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DIALOGUE

Quand les deux jeunes gens entrèrent dans la boutique du fleuriste de la rue d'Antibes, à Cannes, ils venaient de goûter pleinement la divine impression de la belle matinée d'hiver, et qui ne connaît le charme méridional de ces matinéeslà, dont même les printemps du Nord n'ont point la douceur? L'air était léger, la lumière heureuse. De coquettes voitures passaient, attelées de petits chevaux dont le trot sonnait gaiement sur les dalles de la longue rue, et, dans ces voitures, des femmes souriaient au soleil, étrangères pour la plupart, comme il était aisé de le reconnaître à ce je ne sais quoi d'exotique auquel des yeux de Français ne se trompent guère, — séduction pour les uns, pour les autres antipathie. Mais les deux

(i) Cf. dans les Essais de Psychologie l'essai sur Leconte de Lisle et l'appendice L oîa le même problème se trouve traité. Ce dialogue est de 1883.

jeunes gens ne se retournèrent pas vers les promeneuses, car aussitôt la porte de la boutique refermée sur eux, la fraîcheur de cette salle ombreuse les saisit, et surtout son atmosphère exquise, et ils s'arrêtèrent, comme involontairement, à respirer l'arôme des plantes de toute essence qui garnissaient les tables.

C'était, dans cette boutique, plus longue que large, comme une agonie de parfums, enivrante et délicieuse. On y distinguait d'abord, — sorte de fond richement étoffé sur lequel les autres senteurs brodaient leurs fines arabesques, — l'exhalaison des narcisses dont les longues tiges vertes et les fleurs pâles s'entassaient par gerbes. L'haleine embaumée des roses se reconnaissait ensuite, et les nobles fleurs allongeaient à côté des narcisses leurs files soigneusement distribuées en plusieurs groupes. Il y en avait de pourprées comme un beau sang. D'autres presque dorées et pourtant fraîches faisaient songer à la grâce un peu morbide d'une enfant blonde. D'autres étaient blanches comme les joues d'une morte. Plus loin des .bouquets énormes de violettes de Parme s'amoncelaient dans des corbeilles, et leur souffle caressant qui s'accorde si bien avec l'aristocratique délicatesse de leur aspect arrivait, à demi étouffé par le voisinage des arômes trop forts des autres fleurs. Des œillets d'un rose délicat se mêlaient à des œillets d'un rouge intense; il fallait les prendre dans la main et les respirer pour distinguer la senteur poivrée qui leur est propre, et c'était encore,

s'échappant des brouettes de bois doré prêtes pour la vente, le parfum des mimosas et des muguets, tandis que du fouillis de fougères qui faisait rideau à la devanture sortait le relent des plantes de serre, raides et magnifiques dans leurs vases épais. La fleuriste errait à travers cet étroit domaine dont elle subissait la meurtrière influence, car son teint trop mat, ses yeux trop brillants, quelque chose d'énervé répandu sur toute sa personne disait la sûre et lente intoxication de cette atmosphère de fièvre. Les deux jeunes gens la regardaient, sans même qu'elle s'aperçût de leur présence, occupée qu'elle était à tresser un cadre de violettes et de roses à un portrait de femme, qui devait sans doute partir au loin le soir même. Vers quel regard ami et pour "annoncer quel sentiment?... La bouquetière froissait les tiges, disposait les pétales. Une joie éclairait ce pauvre visage à manier ces frêles matériaux de son chefd'œuvre de quelques jours. — Combien de jours, en effet, ou combien d'heures résisterait-il, ce cadre vivant où se complaisait l'agilité de ces mains effilées, que le réseau bleuâtre des veines nuançait délicatement?

Oui, quelques minutes durant, les deux visiteurs se tinrent debout, appuyés sur leurs cannes, et comme respectant l'inspiration d'artiste avec laquelle la jeune fille achevait son travail. L'un et l'autre étaient mis avec une recherche de tenue qui disait un goût à la fois très personnel et très sûr, — car une hainionie parfaite de physionomie

et de toilette est chose aussi rare chez un homme à la mode que chez une femme élégante. L'un était mince et gracile, de taille moyenne et souple, avec un visage légèrement creusé aux joues, des yeux d'un bleu sombre, et sur la lèvre supérieure comme une ombre d'or. S'il eût vécu à Oxford ou à Cambridge, ses camarades lui eussent appliqué sûrement cet intraduisible adjectif à'eihereal, et l'état de morbidesse où il se trouvait évidemment ajoutait encore à cette impression. L'autre, au contraire, athlétique et d'une tournure martiale d'officier en congé, avait le teint presque bistré qui révèle un tempérament inattaqué. Ses yeux charbonnés et sa largeur de menton eussent donné à son profil un caractère un peu animal, si la belle vivacité intellectuelle du regard de ses prunelles glauques, presque vertes, n'eût dénoncé aussitôt le personnage de haute culture, comme tout son aspect dénonçait le personnage de haute vie. Tandis que son compagnon, les yeux mi-clos, aspirait avec une langueur quasi féminine le parfum des fleurs, il étudiait la jeune fille, et il communiqua le résultat de ses observations à son ami par une phrase dite en anglais qui produisit l'effet des formules d'exorcisme dans la légende. L'enchantement de ces quelques minutes cessa tout à coup. Les deux amis sourirent avec malignité. La bouquetière se leva et prit en rougissant les commandes de M. Pierre V... — c'était le nom du jeune homme aux yeux bleus, — et du marquis Norbert de N..., ainsi s'appelait celui qui avait parlé le premier, —

et ces messieurs quittèrent la petite boutique pour reprendre leur promenade.

Une boutique de fleurs cueillies de la veille et du jour, — une jolie et intéressante créature de la couleur d'un camellia, et qui mourra des bouquets charmants qu'elle compose, — un bleu et doux matin d'hiver méridional sur une ville de plaisance semée de palais en miniature et de grands jardins, — en faut-il davantage pour mettre en éveil des esprits de causeurs? Les deux compagnons, que le hasard avait fait se rencontrer sur le trottoir qui passe devant l'étalage du fleuriste, étaient de la race de celui qui disait : «Avec de la conversation et de la lecture on se console de tout, même de vivre...» La pratique constante des Sciences naturelles n'avait pas enlevé au marquis Norbert ce goût des idées générales, sans lequel la tête la mieux approvisionnée de faits ressemble à une cheminée garnie de bois, mais qu'on a négligé d'allumer. Pierre V... passait les heures de réclusion forcée, auxquelles sa santé le condamnait trop souvent, à étudier des métaphysiciens et des poètes, si bien que le pouvoir de la discussion s'unissait en lui d'une manière assez inattendue au pouvoir de la rêverie. Bref, une fois la boutique laissée derrière eux, ces jeunes gens se laissèrent aller à inventer des théories. Il était dix heures quand ils commencèrent de bavarder à propos des fleurs qu'ils venaient de voir. Il était midi quand ils se séparèrent. Leur dialogue improvisé parut intéressant à noter au plus littéraire des deux, et

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je l'ai transcrit sur ses notes, tant bien que mal, en gardant seulement les thèses essentielles de cette causerie. Cela pourrait s'intituler, comme le bel essai du grand analyste américain : Etude sur le principe poétique. J'ai conservé le titre plus vague que Pierre V... avait griffonné en tête de ses notes. Si le lecteur connaît la promenade de la Croisette qui longe le golfe de Cannes, il peut se représenter les palmiers et la mer, les îles à une extrémité de la baie, la pointe de la Napoule à l'autre, et songer qu'il valait mieux peut-être ne pas philosopher sur l'esthétique devant ce paysage admirable. Mais cette côte de Provence ressemble aux côtes de la Grèce, et, comme les jeunes gens de ,Platon, les deux amis s'abandonnèrent au plaisir de penser librement parmi des sensations heureuses. Firent-ils pas aussi bien que de médire des femmes avec lesquelles ils avaient dîné la veille? Ce fut Pierre V... qui, respirant une poignée de violettes russes avant de les passer à sa boutonnière, commença d'éveiller un sourire sur les lèvres du marquis par une citation de quelques vers du poème de Shelley sur la Plante sensitïve :

« The snowdrop, and then the violet Arose from the ground with warm rain wet, And their breath was mixed with fresh odour sent From the turf, like the voice and the instrument...

«Le perce-neige puis la violette — se levaient du sol, humides de pluie chaude, — et leur soupir se mêlait à la fraîche senteur sortie — du gazon, comme la voix se mêle à l'instrument.» Et il con-

tinua : a Je n'ai jamais regardé de près une de ces idéales, de ces magiques fleurs, dont nous venons de voir une jonchée, sans me rappeler quelquesunes des stances du poème de Shelley, celle sur le narcisse qui mire ses yeux dans les enfoncements du fleuve — jusqu^à ce qu'il nieiire de sa propre beauté trop aimée y ou celle encore sur l'hyacinthe,

— qui de ses clochettes frêles jette un carillon

— de notes si délicates, si dojices et si intenses,

— qu'elles pénètrent dans les sens comme un parfum (i)... Ce n'est rien, la matière de ce poème, c'est l'histoire de la vie et de la mort d'un jardin... Il vit, il respire, il est heureux par les mille corolles de ses fleurs, par les mille frissons de ses feuilles, tant qu'une femme aux yeux de la couleur des violettes des plates-bandes, aux doigts délicats cormne les tiges des jeunes plantes, aux joues rosées comme les pétales des églantines, au pas léger comme un soupir du vent parmi les arbres, se promène à travers les allées... Son pied, dit le poète, semblait avoir pitié du gazon qu'il foulait... Trait divin et digne de Virgile par la nuance d'âme qu'il indique!... Cette femme meurt,

(l) And Narcissi, the fairest among them ail,

Who gaze on their eyes in the stream's recess, Till they die of their own dear loveliness.

And the hyacinth purple, and white, and blue. Which flung from its bells a sweet peal anew Of music so délicate, soft, and intense, It was felt like an odour within the sensé.

