Études franques
De tous les travaux historiques qui sont sortis de la plume féconde de Godefroid KURTH, ceux qu'il a consacrés à la période franque compteront, sans nul doute, parmi les plus durables, comme parmi les plus caractéristiques de scn talent. Au cours d'une longue carrière, il lui fut 'donné d'aborder à peu près tous les problèmes que soulèvent l'origine des Francs, leurs progrès et leur histoire dans nos régions et dans la Gaule, et il en proposa souvent des solutions neuves et pleines d'intérêt. Tout en livrant au grand public des œuvres de première importance. Histoire poétique d6s Mérovingiens (1893), Clovis {1895), La frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la France (1896-1898), Sainte Clotilde (1897), Saint Boniface (1902), Godefroid KURTH avait éparpillé, dans les revues savantes, un grand nombre de dissertations spéciales sur l'histoire des Francs. A plusieurs reprises, le désir d'en voir rassembler les principales avait été exprimé à l'éminent historien. Lui-même comprenait d'autant mieux la nécessité de répondre à cette invitation qu'il n'avait cessé de se tenir au courant des controverses et que, revenant à un projet longtemps caressé et toujours ajourné, il se proposait de couronner ses études franques par un tableau général de la civilisation du VI^ siècle en Gaule. La mort est venue hélas t l'empêcher de réaliser ce rêve grandiose (l).
(1) Ce grand ouvrage devait comprendre une trentaine de chapitres ou tableaux, dont quelques-uns sont rédigés et pourront sans doute voir le jour. GODEFROID KURTH a laissé aussi un ouvrage sur ia guerre mondiale : Le Cuet-Apens prussion en Belgique, qui paraîtra prochainement.
Aprèi, l'achèvement de La Cité de Liège au moyen âge (1909) et de La Nationalité belge (1913), il avait donc repris une à une ses dissertations et il les avait mises au point. Quand il disparut, terrassé en pleine activité, le 3 janvier 1916, par une maladie que rien ne faisait prévoir, on trouva le tome I des Études Franques imprimé, ainsi que la plus grande partie du tome 11. On n'a eu que la peine, dès que les circonstances le permirent, en 1918, de mener à bonne fin l'impression de ce tome 11, en respectant le manuscrit de l'auteur, et le mode de citation adopté par lui.
Telle est l'origine, telle est la raison d'être des deux présents volumes. Le lecteur y trouvera, revues et corrigées de la main même du Maître, bon nombre d'études qu'il sera inutile, désormais, d'aller chercher dans les bulletins des sociétés savantes. C'est trop peu dire que ces études ont été « revues et corrigées ». Presque toutes ont été complètement remaniées, et six d'entre elles sont inédites. Ce sont : Los nationalités en Touraine au VI* siècle (n" X), Les sénateurs en Gaule au VI* siècle (n° XIII), De l'autorité de Grégoire de Tours (n^ XIV). Le baptême de Clovis (rf XVI), Les traditions du VI« siècle sur l'apostolicité de Saint Denis de Paris (n" XVII), Le Vita Sancti Lamberti et M. Kruscli (n" XVIII).
En parcourant ces deux volumes, on admirera à nouveau la connaissance profonde que Qodefroid KURTH avait acquise des sources de l'histoire franque et du milieu politique et social de cette époque troublée. Combien on regrettera qu'il n^ait pu achever cette synthèse du VI* siècle en Gaule, pour laquelle il avait réuni et classé de si riches matériaux! Nous osons dire que ces Études Franques ne seront pas la moins précieuse des contributions de Qodefroid KURTH à l'étude du passé mérovingien; elles seront un de ses livres qui feront le plus d'honneur à sa chère mémoire et à la science de notre pays.
ET
Les Etudes classiques au VI'^^ siècle
Eq 1878, dans un court mémoire portant le môme titre que celui-ci (1), j'ai essayé de déterminer la connaissance que Grégoire de Tours avait eue de la littérature antique. Depuis lors, plusieurs érudits, MM. Arndt. Krusch, Manitius, Bonnet, Roger (2), sont revenus sur la question pour confirmer ou compléter mes conclusions. On me permettra de la reprendre à mon tour pour la mettre au point en profitant de leurs travaux.
A la fin du V*" siècle, il y avait en Gaule une société lettrée qui connaissait ses classiques et se flattait de continuer la tradition littéraire des âges précédents. Elle saluait en quelque sorte son maître dans la personne de Sidoine Apollinaire, évoque de Clermont (t 484), que sa correspondance nous montre entouré d'un bon nombre de littérateurs
(1) Revue des Questions Historiques, t. XX(V, pp. 583-593.
(2) Arndt dans Scriptores Rerum Merovingicarum, t. I, p. 7. Krusch, dans le même recueil, t. I, p 459.
MaEitius, Zur Frankergeschichte Gregors von Tours dans Neues Archiv fur altère deutsche GeschichtAunde, t. XXI (1896), p. 553.
Bonnet, Le Latin de Grégoire de Tours, p. 49.
Roger, Uenseigntmtnt des lettres clnssiqttes d'Ausone à Alcuin, Paris -1906, pp. lOS-iOS. OC
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à qui, sans doute avec beaucoup d'indulgence, il reconnaissait beaucoup de talent, et qui, dans tous les cas, ont eu le culte passionné des muses. Lorsqu'il eut disparu avec la génération qui avait grandi sous ses yeux, c'en fut fait de la culture littéraire en Gaule, Saint Ruricius de Limoges (t 507), saint Avitus de Vienne (t ol8) et saint Rémi de Reims (f 532) en furent les derniers représentants, l'un chez les Visigoths, le second chez les Burgondes, le troisième chez les Francs. Après eux, dans la Gaule unifiée sous l'autorité de Glovis et de ses successeurs, on ne devait plus rencontrer un seul refuge de la culture classique, ni un seul professeur de lettres antiques. On a cru en trouver un à Glermont- Ferrand : le rhéteur Securus Félix Memor; c'est une erreur; son nom doit être biffé de l'histoire littéraire de la Gaule pour être restitué à celle de Rome et de l'Italie (1).
Seule, la Provence, qui fut la dernière conquête franque et que sa situation géographique rattachait à l'Italie, conserva encore pendant quelque temps un enseignement littéraire. Le rhéteur africain Pomerius, qui s'y était établi, semble y avoir tenu école : il avait pour protecteur l'évêque Aeonius et plusieurs patriciens, parmi lesquels on nous cite Firminus. Celui-ci, correspondant de Sidoine ApolUnaire et d'Ennodius, était lui-même un lettré de quelque mérite : Sidoine lui a dédié le IX^ livre de ses Épîtres et Ennodius vante son uhertas lingiiœ et son castigatus sermo. Ennodius était d'Arles lui-même et semble avoir été rattaché à Firminus par des liens de parenté. Voilà donc, aux confins du V« et du VI'' siècle, un groupe littéraire dont la survivance est attestée dans l'ancienne capitale gauloise de l'Empire (2).
