HAMLET
Après avoir étudié dans Alceste un personnage de théâtre emprunté à la vie moyenne, je voudrais montrer dans un autre personnage, extrême, celuilà, et sorti du drame, que ce même théâtre, quand
un homme de génie s'en mêle, comporte une complexité d'observation égale à celle des romans les plus fouillés, les plus éloignés en apparence de toute tragédie. J'ai nommé Hamlet, cette création de Shakespeare, si pareille à la Joconde du Vinci par le prestige de l'universelle popularité joint à un caractère d'énigme insoluble. Jamais, peut-être, l'art n'a réussi davantage à reproduire les ondoiements et les fuites de la réalité. Qu'elle est vivante, cette forme de femme évoquée par Léonard dans un paysage de rochers et de glaciers, — vivante et lointaine ! Comme on la sent à la fois présente et insaisissable ! Qu'il est vivant aussi, le prince danois ! Comme ses moindres paroles nous prennent le cœur ainsi qu'une main ! Comme nous le suivons haletants, à travers son labyrinthe de pensées tragiques et de douloureuses incertitudes, et comme nous nous trouvons incapables de définir cet homme, tour à tour furieux et tendre, persifleur et sentimental, héroïque et défaillant, bouffon et sublime ! Aussi peut-on raisonner à perte de vue sur ce sphinx de la vengeance et de la rêverie, sans lui arracher son secret. Ce travail cependant n'est pas inutile. La quantité de vérités psychologiques notées par Shakespeare est si considérable qu'il en reste toujours quelques-unes à indiquer, au moins dans leurs nuances.
A voir représenter Hamlet, une première impression s'impose, me semble-t-il, c'est que le drame réside moins encore dans les hésitations du jeune homme devant l'acte à commettre que dans son
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effort contre l'envahissement d'une douleur trop forte pour sa sensibilité. Le jour où sa mère s'est remariée, — avant que les souliers fussent usés, dans lesquels elle avait suivi le deuil du roi mort, — Hamlet a commencé de sentir en lui la morsure intolérable d'une idée fixe. Quand le fantôme lui est apparu et lui a révélé la monstrueuse vérité, cette morsure est devenue si cruelle que du coup la machine nerveuse s'est détraquée jusqu'à l'affolement. Ce n'est pas de tuer que le prince a peur. La vie d'un homme ne lui coûte guère, ni un coup d'épée à donner. Il le prouve lorsqu'il égorge Polonius caché derrière la tapisserie. Ce n'est pas de vouloir non plus qui lui pèse; voyez comme il se décide vite à organiser la représentation de la Souricière, comme il a tôt fait de rompre avec Ophélie, comme il envoie rapidement à la mort les deux traîtres auxquels son oncle l'a confié. Ce qui l'immobilise tour à tour et l'affole au point de l'entraîner à ces accès de férocité, justement indi-. qués pELT certains critiques, c'est la présence en lui d'une vision si atroce qu'elle l'hypnotise par moments, et, à d'autres, le fait bondir sous l'aiguillon, comme un cheval à qui l'on enfonce les éperons dans les flancs. Hamlet est exactement, par rapport au mariage de sa mère et au meurtre de son père, dans la situation morale d'un homme qui, ayant cru de tout son cœur à une femme adorée, découvrirait soudain dans la vie de cette femme quelque hideuse aventure de prostitution, une ineffaçable souillure et qui ne pourrait ni sup-
porter cette découverte, ni s'en nier à lui-même la vérité. Considérez sous ce jour les sursauts de cette âme et de ces nerfs; ces étranges volte-face se trouveront expliquées du coup. Hamlet éprouve le besoin de véri&er dans son plus petit détail la confidence du fantôme. C'est sans doute, comme je le montrerai tout à l'heure, pour assurer la légitimité de son action, mais c'est aussi dans la secrète espérance d'échapper à l'horrible cauchemar. Il traîne Polonius assassiné par les pieds, en l'injuriant, et cela n'est guère généreux. Mais c'est qu'il vient de causer avec la reine et d'avoir avec elle une de ces explications comme l'amant trompé en aurait avec la maîtresse convaincue de trahison. La parole alors met à nu la blessure envenimée, elle l'exaspère, et, dans cette extrémité de souffrance oii le désespoir entraîne l'homme, la brutalité soulage. Elle procure à l'âme malade une sorte de détente, qui la repose en l'avilissant. Hamlet est singulièrement cynique lors de cet entretien avec cette mère, et non moins cynique dans sa rupture avec Ophélie. C'est que le cynisme se trouve au terme de l'angoisse excessive. Son ricanement insulteur, en dégradant tout, et nous-mêmes, et la vie entière, nous venge un peu de ce monde oii les plus douces apparences nous ont le plus menti. Il y a au fond de ce rire d'Hamlet le sarcasme cjui se retrouve dans Chamfort, dans Schopenhauer, et surtout dans le plus cruel des moqueurs, le névropathe Henri Heine, — parmi cette descendance d'Hamlet, le plus mortellement blessé, le plus pareil aussi au
héros de Shakespeare par les jaillissements de la poésie à travers les éclats de l'ironie sacrilège et les frénésies de la folie.