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et le jardin abandonné languit et meurt, comme une personne, laissant les pétales et les feuilles jaunir, tomber,, tourbillonner, s'amonceler... C'est la transcription, presque surnaturelle à forcé de beauté, de tout ce que nous ressentons de vagues impressions devant le mystère du monde végétal, — ce monde où sommeille, incarnée dans des formes merveilleuses, une pensée qui n'est pas différente en essence de notre sentiment... Toute poésie paraît brutale, si on la compare à celle-là, et choquante, et prosaïque... Mais je vous donnérai le volume ce soir, et vous jugerez vous-même si j'ai menti dans mon enthousiasme pour le chefd'œuvre de celui que Byron appelait niy délicate Ariel... comme Prospère son génie familier... » — « Je vous remercie, » répondit l'autre, a mes propres sensations me suffisent, et je n'ai pas besoin de les fouetter avec de la littérature. Je vous avouerai même qu'en vous voyant vous extasier ainsi devant un commentaire et une expression de la réalité plus que vous n'aviez fait devant la réalité même, je vous examinais avec une curiosité presque triste. Vous acheviez de m' apparaître comme un exemplaire singulier de notre civilisation occidentale dans ce qu'elle a de profondément artificiel et qui répugne à l'étreinte directe de ce qui est. Vous me permettez de vous parler avec ma terrible franchise de positiviste?... Ce n'est rien, ce que vous venez de me dire tout à l'heure, c'est une phrase comme vous en avez prononcé des centaines devant moi. Vous n'y attachez

pas beaucoup plus d'importance que ce promeneur à la fumée de son cigare, ou cette dame, qui vient de passer, à la douceur de son œillade... Vous causez ainsi, comme vous pensez, comme vous sentez, avec toute votre personne, et c'est précisément ce naturel dans le factice, cette sensibilité dans la littérature qui me semble signifier un état d'âme aussi dangereux qu'il est illusoire. Je m'explique. Dans notre société moderne, deux sortes d'esprits très différents se partagent la royauté des pensées. L'un, que je considère comme un esprit de mort et de byzantinisme, que vous décorez, vous, du beau nom d'esprit de raffinement et de subtilité, pousse ses adeptes à interposer sans cesse quelque chose entre la nature et eux. Ce quelque chose est un livre ou bien un tableau, un dogme de religion ou une hypothèse de métaphysique. N'importe... Ceux que domine cet espoir n'ont pas pénétré leur être de la grande, de l'unique maxime qui soit aujourd'hui féconde : ne rien devoir qu'à l'expérience; car c'est d'expérience, et d'expérience seulement, qu'est fait l'autre esprit, celui qui emporte avec lui la vie. Le positivisme en a donné la plus complète formule. La Science et l'Industrie en ont démontré la prodigieuse puissance. Nous en sommes arrivés au point où il faut, de toute nécessité, choisir entre la chinoiserie stérile des anciennes formes de la pensée ou l'acceptation vigoureuse et rajeunissante du procédé nouveau. Pouvez-vous me dire quelle place occupent, si cette conception du monde est vraie, et votre Shellcy,

et tous les poètes, et la poésie elle-même, art aussi étranger à l'activité de notre existence contemporaine que l'architecture du moyen âge ou la peinture religieuse du quinzième siècle?... »

L'autre répondit doucement : — « Vous n'êtes pas la première personne avec laquelle j'aie eu maille à partir à l'occasion de ce que vous appelleriez volontiers ma manie poétique. Je pourrais vous répondre simplement que des sensations d'un certain ordre ne disputent pas contre des sensations d'un ordre différent, et qu'en définitive, nous avons toujours raison de professer des goûts qui sont les nôtres. J'aime mieux vous demander quelles sont vos preuves positives, — puisque vous aimez ce mot, — pour croire que la poésie n'a pas sa place légitime dans notre civilisation nouvelle. Car c'est bien votre avis, n'est-il pas vrai, qu'uno révolution immense s'accomplit sous nos yeux dans l'intelligence humaine, et c'est votre avis encore, si je vous ai bien compris, que la forme poétique ne doit pas survivre à cette révolution?... J'ai souvent constaté qu'une conviction analogue tendait à s'établir dans beaucoup de têtes fortement organisées. Ni l'exemple de la gloire de Victor Hugo en France, ni la renommée de Tennyson en Angleterre ne paraissent justifier cette hypothèse d'une disparition prochaine de la catégorie poétique, telle que les siècles passés l'ont transmise à l'âme humaine jusqu'à nosi siècles à] nous. Mais, en pareille matière, les faits sont in-'

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suffisants. Il pourrait se rencontrer que ces illustres poètes dussent leur autorité à un reste de préjugé, et que ce reste de préjugé fût destiné à s'en aller comme d'autres préjugés qu'on eût cru impossibles à déraciner. C'est donc une démonstration théorique et raisonnée que je voudrais avoir de vous, et je vous expliquerai ensuite pourquoi mes théories à moi vont directement à l'encontre des vôtres...»

Le marquis rassembla ses idées durant un assez long silence, tandis que son compagnon regardait les lames bleues onduler sous le soleil et les mouettes agiter leurs ailes blanches. Il y avait quelque chose de piquant à parler contre la poésie dans ce cadre merveilleusement poétique, et devant cet horizon fermé de montagnes neigeuses. Pierre V... ne put s'empêcher de sourire à ce contraste qui s'imposa aussitôt à son imagination, mais déjà l'autre commençait : — «Mon hypothèse, en effet, — car tout pronostic de cet ordre est condamné à demeurer une hypothèse, puisque la vérification expérimentale reste à jamais interdite, — mon hypothèse donc repose uniquement siu- un principe que l'histoire nous permet de considérer comme indiscutable, à savoir que toute forme d'art ne subsiste qu'à la condition d'être nécessaire. Nécessaire à la sensibilité de l'artiste qui s'y consacre. Nécessaire à l'âme du public qui s'en nourrit. La nature n'admet pas plus le luxe et la virtuosité dans l'ordre de l'intelligence qu'elle ne

l'admet dans l'ordre de la matière. Il n'y a pas dans le corps d'organe inutile, et il ne s'accomplit dans aucun organe des opérations indifférentes. La loi du besoin domine la physiologie. Elle domine également la psychologie. Même ce que nous appelons le dilettantisme, cet amusement en apparence capricieux de l'épicurien intellectuel, est régi par une implacable nécessité. L'esprit est une créature vivante qui se développe par les aliments qui lui sont indispensables. Il les cherche partout et il ne cherche que ceux-là. Je prononçais tout à l'heure le mot de factice, et je le regrette maintenant, car, à mon sens, rien n'est factice dans cette vie de l'esprit, de même que rien n'est factice dans la vie du corps. C'est nous qui supposons gratuitement que l'esprit pourrait penser d'une autre manière, comme nous supposons que le corps pourrait s'accommoder d'un autre régime. En réalité, l'esprit a pompé le suc d'idées qu'il devait s'assimiler, comme le corps s'est assimilé les substances qui devaient s'absorber en lui. Si donc nous voulons savoir quelles chances une forme d'art conserve de prospérer, un problème se pose aussitôt : à quel* besoins de l'esprit contemporain correspond-elle? Il n'y a pas de rhétorique dont les préceptes puissent inspirer le goût de cette forme d'art, si l'esprit n'en a pas faim et ,soif, comme nous avons faim de viande et soif de vin. Il n'y a pas de rhétorique dont les défenses puissent paralyser ce goût si son tourment nous travaille. Hé bien! Ma thèse d'iconoclaste se ramène à ceci : l'esprit contempo-

rain est en voie de perdre tout besoin de la forme poétique.

» Puisque nous nous sommes placés sur le terrain des hypothèses et des généralités, permettezmoi quelques-unes de ces simplifications qui facilitent les raisonnements. Si vous aviez à définir les grands courants qui nous emportent et qui paraissent déterminer la direction de notre avenir, vous trouveriez que ces courants sont au nombre de deux. Le premier est la Démocratie. Le second est la Science. Ces deux courants roulent paisiblement ou violemment ceux qui s'y abandonnent et ceux qui tentent de les remonter, avec l'inexorable fatalité qu'élabore toute la succession de l'histoire. Démocratique et scientifique, l'époque est ainsi par des raisons profondes, qui tiennent à l'essence même de la société. Voici à peine cent ans que l'homme a commencé de comprendre et de gouverner la nature par xine application enfin lucide des méthodes expérimentales. Vous ne supposez point qu'il va renoncer à cette besogne avcint de l'avoir poussée jusqu'à son terme, et pour se rapprocher de ce terme, vous n'attendez point qu'il respecte les obstacles anciens. La Science est une idole suprême à laquelle toutes les autres idoles des vieux jours seront sacrifiées les unes après les autres. La sublime ingratitude de la vie exige ces sacrifices et elle les a toujours obtenus. En même temps que le colossal développement de la faculté expérimentale et scientifique s'accomplit, observez que les conditions ma-

térielles de l'existence se modifient, que le bienêtre plus répandu permet une multiplicité presque infijiie des éducations moyennes, que les dogmes capables de justifier les inégalités sociales ou sont détruits ou ne sont pas formés, en un mot, que la poussée démocratique résulte évidemment des milliers d'efforts partiels vers un développement et vers une jouissance, accomplis par des armées de petits travailleurs et de petits propriétaires. Dans quelque voie qu'il veuille marcher, l'homme de notre temps se trouve collaborer à une de ces deux œuvres, ou la Science, ou la Démocratie. La question est de savoir s'il y collabore de bonne volonté, ou à contre-cœur. Je connais et je comprends les objections qui peuvent être dirigées contre le résultat final de ces deux vastes tendances. Je n'ignore pas que la Science recèle un fonds incurable de pessimisme, et qu'une banqueroute est le dernier mot de cet immense espoir de notre génération, — banqueroute dès aujourd'hui certaine pour ceux qui ont mesuré l'abîme de cette formule : l'Inconnaissable. Il y a un principe assuré de désespoir dans la définition même de la méthode expérimentale, car, en se condamnant à n'atteindre que des faits, elle se condamne du coup au phénoménisme final, autant vaut dire au nihilisme. Il est probable, d'autre part, que la Démocratie, suivant une antique comparaison, mais toujours juste, fait perdre à la civilisation en profondeur ce qu'elle lui fait gagner en étendue. Plus simplement encore, la Démocratie paraît aboutir

au triomphe de la médiocrité, par cela seul qu'elle aboutit, en politique à la souveraineté imbécile du plus grand nombre, en instruction à l'éparpillement des connaissances, en économie sociale à l'éparpillement de la richesse. Tout cela est vrai ou vraisemblable. Mais, bienfaisantes ou dangereuses, la Science et la Démocratie n'en sont pas moins inévitables, et comme il n'a jamais été décrété ailleurs que dans notre ignorance que l'inévitable fût en même temps le meilleur pour l'homme, nous nous abstiendrons de toute discussion sur le plus ou moins de malheur que l'avenir réserve aux sociétés nouvelles, pour nous borner à constater les deux grands faits qui dominent ces sociétés.

