret des progrès récents des sciences est tout entier dans la recherche des vérités de comparaison, qui sont bien plus accessibles à l'esprit humain que ce qui touche à l'essence même des choses. Ainsi, sans avoir besoin da notions sur la nature intime du temps.

je puis mesurer une durée et dire combien elle contient de jours, d'heures, de minutes et de secondes* C'est donc en vain que Ton demanderait aux théories astro* nomiques le secret ou plutôt les secrets de Thumanité. Les lumières qu'elles nous offrent ne peuvent servir qu'à reconnaître Terreur ou l'imposture de ceux qui ont tiré de quelques parties de la science sidérale des moyens d'influence peu légitimes, comme les devins et les astrologues.

Nous ne voyons donc pas comment la croyance à la pluralité des mondes peut être, ainsi que sir David Brewster l'affirme dans le titre de son livre, le c/vcfo du philosophe et l'espérance du chrétien. Les inductions scientifiques qui peuvent fixer les présomptions et déterminer la conviction sur cette matière n'ont rien à dire pour la destinée future de l'homme. Comme tous les ouvrages de la nature , ces idées peuvent porter à l'admiration de l'univers et de la puissance créatrice. Néanmoins, sous ce point de vue même, la nature animée offre des effets d'organisation et de prescience bien au-dessus de tout ce que les mouvements des corps célestes peuvent nous révéler. Si l'espfit humain a triomphé dans les théories astronomiques malgré les distances et les influences mutuelles, c'est que le sujet était comparativement aisé et saisissable par les formules mathématiques ; mais prenez le moindre grain de blé , et lâchez de pénétrer le mystère de ces germes qui se perpétuent à l'infini en se multipliant, se divisant et se reproduisant toujours les mêmes 1 Quelles causes mo^ trices emmagasinerez- vous par la pensée dans des espaces si infiniment petits pour qu'il en résulte ce qu'oa

observe? La pénétration de la pensée vient bien vite se briser contre de tels obstacles à la connaissance de la vérité, et bon gré mal gré on est promptement réduit à ignorer.

L'un et l'autre des ouvrages qui m'ont servi de texte se terminent par un chapitre sur les destinées futures de l'univers. Voici les curieux points de vue sous lesquels M. Brewster envisage l'état futur de l'homme après cette vie : « L'astronomie, dit-il, réunit à un haut degré les intérêts du passé, du présent et de l'avenir!... L'Écriture sainte n'a point parlé d'une manière explicite de la future résidence des élus, mais la raison a combiné les notions éparses qu'ont laissé échapper les inspirés, et avec une voix presque d'oracle elle a proclamé que l'auteur des mondes placera les êtres de son chok dans les mondes qu'il a créés... La raison nous porte à croire que notre corps matériel, qui doit ressusciter, sera sujet encore aux lois de la nature et résidera dans une demeure matérielle... C'est l'astronomie seule qui découvre à l'œil du chrétien la mystérieuse étendue de l'univers, et lui crée un paradis compréhensible dans un monde à venir. » Voilà des idées bien nouvelles et des spéculations d'une intelligence qui ne peut s'arrêter dans un doute prudent et dans une incertitude pénible ! A ceux qui nous demanderaient s'il faut croire à la réalité de cette organisation de l'avenir, nous dirons avec Fontenelle : « Pourquoi non? »

La conclusion du révérend Whewell est parfaitement oppoèée ; il pense que la science et la philosophie ne peuvent point donner à l'homme la conviction d'un avenir glorieux. 11 reconnaît cependant que III. t.j3 .

si les inductions scientifiques prouvent quelque chose, c'est que le Créateur peut produire un être aussi supérieur à rhoœme que l'homme dans la plénitude de la perfection l'est aux brutes, et de plus que l'intelligence humaine est d'une nature divine et par suite i ni périssable. M. Whewell semble attendre pour l'homme une transformation en un être de nature supérieure. Fiat!

Quelle est donc, dans l'état actuel de la science, la conclusion à laquelle on doit s'arrêter relativement à la pluralité des mondes? D'abord nous ferons observer qu'il n'est nullement nécessaire d'avoir une opinion arrêtée là-dessus ni pour la théologie, ni pour la métaphysique, ni pour la philosophie, pas même pour le progrès des sciences d'observation. Cette proposition une fois établie, si une curiosité bien louable nous porte à rechercher la vérité ou plutôt la vraisemblance dans les questions de cet ordre, nous dirons qu'il est probable et même presque certain que les planètes qui entourent notre soleil et toutes les étoiles sont habitées comme la nôtre et avec tous les degrés d'intelligence et toutes les variétés d'organisation que l'on peut admettre. Quant aux soleils et aux lunes, nous n'avons aucune induction qui nous conduise à les peupler.

Fontenelle fait très -bien observer qu'on n'a aucun moyen de se figurer les êtres vivants des planètes autres que la terre. Au commencement de ce siècle, une expédition française partit^ pour explorer le continent qu'on appelle aujourd'hui l'Australie. On y trouva des cygnes noirs, des animaux à poils ayant un bec d'oiseau et pas de dents, comme serait un chien de moyenne taille ayant un bec de canar(J, De plus les quadrupèdes

ne se reproduisaient ni par des œufs ni par des petits vivants. Après une espèce d'avortement, les fœtus se plaçaient dans une poche m^nbraneuse située près de l'organe d'allaitement, et y complétaient dans une adhérence prolongée le développement que les petits des animaux prennent ici avant de nattre. Les carnassiers eux-mêmes participaient à cette sorte d'organisation. Où étaient les beaux aphorismes d'Aristote sur la coexistence des organes et sur Texclusion que l'un donnait à l'autre? Et cependant on n'avait point changé de planète : que serait-ce si l'on abordait un monde noù-