Voilà, en effet, un de ces contrastes déconcertants qui pour beaucoup d'excellents esprits paraissent de véritables non-sens : l'excès de la douleur morale peut rendre par instants Hamlet persifleur et sauvage. Cette douleur n'empêche pas en lui l'afflux constant de l'intense rêverie. Bien au contraire, la douleur provoque cette rêverie et la rend plus intense encore, en sorte que le même homme capable d'appeler son père «vieille taupe», d'injurier Ophélie comme une fille, d'égorger Polonius sans un remords, se trouve être aussi un philosophe pour qui toutes les destinées et la sienne propre deviennent l'objet d'une méditation désintéressée, comme celle de Faust dans sa cellule de savant. Ce trait si marquant du personnage a fini par devenir la définition même d'Hamlet et cette légende suffît pour expliquer comment l'autre partie de son caractère, la frénétique et l'implacable, étonne les spectateurs habitués à se ressouvenir de lui comme d'une sorte d'Amiel du seizième siècle. Ne rendrait-on pas compte de cette double face et de ce caractère si complexe en se rappelant qu'Hamlet est un Anglais, et conçu comme tel par le plus Anglais de tous les poètes? En examinant et l'histoire et la littérature de l'Angleterre, on reconnaît chez cette race une double tendance. L'Anglais est volontiers rude jusqu'à la brutalité, farouche jusqu'à la violence et dur jusqu'à la cruauté.
lî est aussi, par excellence, l'homme de la réflexion profonde, le visionnaire scrupuleux et méditatif, et un être poétique à un degré tel que toute poésie paraît prose à côté d'un Keats ou d'un Shelley. Et l'art de Shakespeare lui-même, avec ses audaces de sang, de carnage et de trivialités, unies aux plus suaves, aux plus délicates des aspirations poétiques, ne résume-t-il pas l'un eî l'autre penchant de l'âme anglo-saxonne? Hamlet, gros et fort, amateur forcené d'exercices violents, d'escrime et très vraisemblablement de cheval, qui s'élance à l'abordage le premier aussitôt qu'un pirate attaque son vaisseau, est en même temps un scrutateur acharné de sa propre conscience. Mettez-lui une Bible entre les mains. Vous transformerez en puritain du temps de Cromwel ce casuiste qui hésite à tuer Claudius, parce que tuer son ennemi en prière, c'est l'envoyer au ciel. Il importe de bien observer que les scrupules de cet ordre tiennent une place dans les irrésolutions de ce vengeur, qui n'est pas sûr d'avoir à venger une bonne cause : «L'esprit que j'ai vu peut être le diable; or, le diable a le pouvoir de revêtir une forme aimable aux yeux; oui, et peut-être veut-il tirer parti, pour me damner de ma faiblesse et de ma mélancolie, car il est ires fuissant avec des âmes de la nature de la mienne. Il me faut marcher sur un terrain plus solide que celui-là... » Apercevez-vous dans ces deux phrases le fond de moralité solitaire et de mysticisme raisonneur qui se manifestera bientôt dans la guerre religieuse en même temps que l'autre
élément, celui de la cruauté native et forcenée? Donc une âme profondément, intimement anglaise, envahie par une douleur intolérable et tour à tour jetée à la violence la plus frénétique et à la rêverie la plus abstraite, — ainsi m'apparaît l'énigmatique Hamlet. Il y a en lui autre chose encore. Il n'est pas seulement un personnage individuel, il est un symbole, et ce symbolisme achève de compliquer cette créature déjà si étrangement complexe. Qu'on réfléchisse, en effet, à quelle période de sa vie le fantôme vient le surprendre et dans quelle situation morale. Hamlet a trente ans. Il a fini longuement ses études. Il a, réunies sur sa tête, toutes les chances : fils d'un prince glorieux, héritier désigné d'un trône, amoureux d'une jeune fille dont il se sent aimé, chéri du peuple qu'il doit gouverner un jour, quelle espérance n'a-t-il pas^ flottante et brillante devant ses yeux? Il incarne en lui la jeunesse, celle dont a si magnifiquement parlé notre poète :
Quand la chaude jeunesse, arbrfe à la rude écorce, Couvre tout de son ombre, horizon et chemin.