Marseille possédait également, à la même époque, sa petite société d'esprits cultivés, pour laquelle le culte des lettres était probablement la dernière forme du patriotisme romain. La figure la plus remarquable du groupe des lettrés
(1) V, Teuffel-Schwaba, Geschichte der rômischen Literatur, Leipzig 1882, § 4K2, 6. Cf. Roger, L'enseignement det lettres classique» d'Ausone à Alcuin, pp. 98-100.
(2j Sidoine Apollinaire, Epist., IX, 4 et 40 ; Ennodius, Epist., I, 8 et II, 7 ; Vita a. Caesarii, 1, 8, dans SKM, III, p. 460.
ET LES ÉTUDES CLASSIQUES AU Vl' SIKCLE. 3
marseillais est sans contredit Dynamius, patrice des Gaules et recteur du patrimoine que l'Église romaine possédait dans ce pays. Dynamius, correspondant de Grégoire le Grand et de Fortunat, était un poète qui ne manquait ni d'élégance ni de sentiment; son petit poème sur l'île de Lérins est, à mon sens, une des meilleures compositions que nous ail léguées celte époque d'aridité littéraire (1).
Enfin, nous savons qu'Avignon était également réputée, en pays franc, eoimnc une ville habitée par une bourgeoisie lettrée et spirituelle, encore en plein VP siècle (2).
En dehors de ces milieux, les hommes qui avaient quelque teinture des lettres étaient fort rares. Grégoire de Tours ne nomme que saint Forréol d'Uzès, saint Sulpice de Bourges, le sénateur Félix et son esclave Andarchius, les ministres de Théodebert Asteriolus et Secundinus et enfin le patrice Gelsus.
Saint Ferréol (t o81) était, au dire de Grégoire, plein de sagesse et d'intelligence : il avait laissé plusieurs livres d'épîtres dans lesquelles il avait pris pour modèle Sidoine Apollinaire (3). Saint Sulpice était fort versé dans les lettres classiques; il n'avait pas son maître pour la versification (4). Le sénateur Félix et son esclave Andarchius (t o74) possé daient à fond leur Virgile et le code Théodorien et étaient parfaitement versés dans le calcul (5). Asteriolus et Secundinus étaient tout nourris de lettres classiques (G). Celsus, nommé
(1) V. sur lui Mîinilius, Zu Dynamius vnn Massilia. Jars Mittlieilumien des Instituts fur Oesterreichische Geschichtsforschung, t. XVIII ('1897), pp. 22!)-232
(2) V. ci-dessous, p. 5.
(3) Plenus sapienlia ot inteliectu, qui libros aliquos epistoluruin, quasi Sidoninm secutus, composuit. HF. VI, 7.
(4) In litteris bene eruditus rhetoricis, in metricis vero arlibus iiulli secumlus. HF. VI, 39.
(5) (Andarchius) ut adserunt, Felicis senatoris servus fuit; qui ad obsequium domini depotatus, ad &tudia litterarum cuu eo positus, bene institutus emicuit. Mam de operibus Virgilii, Icgis Tiieodosianae libris artemque calculi aplene eruditus erat. HF. IV, 46.
(6) Asteriolus tune et Secundinus magni cum rege LabeLaLlur; erat autem uterque sapiens et retoricis imbutus litteris. HF. III, 33.
patrice de Provence par le roi Gontran, était un juriste de valeur (1).
Cette liste, il faut en convenir, est assez modeste.
Après cela, en croir^ï-t-on Fortunat quand on l'entendra déclarer à saint Germain de Paris et à Domnolus d'Angers que la Gaule est remplie d'écrivains brillant de tous les dons de l'éloquence et du style, bien plus capables que lui de se faire les biographes des saints? (2) Ce sont là de ces formules de politesse et de ces exagérations d'humilité dont Fortunat est coutumier, et qu'il serait désolé, je pense, de voir prendre au sérieux. Lui-même, si grand distributeur de compliments, ne trouve parmi ses nombreux correspondants que cinq ou six personnages auxquels il attribue une certaine culture : ce sont le duc Gogon, Lupus, Félix, Jovinus et Domitien d'Angers, pour ne pas nommer encore Grégoire de Tours.
De ces personnages, le plus lettré semble avoir été le duc Gogon, éducateur de Ghildebert II. Il nous reste de lui quatre lettres qui ne manquent pas de prétentions littéraires : l'une est écrite au nom du roi à un duc d'Istrie (3). Gogon est poète; il envoie à Tun de ses correspondants une pièce de vers de sa façon, qui ne nous a pas été conservée, et, tout en prenant des allures modestes, il s'épuise en compliments pour ses correspondants, qui ne manqueront pas de les lui rendre. Fortunat se garde bien de leur refuser son encens : il leur montre la même indulgente admiration que Sidoine Apollinaire, quelques générations auparavant, professait pour ses propres admirateurs. Il compare Gogon à Orphée pour la douceur de son langage, et lui dit avec une
(1) Guntramnus Celsum patriciatus honore donavit... juris lectione peritum. HF. IV, 24.
(2) Praesertim cum vobis multorum prudentium famosae abuudantiae sufRciat eloquentia gallicana et quadratis juncturis verba trutinata procédant. Qui si velint, sermone possunt depingere quidquid animus figuravit, apud quos ipsum loqui dirtare fit et quae vix corde cor.cipitur mox in pagira res formalur. Cur i laque ut dictum est inter galiicanos cothurnes itala patavinitas piano pede ire praesumat, ad quorum comparationem velut inter rosas et lilia nostrae linguae vilis saliunca respirât? Vita s. Marcelli c. 5-7; cf. Vita s. Albini c. 5-7.
(3) MGll, Epistolae, t. III, pp. 428. i30, -134, i52.
ET LES ÉTUDES CLASSIQUES AU Vl' SIECLE. 5
pointe de malice : Vous êtes à la fois notre Cicéron et notre Apicius, c'est-à-dire, le prince des orateurs et le prince des cuisiniers (1). Il vante chez le duc Lupus une éloquence capable d'exprimer toutes les pensées de l'âme (2). Il parle à Jovinus de mythologie et d'histoire et lui demande des vers (3). Il envoie une petite pièce à Félix (4). Il écrit à Domitien d'Angers que Cicéron lui-même et tous les orateurs les plus éloquents de Rome trembleraient de l'avoir pour juge (o). Ceci est déjà un peu vif, mais il faut entendre notre auteur faire des compliments ironiques à Bertrand de Bordeaux, qui l'a pris pour Aristarque, Selon lui, le Forum de Trajan n'a jamais rien entendu de plus beau que les vers de Bertrand : s'il les avait débités au Sénat, on aurait étendu devant lui des tapis dorés. Ces chefs-d'œuvre n'ont qu'un petit défaut : de temps en temps il y a une syllabe de trop et l'oreille du lecteur reçoit un choc fâcheux (6). Le bon barbare qui était persiflé ainsi n'y voyait peut-être pas malice : n'étaitil pas logé à la même enseigne que le roi Chilpéric, qui, lui aussi, faisait des vers boiteux (7)?
