‹ Études et lectures sur les sciences d'observation et leurs applications pratiques (volume 3)Chapitre 49 sur 49 · I*^ ^^^ MINÉRALES · texte numérisé non relu

I*^ ^^^ MINÉRALES

trouvées salutaires pour ce genre d'affection morbide. Le tableau dressé par M. Constantin James.des maladies et des eaux qui sont spécifiques pour chaque cas est une yéritabie consultation préadable offerte au malade et soumise à Tappréciation du médecin.

Tous ceux qui, même de loin, ont suivi les progrès de la physiologie, que Ton pourrait définir la science de la vie, savent combien est délicate la partie de la médecine qui a trait à l'emploi de tel ou tel remède, et combien on risque de contrarier la nature en croyant l'aider. On cite l'exemple d'un célèbre chimiste qui, ayant voulu traiter son estomac comme un vrai laboratoire, foillit compromettre son existence. S'il avait une aigreur d'estomac, vite il avalait des substances alcali* nés. Si au contraire il présumait que cet organe fût trop alcalin, il faisait usage de boissons acides. De môme l'humide était combattu par le sec et le sec par l'humide. L'asthénie présumée l'était par des toniques, et un état d'excitation par des calmants appropriés. Or, si l'on admet avec tous les physiologistes que la nature organique tend vers un état de santé et obvie naturellement aux petits dérangements qui peuvent survenir, il est évident qu'en s'opposant continuellement à ce que veut faire la nature, on l'empêche de mettre en usage ses moyens habituels de guérison ou de conservation, et que l'on crée un état fort périlleux pour l'organisme, réduit à l'impuissance. C'est ainsi par exemple que, dans certains cas où la fièvre est un jioyen de guérison employé par la nature, on tue le malade en combattant cette fièvre salutaire. Les médecins, on le voit, et M. Constan tin James le professe hautement, ne sauraient appor-

usa BAUX MiNéBiaitfl. 295

ter trop de prudence dans les conseils qu'ils donnent relativement à Tusage des eaux. On doit les louer sur* tout quand ils savent dire ce qu'il ne faut pas faire : conseiller ce qui doit être fait quand il est nécessaire d'agir est certainement bien plus aisé. Tous les logiciens savent combien les notions négatives sont plus pénibles à acquérir que les notions positives. Rien de plus simple que de prouver un fait, mais prouver qu'un fait n'a pas eu lieu est bien autrement difficile.

Une carte indiquant pour la France et les pays adja* cents toutes les stations médicales est jointe à l'ouvrage sur les eaux minérales; elle aurait pu devenir, avec de légères modifications, une importante carte géologique, indiquant dans quelles localités l'eau pénètre pour se réchauffer jusqu'à une grande profondeur dans les entrailles de la terre au travers de couches disloquées par les catastrophes primitives du monde, et aussi quelle est la nature des terrains traversés par les eaux d'après les substances qu'elles dissolvent dans les parties profondes du sol. U eût été bon d'avoir sur cette carte une indication particulière qui distinguât les sources froides des sources chaudes ou thermales; mais c'est ce que le lecteur peut noter facilement lui-même avec un crayon ou une encre de couleur. C'est principalement dans le voisinage des anciens volcans éteints que se rencontrent les eaux thermales. On peut tirer de la haute température de ces eaux la preuve que l'état actuel du globe est fort récent, car, s'il était ancien, il est évident que ces sources auraient fini par refroidir leurs bassins et les lits par lesquels elles s'écoulent : elles n'auraient plus ces degrés étonnants de chaleur qui

296 LB9 BAUX MIlfiBALES.

se rapprochent de œ que Teau peut atteiqdre de plus élevé en température.

C'est une opinion assez répandue que Tefficacité des sources minérales est due principalement à Ijsi salubrité du site, aux distractions d'un voyage et d'un séjour agréables, où la santé est contagieuse comme ailleurs la maladie. L'auteur du Guide aux Eaux minérales sait faire la juste part de ces influences salutaires au physique comme au moral. Volney, dans la préface de son célèbre Voyage en Orient, a très-bien indiqué combien il est favorable à l'homme social, agité par tant de passions naturelles et artificielles, de s'assurer un temps de repos, d'oubli momentané, qui puisse endormir ou même cicatriser les plaies de Tàme. Je .trouve dans ma mémoire, sans certificat d'origine^ cette pensée bien vraie, que pour les malheureux , naturellement un peu misanthropes, les voyages sont une distraction dans -la solitude. Ajoutons que pour les bons esprits il y a nonseulement distraction à attendre des voyages, mais bien encore instruction réelle. D'après la Fontaine,

Quiconque a beaucoup tu Peut ayoir beaucoup retenu.

