Choses vues
Musset et Déranger. Avec nos deux voix, nous pouvions faire l'élection. Nous avons tenu bon. Il a fallu remettre, et l'on a remis à un mois.
Au premier tour, quand on a proclamé les deux billets blancs, M. Flourens a dit : — Voilà deux voix perdues.
Je lui ai répondu : — Perdues ! dites : placées à gros intérêts 1 Mon intention est d'amener l'une des deux parties à s'entendre avec nous, qui sommes l'appoint tout puissant, et à nommer Balzac ou Dumas en échange de nos voix. C'est de cette façon que j'ai fait nommer, il v a deux ans, Alfred de Vigny.
Justement, je chapitrais DupinsurBalzac.il m'a interrompu :
— Diable ! diable I Vous voudriez que Balzac entrât à l'Académie d'emblée, du premier coup, comme ça ! Vous citez des exemples : Patin, Saint- Marc Girardin, Brifaut ; mais ils ne prouvent rien. Songez donc ! Balzac d'emblée à l'Académie. Vous n'avez pas réfléchi. Est-ce que cela se peut ? Mais c'est que vous ne pensez pas à une chose ; il le mérite !
En 1849, quoique absent de Paris et dans l'impossibilité de faire les visites d'usage puisqu'il se trouvait à Wierszchownia,au fond de l'Ukraine, Balzac posa sa candidature au fauteuil de Chateaubriand.On lui préféra M. de Noailles,et Balzac écrivait, à ce propos, à son ami Laurent Jan :
« L'Académie m'a préféré M. de Noailles. 11 est sans doute meilleur écrivain que moi, mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. » Balzac échoua encore en essayant de remplacer Vatout. Il ne se représenta plus.
Hugo venait quelquefois aux Jardies. Léon Gozlan ' nous a raconté l'une de ces mémorables visites. L'illustre poète s'était fait attendre et Balzac témoignait son impatience de ce retard quand tinta la sonnette de la grille. Hugo arrivait enfin. Les deux grands hommes ne s'étaient guère souciés de leur toilette, nous confie l'anecdotier. Le pantalon de Balzac, sans bretelles, fuyait son ample gilet à la financière ; ses souliers étaient avachis ; les pointes de son nœud de cravate remontaient jusqu'à ses oreilles ; sa barbe n'avait pas été faite depuis quatre jours. Hugo portait un chapeau gris de nuance assez douteuse, un habit bleu fané à boutons d'or, couleur et forme de casserole, une cravate noire éraillée et de réjouissantes lunettes vertes destinées à le protéger de la réverbération.
Balzac était très fier de sa propriété. Il s'empressa de la montrer à son hôte. Victor Hugo fut très sobre d'éloges. Balzac avait beau lui
1, Balzac chez lui.
dire qu'il est question des Jardies dans les Mémoires de Saint-Simon, les compliments n'abondaient pas. Le poète admira néanmoins les giroflées, mais les giroflées seulement. « Je voyais, dit Gozlan, qu'il avait toutes les peines du monde à ne pas rire tout haut de l'étrange idée venue à Balzac de faire couler de l'asphalte sur les flancs périlleux de son jardin, comme pour leur prêter un petit air boulevardier du meilleur goût. »
Hugo consentit à remarquer encore un noyer, le seul arbre du jardin que Balzac avait acheté et qui lui rapporterait, affirmait-il, quinze cents francs de rente. Hugo se récriant, Balzac expliqua: « Ce noyer miraculeux appartenait à la commune. Je l'ai acheté à un prix fort élevé. Pourquoi ? Pour cette raison-ci:un vieil usage oblige tous les habitants à déposer leurs immondices au pied de cet arbre séculaire, et non dans un autre endroit. » Là-dessus Balzac s'empressa d'ajouter que nul n'avait le droit de se soustraire à cette servitude personnelle, reste d'une ancienne coutume féodale. Il aurait donc quantité de guano et le vendrait. Hugo approuva et répartit, flegmatique : « Vous dites bien, mon cher Balzac, c'est du guano, mais du guano, moins les oiseaux. »
La cloche du déjeuner ayant sonné, l'on se
mit à table et Ton parla théâtre. Victor Hugo raconta à Balzac tous les dangers et aussi toutes les bonnes fortunes qui pouvaient échoir à l'auteur dramatique. Il énuméra complaisammentles énormes bénéfices que lui rapportaient ses drames, tant à Paris qu'en province. Balzac écoutait, ébloui. « Je suis sûr, affirme Gozlan, que cette peinture si éloquente et si précise des avantages financiers attachés à la littérature dramatique, cette peinture faite par Hugo avec l'onction du père Grandet et la certitude d'un premier commis de la Cour des comptes, fut pour beaucoup dans la rage dont fut saisi Balzac pour le théâtre et dont il fut poursuivi tant qu'il vécut. Il ne cessa de me parler, les jours suivants, d'une foule de sujets comiques ou sérieux à mettre le plus vite possible en scène. »
Balzac demanda ensuite si, à défaut de Louis- Philippe qui se désintéressait des arts et de la littérature, les écrivains devaient compter sur le duc et la duchesse d'Orléans, esprits distingués et fins connaisseurs. Victor Hugo, familier de la maison du jeune prince, raconta que le duc et la duchesse d'Orléans, désireux de s'entourer d'un cercle d'écrivains et d'artistes éminents, avaient essayé de donner quelques soirées dans leurs appartements. Elles eurent lieu. L'endroit où se tenaitces réunions fut bap-
tisé par les fidèles la Cheminée du duc d'Orléans ; plus tard on se contenta de dire : la Cheminée {oui couri. Un hiver se passa. On discutait devant une tasse de thé sur un dessin turc de DecampSjUne ciselure florentine de Froment ou le style d'un roman. L'année suivante, comme on goûtait de nouveau le charme de ces réunions, Louis-Philippe, un soir, fit appeler son fils et lui déclara : « Ferdinand, sachez qu'il ne doit y avoir aux Tuileries qu'un seul roi, qu'un seul salon, qu'une seule cheminée. D'ailleurs, la mienne chauffe tout aussi bien que la vôtre. Vous me ferez plaisir toutes les fois que vous et la duchesse y viendrez prendre place. » Les réunions cessèrent et le duc d'Orléans ne s'occupa plus des artistes.
L'amitié de Balzac et de Victor Hugo se manifesta encore en de plus tristes circonstances. M. de Lovenjoul * cite une lettre de M"" Hamelin adressée à la vicomtesse de Kisselef, oi^i est racontée la mort du grand homme :
Quelle mort belle et sincère que celle de Balzac 1 La gloire poursuit Hugo. Balzac, qui l'avait vu partir avec peine, l'envoie chercher et l'attend pour mourir. Hugo était sur la plage où sa fille mourut