Les milieux littéraires de la Provence, incontestablement, étaient plus cultivés : aussi ne laissaient-ils pas d'imposer aux barbares.
Quand Domnolus, abbé de Paris, fut désigné par Glotaire I pour occuper le siège épiscopal d'Avignon, il supplia le roi de
{i) Fortunat, Carm. VII, 1-4.
(2) Fortunat, o. c. VII, 7-9.
(3) Fortunat, o. c. VII, H et 42.
(4) Fortunat, o. c VII, 13,
(b) Cum ante vcstram pcritiam ipsa Ciceronis ut suspicor eloquia currerent vix secura et cui apud Caesarem Roma aliquid deliberans aquitano judice forsitan Galliam formidaret. Vita s. Albini, c. 5.
(6) Sed tamen in vestro quaedam sermone notavi Carminé de veteri furta novella loqui.
Ex quibus in paucis superaddita syllaba fregit Et pede iaesa suo musica cloda gémit.
Fort. Carm. III, i8, 13-16.
(7) Grégoire de Tours HF. VI, 46. Conficitque duos libros, quasi Sidulium meditatus, quorum versiculi debitis nuUis pedibus subsistere possunt, in quibus, dum non intelligebat, pro longis sillabas brevas posuit et pro brèves longas statuebat.
6 I. — GRKGOIKK PK TOURS
lie pas leuvoyer si loin en exil, ne permitleret sirnpUcUntcm illins intcr scnfdores sophisticos no Jadices philosophicos fntigari (l). On ne saurait trouver un plus curieux exemple de la rusticité franque du VP siècle que cette terreur inspirée nu pauvre moine par le contact d'une bourgeoisie lettrée et cultivée.
Au surplus, le foyer de cette culture était déjà sinc^ulièrcment ap[)auvri, sinon totalement éteint, au moment où Domnolus fut menacé de devoir aller à Avignon. Et c'est le grand homme de l'églis'i des Gaules au VI* siècle, c'est saint Gésaire d'Arles qui a, ce semble, ronijju délibérément le lien qui rattachait l'éducation ecclésiastique à la culture antique. Il avait une vingtaine d'années lorsqu'il arriva à Arles, où ses protecteurs Firminus et Gregoria le mirent en rapport avec Pomerius, afin de polir sa simplicité monastique à l'école de la science profane. Mais Gésaire n'avait pas de goût pour les lettres païennes. S'étant un jour endormi sur un livre que Pomerius lui avait donné à lire, il eut une vision dans laquelle un démon rongeait et le livre et le lecteur, et, à son réveil, il se repi'ocha d'avoir voulu marier la sagesse insensée du monde à la lumière de la i-èglo salutaire. Il ne cessa, dès lors, de professer le mépris des lettres profanes, sachant au surplus, disent ses biograjdies, que les oi*nements de l'éloquence ne font pas défaut à ceux qui se distinguent dans la vie spirituelle (2).
G'est au nom de saint Gésaire que se rattache la nouvelle culture littéraire de la Gaule, qui est exclusivement ecclésiaslicjue et qui a rompu avec la tradition des lettres antiques. Il inaugure dans ses homélies un genre où la simplicité évangélique se priA'^e volontairement des ornements de l'antiquité. Gomme Grégoire le Grand en Italie, Gésaire en Gaule ne veut rien emprunter aux modèles classiques; il demande son fond et sa forme à l'Écriture Sainte.
(2) Excussus ^M go a somno, territus ip?o visu, lerribilius se fx eodem (acto coepil arguere, po quod lumen regulae salutaris stulta(> c:nivii sapipntiae volufrit copularc. Igitr.p conl'?mp«it haec protii.us, cciens, quia «on d'^essct illi perfectae locutiouis ornatus, quibus spiritalis emiret iutcileclus. Vita s. Caeiarii l, 9, p. 460.
ET LES ÉTUDES CLASSIQUES AU Vl^ SIECLE. 7
Dès la première moitié du YP siècle, l'cclucalion nouvelle triomphe dans !a Gaule entière, à l'exception de ce qui a été dit de la Provence. Une fois encore, et c'est la dernière, il arrive à un évêque de conserver le programme antique et d'enseigner les lettres au moyen de la lecture de Virgile ; ce lut saint Didier de Vienne, et l'on sait qu'il fut vigoureusement rappelé à l'ordi'e par saint Grégoire le Grand : « Les louanges de Jupiter et celles de Jésus-Christ, lui dit le pape, ne vont pas ensemble dans une même bouche ». Ces paroles sont formelles; elles contiennent, quoi qu'en aient dit des apologistes, la condamnation de l'enseignement des lettres profanes, et il est permis de croire que celui-ci en a reçu le dernier coup .
On se tromperait dailleurs si l'on se figurait que des scrupules religieux seuls ont fait abandonner l'éducation littéraire antique par les évêques du VP siècle. Cette éducation, on l'a vu, était en pleine décadence, et ceux qui la représentaient écrivaient dans un style tellement artificiel et tourmenté qu'ils en devenaient absolument inintelligibles. Les lettrés d'alors, comme certains décadents d'aujourd'hui, tenaient à honneur de n'être pas compris et prenaient l'inintelligibilité pour une preuve de supériorité intellectuelle : qu'on se rappelle seulement le sot Virgile de Toulouse. Mais même sans aller si loin, les meilleurs esprits tombaient dans le fatras le plus prétentieux dès qu'ils voulaient se hausser au ton littéraire : saint Avitus de Vienne dans ses écrits en prose et Fortunat dans ses préfaces en sont des exemples vivants. Ah! ces préfaces! quels casse-tête chinois, quels logogryphes, quelles cryptographies! Et cependant, Fortunat sait fort bien que pour être lu du peuple il faut parler un autre langage, et ses vies de saints valent mieux que ses préfaces ne le feraient croire H écrit : Eligo rusticus agnosci ...ne mihi in hoc opère ad aures popiili minus aliquid intelligibile projeratur {{). C'est parler d'or. Et Grégoire de Tours ne tient pas un autre langage. S'il écrit dans une
(4) Vita s. Albini, c. 4.
8 1. — GRRGOIRK DE TOURS
langue inculte (inciiUii effatii), c'est parce que, comme il l'entend souvent dire autoui* de lui, philosophantern rhetorcm intelleg'iint panci, loqacnfern riisficuni niiilli (3).