Une fois cette part faite à ce qui n'est pas l'action thérapeutique de la source minérale que l'on va chercher, il est aisé de prouver jusqu'à l'évidence que les eaux minérales ont une efficacité bien réelle attestée par les animaux eux-mêmes, pour lesquels on ne peut pas invoquer l'influence de l'imagination. Près de plusieurs sources minérales, et notamment au mont Dore, j'ai pu observer combien les bestiaux de toute espèce

LB8 BAVX MIIfiaALBS. ag7

sont avides de ces eaux. A la. gare de Saint-Ouen, près de Paris, les eaux soliureases des puits artésiens sont de même fort du goût des bœufe et des cheyaux en dépit des beaux vers de Virgile sur les fontaines pures où s'abreuvent, suivant lui, ces animaux avec délices.:

Pocula 8unt fontes liqnidi.

Mais j'ai déjà prévenu m'es lecteurs que la science positive avait un compte à régler avec les faiseurs de cou* leurlocale.

J'arrive maintenant à la théorie physique et chimique des eaux minérales, chaudes ou froides, et de celles de la mer. Il est évident que ces dernières sont le résultat du lessivage des terres par les eaux de l'Océan et que les pluies qui coulent à la surface et sous le sol des continents continuent à porter à la mer le reste des sels golubles contenus dans les terrains que lavent ces eaux courantes. La salure des grands océans est à peu près uniforme, mais dans les mers limitées c0te salure peut être plus ou moins grande,, suivant la quantité des eaux fluviales que reçoit le bassin de chaque mer et Tévaporation qui enlève l'excédant de ce qui forme le régime définitif de ce bassin. Ainsi la Baltique et la mer Noire sont moins salées que l'Océan, et la Méditerranée l'est davantage. Le degré de salure de cette dernière mer doit augmenter continuellement, car elle reçoit des eaux de tous côtés sans en verser dans aucun autre bassin. Par la même raison, la mer Noire, qui ne reçoit que de l'eau douce et qui épanche son trop-plein par le Bosphore, va continuellement en diminuant de salure. Si Ton prend le nombre 9t8 millièmes pour la salure de

§9^ LBS lAUX MINÉBALBS.

rOoéao, on aara le nombre 3o pour la Méditerranée et seulement le nombre 14 pour la mer Noire. Cette mer est donc déjà à demi dessalée. Le lac ou mer de Baïkal dans la Tartarie Test complètement, et offre des eaux aussi pures que celles des grands lacs du Canada ; mais de plus nous avons dans le lac Baïkal la preuve qu'il était salé autrefois par les phoques, les esturgeons, les éponges qui vivent dans ses eaux, et qui se sont, chose merveilleuse, plies peu à peu à un changement de régime aussi violent que le passage de Teau salée à l'eau douce (i). Par contre, les petites mers ou lacs méditerranéens, comme la mer Morte, le lac d'Ourmiah, le lac Ekon, qui sont le résidu de vastes nappes d'eaux salées évaporées presque à siccité, sont horriblement salés. La mer Morte Test non-seulement par le sel ordinaire de rOcéan, mais bien encore par d'autres substances salines, plus corrosives que le sel marin* On s'explique la grande concentration des eaux de cette mer par cette circonstance que son bassin est de plus de 400 mètres au-dessous des eaux de la Méditerranée, et que, pour se réduire au niveau actuel, il a fallu que révaporation lui enlevât une couche fort épaisse d'eau de mer, laquelle, en abandonnant tous les sels qu'elle

(i) Par ane incroyable distraction, M°>* Somerville appelle la mer de Baïkal un lac salé, sait lake; c'est de Veau pure comme de Teau distillée et filtrée. Je pense qu'avant peu nous verrons les phoques d*eau douce du Baïkal se jouer dans les lacs du bois de Boulogne. Le phoque est un animal intelligent, gai, très-éducable et à demi amphibie $ Homère et Virgile lai ont consacré plusieur» vers.

LES EAUX MINÉfiALKS. ^99

contenait, a laissé pour résidu une mer ou plutôt un fond de mer qui est un vrai mélange chimique très-concentré. En un mot, l*eau n*y est qu'accessoire, et souvent même le fond est tapissé de plaques salines. Le lac Elton est encore un peu plus salé que la mer Morte, mais le sel en est pur et employable aux besoins de rhomme. L'exploitation de ce bassin constitue une source de richesse pour la Russie : plus de la moitié du sel qui se consomme dans ce vaste empire provient du lac Elton, et il est versé dans le commerce par la navigation remontante du Volga. Au reste, en comparant Peau de mer et la quantité de sel qu'elle contient avec ce qu'en contiennent plusieurs sources minérales, de celles qu'on désigne sous le nom de sources salées, on en conclut que les eaux de TOcéan sont très -fortement minérales. Aussi agissent-elles énergiquement sur l'organisation de plusieurs malades, soit à chaud, soit à froid, comme bains, mais jamais en breuvage.