Eh bien ! à cette minute même d'enthousiasme et d'enivrement le voile de l'illusion est déchiré d'un coup brusque; — et le monde apparaît au regard du jeune homme dans la réalité de sa hideur. L'implacable égoïsme à qui même la pire action ne répugne pas pour s'assouvir, l'incurable fragilité du cœur de la femme, les mensonges des amitiés perfides se dévoilent à la fois devant lui. C'est la première rencontre de l'Ame et de la Vie, c'est le
conflit de l'Idéal et du Réel qui font la matière de ce drame. Quel homme n'a été Hamlet un jour, une heure? Qui n'a connu les désenchantements de la terrasse d'Elseneur, et, une première fois, aperçu l'envers tragique et misérable de cette farce pompeuse de l'existence, dans l'éclair d'une désillusion terrassante? Oui, pour quelques-uns, l'expérience ne vient pas peu à peu. Il n'y a pas une initiation lente et consolée du cœur à la vérité amère. C'est d'un coup et pour toujours que les yeux s'ouvrent et qu'ils voient la différence entre ce qu'ils avaient espéré des choses et ce qu'elles donnent. Cette soudaine entrée dans le pays du désert moral, Hamlet l'accomplit devant nous qui reconnaissons dans sa redoutable aventure l'image amplifi.ee et glorieuse de notre mesquine histoire. C'est à cause de cela qu'il est si attirant et si captivant pour des imaginations de jeunes hommes, plus encore que cette prodigieuse tragédie du Roi Lear, qui symbolise, elle, une suprême amertume, mais celle de l'homme avancé dans la vie, et qui ayant fait sa tâche selon sa conscience, se débat contre le mortel poison de l'ingratitude.
On frémit de penser aux crises sentimentales que Shakespeare a dû traverser quand il composait ces deux pièces, car toutes les deux ont pour matière cet état indéfini et passager du cœur 011 la souffrance est si aiguë qu'elle confine à la folie. La très courte distance qui sépare de la manie le chagrin désordonné se trouve ici notée et mesurée avec une précision qui fait peur. On a beau jeu *
à dire que ce sont de simples travaux d'imagination. Pour ma part, je ne crois en aucune manière que la sensibilité intellectuelle puisse fonctionner d'un côté, la sensibilité réelle de l'autre. Je veux bien admettre qu'un poète ne copie aucunement les faits de sa vie, et que, dans toute son œuvre, on ne puisse découvrir un événement qui lui soit arrivé, ni le portrait d'une personne qu'il ait connue. Je crois même que c'est la règle pour les artistes vraiment passionnés, et à cause de cette passion même. Je me refuse à comprendre qu'il écrive la scène entre Hamlet et sa mère, et l'acte de la tempête dans le Roi Lear, s'il n'a pas connu dans leur affreuse âcreté les sensations qui servent de thème à ces deux morceaux : celle de voir tachée à ne jamais se pouvoir laver, l'âme la plus aimée; — celle d'avoir subi, ou commis, quelque irréparable injustice. Est-ce dans les sonnets de Shakespeare qu'il convient de chercher la clef de ce mystère de souffrance? Il y en a de très étranges et qui semblent témoigner que cet homme de génie fut la victime des plus singuliers écarts du cœur et de l'imagination. A coup sûr, cette sensibilité brûlante, ces éclats d'éloquence qui vous secouent jusqu'à la racine de votre être, cette poésie aussi touchante que de vraies larmes sur un vrai visage, tout cela dut avoir sa source dans une âme aussi passionnée que ces drames. Nous avons vu, en étudiant le bel essai que lui a consacré M. James Darmesteter, o^ Hamlet et que le Roi Lear correspondent à une crise qui semble avoir duré des
années. Quelle crise? Oui sait? Si Shakespeare a souffert par une femme, peut^tre celle qui tortura cette âme divine fut-elle aussi vulgaire que cette âme était rare. Peut-être les jalousies dont souffrit l'auteur ^Othello eusent-elles pour objet quelque comparse de théâtre, dont il avait honte d'être jaloux. Peut-être cette femme n'était-elle pas même belle, ou, si elle l'était, sans doute elle lui avait menti, elle l'avait trahi, comme Gertrude, a lui, Hypérion, pour un satyre.» Ce n'est pas une des moindres ironies de la destinée que les contrastes entre les désespoirs des grands hommes et l'indignité des objets auxquels ces désespoirs s'appliquent le plus souvent. On connaît l'histoire de Molière et de la Béjart. Que ne donnerait-on pas pour connaître exactement ce qui fut le tourment profond de la vie du créateur d'Hamlet et de Lear? On aperçoit du sang qui coule sur des phrases inoubliables; on entend un soupir passer entre deux vers, et, comme dit le prince de Danemark en mourant, a le reste est silence. . . »