Il y avait donc deux raisons qui détournaient les écrivains ecclésiastiques du VP siècle de la culture des lettres antiques. La première était qu'elles constituaient, par leur frivolité souvent licencieuse et par leurs innombrables fictions mythologiques, un danger pour la foi cl pour les mœurs des lidcles. La seconde, c'est que ceux qui les enseignaient en étaient arrivés à un tel point de décadence intellectuelle qu'il n'y avait plus moyen de les comprendre. L'éloignement des générations du VI" siècle pour les lettres antiques tient à ces deux raisons à la l'ois. Il est inutile dinsister sur la première, mais on a tenu trop peu compte de l'autre. Qu'on se souvienne de l'aversion des contemporains de Boileau pour le moyen-âge littéraire français : il s'ercplique par une raison semblable et il fait comprendre l'antipathie des gens du VI* siècle pour la littérature antique. Quoi qu'il en soit, et pour revenir à la décadence du VP siècle, elle a trouvé son greflier dans Grégoire de Tours lui-même : Decedentc atqiie immo potius perenntc ab iirhibns gallicanis liberalium cultara litterarnm, ... vae diebus nostris, quia periit stiidiiim litterariim a nobis (1). Telles sont les pai'oles qui ouvrent V Histoire des Francs de Grégoire et qui ferment l'histoire des lettres classiques en Gaule.
Mais si la culture antique était morte de bonne heure, la culture nouvelle avait pris sa place. Les lettres sacrées s'étaient substituées aux lettres profanes dans les études de la jeunesse, et à la place des anciennes écoles municipales et publiques, l'Église avait ouvert un grand nombre d'écoles paroissiales. En 329, le concile de Vaison, présidé par saint Gésaire d'Arles, voulait qu'il y en eût une dans chaque paroisse : tout curé, disait-il, devait, comme en Italie, réunir dans sa maison les jeunes lecteurs non mariés et leur apprendre, avec le chant des psaumes, les textes
(3) H F. praefat , p. 31.
(i) HF. l. c.
ET LES ETUDES CLASSIQUES AU Vl" StECLE. if
ecclésiastiques et la loi de Dieu, pour se l'onTier de bons successeurs. Toutefois, si l'un de ces jeunes lecteurs veut par la suite se marier, l'autorisation ne doit pas lui être refusée (1).
Ceci n'est autre chose que l'organisation d'autant de séminaires paroissiaux, si l'on peut ainsi parler, et c'est sous cette forme de séminaires qu'ont paru en effet les premières écoles ecclésiastiques. Il va sans dire que s'il y en a eu dans beaucoup de paroisses rurales de par le concile de Vaison, à plus forte raison ont-elles existé dans les bourgs, dans les castra, dans les villes, et particulièrement à l'ombre des cathédrales, où tantôt c'était l'archidiacre, tantôt l'évêque lui-même qui en avait la direction. Les documents historiques du VP siècle et en particulier les écrits de Grégoire de Tours et de Fortunat nous font connaître plus d'une de ces écoles, celles-ci dans des cités épiscopales comme Bourges, Clermont, Tours, Lisieux, Vermand, Autun, Vienne, Lyon, celles-là dans des castra comme Avallon, Marné, Ivoix, Issoire, ou des bourgades comme Néris (2). Nous les voyons dirigées
(1) Hoc placuit ut omnes presbiteri qui sunt. in parrociis constiUiti, secundum consuetudinem qunm per to'.^m Ilaliam satis salubriter toneri cojînovemus, juniores lectores quantoîcumque sine uxoribus habuenint, sccum in domo ubi ipsi haliitare vidcnlur. recipiant et cos quornodo boT?i pstres spirilalitcr nutrientcs ps:)lrais parare, diviais lectionibus iiisislere et in lege Domini erudire contendant, ut et sibi dignos successores provideant et a Domino praemia aeterna recipiant. Cum vero ad aetateai prîrfectom pervenerint, si alequis eorum pro caniis fragilitate uxorera habere voluerit, potestas ei ducendi conjugium non negetur. Maassen, Concilia atvi merovirigici, p. 56.
(2) Issoire. Ut homo concrescit et ut ieinpus exstaret quod littcrarum arcrmina summeret, magislro traditur Occiodrense diocesim doceiidus. V. s. Praejccti, SRM, t. V, p. 227, c. 2.
Bourges. Patrocius, Hiturigi terrilurii incola, pastor ovium disliiialur,
fraîri Antocio traditura ad sludia littersrnm Cumque quodam meridie hic ab
scoUs, isto a gregft cnmmisso ad capiendurn cib;im convenissenl, dixit
An'onius fratri suo Quod illa audicnî et hanc increpationem quasi a Deo
sibi transmissam putans, reliquit oves in campi planitie et scolas puerorum expetivit. VP. IX. 1.
Néris. Servus Dei venit aï vicum Nareensim, ibique aedificato oratorio pueros enidlro coepit in studiis littetarum. VP. IX, 2.
Tours. Adveniens quidam Theodomundus nomine — — — a Chrodegiide
10 I. — GRKGOIRTÎ PE TOURS
par un saint Avitus à Clermont, un saint Nizier à Lyon, un saint Didier à Vienne. Celle de Lisieux avait été confiée par l'évcque du diocèse à un prêtre étranger qui se montra indigne de sa confiance. C'est de ces écoles que sortirent plusieurs des saints les mieux connus du VP siècle : Germain de Paris, Médard, Cybard, Géry, Eptade, Léobard, Didier de Vienne. Klles avaient pour mission en tout premier lieu, cela va sans dire, la formation du clergé, mais on y recevait également des enfants qui ne se destinaient pas à l'Église, comme le montre déjà le canon du concile de Vaison cité ci-dessus. Au surplus, on s'y bornait aux études ecclésiastiques, c'est-à-dire quaprès celle de l'écriture, de la lecture et du comput, venait tout de suite celle des psaumes et du Nouveau Testament. Ceux qui faisaient des études supérieures développaient naturellement ce programme et y ajoutaient d'autres parties de la science sacrée.
regina a1 scolam positus. oranem psalmorum seriem memoriae commen-
davit. Virt Mart. \, 7.
Avallon. Beatiis Germanus Parisiorura pontifex territorii Augustiduncnsis indi-
gena cam Avallone castro cum Stralidio propinquo puor scolis excurreret
Fortunat. Vita s. Gennani, l et 2.
Vermand. In qun urMe (Vcrmandonsi) cum adulescens ad scolara recurreret dura adhuc essftt in scolis Vit. x. Medardi c. 2 dans Fortunat, p. 68.
Lisieux. Profert se, litlerai'um esse dontorera, promittens sacerdoti quoi si ei puoros delegarct perfectos hic in litteris redderat. Gavisus auditu sacerdos, pueros civitatis coHegit ipsique delegat ad docendum. HF. VI, 36.