La seconde classe d'eaux minérales, ce sont les eaux lh>ides qui rapportent du sein de la terre une grande variété de substances chimiques, quoique jusqu'à présent du moins aucun des corps nouveaux trouvés par la chimie moderne n'ait eu pour origine l'analyse des eaux minérales. L'iode et le brome, qui ont été reconnus dans certaines sources, avaient déjà été découverts dans l'eau de mer par MM. Courtois et Balard. C'est du reste une voie ouverte encore aux analystes de précision que l'étude des produits singuliers de certaines sources minérales, tels par exemple que l'acide crénique, la baréginô et la sulfùraire. J'ai reconnu aussi de singuliers dépôts dans les eaux des Pyrénées -Orientales. Toute la chir

30O LES EAUX MméRAUSS.

mie des substances solubles que renferme le sein de la terre est évidemment dans les eaux froides on thermales qui nous en ramènent pour ainsi dire des échantillons. Jusqu'ici cette chimie, aussi bien que la chimie de l'atmosphère, des eaux et des continents antédiluviens, a peu appelé Tattention des corps savants et des travailleurs isolés. C'est là pourtant un beau sujet de spéculations et de recherches expérimentales. Qu'on se figure ce que devait être l'atmosphère de la terre dans les temps primitifs, où sa chaleur ne permettait pas aux eaux de reposer sur sa surface, et où mille sul»tances métalliques, carbonifères, azotées, hydrogénées, étaient à l'état volatil constant. Que de points curieux à éclaircir, et combien doivent se tranquilliser les esprits inquiets qui nous engageraient naïvement avec Pline à laisser, par pure charité, quelque chose à faire à la postérité !

Un autre titre des eaux thermales à l'attention des physiciens, celui qui est le plus curieux à constater, c'est, qu'on y peut voir des témoins irrécusables de la chaleur centrale de notre planète. Tout le monde sait' maintenant que pour chaque profondeur de 3o mètres on trouve la terre plus chaude d'un degré centigrade, en sorte que vers 3 kilomètres de profondeur on aurait plus que de l'eau bouillante. Déjà vers 55o mètres le puits artésien de Grenelle a ramené des eaux tièdes, et juste au degré prévu par les sondages thermométriques de M. Walferdin ; il n'y a donc point à s'étonner que dans les terrains fort accidentés, où les couches rocheuses du sol sont très-disloquées et présentent des cjivitâs profondes aux eaux souterraines, celles-ci, en s'infiltrant à de grandes profondeurs, rencontrent des cavités

LB8 BAUX MINÉRALES. 3oi

à parois naturellement très-chaudes, qui, étant remplies jusqu'au bord supérieur, reçoivent des ruisseaux d*eâu froide qui tombent au fond en faisant déborder Teau chaude , beaucoup plus légère. Il est donc assez probable que les substances chimiques rapportées par les eaux thermales viennent d'une profondeur plus grande que celles qui remontent avec les eaux froides. Depuis que j'ai indiqué à mes lecteurs les profondeurs de la terre comme une véritable source ou usine de chaleur, j'ai appris que l'idée d'exploiter thermométriquement l'intérieur de la terre s'était déjà présentée à deux in- <iustriels étrangers l'un à l'autre, et je leur restitue bien volontiers leur initiative d'inventeurs, à la condition cependant qu'ils ne me forceront pas à prendre des actions dans leur future société. Sérieusement parlant, c'est encore par les puits artésiens seuls que l'on peut extraire économiquement la chaleur souterraine avec l'eau comme auxiliaire, laquelle a par elle-même une grande valeur. C'était la pensée inflexible d'Arago, qui, dans le conseil municipal de Paris,, s'écriait à chaque profondeur de loo mètres atteinte sans obtenir de l'eau : a Tant mieux ! nous en aurons de plus chaude! » — <c Ce que j'admire le plus dans votre beau puits foré de Grenelle, me disait lord Brougham, ce n'est pas Tart du soudeur qui a été vraiment merveilleux, mais bien la persévérance par laquelle on est arrivé à un si étonnant résultat. » Maintenant la merveille de ce puits. est oubliée, et la société, ingrate et distraite, tend de nouveau la main à la science en lui disant : Encore.