» Oui, deux grands faits, mais qu'il faut traduire, ou si vous aimez mieux, décomposer en leurs éléments pour en mesurer davantage la portée. Qui dit Démocratie dit en même temps développement de plus en plus marqué des tendances individuelles et diminution de plus en plus marquée aussi de la culture. Je m'explique. Le caractère propre d'un peuple démocratique est que les individus y soient très actifs, que chaque citoyen y ait sa part d'initiative et de bonheur, que la vaste conscience commune s'y résolve en une série de consciences personnelles, en un mot, que les masses n'aient plus leur représentation dans un héros ou dans une caste. C'était bon, cela, dans des périodes de hiérarchie, partant d'aristocratie, oiî l'activité de tous se subordonnait à la direction

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d'un monarque, ou d'une élite. Le monarque et l'élite incarnaient l'idée commune à la nation. Elle jouissait, elle pensait, elle triomphait par délégation. C'est le principe contraire qui nous gouverne aujourd'hui. Il y a comme une résolution de l'ensemble dans ses éléments, comme une distribution du gâteau public en des millions de petites parts. Une prodigieuse variété de points de vue est la conséquence intellectuelle de ce retour à l'individu. Une exagération des difficultés de la lutte pour la vie en est la conséquence économique. Suivez aussitôt la filière des métamorphoses inéluctables. L'homme de la démocratie se trouve obligé, une fois sur mille, de se faire, aussitôt qu'il entre dans la vie, un capital de convictions sur les principaux objets de la pensée et un capital matériel d'argent monnayé. L'hérédité des dogmes et des fortunes tend à disparaître, et, si nous étudions la France actuelle, a disparu. Les moralistes déplorent amèrement cette solitude où la plupart des jeunes gens se trouvent à vingt ans, cette nécessité imposée à presque tous de se- suffire à eux-mêmes et dans le domaine des idées et dans le domaine des faits. C'est là une condition mauvaise pour la floraison de cei laines plantes rares, mais les moralistes négligent d'ajouter que l'espèce des plantes' rares est bientôt détruite, quand la marée démocratique tiéferle à plein Ilot. Il y a, en effet une transformation de la race qui s'accomplit sous nos yeux et dont le résultat se révèle déjà au regard des observateurs. Les mariages

se font de plus en plus fréquents de province à province et de pays à pays, — d'où il résulte que l'homme s'attache de moins en moins à un sol et consent de plus en plus à mener sans douleur une vie errante. La facilité des carrières ouvertes rend de plus en plus rare la persévérance des membres d'une même famille dans un même métier, d'où une certaine banalité des caractères et une étrange improvisation des talents. La sécurité de l'hygiène permet la conservation des enfants faibles qui grandissent, se marient et deviennent les reproducteurs de leur propre faiblesse, d'où cette quantité effrayante de créatures grêles et din inuées dont les grandes villes foisonnent. Apercevez-vous la race de demain, avec son activité fébrile, ses insuffisances, ce je ne sais quoi de très positif tout ensemble et de très momentané qui doit être son signe distinctif?

«Tel je le pressens et tel je le salue, cet homme de demain, car il aura moins de martyrs sur qui pleurer s'il a moins de héros sur qui s'exalter. D'ailleurs, aux changements que sa sensibilité aura subis sous la pression de la Démocratie, il nous faut joindre ceux qu'aura produits la pression non moins efficace de la Science. Vous plaît-il que nous énumérions quelques-uns d'entre ces derniers, un peu au hasard ? Ce sera d'abord un amoindrissement, sinon une annulation définitive du sens du mystère, — ce sens à peine étudié par la psychologie ordinaire et qui rend pourtant compte des plus passionnées volte-face de la vie morale,

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dans l'individu et dans la race. Non pas que la Science, comme l'imaginaient les faux prophètes du dix-huitième siècle, doive jamais parvenir à tout expliquer, mais, si elle ne pénètre pas l'Inconnaissable, elle le caractérise. Cela suffit pour que nos sentiments à l'égcird de cet Inconnaissable soient tout autres. La Science nous dit bien qu'au delà d'une limite marquée un domaine s'étend que nous ne conquerrons jamais, mais elle ajoute que si nous conquerrions ce domaine, nous n'y rencontrerions rien qui fût en contradiction avec le domaine que nous possédons déjà. Entre ce que nous connaissons d'une connaissance scientifique et l'Inconnaissable, il y a une différence de degré, il n'y a pas une différence d'essence. Il n'y a pas une nature à côté ou au delà de la nature, un univers à côté ou au delà de notre univers. La portion inexpliquée des phénomènes n'est telle qu'à cause de la faiblesse de notre intelligence, elle n'est pas d'un ordre transcendantal et qui recèle quelque chose de terrifiant ou d'adorable, — commie les mystiques l'affirmaient. En d'autres termes, la Science substitue à la notion de mystère la notion d'ignorance. Apercevez-vous la diversité de ces deux notions, et combien les sentiments qu'elles évoquent ont peu de rapports entre eux? La sombre, l'ineffable ardeur de l'imagination, en train de descendre dans cet abîme et ce silence que j les gnostiques de l'antiquité apercevaient au fond de toute réalité, cette féconde et dangereuse ardeur s'en ira de notre monde d'expérimentation,

car elle enveloppait une espérance que nous ne pouvons plus nourrir. Jamais les Alexandrins n'auraient pratiqué l'extase, s'ils avaient su d'une façon indiscutable qu'ils n'arriveraient par elle à aucune vision de vérité. Tenez pour assuré que du jour où l'humanité croirait tout entière qu'il n'y a pas de volonté particulière et surnaturelle capable d'intervenir dans les événements d'ici-bas, et même qu'il n'y a ni ici-bas, ni en haut, puisque le cosmos ne forme qu'une seule série de phénomènes, indéfiniment prolongés, la face de la civilisation changerait. C'est là une de ces grosses branches de l'arbre intérieur dont parlait Pascal, et qui en soutiennent quantité de plus petites. Ajoutez à cette première modification de l'intelligence humaine le développement, par l'exercice continu, de deux pouvoirs à l'exclusion des autres : celui de constater et celui de raisonner. Constater et raisormer, — ces deux mots résument assez bien ce que nous appelons, nous autres philosophes, plus barbarement, l'esprit positiviste. Imaginez que par l'hérédité d'abord, puis par l'éducation, cet esprit positiviste soit le maître de ce monde où ne passera plus aucun souffle de mystère, et dont la Démocratie aura fait une immense usine d'industrie et de bien-être. Avivez en vous cette image par le souvenir de vos voyages dans les grands centres de vie véritablement moderne et d'action véritablement pratique, — et tout de suite e^^aminez à quel besoin des habitants de ce monde de Science et de Démocratie peut correspondre la force poé-

tique. Il me semble que, toutes réserves faites sur le caractère forcément hypothétique d'une pareille méthode, vous aurez en main les éléments d'une induction, sinon absolument correcte, au moins assez voisine de la vérité.

« N'admettez-vous pas que les grands poètes ont toujours été reconnus à ce signe distinctif qu'ils ramassaient en eux-mêmes et qu'ils exprimaient les larges et vagues sentiments épars dans l'atmosphère contemporaine? L'histoire de la littérature semble attester cette loi de communion entre les illustres faiseurs de vers et leur époque. Cette époque prend cœur en eux, si je peux dire. Ils traduisent à la fois et ils concentrent l'âme, heureuse ou malheureuse, héroïque ou vaincue, d'une génération. J'assimilerai volontiers leur rôle à celui de l'orateur de race au milieu d'une foule. Une assemblée est réunie et discute. Vingt personnes ont successivement énoncé leur avis, sans que leur voix ait pu dominer le tumulte. Enûn ïorateur prend la parole, celui auquel est échu de par la nature ce don magnétique de trouver la phrase et l'accent, les gestes et la physionomie qui font vibrer d'accord tous ceux qui l'écoutent? Ce don, l'illettré Gambetta, pour prendre un exemple personnellement connu de nous deux, le possédait au plus haut degré. Il parlait sur un balcon et à une tribune, il parlait devant des ouvriers et devant des artistes, il parlait en improvisant ou en argumentant, et toujours sa parole devenait celle de tous ceux qui l'entouraient. Il disait le mot qui

résumait les aspirations communes, et il le disait comme il fallait le dire, pour que cette unité d'aspiration se révélât dans la diversité des avis. Une condition pourtant était nécessaire à l'exercice de cette faculté ensorcelante. C'était que l'assemblée fût capable de vibrer d'accord. Il pouvait se rencontrer que l'orateur fût paralysé, et cela s'est rencontré, quand les divisions étaient si profondes entre les auditeurs, qu'elles les rendaient incapables d'aucune exaltation commune. Précisément, comme l'orateur, le poète incarne en lui une sorte d'harmonie au moins passagère entre toutes les sensibilités de son temps. Il est l'interprète du frémissement universel qui court sur la houleuse marée des amours et des haines de son siècle. Mais il faut que ce frémissement soit universel. Il faut que ces sensibilités puissent se fondre en un seul frisson. Pour que le poète soit le type de sa génération, il faut que cette génération ait des traits qui se prêtent à la formation d'un type; or c'est justement ce qu'une démocratie immense et mouvante interdit. De vaste conscience nationale, elle n'en laisse point se former, tant elle éparpille les intérêts et les passions. Les mœurs générales et les tendances communes, elle les rend impossibles par la diffusion à l'infini des activités individuelles. Concluez.

» Donc, faute d'une vaste conscience commune de la race, pas de poésie, et pas de poésie non plus, faute de très grande culture ou d'entière naïveté. On l'a remarqué souvent : deux milieux

sont particulièrement favorables à la production poétique, ceux qui sont raffinés au plus haut point, comme l'Athènes du siècle de Périclès, comme la Rome du siècle d'Auguste; ceux qui sont incultes et rudes comme la Grèce des poèmes homériques, comme les campagnes où grandit même aujourd'hui la charmante fleur des chansons populaires. Peut-être ne considère-t-on les choses de l'intelligence d'un point de vue absolument désintéressé que lorsqu'on possède une âme très supérieure ou une âme très simple, et ce désintéressement me paraît la condition première du sortilège poétique. Un artiste de la valeur spéculative de Gœthe et une paysanne qui songe à son amoureux en soupirant la navrante romance :

M Chante, rossignol, chante, « Si tu as le cœur gai... »

ont ce trait commun que pour eux la sensation de la poésie est parfaitement détachée de toute idée de profit ou de perte. Le grand rêveur qui compose le Faust, comme la pauvre abandonnée" qui se complaît aux naïves mélancolies de sa chanson ne recherchent, l'un et l'autre, qu'une satisfaction d'un ordre idéal, — satisfaction sans calcul utilitaire, et qui ne saurait se résoudre en un profit matériel. Entre cette culture supérieure et cette suprême naïveté se groupe la légion des bons et solides esprits, comme la Démocratie en produit un très grand nombre, pour qui leur pensée est un outil. Ceux-là, fissent-ils tous leurs efforts pour développer en eux le sens poétique, sont incapables de

l'exaltation et du renoncement que ce sens exige. Je les connais d'autant mieux, ces esprits positifs, que j'ai la prétention d'être l'un d'eux, et qu'il m'est impossible, comme à eux, de ne pas me poser la question : à quoi cela sert-il ? quand j'ai entendu ou lu quelques pages. Cette question se raffine et se subtilise. On demande : quelle est la valeur psychologique d'un poème, quelles idées il défend, quelle inspiration l'anime, quelle conséquence morale il emporte? Toutes périphrases au fond desquelles se retrouve la vieille conception utilitaire. Tenez pour certain qu'un homme à qui un beau poème ne procure pas une satisfaction complète et définitive, par cela seul que c'est un beau poème et que cette beauté-là le grise comme un vin, est un homme qui n'aime pas vraiment les vers. Ils ne lui seront jamais cet indispensable, cette nécessaire pâture qu'ils doivent être.