La logique seule suffit bien souvent pour embarrasser les fabricateurs d'habitants des mondes étrangers. Ainsi, comme le soleil a son diamètre égal à cent douze fois celui de la terre, on le gratifiait d'habitants ayant une taille égale à cent douze fois la nôtre, ce qui, pour les beaux hommes solaires, faisait une hauteur de 200 mètres, c'est-à-dire environ trois fois les tours de Notre-Dame de Paris; mais comme la pesanteur est à la surface du soleil environ vingt-huit fois ce qu'elle est sur la terre, qu'un habitant de la terre serait sur ce vaste globe comme s'il portait sur ses épaules le poids de vingt-huit de ses semblables, et que par suite il ne pourrait se tenir debout, force fut de réduire les indigènes solaires, et, de géants qu'on les avait d'abord imaginés, d'en faire des pygmées. Au lieu de titans bâtissant des coupoles de la hauteur du Mont-Blanc, c'étaient des hommes de la taille de nos rats, se traînant péniblement vers de petits édifices péniblement construits; en un mot, c'était tout l'opposé de la première

idée. Cette même objection subsiste encore pour les habitants de Jupiter, que M. Brewster, à tout hasard, fait très-grands, car la pesanteur est sur Jupiter deux ou trois fois celle que nous avons ici, et les promeneurs à vide seraient déjà assez embarrassés de se porter eux-mêmes, à moins qu'on n'imaginât des forces vitale et musculaires tout autres qu'ici-bas, ce qui ne s'accorderait pas avec les propriétés physiques de la matière.

C'est à cette ressource que sont réduits les colonisa* teurs obstinés de notre lune. Ils y mettent des habitants qui vivent sans eau, sans air, sans nourriture, puisqu'on n'y voit aucune végétation. Tout le ncipnde sait qu'excepté le sel, qui est un assaisonnement, tous nos aliments quelconques proviennent d'êtres vivants, soit plautes, soit animaux. Les lunariens, comme on les appelle, seraient donc réduits à lécher les rochers volcaniques de leur immuable contrée ; mais de plus ils ne doivent avoir marqué aucune empreinte de leurs pas sur des sentiers ou des chemins perceptibles à nos instruments ; enfin ils doivent eux-mêmes être invisibles, même en troupes nombreuses, car autrement ils tomberaient sous nos sens. Je n'ai pas présent à .la mémoire le nom du savant qui voulait disposer dans les steppes de la Russie des signaux de feu en 6gures géométriques pour provoquer les lunariens à une correspondance. D'après ce que nous venons de dire, la seule réponse qu'on pourrait en attendre, c'est qu'ils n'existent pas.

Il est une espèce de raisonneurs qu'il n'est pas facile ^e contenter, ce sont les partisans des causes fînales.

«du plutôt ceux qui veulent les introduire partout. Si vous ne mettez pas d'hommes dans la lune, vous disent-ils, à quoi voulez-vous faire servir ce bel astre, qui d'un bord à l'autre a plus de 3,ooo kilomètres, et dont la masse, fixée récemment par M. Le Verrier, est !îa quatre-vingt-quatrième partie de la terre? C'est comme si l'on perdait ici-bas une ou deux des quatre pa. ties du monde. L'objection parait pressante ; mais ceux qui la font s'exposent à ce qu'on leur demande à qnoi a servi la terre ell^méme pendant bien des siècles, puisqu'il n'y a que six raille ans environ qu'elle est peuplée par la race humaine? Est-il donc si difficile d'admettre le doute et l'indécision parmi les éléments de la raison?

Je terminerai par quelques mois sur V/uibitabilité des comètes. En général on n'y a pas mis des habitants avec autant d'insistance que sur la lune. Il en est bien un peu question dans les entretiens de Fontenelle ; mais s'il est une constitution physique qui n'admette pas de supposition pareille, c'est certes celle des comètes. On ne peut trop redire que la matière qui compose ces astres est tellement légère, tellement gazeuse, tellement disséminée, qu'il n'y a aucune imagination qui puisse se figurer cet excès de rareté. Plusieurs bons esprits se sont plu à entretenir les craintes anciennes que causait leur apparition, et ils ont recherché ce qui arriverait dans le cas du choc d'une comète avec la terre. Ils voyaient aussitôt les mers sortir de leurs bassins et balayer le monde. L'inclinaison de l'axe de la terre changeait. Une rotation nouvelle se produisait; il y avait un nouvel équateur, une nouvelle écHptique. Tout ceci arri-

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vait parce qu'on faisait de la comète un corps consistant et massif comme la terre. Or la masse d'une comète est tellement petite, que la terre, en la choquant, ne serait pas plus ébranlée dans sa stabilité qu'un convoi immense sur un chemin de fer ne l'est de la rencontre d*un moucheron. Il me suffira d'ajouter à tout ce que j'ai déjà dit là-dessus ces paroles de sir John Herschel (i) : a La queue d'une grande comète, autant que nous pouvons nous en faire une idée, se compose d'un petit nombre dç livres de matière, peutêtre même seulement de quelques onces 1 » D^autrepart, le poids de la terre est de cinq mille sept cent nûlliards de milliards de tonnes, ou, en chiffres,

5,700000,000000,000000,000000 de kilogrammes.

Mais ici comme partout le charlatanisme d'un côté, le besoin d'émotions de l'autre, l'emporteront toujours sur la froide vérité.

(i) Ouilines pfAstronomf, art, SSg.

(Janvier i855.)

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