Chartres. V. les textes recueillis par Clci'val, Les Écoles de Chartres au moyen- Aqe^ pp. 5 et suivantes.
fvoix. Le curé du lieu dit à l'évêque de Trêves Magnéric : Puerolus nomine Gîiugericus. adhuc in scolis ad magisterium erudilionibus commendatos, multum do divinis el"quiis noscetur enutrire. Audiens signum, ad ccclesiam adhuc in habitu saeciilsre malurius primus adcurrit, et cum pares sui, qui cum ipso ad studium littfirarum noscunlur essa sociati, cybum accipere acceidiint, ipse diebus singulis jpjunans, etc. Vita s. Gaugerici, c. 2, p. t!o'2
Autun. Epladius — cum esset orgo annorum duodecim, ncscicntes parentes
ejus, ad disciplina fugit Ecolsre ibique se ipse magistro infanciam aetstis suae tradidit sacris litteris edocandum. Ex quo facto pauca quidem tempora, quae scolares sibi non tandem quoaequavit, verum etiam omni scientiam litterarum cunclos longe precellens superavit. Vit. s. Eptad., c. 5, p. 187.
Périgueux. Cum anr.is ageret circiter septem (Eparchius) in urbe praefata (Petrugcrice) lilteris traditur edocendus. Vita s. Eparchii, c. 2, p. 583.
Ainsi le VP siècle a connu deux lypes d'enseignement et deux genres d'écoles. Dans celles-là, c'est aux lettres antiques que l'on demande la formation iutellectuelle ; dans celles-ci, on se pass(î de l'antiquité et on se contente de la littérature sacrée Le rhéteur Pomerius à Arles et saint Didier de Vienne représentent, l'un au commencement et l'autre à la fin du VP siècle, l'enseignement selon la tradition classique; saint Gésaire d'Arles et le concile de Vaison sont les champions de la culture purement ecclésiastique.
De ces deux méthodes, quelle est celle qui a présidé <à la formation intellectuelle de Grégoire de Tours? Demandons-le à lui-même, puisqu'aussi bien il est seul à pouvoir nous renseigner exactement.
Grégoire nous dit que c'est vers l'âge de huit ans (donc en 546), qu'il a appris les premiers éléments des lettres (1). Il se trouvait alors chez son grand-oncle maternel saint Nizier, le futur évêque de Lyon, qui, nous dit-il, veillait à ce que tous les enfants nés dans sa maison fussent imbus des lettres dès la plus tendre enfance et ensuite instruits sans retard dans les psaumes. Il est permis de supposer, d'après cela, que Grégoire aura, lui aussi, appris les psaumes chez saint Nizier, et il n'est pas téméraire de croire qu'il avait été envoyé chez son grand-oncle précisément pour commencer ses études sous sa direction.
Combien de temps resta-t-il à Lyon chez saint Nizier? On l'ignore. Retourné à Glermont, il y est l'objet de l'affection de son oncle paternel saint Gallus, qui occupa le siège épiscopal de cette ville jusqu'en oo3. Le biographe de Grégoire (2) croit savoir que c'est Gallus qui lui apprit les lettres et qui dirigea ses études. La chose n'est pas impossible : Gallus était assez lettré, puisqu'au dire de son neveu
(i) VP. VIII, 2.
(2) C'est un moine de. Cluiiy, (psutêlre .suint Odon) qui écrivait au X* siècle et qui n'avnit guère d'autres sou-'cos que les œuvres de Grégoire lui-même.
la lecture était son occupation favorite (l). Toutefois, Grc£Çoirc, qui parle volontiers de lui et qui a mcrne écrit sa vie, ne nous dit pas qu'il l'a eu pour précepteur, et il est plus probable que Gallus se sera borné à le mettre entre les mains d'un bon maître. Celui-ci fut saint Avitus, qui devait être le second successeur de Gallus comme évêque de (-lermont. Avitus était alors archidiacre : il devint le vrai précepteur de l'enfant et la culture littéraire de celui-ci fut ce qu' Avitus en avait fait. Ecoutons donc ici le témoignage de Grégoire : « Je n'ai pas été imbu de l'étude des lettres, et » ce n'est pas l'élégante diction des auteurs profanes qui ma » formé, mais mon bienheureux père Avitus, évêque de » Clermont, s'est employé exclusivement à m'appeler aux » écrits ecclésiastiques, et puissé-je n'être pas condamné au » jugement pour n'avoir pas pu observer ce que j'ai appris » par sa parole ou par les lectures qu'il m'a fait faire. Il m'a » amené par les psaumes de David à l'Évangile, de là aux » actes des apôtres et aux Epitres » (2).
D'après cela, les études de Grégoire ont été exclusivement ecclésiastiques. Or, Avitus paraît avoir été son seul maître, ayant présidé à la formation du jeune homme non seulement pendant le pontificat de Gallus, mais encore après sa mort, arrivée en 553, alors que Grégoire avait déjà quinze ans. Si nous devons prendre les déclarations de Grégoire au pied de la lettre, nous en conclurons que ses éducateurs Nizier et Avitus ont dédaigné de lui faire parcourir le cycle des sept arts libéraux et qu'il lui ont appris le latin dans l'Ecriture sainte et dans les Pères. Grégoire, à diverses reprises, s'explique à ce sujet avec trop de netteté pour qu'il soit permis de ne pas l'en croire. Il oppose son manque de culture à la savante formation des prêtres de son temps, à qui Martianus Gapella a appris les sept arts libéraux. Il ne cesse de protester de sa rusticité, c'est-à-dire de son ignorance de la littérature et du bon style; il se dit illettré, ignare ; il s'excuse de faire des fautes de latin,
(1) Lectioni incumbens adsidueae. VP. VI, 2.
(2) VP. II, praef. p. 668.
ET LES ÉTUDES CLASSIQUES AU VI* SIECLE. iZ
n'ayant pas appris la grammaire, de ne connaître ni les genres, ni les cas, ni les acceptions des mots, ni iusage correct des prépositions, de mettre des accusatifs pour des ablatifs et çice versa, des féminins pour des masculins, des neutres pour des féminins et des masculins pour des neutres (1). Je sais bien qu'il était pour ainsi dire de mode, au temps de Grégoire, de s'excuser de son peu de talent et de se recommander à l'indulgence du lecteur (2) : aussi pourrait-on prendre ces humbies aveux d'ignorance pour de simples précautions oratoires, si toutes les pages de Grégoire n'en étaient pas le commentaire autorisé : à défaut de son témoignage, elles nous suiïiraient pour nous édifier sur son degré de culture littéraire. 11 ne faut pas voir ici, avec ^^'ustel de Coulanges, une affectation de modestie (3). Grégoire ne s'excuse pas d'ignorer les lettres antiques; il s'en glorifie presque, car il les considère comme dangereuses pour le salut (4).
Mais si Grégoire n'a pas reçu la formation classique en usage dans le monde lettré de son temps, et si son style doit se ressentir jusqu'à la fin de sa vie de cette lacune de son éducation, il ne s'ensuit pas qu'il ait entièrement ignoré la littérature profane. Et c'est ce que va nous montrer le relevé aussi complet que possible de toutes les traces qu'elle a laissées dans ses écrits (5).
(1) Glor. Conf., prarf., p. 748
(2) Cf. ce qu'écrit en dernier lieu à ce sujet Biichner, ileroiimiica (Âmsttrdam 1913), pp. 6-8.