» Et d'ailleurs, quel appétit de nos intelligences scientifiques la poésie rassasie-t-elle? Notre faim et notre soif suprême, c'est de connaître. Pour apaiser cette faim et cette soif, le poète peut-il redevenir le vates des premiers jours, le devin dont les révélations projettent des clartés nouvelles dans la riuit de notre ignorance? L'intuition a perdu son rang et ne compte plus parmi les procédés de science. Enoncera-t-il du moins des vérités déjà établies par d'autres méthodes et rédigera-t-il en formules supérieures et définitives, comme fit Lucrèce après Empédocle, les résultats

des travaux de son époque? Mais une telle besogne serait inutile, sans compter qu'elle est impossible. Une loi de notre physique ou de notre chimie trouve sa rédaction la plus complète, la plus correcte aussi, dans un langage technique et qu'il serait puéril de prétendre réduire aux exigences du rythme. L'essayer en effet, le réussir même serait un tour de force gratuit, et contraire à toute règle d'esthétique. En art le tour de force, c'est-à-dire le sentiment de la difficulté vaincue, n'a de valeur que si cette difficulté s'imposait nécessairement. De là les insuccès des diverses tentatives, et elles ont été nombreuses, que des versificateurs, même très industrieux, ont exécutées, dans le noble et naïf dessein de revêtir d'une expression poétique les découvertes du génie moderne. C'est l'aveu pourtant, ces tentatives, que la vie des générations nouvelles est dans la Science. Les poètes ne sont pas les seuls à s'être aperçu qu'en dehors de cette Science tout aujourd'hui est vieux, formel, impuissant. Les romanciers l'ont senti aussi, et de là ce foisonnement d'œuvres de réalisme, — comme on dit assez peu philosophiquement en France. Les auteurs dramatiques l'ont senti, et de là cette recherche de l'observation exacte et positive qui fait du théâtre de ces vingt années tour à tour une école de Bourse ou un commentaire d'actes notariés. L'erreur est de croire que tous les genres sont également propres à des transformations de cet ordre. Il s'est trouvé que le roman s'y prêtait merveilleusement. Le théâtre

déjà offre plus de difficultés. La poésie se refuse absolument à cette intrusion de l'esprit scientifique de l'époque.

» Il y a une vue profonde dans la vieille théorie de la rhétorique vulgaire qui distribue la littérature en un certain nombre de genres. Des espèces littéraires existent, analogues aux espèces vivantes, constituées par des caractères propres et irréductibles les unes aux autres, malgré l'unité de composition de; notre monde intellectuel. Comment se sont formées ces espèces littéraires? Par quelle série d'association d'idées sont-elles arrivées, d'hérédité en hérédité, à cet état presque concret que nous leru: reconnaissons maintenant? Toujours est-il que ces espèces littéraires, comme les espèces vivantes, restent soumises à la loi de la concurrence. Elles se livrent une sorte de combat pour la primauté, qui a pour champ l'intelligence des races. Parmi ces espèces littéraires, les unes triomphent à leur heure et absorbent en elles ce qu'il y a de sève créatrice dans les cerveaux d'xme génération d'écrivains, — de plusieurs générations quelquefois. C'est ainsi qu'à l'époque de Shakespeare la forme, j'allais dire l'espèce dramatique, a vaincu les autres en Angleterre. Elle a pullulé avec une intensité prodigieuse en œuvres de toutes sortes. D'autres fois, ces mêmes espèces languissent jusqu'à être bien voisines de la mort, quand elles ne meurent pas. Faut-il vous rappeler que nous parlons du poème épique, aujourd'hui, comme du plésiosaure et du ptérodactyle, avec l'étonnement

qu'impose la monstruosité d'un organisme jadis florissant, puis disparu, et dont la magnificence antique est indiscutée? Ne vous paraît-il pas que la tragédie, elle aussi, appartient au groupe de ces espèces littéraires à jamais mortes, que des archéologues du style peuvent reconstruire, mais à la manière dont un naturaliste reconstruit des animaux d'avant le déluge? Seriez-vous bien loin de penser que les symptômes d'une disparition semblable menacent aussi la comédie et le drame en vers? C'étaient là des rameaux divers de ce vaste et puissant arbre de la poésie, des variétés, si vous aimez mieux, dans la grande espèce. Les rameaux tombent les uns après les autres, les variétés s'en vont successivement, l'arbre va suivre. La grande espèce est en train de s'en aller. Je vous ai dit quelques-unes des raisons que je vois à cette disparition qui ne sera pas plus extraordinaire que celle de beaucoup d'autres formes de l'art. Est-ce que l'architecture est demeurée un art vivant, et le Parthénon ou Notre-Dame de Paris n'égàlent-ils pas en suggestion de beauté tous les poèmes ? Ah ! mon ami, pourquoi des catégories entières de la pensée ne s'effaceraient-elles pas, quand des Dieux sont morts, les magnifiques et sombres Dieux de l'Egypte, les florissants et adorables Dieux de l'Hellade, et combien d'autres? On peut s'attendre à toutes les destructions dans l'avenir lorsque l'on voit de ces tombes ouvertes dans le passé et que l'on se rappelle ce que l'humanité y a laissé choir de son cœur. A nous de choisir entre ces deux

rôles : pleurer immortellement sur ces tombes et habiter les siècles de jadis, ou bien regarder devant nous et marcher vers l'avenir, comme les soldats marchent vers l'horizon, sans s'occuper des blessés ou des traînards. Entre les lamentations indéfinies du regret inutile et la hardie conquête, je n'hésite point et voilà pourquoi je tiens pour la Science contre la Poésie, comme je tiens pour la Démocratie contre l'Ancien Régime. Je ne reconnais qu'un mot d'ordre ici-bas : Vive la vie!...»

Il y eut un silence er^tre les deux jeunes hommes. Ils s'intéressaient très vivement sans doute à l'objet de leur discussion, car ils négligèrent d'admirer la portion du paysage où leur promenade s'égarait maintenant. La route avait quitté le bord de la mer; elle courait entre des massifs d'oliviers et d'orangers, auxquels l'épaisseur de leur feuillage donnait un vague aspect de bois sacré. Au pied de ces arbres, la terre, récemment remuée, était presque rouge; et la lumière du soleil, tour à tour épandue largement sur la route, brisée contre le faîte des arbres, emprisonnée dans les creux des montagnes, baignait cette tranquille campagne d'une vaste et heureuse sérénité. Cependant Pierre V... répliquait à son compagnon •: — «Je ne suis pas tellement aveuglé p<ir l'enthousiasme que je ne reconnaisse la grande part de vérité enveloppée dans vos arguments. Vous avez même énoncé, en passan^ une

théorie qui m'est familière, et dont j'estime que, profondément interprétée, elle éclairait beaucoup l'histoire de l'esprit humain. Je suis persuadé, comme vous, qu'il y a des espèces littéraires, non pas abstraites et mathématiques, maisi vivantes, et gouvernées, comme les autres espèces, par la loi souveraine de l'évolution. Nous différons en ceci que vous croyez une de ces espèces, la Poésie, arrivée au terme suprême de cette évolution et que, moi, je ne le crois pas. Voulez-vous qu'une par une nous reprenions vos preuves et que je leur oppose les miennes? Ce faisant, je vous aurai dévidé presque tout le fi.1 de mon esthétique.

» Comme vous, je considère que la haïssable Démocratie représente, suivant toute vraisemblance, l'avenir, au moins passager, de notre civilisation, et, comme vous, je veux bien admettre qu'elle est synonyme d'éparpillement. Oui, le règne de l'individu médiocre est proche, et ce règne s'accompagnera d'une anarchie morale, d'une régressipn mentale, dont les signes précurseurs sont déjà visibles autour de nous. Habitudes privées et publiques, principes de politique et de religion, théories du devoir et du plaisir, tout ce qui fait le fond et la forme de la vie humaine est devenu personnel aujourd'hui et différent d'un homme à un autre. Les prophètes de décadence qui vont annonçant avec des lamentations qu'il n'y a* plus de goût national, et plus de société, au sens mondain et ancien du terme, constatent simplement un des mille prodromes de la grande déliquescence démocra-

tique. Vous en concluez qu'il y a plus de chances pour l'apparition d'un poète qui soit la synthèse vivante de son époque, à la manière d'un Shakespeare, d'un Racine ou d'un Gœthe. Vous ajoutez que les poètes de cet ordre sont les seuls poètes, semblable à tous ceux qui n'aiment pas réellement la poésie, par votre dédain pour les poètes que l'on appelle mineurs, et ces poètes mineurs ont pourtant écrit les chefs-d'œuvre peut-être de l'art des vers. Mais je veux vous suivre sur ce terrain et borner mon analyse aux seuls très grands poètes. Je soutiens donc que la portion vraiment nécessaire et inévitable de leur œuvre était précisément la portion qu'ils n'ont pas due à l'influence de leur milieu. Il y a en eux un premier talent, par lequel ils sont représentatifs. Il y en a un second par lequel ils sont absolument et invinciblement individuels. Ils ont écrit deux sortes de pages : celles où ils se proposaient de communiquer leurs sensations et leurs sentiments, celles oii ils se proposaient uniquement de les aviver. Je vous accorde que la grande gloire vient du pouvoir de représentation et de communication, et aussi que ce pouvoir exige un certain état de la société. Je vous accorde encore que cette intime correspondance entre les artistes et leur époque est, pour un naturaliste des esprits, le fait imporlant. Je ne me scandalise pas que dans son Histoire de la littérature française, M. Taine ait consacré quelques pages au divin Shelley, qui fut un solitaire, C: une longue étude à Byron^ qui a si fçite-

a.-îo ÉTUDES ET PORTRAITS '

ment traduit les cœurs de ses contemporains. Mais le véritable amoureux de la poésie ne s'attache pas dans une œuvie, vous l'avez dit, à son caractère social ou psychologique. C'est la beauté poétique pure qu'il demande au poète, et il la rencontre, cette beauté, dans ces vers où l'artiste révèle la race de son âme, dans ceux où il a mis à nu sa sensibilité d'homme qui songe et qui se trouve seul devant la nature, comme s'il n'y avait ici-bas de réel que lui et sa destinée. Il n'est besoin d'aucune influence du milieu pour que Shakespeare rencontre ces lignes de son Othello : Sois ainsi qiiand tu seras morte et je te tuerai^ et je {aimerai ensuite... — ni pour que Hugo écrive :

Tout parle et tout s'émeut. Le bois profond tressaille, Le bœuf reprend son joug et l'homme sa douleur. Le matin, froid et bleu derrière la broussaille, Ferme l'œil de l'étoile, ouvre l'œil de la fleur..,

ni pour que Racine soupire :

Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée...

ni pour que Baudelaire murmure :

Que m'importe que tu sois sage, Sois belle et sois triste...