Les eaux des puitô artésiens très-profonds sont thermales, c'est-à-dire chaudes, mais elles ne sont pas pour

30S us EAUX MINÉBALBB.

cela minérales, c'est-à-dire chargées de substances chimiques. L'eau du puits de Grenelle, qui nous arrive après un filtrage souterrain que M. Walferdin a reconnu être de plus de 120 kilomètres, est surtout remarquablement pure. Il est inconcevable que les Parisiens s'obstinent à boire les eaux plâtrées de leur banlieue, tandis qu'ils ont dans les eaux du puits de Grenelle une eau d'une exquise pureté. Au reste on n'a pas plus utilisé cette eau pour sa chaleur que pour sa qualité, et les rues du quartier de l'Observatoire sont lavées par cette précieuse eau thermale, tandis que les eaux séléniteuses d'Ârcueil et du canal de l'Ourcq servent à la boisson d'une notable partie de la capitale. Je reviendrai un jour sur les travaux de M. Belgrand, relatifs aux eaux du bassin de la Seine.

Je terminerai par une considération relative à la con* servation de l'eau à la surface de la terre, n est évident que la chaleur interne de la terre s'oppose à toute déperdition des sources par voie souterraine, car dès que l'eau arrive à 3 ou 4 kilomètres de profondeur, elle y trouve un sol incandescent qui la renvoie bien vite en haut après l'avoir réduite à l'état de vapeur. Et qu'on ne croie pas que la force de la vapeur soit insuffisante pour opérer cette ascension : elle brise souvent des vases dont la résistance est bien supérieure au poids des colonnes d'eau qui atteindraient la profondeur où la terre est brûlante.

Je n'ai point trouvé dans l'ouvrage si complet de M. Constantin James la mention de certaines eaux minérales qui viennent sourdre à la côte, au bassin d'Arcachon, près de la Teste, et qui sont devenues légère-

LES EAtJX MINéftALES. 3o3

ment sapides en passant sar des débris de sapins fos* siles. Les anciens, qui mettaient des pommes de pin dans leur vin au moment de la fermentation, auraient trouvé sans doute ces eaux minérales de leur goût , et tout le monde sait qu'une grande partie de la qualité des eauxde-vie de Cognac est due à la substance résineuse qu'elles empruntent aux futailles qui les contiennent. Dans plusieurs cas, au reste, je pense que des eaux minérales artificielles, chargées d'électuaires à la dose convenable, seraient très-salubres, et surtout dans les pays chauds. La conclusion de ces remarques, c'est qu'on doit considérer le livre de M. Constantin James comme une mise en communauté de toutes les notions médicales que l'auteur a recueillies sur l'action des eaux minérales de toute sorte, et qu'il n'a point voulu se réserver en propriété exclusive, puisque son livre est adressé aux médecins comme aux malades. J'ai entendu citer l'envie comme une passion de première qualité chez les médecins, invidia medici, comme on citerait une peste d'Egypte ou une fièvre jaune des Florides. L'auteur du Gidde aux Eaux minérales paraît au-dessus de semblables préoccupations. Il fait part sans réserve de tout ce qu'il sait à ses confrères. La santé a été justement définie un bien dont on ne connaît la valeur que quand on ne le possède plus : nous croyons que tous les hommes prévoyants accueilleront avec plaisir des travaux qui ont pour but la conservation tout autant que le rétablissement de la santé, puisque c'est en même temps comme préservatif, ou techniquement comme prophylactique, que l'action des eaux s'exerce utilement. Quant «ux attentions qu'on devrait avoir et qu'on n'a guère

3o4 LES EAUX MINÉailLES.

pour la conservation de la eanté, que Ton me permette de citer ce trait d'un de mes amis qui, Tan dernier, échappa à la mort au moyen d*un voyage aux eaux d'Allemagne. C'est un optimiste quand même. Il verrait crouler le système du monde, qu'il crierait : Bravo ! JV le félicitais d'avoir échappé à une mort presque certaine, et je lui conseillais d'oublier ce malheur heureusement évité. D me répondit : a Que parlez-vous de malheur et d'oubli? Je suis au contraire enchanté d'avoir été dangereusement malade. Tous les matins je me félicite de me voir bien portant, et je connais maintenant tout le prix de la santé. » C'était vraiment très-philosophique, mais il joignait à sa philosophie les conseils d'un excel^ lent médecin, ce qui était très-prudent. De même que les meilleures lois sont celles qui préviennent le crime et non celles qui le punissent, de même le meilleur régime est celui qui préserve de la maladie, et non pas celui qui en opère tardivement la guérison. Avis au lecteur !

(Joillet i856J

Page 1