(3) « Ceux qui se le sont figuré ignorant et rustique ont été dupes de ses aft'ectations de modestie et d'un artifice de langage fort usité de son temps ». Fustel de Coulanges, La Monarchie Jranque, pp. 2-3.
(4) Après avoir raconté les remords de saint Jérùme et sa vision, il continue : Non enim oportet fallaces commemorare fabulas neque philosophorum icimicara Deo sapientiam sequi, ne in judicium aeternae mortis. Domino discernenle, cadamus. Glor. Mart., praef., p. 487
(5) Ce relevé, que j'ai fait dès 1878 dans la Revue des Questions Historiques, t. XXIV, p. 688, et qu'a reproduit d'après moi M. Krusch au t. I des SR:V, p. 459, a été par la suite complété par M. M&x Bonnet, Le Latin de Grégoire de Tours, p. 49 et par M. Manitius, Neues Archiv, t XXI (1896), pp. 553 et suivantes. En reprenant cette liste, en la complétant moi-même et en y ajoutant les notes de
14 t. — ' GRÉGOIRE DE TÔÙRâ
Tout d'abord, il faut noter la place prépondérante de Virgile dans les réminiscences littéraires de Grégoire. Le poète de ri'Jnéide, à lui seul, lui en a Courni plus que tous les autres anciens ensemble. Il le cite explicitement à cinq reprises dans ses ouvrages ; une fois il se contente de l'appeler le poète (1), deux autres fois il le nomme Virgile (2), une autre fois Maro (u), une autre Pubiens Mantuanus (4) Il connaît donc son nom tout entier : Publius Virgilius Maro, et celui de sa patrie, Mantoue En outre, dans le passage où il se glorifie de ne pas raconter les fables païennes et Ja fausse philosophie, il trace en quelques lignes un véritable résumé de la majeure partie de TEnéide :
« Non ego Satiirni fagamip), non Junonis ira/n{ù)y non Joi^is stiipra (7), non Neptuni injuriant (8X non Eoli sceptra (d), non Aeneada bella, naufragia vel régna commemer o (iO). Taceo Ciipidinis em,issioneni {ii), non Ascanii dilectionem (1^) emeneosque (13), lacrimas i>el exitia saeva Didonis(i^), non Plutonis triste ^'estibiiliim, non Proserpinae stuprosum raptum (15), non Cerberi tri/orme caput (16),
MM. Bonnet et Mnnitiiis, je crois avoir p'.utôt fait trop qua trop peu, cur il est tel passage qui ne paraîtra pas à tout le monde un emprunt à un cliissique délenniné plutôt qu'une locution tombée dans le domaine usuel. L'ensemble, toutefois, n'en perdra rien de sa valeur démonstrative, (i) Virt. Mart., 1, 40.
(2) HF., IV, 46; Glor. Mart., p. 487, praef.
(3) De Curtu SUllarum, c. 16, p. 863.
(4) Md.c. 13, p. 861.
(6) Aen. VIII, 320.
(6) Aen. I, 4.
(7) Aen. I, 47.
(8) Aen. I, 126.
(9) Aen. I, 141.
(10) Aen. I, 102.
(11) Aen. I, 695.
(42) Aen. 1, 718.
(13) Aen. IV, 316.
(14) Aen. IV, 413 et 705.
(15) Manque dans ri<'>néide.
(16) Aeji. VI, 417.
non reçolçam Anchisae colloqiiia (1), non Hachis ingénia (2), non Achillis argatias (3), non Senonis faUacias{k), non ego Laguonthe consilia (o), non A/nphitrionidis robora(Q), non Jani conjlictiis, fugas çel obituni exitiale p?'oJeram (7). Non Eo/nenidurn cariorumque nionstroruin formas cxponam{S), non rcliquaruni fabularum commenta, qiiae hic auctor aut Jînxit mendacio aut versu depinxit heroico (9).
Ces lignes, comme l'ont remarqué Arndt (10) et plusieurs autres, nous olFrent un ré&umé de l'Enéide ou plutôt des huit premiers livres de l'Enéide, car la distinction est importante à faire. C'est un résumé fait de mémoire, où tout n'est pas dans l'ordre du texte, où il y a môme, au sujet de l'enlèvement de Proserpine et des aventures de Janus, des choses qui ne sont pas dans le poème. Mais le l'ait de retracer ainsi le contenu de celui-ci atteste une certaine familiarité avec l'œuvre du poète.
Cette familiarité apparaîtra dans un jour bien pins éclatant si l'on veut prendre la peine de relever, dans les écrits de Grégoire de Tours, toutes les traces de l'iniluence virgilienne, c'est-à-dire toutes les réminiscences verbales conscientes ou inconscientes qui y sont disséminées.
Aen. I, 36. Hist. Franc. II, 27.
... Juno aeteriuim servaiis sub Abdituni servans sub pectore vulpectore vulnus. nus.
(i) Am. VI, 687.
(2) Atn. II, 44.
(3) Atn. II, 29.
(4) Am. II, 195.
(6) Am. II, 41.
(6) Am. VIII, 214.
(7) V. la note 12.
(8) Aen. VI, 280.
(9) Glar. Mart. praef. p. 487.
(10) SRU. t. I, praef. p. 7, n. 1.
Aen. I, 46.
Et soror et conjux.
Aen. I, 82,
Hist. Franc. II. 29.
Jovisque Ut ipsa ail (Jiino) : Jovisque soror et conjux.
6^/0?-. conf. 18.
Venti cuncta turbine perdant.
... Venti vclut agmine faclo Qua data porta ruunt et terras turbine perllant.
Aen. \, 87 et 90. Olor. Mari. \. 84.
Insequitur clamorque virùm stri- Nec mora liante note insequilur
dorque rudentum clamor virùm strepitusque niulie-
Intonuerc poli et crebris micat runi .. Oritur magna lempestas, i'r,'nibns netiior. coepit(|ue crebris ignibus micarecoe"
lum. m comme Enée le saint élève au ciel dupiices palmas.
Aen. I, 92.
Ex teniplo Acneae solvunlur frigore niembra.
Ingemit et dupiices tendons ad sidéra palmas.
Aen. I, 100, 118.
Virt. Mari 1,9.
Tune resolutis timoré membris prostcrnitur senior in oratione cum lacrimis cl geminas teadcns palmas ad aslra...
Hist. Franc. IV, 30.
... llbi lot Simois correpta sub Fetilque Hhodanus lune quod undis scuta virùm galeasque et fecisse (juondam Simois Icgitur de
Ibrtia eorpora volvit •
Apparent rari nanles in gurgile vaslo.
Aen. I, 10:î,
Talia jaclanli stridens Aquilonc procella.
Aen. I, lOG.
I rojanis :
... Correpta sub undis scuta virùm galeasque et fortia eorpora volvit ; apparent rari nantes in gurgite vasto.
Hisi. Franc, l, 42.
Talia cum magno fletu jactanti
Viri. Mari. 1,9.