A des traits semblables se décèle une façon amère ou extatique de sentir la vie. Ce n'est pas une expérience sociale qui donne cela, ni qui l'enlève, Il faut naître avec une certaine qualité d'imagination et de cœur. Pour affirmer qu'il n'y aura plus de poètes capables de trouver de pareils

accents ou d'analogues, vous devriez démontrer du même coup que cette qualité d'imagination et de cœur s'en ira du monde.

» Ah! je le sais trop et vous l'avez trop justement montré, l'abominable invasion démocratique s'accompagne d'un abaissement général des intelligences. Une lèpre de vulgarité envahit l'univers. Cette conviction me troublerait dans ma foi profonde à l'avenir de l'art que je préfère, si je n'étais persuadé que la grande puissance de création poétique a pour loi première une solitude. De tous les milieux raffinés que la vieille aristocratie européenne avait constitués', combien de vrais artistes sont donc sortis, et à quel prix? Est-ce que lord Byron n'a pas eu à renier et sa caste et sa société? Est-ce que le vicomte de Chateaubriand n'a pas grandi comme un enfant du peuple, dans la sauvagerie d'un château à demi ruiné qu'encerclaient des étangs solitaires et de vastes bois? D'autre part, le caractère démocratique de la société américaine a-t-il empêché l'atavisme irlandais de fermenter dans la tête d'Edgar Poë et d'élaborer en lui la liqueur étrange de son rêve? J'irai même jusqu'à dire que l'absence d'un milieu qui puisse le comprendre est pour un artiste un bienfait, au moins dans un certain sens. Partout oià nous sommes compris, nous sommes regardés. Etre regardé, c'est aussi se sentir regardé, et cela seul altère un peu la sincérité. Je me suis souvent représenté le poète comme un Gygès et qui ne pourrait entendre ce que l'on dit de lui, et, si vous voulez

étudier la psychologie deS' tout à fait grands, de ceux qui, comme Shakespeare, comme Sheiley, comme Keats, comme Heine, ont reculé les bornes du cœur et du songe, vous trouverez qu'ils ont eu au doigt, même dans la gloire, la bague qui rend invisible, et autour de leur personne le nuage qui rend isolé. Il y a un ineffable et sublime renoncement aux suffrages des autres dans tout effort vers la découverte d'un monde nouveau de pensées et de sensations. Car être nouveau, c'est être différent et c'est déplaire. Je ne doute pas que la Démocratie ne soit parfaitement insouciante, comme les aristocraties étaient hostiles, à l'égard de tout génie poétique d'une originalité intense. Mais cette insouciance n'aura pas plus de résultats destructifs que n'en a eu l'hostilité de ce que l'on appelait au dix-huitième siècle la bonne compagnie. L'âme poétique sera même préservée plus aisément, si jamais cette indifférence devient la règle, des tentations de vanité auxquelles son pouvoir d'imagination la condamnait. Goethe a écrit son Tasse pour montrer que le poète se laisse séduire jusqu'à la folie par les brillantes étoffes, les festins, les triomphes, l'éclat. Balzac du moins cite quelque part cette opinion de l'auteur de Faust. Il la partageait pleinement, puisqu'il a montré dans son Lucien de Rubempré et dans son Canalis à quelles fautes criminelles ou à quelles hypocrisies honteuses les séductions de cet ordre entraînent l'homme de poésie qui se grise de succès sociaux. C'est vous dire combien peu je redouti^

pour la production poétique, l'abandon d'une Démocratie. C'est une sollicitude que je considérerais comme terrible, — car elle seule empêcherait l'artiste de s'en aller tout entier dans sa chimère, ce qui est, à mon sentiment comme au vôtre, la maîtresse condition de la poésie. Si la très haute culture ou la très grande naïveté sont plus favorables à cette entière absorption de la personne dans le songe, c'est uniquement parce que toutes deux font la solitude autour de 1 ame. Vous avouerez que je ne suis pas trop paradoxal en estimant que les sociétés démocratiques, qui par définition excluent les hommes supérieurs des affaires et de la popularité, constituent l'atmosphère la plus favorable au développement du génie désintéressé et personnel.

B Mais quel sera le fond de l'œuvre du poète, dites-vous, puisque la Science doit diminuer jour par jour et annuler sans doute ce sens du mystère qui paraît avoir été la faculté dominante de tous les grands créateurs, depuis Lucrèce jusqu'à Victor Hugo? — Ici encore je vous arrête sur une définition. Oui, la Science chasse la notion du mystère hors de l'entendement, mais de quel droit ajoutezvous que son Incormaissable n'a rien de commun avec ce que nous pouvons proprement appeler le Mystérieux? De quel droit afiirmez-vous sur cet Inconnaissable, puisque vous n'en connaissez rien, qu'il est un au-delà de la même nature que l'endeçà? Toutefois je veux admettre, pour un moment, même cette définition : il n'en demeurerait

pas moins vrai qu'il est un autre domaine du mystère qui appartient à la sensibilité seule et non pas à l'entendement. Il est un mystère qui se révèle non plus dans le raisonnement, mais dans l'émotion, et que la Science ne peut pas restreindre par le simple motif qu'elle ne peut pas l'atteindre. Quand la Science, en effet, a constaté chez nous les phénomènes que nous étiquetons du terme de cœur, — plaisirs ou peines, — elle a fini son œuvre. Ces plaisirs et ces peines demeurent inattaquables à toutes ses conclusions. L'homme qui souffre et l'homme qui jouit n'ont ni tort ni raison de souffrir ou de jouir, aux yeux du psychologue ou du physiologiste. Jouissance et souffrance sont deux phénomènes légitimes, quelle que soit leur cause, en tant que modification de notre sensibilité. Nierezvous maintenant qu'il y ait des jouissances et des souffrances du mystère? Ne m'accorderez-vous pas qu'il se rencontre des heures, des minutes étranges, dans lesquelles notre propre existence et les existences qui nous entourent nous apparaissent comme quelque chose d'ineffable, de divin, comme la vision d'un songe oii le présent et le passé se confondent, où l'étonnement d'exister nous fait presque mal? Refuserez- vous d'avouer que certains souvenirs, la vue d'un paysage, la couleur d'un ciel, un son de voix, une parole, un regard peuvent nous jeter ainsi dans ce trouble indéfinissable et nous faire monter aux paupières ces larmes dont parle une jeune fille de Tennyson : ... Des larmes, de vaines larmes^ je ne sais pas ce qu'elles veulent

dire, — des larmes sorties du profond de quelque divin désespoir — roident dans le cœur et se rassemblent dans les yeux, — à regarder les heureuses plaines de Vautonine — et à songer aux jours qui ne sont plus... (i). — Dans les angoissantes, dans les défaillantes délices de ce frissonnement, il y a une impression toute sentimentale, par suite indiscutable, qu'un mystère est au fond de nous et autour de nous, que la nature entière est surnaturelle. J'ai dit impression et non pas affirmation. Si j'ai absorbé de l'opium et que, sous l'influence du poison, le temps s'amplifie pour moi au point de me sembler indéfini, cette illusion est par ellemême une réalité contre laquelle aucune constatation d'horloge n'est valable, pourvu que je prétende, non point que le temps est ainsi, mais que je le perçois ainsi. Pareillement le fait qu'à des moments particuliers l'univers m'apparaisse comme un inexprimable mystère de mélancolie ou d'extase est par lui-même un fait réel, que nous devons reconnaître comme légitime. Vous en énumérerez toutes les conditions, sans le détruire. Vous direz que nous percevons sous cette forme des états d'épuisement nerveux auxquels aboutissent certaines sensations trop vives. Vous supposerez que celte illusion du mystère résulte d'un sentiment confus de l'être inconscient qui s'agite au

(i) Tears, idle tears, I know not what they mean, Tears from the depth of sonie divine despair Rise in the heart, and galher to the eyes In iooking on the happy autumn fields, And thinlting of the days that are no more.

fond de nous d'après quelques psychologues. Qu'importe la cause, pourvu que l'effet se produise? Et je soutiens qu'il se produit, rarement chez vous ou chez moi, très fréquemment chez ceux qui méritent le nom magnifique de poètes. C'est cette illusion qu'ils cherchent à transcrire dans leurs vers. Dans les aveux qu'ils laissent échapper siir leur art, il est visible qu'ils se rendent compte que c'est proprement la matière de cet art. o Qu'est-ce a que la poésie ? » dira l'un d'eux : « Le sentiment « d'un ancien monde et d'un monde à venir. . . » Et le plus grand de tous : « Nous sommes faits de la 0 même étoffe que nos songes... > Transcrire cette illusion, ils l'essaient du moins, car s'il est vrai que la philosophie consiste à comprendre l'incompréhensible comme incompréhensible, la poésie, elle, consiste à exprimer l'inexprimable comme inexprimable. C'est pour cela que la musique et la poésie, lorsqu'elles réussissent à fixer dans une de ses nuances cette illusion du mystère, exercent leur charme sur nous par une puissance que nous ne pouvons pas clairement définir à ceux qui ne la subissent point, — puissance qui s'adresse à une tou: autre catégorie de l'esprit que la Science, et c'est pour cela aussi que cette expression, la Poésie de la Science, ne soutient guère l'analyse. En .voulez-vous un exemple? Représentez- vous le del physique dont cette Science a fait la découverte, — les astres, leur volume, leur distance. L'imagination est écrasée, mais cet écrasement n'est pas une poésie. Lisez maintenant les vers de Hugo :

Les astres sont vivants et ne sont pas des choses Qui s'effeuillent, aux soirs d'été, comme des roses...

et ceux de Sully-Prudhomme :

La grande Ourse, archipel de l'océan sans bords, Scintillait bien avant qu'elle fût regardée, Bien avant qu'il errât des pâtres en Chaldée Et que l'âme anxieuse eût habité les corps...