Tollitur caput primum in lluctus,
Hi summo in lluctu pendent, bis secundum declinatur inter unda-
unda dehiscensTerraminter tluctus rum hiatus. Hi in scena montis
aperil. aquosi dépendent, hi apertis undis
in ima dehiscunt.
ET LES ETUDES CLASSIQUES AU Vl« SIECLE.
Aen. I, 131.
Tantane vos generis teniiit fiducia?... (Cf. XI, 737 : quae tanta animis ignavia?)
Aen 1, 148.
Ac veluti niagno in populo (iiium saepe ooorta est Seditio, saevitquc animis ignobile vulgus Janique faces et saxa volant, furor arma ministrat.
Aen. I, 194,
Hos iota armenta secuntur... capita alla ferentes Cornibus ari)orcis.
Aen. I, 203.
... Forsan et l^aec olim meminisse jiivabit.
Aen. I, 304.
Volât ille per aéra magnum Reniigio alarum (cf. Ibid. VI, 19;.
Aen. I, 371.
Suspirons imoque trahens a pectore voceni.
Aen. \, 564.
Finis custode tueri.
Aen. I, 738.
Ille impiger hausit Spumantem pateram.
Aen. II, 8.
... Quis talia fando Temperet a lacrimis?
Aen. II, 54 (Ecl. I, 16).
Si mens non laeva fuisset.
Qlor. Mart. 5.
Tantane te retenet mentis ignavia?
VU. Patr. VIH. 7.
Seditio etenim in quodam loco coorta cum vulgo saeviente volantibus saxis ac facibus furor arma non mediocriter ministraret.
Glor. Conf. 86.
Iliacorneorum arboreorum armenta.
Virt. Mart. I, 40.
Uicente poeta : forsan et liaec olim meminisse juvabit.
Virt. Mart. I, 20.
Cumque per profunditatem praccipitii iliius rolaretur et deorsum sine alarum remigio volitaret.
Hist. Franc. V, 36.
Alta trahens suspiria.
Glor. Mart. 58.
Custodum cura tueri.
Glor. Mart. 86.
Pocula lasciva spumantibus pateris hauriebat.
Glor. Conf. 106.
Cum a lacrimis lemperare non valeremus... nullus posset a lacrimis temperare.
Eist. Franc. VI, 36,
Sed mens laeva.
Aen. W, 2G5.
Invadunl iirbem vino somno(|ue sepultam.
Aen: 11, 268,
Tempus erat quo prima (luies mortalibus aegris Incipit et donc IJivCiin gratissima serpit.
Aen II, 304.
In segclem voliili ciim Hamma...
Incidit.
Aen. II, 774? IV, 280; XII, 865).
... Vox faitcibus haosil.
Aen. 111,56.
... Quid non mortalia peclora eouis Aiii'i saora fnnies?
Bist. Franc. V, 20.
sonino vinogue
Vina libant..
sepulti.
(jlor. Mart. 106.
Cum prima quies nocturno tempore data fuisset.
Hist. Franc. IX, 22.
Ac veliiti in segetem tlamma accensa.
Glor. Mart \, 53.
Haesit vox in faucibus (Cf. Virt.
.lui. 19 : haeret vox in gulture, lingua coartatur in fauce).
Virt. Mart. I, 31.
Ad quid non mortalia peclora cogit exsecranda cupiditas?
Hist Franc. IV, 46.
Sed quid non mortalia peclora cogis auri sacra famés?
Hist. Franc. VI, 36.
Sicut cogit auri sacra famés.
Hist. Franc VIII, 22.
Sed quid peclora liumana non cogit auri sacra famesT
Vit. Pair. I, 1.
Sed quid invidia non cogit ininiici ?
Virt. Jul. 18.
0 scelerala cupiditas, quid agis?
Olor. Mart. 105.
0 1er (|ualer(iiic exsecranda cupiditas !
ET LES ÉTUDES CLASSIQUES AU VI* SIECLE. l9
Glor. Conf. 109.
Ecce quid agis impudens avaritia?
Hist. Franc. IV, 26.
Rem gestam pandit.
De eursu stell. 13.
Aen. III, 179. ... Remque ordine pando.
Aen. III, 570-574.
Portas ab accessu ventorum immotus et ingens. Ipse sed liorrificis juxta tonat Aetna ruinis Interdumque atra proriimpit ad aethera nubem. Turbine fumantem piceo et candente favilla Attollitque globos llammarum et sidéra lambit.
Aen. lll, 639.
Sed fugite, o miseri, fugite.
Aen. IV, 30.
Sic effata, sinuni lacrimisim|ikvit obortis.
Aen. IV, 51.
... Causasque innecte morandi.
Aen. IV, 351.
Urabris nox opérait terras.
Aen. IV, 673.
... Foedans et pectora pugnis.
Ae^u V, 291.
Rapido contendere cursu.
Aen. V, 377.
Verberat ictibus auras.
Aetna nions... de quo Publeus Manluanus in tertio Ineidum libro ita ait :
Suivent les cinq vers ci-contre.
Hist. Franc. VIII, 31.
Fugite, 0 raiseri, fugite maium hoc.
Glor. Conf. 18.
Haec eftata gênas lacrimis rigabat obortis.
Virt.Mart. IV, 30.
Haec eftata gênas lacrimis rigabat ubertim.
Hist. Franc. VII, 9.
Morasque innectire coepit.
Glor. Mart. 33.
Et no\ adveniens mundam tenebris operuisset.
Eist. Franc. V, 34.
Pugnis verberans peclus.
Glor. Mart. 11.
Cursu illuc rapido tendit.
Hist. Franc. \' , 25.
Casso eum verberans ictu.
Aen. V, 553 et 575.
{Aen. VI. 308; Georg. IV, 477).
Impositiquo l'ogis juvcncs antc ora parentum.
Aen. Vil, 28,
Marinorum moles lliiclumn su Icai'O tonsis
Aen. Vil, 338.
Mille noceiuli arles.
Aen. Vill, 322.
(Saturnus).. . LatiiiiiKiiie vocari Maluit, lus (|Uoni:iin laUilssel tutus in ofis.
Fclog. IX, 37.
... Et taciUis. Lycida, meeiim ip.se voluto.
Georff. 1, 478.
FlammaruiïKiue glolios liquefactaciue volverc saxa.
Georg. Il, 57.
Seminibus jacti.s. Cf. 1, 223 : Débita guam sulcis conimittas semina...
Georg. \\\, 261.
Scopulis inlisa reelamanl.
Georg. IV, 32,
Inriguumqtie hihanl violaria fontem.
Georg. IV, 285.
Allius omnem Expediam prima repetens ab origine formant.
Ciris 21.
Si fas est dicere.
Hist. Franc III, 13.
Tiim ante ora parentum vinctis poslergum maiiibus oblati. (Cf Aen.
I, 295 : Vinctus ahcnis postergum nocii.s).