Il n'y a pas de chiffres qui procurent de ces frissons-là. Il y faut cette sorte de sentiment tout voisin du mysticisme qui se retrouve au fond des grandes extases religieuses ou amoureuses. Ce n'est pas la Science qui le donne et ce n'est pas elle qui peut l'enlever. Il vient d'ailleurs. Il jaillit des abîmes de cet insondable cœur humain d'où ruisselle une intarissable source d'adoration et de tendresse, qui est aussi la source de toute poésie.

» Et voici que nous ne sommes plus aussi éloignés l'un de l'autre qu'il semblerait, cajr une partie au moins de votre raisonnement se raccorde aux conséquences de la thèse que je viens de soutenir. Je constate comme vous que la Poésie a subi une métamorphose, qu'elle s'est dépouillée d'une quantité d'éléments qui jadis en paraissaient inséparables. J'avoue que le poème épique, par exemple, n'appartient plus à notre âge. En d'autres termes, il n'y a plus d'expression poétique des sentiments communs à tout un peuple. C'est une formule négative, cela, et qui enveloppe une formule positive. Elle signifie simplement que la Poésie se fait de jour en jour individuelle. Je constate encore, et comme vous toujours, que la

Poésie a cessé d'être un instrument, un porte-voix de la vérité, si vous voulez, et que de grands écrivains en vers ont vainement essayé de renouveler les tentatives des initiateurs helléniques ou latins, les Empédocle et les Lucrèce. Traduisons encore cette formule négative en une formule positive. Elle signifie que la Poésie se concentre de plus en plus dans le domaine de la sensibilité, tandis que sa rivale, la Science, s'empare de plus en plus du domaine de l'intelligence. Comme vous, je reconnais volontiers que la forme poétique est rebelle aux exigences du théâtre moderne. Admettons que par suite cette forme devienne de moins en moins apte à traduire l'action, j'irai plus loin, à traduire la vie. Nos critiques nouveaux croient avoir tout dit quand ils ont prononcé ce mot magique, comme si à côté de la Vie ne s'étendait pas le Rêve, et comme si, à parler juste, rêver n'était pas encore une manière de vivre, comme si, enfin, ce n'était pas une mine assez riche d'exploitation pour un art que ce Rêve et son indéfini royaume? — Personnelle, suraiguë, préoccupée avant totit de nous procurer un frisson d'au-delà, que la Poésie soit ainsi, et au lieu de dénoncer comme vous sa décadence, je proclamerai que de plus en plus elle cherche à réaliser cet Idéal, que je désignais tout à l'heure par cette intraduisible périphrase : la Beauté poétique pure.

» C'est bien dans ce sens qu'ont travaillé cet»^ des artistes de notre temps qui ont contmue a faire des vers, malgré l'indifférence ou la malveil-

lance du public. Etudiez, par exemple, les principaux caractères de l'école assez barbarement appelée Parnassienne, et qui a groupé en elle, à un moment, les plus rares talents de l'époque. Les poètes de cette école se sont appliqués à se créer une langue tout à fait spéciale, ils ont exagéré la valeur technique de leurs vers. C'est qu'ils ont profondément senti que la Poésie, pour pénétrer dans le monde du songe et du mystère et pour procurer cette vague suggestion de beauté qui lui est propre, doit procéder par voie d'initiation et rompre résolument avec le quotidien de la vie réelle. Dans cette langue, presque hiératique et sacerdotale, ces poètes ont composé des pièces de courte haleine, et, quand ils ont hasardé de longs ouvrages, c'a été en les morcelant en une suite de fragments lyriques. Il y a longtemps qu'Edgar Poë, ce savant esthéticien, et, avant lui, Henri Heine, avaient reconnu que la brièveté est une condition de l'art suggestif. Poë allait plus loin et soutenait que les grands poètes de toutes les époques ont procédé de la sorte. Il démontrait que l'Iliade, VEnéide et le Paradis -perdu forment une mosaïque de morceaux plus ou moins courts, distincts les uns des autres, et reliés par un artifi.ce industrieux qui décèle l'ingéniosité de l'écrivain, mais qui n'ajoute pas à la qualité poétique de l'œuvre. C'est une théorie qui me paraît, à moi, indiscutable, et j'en trouve la vérification dans l'étude du grand Shakesfjeare. Considérez les drames de ce poète sous le point de vue psychologique ou simplement

scénique, leur unité vous semble absolue. Considérez-les sous le point de vue poétique, ils vous apparaissent comme une succession de courts fragments, duos et couplets, stances ou méditations, reliés tellement quellement par un dialogue dont pas un mot n'ajoute à la valeur du poète en tant que poète.

» Donc un style très particulier, une brièveté réfléchie de composition, tels sont les deux premiers caractères de l'école des poètes contemporains, à l'étranger d'ailleurs aussi bien qu'en France. Il fallait cette sorte de style et cette sorte de composition pour répondre à la sorte d'Idéal qu'ils ont conçu. Ou bien leur art a été exclusivement personnel et ils se sont efforcés de reproduire ce qu'il y a de plus subtil, de plus maladif dans la sensibilité d'une créature moderne surexcitée par les névroses, ou bien, renonçant à ce monde moderne et à ses douleurs, ils se sont réfugiés dans une contemplation visionnaire des siècles morts. Mais dans l'un et dans l'autre cas ils ont cherché axdemment, quoi donc? le Rêve et toujours le Rêve. Ils ont inventé un art de décadence, disent les uns, de renaissance, disent les autres, art personnel, suraigu, et affamé d'au-delà, — un art de haschisch et d'opium, qui correspond bien aux nécessités sociales que j'ai tenté d'analyser après vous. Oui, un art de haschisch et d'opium, et pourquoi pas?... Lorsque je me rends compte des éléments de pessimisme qui flottent dans l'atmosphère d'action à outrance, où nous souffrons tous,

SCIENCE ET POÉSIE »4i

lorsque je vois cette action se faire plus brutale, plus violente chaque jour, lorsque je considère les cataclysmes public et privés que l'inévitable inintelligence de la Démocratie infligera au vieux monde, lorsque je constate le fond de pessimisme qui se dissimule sous l'apparente splendeur de la Science et que je mesure l'intensité de pression destructrice qu'elle exerce sur les plus antiques tendances du cœur, — alors j'imagine que le besoin va s'imposer, plus violent, plus irrésistible chaque jour à certaines âmes de s'en aller, comme dit Baudelaire, n'importe où, mais hors de ce monde? Il n'y aura pkis de cloîtres dans les vallées comme aux mauvaises heures de l'agonie romaine, mais beaucoup voudront se construire un cloître idéal, oii se réfugier loin de l'odieuse violence des barbares et loin de la tyrannie obsédante des faits. Ce sera l'occasion pour la Poésie de se développer davantage encore dans cette tendance qui est la sienne depuis qu'elle a commencé d'être. A côté de la littérature positiviste qui prolonge la Science avec une telle vigueur de moyens, une littérature peut et doit grandir, d'une humanité tendre et triste, qui plaigne et qui caresse l'endolorissement des esprits froissés, littérature dont Shelley, dont Keats en Angleterre, dont Vigny, Baudelaire, Sully-Prudhomme en France, sont les maîtres déjà reconnus. Non, vous n'arracherez pas de notre obscur et tragique univers cette fleur de nostalgie et de songe qui, par son parfum, console de tout, même du chagrin dont Byron disait

qu'on ne se console jamais, celui d'avoir eu vingtcinq ans et de ne plus les avoir, — fleur céleste qui refleurira tous les printemps, comme ces autres fleurs de la terre que nous avons admirées ce matin, dans la petite boutique, refleuriront l'année prochaine et les autres années. N'est-ce pas le plus gracieux et le plus vrai symbole du germe de poésie qui vit pour toujours dans nos âmes?,..»

Ils continuèrent, jusqu'à leur retour, de parler ainsi, reprenant leurs idées et les exprimant sous de nouvelles formes, tandis que le soleil éclairait la magnifique campagne, la mer immortelle, les montagnes claires. Ils se séparèrent sans s'être convaincus, et peut-être avaient-ils raison l'un et l'autre. Il n'y a pas de théorie absolument vraie, puisque de belles œuvres ont été produites d'après et contre toutes les théories. Mais les spéculations sur l'esthétique ont ce charme de nous apprendre à goûter un plus grand nombre de ces œuvres diverses. Elles nous apprennent à déplacer nos points de vue et à nous affranchir des préjugés. Ainsi pensait celui des deux jeunes gens qui transcrivit cette causerie d'un matin d'hiver, ainsi ai-je pensé en la recopiant du mieux que j'ai pu. Puisse ainsi penser le lecteur de ces notes de philosophie artistique.

Janvier 1883.

Voici que M. Catulle Mendès vient de réunir en rolume les quatre causeries dans lesquelles il ra- ;onta au public de la salle des Capucines la Légende du Parnasse contemporain. Le livre a réussi )Ous sa forme définitive, et il le mérite. Il est cou- •ageux, car l'auteur n'atténue et ne renie aucune ies convictions littéraires qui furent celles de sa jeunesse. Il est généreux, car dans ces pages où se Touvent analysées les œuvres de plusieurs poètes rivaux, le lecteur ne relèvera pas une seule épigramme, pas une seule non plus de ces odieuses Indiscrétions de vie privée qui font le déshonneur de la soi-disant critique moderne. Enfin il a cette

(i) Si le lecteur veut bien considérer les pages qui suivent :omme un commentaire et un développement de quelques théories énoncées dans le précédent dialogue, il excusera les répéti- :ions forcées d'idées et parfois même d'expressions qui s'y rencontrent. — Le livre de M. Mendès est de 1885.

qualité, précieuse entre toutes, d'être l'œuvre d'un témoin direct. M. Catulle Mendès fondait en 1859 la Revue fantaisiste, à laquelle M. Sully-Prudhomme porta ses premiers vers. Il fut mêlé, dès *cette époque, à cet essai de renaissance poétique, peu compris à ses début?, souvent raillé, mais auquel se rattachent presque tous les noms un peu marquants des artistes en vers d'avant 1870. Aujourd'hui le groupe des Parnassiens, comme on les appelait, a été dispersé par le temps, qui n'épargne pas plus la ferveur des cénacles que la beauté des visages ou la verdure des arbres. Il semble que l'heure ait sonné de axer avec plus d'impartialité quelques caractères d'une école qui eut, à tout le moins, ce rare honneur de servir la plus noble des causes, celle des Lettres, aimées comme elles doivent être aimées, — pour elles-mêmes.

C'est donc aux environs de 1859 que commença de se recruter la petite phalange de ceux qui devaient collaborer au Parnasse contemporain et qui, en ces temps-là, eussent été très justement nommés les néo-romantiques. Ils reprenaient, en effet, après tin intervalle d'une génération, les idées et les rêves des écrivains de 1830. Une réaction avait suivi le triomphe de Victor Hugo et de sies fidèles.

— réaction marquée par la défaite des Burgraves, par le succès de la Lucrèce de Ponsard, continuée par l'avènement de l'école dite du bon sens, et accentuée encore par la vogue de la littérature d'analyse. « Anatomistes et physiologistes je vous retrouve partout,» s'écriait celui qui avait été le porte-voix du romantisme naissant, devenu le chef d'une école d'investig§,tion exacte et de documents précis, Sainte-Beuve. Un art s'inaugurait dès lors dont le développement entier s'accomplit de nos jours, préoccupé de vérité plus que de beauté, soucieux avant toutes choses de reproduire le réel et d'appliquer aux travaux de l'imagination les procédés de la Science. Les comédies de M. Dumas, les essais de M. Taine, les romans de Gustave Flaubert paraissaient coup sur coup, révélant une curiosité passionnée et audacieuse du quotidien de la vie, une intransigeante ardeur d'analyse, et un renoncement tantôt exalté, tantôt douloureux, aux nobles, aux décevantes chimères du romantisme. Mais ce décevant, ce chimérique romantisme fut pourtant la jeunesse du siècle, et, au regard de ceux qui étaient jeunes trente années après lui, comment n'atirait-il pas revêtu des apparences de magnifique croisade et •un prestige d'héroïsme littéraire? Il était donc inévitable qu'un renouveau de cette foi romantique se produisît à une date fixe, et c'est ainsi que naquit le Parnasse.

D'oii cependant ce nom de Parnasse^ si singulier en pleine seconde moitié du dix-neuvième siècle?

Précisément il trahit bien le culte que les néoromantiques, fidèles sur ce point à la tradition du premier cénacle, portaient aux souvenirs du seizième siècle et aux poètes du temps de Louis XIII. Ils l'attachèrent, ce nom, que Ronsard et Théo- | phile de Viaud eussent pu choisir, à leur essai ■ de restauration de poésie savante. Ils l'attachèrent, i cet essai lui-même, à ceux des maîtres qui avaient \ gardé intacte la tradition de l'Idéal posé par Hugo et ses disciples : — à Théophile Gautier, d'abord, puis à Baudelaire, à M. Théodore de Banville et à M. Leconte de Lisle, pour citer les quatre noms ^^ les plus célèbres. Presque tout de suite le nouveau cénacle fut au complet. C'était Albert Glatigny, d'abord, la plus étrange figure littéraire qu'ait peutêtre vue notre âge : un comédien errant et ronsardisant qui a aimé les vers comme on aime l'amour, et qui en est mort. C'était M. Mendès lui-même, avec îa déconcertante souplesse d'un talent qui a su se hausser jusqu'à la plus noble puissance épique dans son poème s^\'edenborgien d'Hespérus, — digne pendant poétique de la Séraphïta de Balzac. C'était M. Sully-Prudhomme, ce rêveur adorable dont les vers ont le charme d'un regard et d'une voix, — un regard où passent des larmes, une voix où flotte un soupir. Il écrivait alors les Stances et Poèmes et préparerait les sonnets des Epreuves. C'était ensuite M. François Coppée, cet aquafortiste des élégances de Paris et de ses misères, de ses boudoirs et de ses banlieues, l'auteur des Intimités et des Humbles. C'était M. José-

Maria de Heredia, qui n'a guère écrit que des sonnets, mais excellents. C'étaient MM. Albert Mérat et Léon Valade qui traduisaient ensemble VIjîtermezzo de Henri Heine, et méritaient d'être signalés par Sainte-Beuve, « l'oncle Beuve, » comme l'appelaient familièrement les nouveaux romantiques, par contraste avec le a père Hugo». Il fut si merveilleux, cet auteur des Lundis, pour avoir gardé jusqu'aux derniers jours la sensation aiguë du talent jeune, et si admirable dans l'art de la critique suggestive et fécondante. Il comprenait Madame Bovary, la Littérature anglaise de M. Taine, le Demi-Monde, la profonde et douloureuse Fanny de Feydeau, et il remarquait une ou deux strophes d'une belle facture, fussent-elles signées d'un nom inconnu, dans le coin d'un petit journal du quartier latin. C'était encore M. Léon Dierx, d'une bien haute inspiration dans son Lazare, étrange et sombre poème oii est évoquée la figure du ressuscité, incapable de se reprendre à la vie, maintenant qu'il a vu la mort face à face :

Oh! que de fois, à l'heure où l'ombre emplit l'espace, Loin des vivants, dressant sur le fond d'or du ciel Sa grande forme aux bras levés vers l'Eternel, Appelant par son nom l'ange attardé qui passe,

Que de fois l'on te vit dans les gazons épais. Seul et grave, rôder autour des cimetières. Enviant tous ces morts, qui dans leurs lits de pierres Un jour s'étaient couchés pour n'en sortir jamais!...

J'aurais vingt noms à énumérer, et quelques-uns qui mériteraient, comme ceux de MM. Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, Paul Verlaine, Armand

Silvestre, une étude toute spéciale à cause de l'influence particulière qu'ils exercent encore aujourd'hui. D'autres, comme ceux de MM. Henry Cazalis, André Theuriet, André Lemoyne, Emmanuel des Essarts, Georges Lafenestre, représentent des tendances trop distinctes pour être rangés parmi les parnassiens purs. D'autres, comme M. Anatole France, le plus exquis peut-être de ces parnassiens purs, sont arrivés plus tard. Les curieux d'histoire littéraire trouveront tous ces noms, et ceux que j'omets forcément, accompagnés de commentaires d'une grande justesse dans le volume de M. Mendès. J'en ai dit assez pour montter que ce groupe de poètes contenait des artistes d'une grande valeur, aussi distincts les uns des autres qu'ils l'étaient de leurs maîtres. Beaucoup n'ont écrit que des pièces d'anthologie, mais d'exquises, comme celleci que je cite au hasard de mes souvenirs et qui est signée du nom de M. Armand Renaud t

Heureux les palmiers ! Leurs amours Vont sur les ailes de la brise De l'amant ignoré toujours A l'amante toujours surprise.

Rien de réel ne vient briser L'idéal essor de leurs fièvres; Ils ont l'ivresse du baiser Sans avoir à subir les lèvres.

N'est-ce pas là une épigramme — au sens où les Grecs prenaient ce mot — d'une délicatesse et d'un art infinis, de quoi mériter que celui qui l'a composée ait sa place, au «temple de Mémoire», comme on disait autrefois, entre André Chénier

et Ronsard? Et pourquoi des poètes, dont chacun a composé ainsi plusieurs pièces d'une originalité charmante, ont-ils rencontré de la part du public ou l'indifférence ou l'hostilité? Par quel malentendu ce titre de Parnassien est-il devenu, pendant plus de quinze années, un objet de moquerie? Y avait-il dans l'esthétique de l'école quelque chose de particulièrement inacceptable pour l'opinion française moyeime? Répondre à ces questions, ce sera poser quelques-unes des conditions faites à la poésie par le public de nos jours, et du même coup marquer en quoi l'école du Parnasse s'est distinguée dans la mêlée des théories contemporainea

On écrirait un curieux chapitre d'histoire littéraire, et bien significatif, en analysant simplement les raisons du succès des divers poètes qui sont devenus célèbres chez nous depuis la Pléiade et Malherbe jusqu'à notre époque. La conclusion serait, semble-t-il, que la plupart du temps ce succès a été l'œuvre d'une élite, qui a imposé les poètes à la foule, ou bien, quand cette foule a d'ellemême applaudi le poète, c'a été pour des motifs étrangers à ce qui constitue l'essence même du génie poétique. Peut-être les personnes qui ont voyagé

en Angleterre comprendront-elles mieux, par une comparaison facile, cette situation respective du poète français et de ses lecteurs. Comment ne pas être frappé, en regardant les devantures des bibliothèques des chemins de fer, dans les gares d'outre-Manche, de ce fait qu'il s'y rencontre toujours un Shakespeare, un Milton, un Bums, un Byron, un Tennyson, un Wordsworth, et, pour peu que la station soit de quelque importance, un Cowper, un Keats, un Shelley, un Browning? C'est que l'œuvre des poètes anglais ne sert pas seulement au régal des lettrés. Elle fait la pâture d'une masse énorme d'hommes et de femmes, occupés d'ailleurs au métier quotidien, mais rendus capables d'aimer les beaux vers, soit par la nature méditative de la race, soit par la familiarité constante avec ce prodigieux livre de poésie qui est l'Ancien Testament. Il ne semble pas qu'il en ait jamais été de même chez nous. Qui a fait la fortune de Ronsard et de ses disciples? Des érudits et des grands seigneurs. Sans la faveur du roi et les applaudissements de la cour, Racine et Boileau eussent-ils triomphé du même absolu triomphe? Lamartine et Victor Hugo eussent-ils obtenu, sans le secours de la réaction monarchique et religieuse, contempcwaine de leur jeunesse, leur popularité immense, popularité balancée par la gloire du poète le plus prosaïque, le moins exaltant qui fut jamais, Béranger, simplement parce que ce dernier représentait une tendance politique en vogue? Et quand un poète qui

n'est que poète obtient la renommée, c'est d'ordinaire par les portions de son talent que les véritables amants de son génie voudraient en distraire. Tel fut le sort d'Alfred de Musset, que sa sublime Portia, son adorable A quoi révent les jeunes filleSy ses tragiques Marrons du feu n'auraient jamais servi autant que l'a fait le dandysme voltairien du début de Namouna et de la Bonne Fortune. On a loué ce grand poète de ses négligences affectées d'artiste, on l'a célébré parce qu'il était un homme d'esprit et un amoureux, — comme si dans une œuvre de poésie il pouvait se rencontrer une vertu supérieure à la beauté poétique pure. En revanche, ni la Comédie de la Mort de Gautier, ni le Joseph Delorme de Sainte-Beuve, ni le Moïse et la Maison du berger d'Alfred de Vigny, ni le Fiant o de Barbier, ni les Dernières Faroles d'Antony Deschamps n'ont pu percer jusqu'au grand public, parce qu'il n'y avait là que de la poésie. Ces poèmes, — dont le dernier nommé est un chef-d'œuvre d'analyse égal à Adolphe, — sont demeurés le domaine propre des lettrés auxquels la foule a rendu Lamartine, aujourd'hui qu'elle n'a plus à voir en lui qu'un poète, auxquels elle va rendrç Victor Hugo, maintenant que les basses passions démocratiques ne trouvent plus de quoi admirer dans l'auteur de Ruth et Booz et de la Rose de Vlnfante le polémiste puéril des Châtiments. La puissance du lyrisme, la magnificence de la vision, la magie du rêve. — ces qualités constitutives de la beauté poétique, — ne sont certes pas étrangères à notre

race, mais on dirait qu'elles sont plutôt acquises pour nos esprits, et que notre goût inné nous porte davantage vers l'amour d'une poésie presque dépouillée de tout élément poétique, d'une poésie où cet élément soit du moins assagi et mélangé d'une forte dose d'autres principes. Le Voltaire des petites pièces, du «Si vous voulez que j'aime encore... » et de tant de délicats badinages, tous les chansonniers galants ou moqueurs du dix-huitième siècle sont bien plus suivant notre tempérament national que le Victor Hugo de la Légende des Siècles, et la plupart d'entre nous n'arrivent à bien sentir cette poésie, ainsi que M. Sarcey l'avouait de lui-même avec sa bonne foi accoutumée dans ses Souvenirs, que par éducation.

Ces remarques, si elles sont exactes, ne suffisentelles pas à expliquer comment les Parnassiens se sont trouvés aussitôt en antipathie avec le public? Il y avait à cela deux raisons, dont l'une résidait dans le fond même de l'esthétique de l'école; la seconde dans le caractère d'exotisme qu'affectait volontiers son inspiration. Elle est assez rnalaisée à définir, cette esthétique, — lien commun entre des esprits aussi différents que ceux de M. SuUy-Prudhomme, de M. Valade et de M. Mendès par exemple. Il est pourtant un point sur lequel ces trois écrivains et tous leurs confrères du Parnasse seraient d'accord^ à savoir que la première qualité d'un poème, celle qui le constitue essentiellement oeuvre de poète, réside en ceci : que les vers en soient bien faits. C'est là une

formule qui serait très simple, si, derrière les problèmes de facture, ne se dissimulait une philosophie entière de l'art. Cette formule suppose, en effet, qu'il y a une langue poétique spéciale, laquelle a sa beauté propre, comme la langue de la musique et comme celle de la peinture. Or, en quoi réâide essentiellement cette beauté? Ce n'est pas dans la passion. L'amant h plus sincère, même s'il traduit son cœur avec intensité, pourra écrire des vers touchants qui ne seront pas de beaux vers. Ce n'est pas dans la vérité des idées exprimées. Les plus grandes vérités du monde, celles de la géologie, de la physique, de l'astronomie ne paraissent pas susceptibles de recevoir une expression poétique. Ce n'est pas dans l'éloquence. Tous les connaisseurs savent bien que telle tirade de tel illustre auteur dramatique est souverainement éloquente sans avoir une grande valeur de poésie. Certes l'éloquence, la vérité, la passion peuvent être poétiques au plus haut degré, mais à de certaines conditions seulement. Quelles conditions? C'est à les rechercher que s'est consacré l'effort de l'école du Parnasse. Il a semblé aux adeptes de cette école que la vertu essentielle de la poésie était la suggestion, entendez par là le pouvoir d'évoquer des images, ou des états particuliers de l'âme, avec des rencontres de syllabes, si étroitement liées à ces images et à ces états de l'âme qu'elles en fussent comme la figure perceptible. C'est en vertu de ce principe que ces poètes se sont appliqués à une étude savante et raffinée des rapports entre l'ex-

pression et l'impression. S'ils mettent à la rime des mots sonores et singuliers, c'est afin que cette singularité imprime plus profondément ces mots dans l'imagination du lecteur, et avec eux évoque un cortège de sensations d'un certain ordre. Considérez de ce point de vue cette stance d'un d'entre eux sur la Mort d'Adonis, et reconnaissez avec quel savant artifice chacun des vers se termine sur un mot qui s'accorde à l'effet total de mystère et de sensualité cherché par le poète :

Car sur un lit jonché d'hyacinthe ^^ewriV,

La mort ayant fermé ses beaux yeux languissants,

Repose parfumé d'aromate et à'eticens

Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.

Victor Hugo s'est écrié dans une des pièces les plus profondes des Contemplations :

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.

Les poètes du Parnasse adoptèrent cette doctrine dans sa pleine rigueur. De là dérive leur souci de l'épithète rare, leur scrupule sur la- délicatesse et sur la sonorité des termes. De là aussi leur travail pour donner à chaque vocable une valeur de position, car les mots placés les uns à côté des autres se modifient par réciprocité, comme les couleurs dans un tableau. De là encore leur amour des allitérations, des coupes significatives, des rythmes spéciaux. A cette recherche d'une beauté poétique pure, ils ont tout sacrifié, appliquant ainsi une théorie de Buffon qui disait du style : a Toutes les beautés intellec-

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tuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit public, que celles qui peuvent faire le fond du sujet.»

Si le lecteur français est déjà peu disposé par nature à goûter des vers pour leur beauté propre, il l'est moins encore à les goûter lorsque cette beauté se trouve ainsi raffinée et compliquée. Dans le cas des poètes du Parnasse, une autre cause de malentendu se rencontrait. Je l'ai indiquée tout à l'heure, quand j'ai parlé de leur exotisme. La trace des grands artistes étrangers, et des plus opposés au génie national, apparaît partout dans l'œuvre des maîtres et des disciples de cette école. M. Leconte de Lisle s'était éperdument plongé dans l'abîme du rêve hindou. Baudelaire, à la suite de Quincey et de Poë, s'était assimilé la portion la plus douloureusement singulière de l'âme anglosaxonne. Le germanisme intense de Richard Wagner ensorcelait plusieurs des artistes du groupe. Toutes ces influences, d'autres encore, se réunissaient pour que l'Idéal de la jeune école poétique devînt quelque chose de complexe, de nouveau, d'inaccessible aussi à ceux qui n'avaient pas traversé les mêmes initiations. Un observateur philosophe reconnaîtrait là une des formes littéraires d'un certain cosmopolitisme contemporain. Il remarquerait que les deux poètes qui réussirent le mieux auprès du public, dans ce cénacle de 1860 et des années suivantes, furent précisément ceux qui échappèrent le plus à cette influence cosmopo-

lite, MM. Sully-Prudhomme et François Coppée. C'était là aussi une continuation du romantisme, car presque tous les poètes de 1830 furent tentés par la poésie exotique, depuis Victor Hugo, qui écrivait les Orientales^ jusqu'à Sainte-Beuve que préoccupaient les lakistes, sans parler de Lamartine et d'Alfred de Musset qui chantaient l'Italie et l'Espagne, le premier pour y avoir aimé, le second, à peine âgé de vingt ans, pour avoir désiré d'y aimer. Mais les romantiques essayaient de prendre aux littératures étrangères ce qui pouvait s'adapter au génie de notre race. Les poètes du Parnasse s'efforçaient au contraire de s'assimiler ce qu'il y a de plus rare dans l'originalité des génies étrangers. Arrivés tard et cherchant un a frisson nouveau », comme disait Victor Hugo de Beaudelaire, ils ont bien arraché à notre vieille langue une musique dont elle n'était pas capable jusque-là, — mais, de cette musique, il'.î ont dû être seuls à jouir pendant longtemps. L'oreille du public n'y était pas façonnée.

Que reste-t-il aujourd'hui de cette école poétique, grandie durant les dernières années de l'Empire, et dispersée depuis la gvierre, comme le fut le groupe romantique après la révolution de 1830? Des poèmes d'abord, de quoi former un volume d'an-

thologie qui tiendra sa place dans la grande histoire des Lettres françaises; — une technique en second lieu qui, longtemps encore, imposera aux nouveaux venus le souci de la beauté de la forme (i). Et c'est sur ce mot de Beauté gue je voudrais finir cette brève analyse de quelques idées cPïères à ces poètes. Les théories d'esthétique sont choses de discussion, et l'on disputera indéfiniment entre partisans de la couleur et du dessin, entre dévots de l'art antique et fervents de l'art moderne, entre adorateurs du rêve et copistes du réel, entre poètes de l'image et poètes de l'idée. Mais la question suprême à se poser sur un artiste est celle-ci : — de quel amour a-t-il chéri la Beauté? Les poètes du Parnasse, à cette question, peuvent répondre qu'ils l'ont adorée, elle, l'inaccessible, la céleste, de toute la ferveur dont ils étaient capables. Dans notre âge o\x l'Utile et le Vrai sont les rois du monde, ils ont dressé un autel à la pure Déesse, à celle que les rêveurs du moyen âge incarnaient dans l'Hélène apparue au docteur Faust. Nous ressemblons, tous, ou plus ou moins, aujourd'hui, au vieil alchimiste, perdu parmi ses creusets et ses livres; nous avons, comme lui, l'âme surchargée; notre intelligence plie sous

(i) Prédiction qui semble démentie par les faits. Pourtant, si l'on considère le principe de l'esthétique des nouvelles écoles contemporaines, on trouvera qu'il est le même que celui du Parnasse, puisque ces écoles ont pour but la suggestion. C'est par le moyen de produire cette suggestion qu'elles diffèrent de leur aînées. (Note de 1899.)

les connaissances héritées des siècles morts ; quelques-uns, à de certaines heures), ferment les livres, laissent s'éteindre le feu du laboratoire, et ils invoquent le mystérieux et consolant fantôme. La voici venir, celle pour qui ont souffert tous les grands artistes, celle dont le sourire et le regard semblent parfois la raison d'être de ce dur monde, celle qu'Homère a chantée, que Gœthe a priée, que Gustave Moreau a peinte debout sur les remparts de Troie, une fleur dans sa main parmi la jonchée des héros tombés pour elle :

Elle seule survit, immuable, immortelle.

La mort peut disperser les univers tremblants,

Mais la Beauté sourit, et tout renaît en elle,

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.

C'est parce qu'ils l'ont profondément aimée, cette immortelle Beauté, que les poètes du Parnasse méritent que la critique parle d'eux avec respect, et que leur effort n'aura pas été tout entier perdu.

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