Vit. Pair. VI 11, 6.
Si marinorum me moles llucluum suloare tonsis actum mei sacerdotis devotio fecit.
Hist. Franc. VIII, 34.
Princeps tenebrarum mille habet arles nocendi.
Hist. Franc. \\\, 23.
Latium peliit ibique et latuit.
Hist. Franc. Il, 23.
Dum liaec moeum tacitus volvereni.
Hist Franc. VllI, 33.
Ferebantur validi globi llammarum.
Hist. Franc. X, 13.
Uuae jaceuntur semina terris, (|uae eimimendata sulcis.
Glor. Atari. 82.
Scopulo inlisa quassaretur.
Glor. Mari. 36. Kons erat inriguus
Hist. Franc. IV, 42.
ne eujus militiae origine altius ((uacdam repetenda potavi.
Hist. Franc. IX, 32.
Si dici fas est.
Ce tableau est instructif. II nous montre d'abord que les citations de lÉucide dans Grégoire de Tours ne s'étendent pas au-delà du livre VIIT, chose d'autant plus remarquable que c'est également au livre VIII que s'arrête l'analyse faite par notre auteur du poème de Virgile. Faudrait-il en conclure que les livres IX à XII de l'Enéide lui sont restés inconnus?
D'autre part, on peut constater que le livre I de TÉnéide a été particulièrement familier à Grégoire. Sur un total de 34 réminiscences de ce poème, il n'en revient pas moins de lo au livre 1, tandis que les autres livres réunis n'en ont fourni que 19. Ajoutez que c'est l'épisode de la tempête qui est resté dans la mémoire de notre auteur : sur les 15 réminiscences du livre I, il en fournit 7, c'est-à-dire près de la moitié. Nous reviendrons plus loin sur les conclusions que suggère cette double observation.
Un autre auteur latin que Grégoire a lu et utilisé, c'est Salluste. Il le cite nominalement à deux reprises dans VHistoria Francoriim :
IV, 13 : Sed nos haec naj'rantis Solliistii sententiam, qiiam in detrectaturibus historiografforiim protiilit, memoramas. Ait enim : Arduum videtur res gestas scribere,
PRIMUM QUOD FACTA DICTIS EXAEQUANDA SUNT, DEINDE QUIA PLERIQUE QUAE DELECTA REPREHBNDERIS MALEVOLENTIA ET IXVIDIA DICTA PUTANT (1).
VII, 1 (p. 291) : Ego vero haec scribens vereor ne aliciii legenti sit incredibile, jiixta id quod Saliistiiis historiam scribens ait : Ubi de virtute atque gloria bonorum
MEMORES QUAE SIBI QUISQUE FaCILIA FACTU PUTAT, AEQUO ANIMO ACCEPIT; supra EA VELUTI FICTA PRO FALSIS ducit (2).
A ces deux citations formelles il faut ajouter un troisième passage qui contient d'évidentes réminiscences du même auteur, comme une simple juxtaposition va le faire roir.
(\) Salluste, Catilina 3.
(2) Id. ibid.
SAI,LISTK, Cnlil. I. (illKC. DK TOrUS. Vit. Pair. IV
■ , ■ ■ , prari'.
(h/tnis hommes qm sesc xtudcnl
praestare cetens animatibus suMiiia Oinnis qui se terrcnac matcriae
ope niti deeet ne vitam sUcntio trtniy- cor pus ferre cognoscit, cogitare dehet^
eant veliUi pecora. ne in liis dr.volvatur, quac terrena et
carnis hujus arnica esse noscunfur...
Ergo non nos more pecorum carnis
sectatio ad terrena submergat ac
deprciiiat etc.
Or, ces trois [);issages sont empruntés au prologue du Catilina, et même les doux premiers ne Ibrment dans cet ouvrage qu'une seule et môme phrase. Cette fois, comme à l'occasion de Virgile, il y a lieu de remarquer que c'est surtout une page de l'auteur ancien que Grégoire a possédée et utilisée. On a, il est vrai, fait état d'un autre passage qui semblerait attester une familiarité plus grande de notre auteur avec les écrits de Salluste. Lorsque, parlant de l'évcque Gautinus de Glermont, Grégoire écrit : In Caiitino auletn nihil sancli, nihil pensi fait {{), c'est une phrase du Jiigarlha qu'il transporte dans son latin : Ita ciitn potcntia avaritia sine modo modestiaqiie invadere^ polluere et vastare omnia, nihil pensi neqiie sancti hahcre, qiioad semetipsa praecipitaviti^). Mais ce n'est pas dans Salluste, c'est dans la Chronique tie Sulpice Sévère qu'il l'a trouvée, comme le montre la variante qui lui est commune avec ce dernier auteur. Sulpice Sévère, en effet, a écrit : Ithaciiini nihil pensi, nihil sancti habiiisse definio (3). On voit qu'il ne faut pas se presser de tirer de la présence d'un texte classique dans notre auteur des conclusions exagérées quant à sa connaissance de la littérature ancienne (4).
(1) Hi$t. Franc. IV, 12, p. ti9, 26.
(9) Salluste, Jiigurtha 41, 9.
(3) Sulpice Sévère, C'ironicon, II, SO, 1.
(4) Reiidant comjjle dr-, i'é.litioa d^. Grégoire lie Tours par Arndt, M. M. Bonnet écrit : « Quand M. Arndt dit qw) Grégoire ne paraît avoir lu d? S;inuste que les premiers chapitres de Calirma. il va peut-être trop loin. Il est difficilo de v.o pas admettre une réminiscence de Jugnrlha 41, 9 au livre IV, 12 p. i49, îi : in Cautino autem nihil sancti nihil pensi fuit. A moins que Grégoire n'ait pris celte phrase dans
Outre Virgile et Salluste, Grégoire cite encore Pline l'Ancien et Aulu-Gelle. lis sont nommés ensemble dans la préface de son Vifa Patriim, où, avec une gravite qui ne laisse pas de faire sourire, il discute le point de savoir s'il faut dire Vita ou Vitae.
Et qiiaeritiir a qiiibiisdam iitrwn Vita sanctorum an ViTAS dicere debeaniiis. A. Gellins qiioqiie et complurcs philosophoriim vitas dicere volnerunt. Nam Plinins aiictor in tertio artis gratnmaticne libro ait : « Vitas antiqiii ciijusciimqiie nostnim dixernnt, sed grammatici pluralem niimerum non pntaveriint habere viTAat ». Unde manifestiim est melins dici Vitam potriim quant Vitas, quia, cum sit diçersitas meritorum virlutumque, una iamen omnes vita corporis alit in mundo (1).
En parlant d'Aulu-Gelle, Grégoire semble viser certains passages de cet auteur où on lit en effet Vitas {2). Quant à la citation de Pline, elle est tirée textuellement, ce semble, du livre III de son ouvrage perdu sur la grammaire (3). Grégoire a-t-il connu personnellement les deux auteurs ou seulement de seconde main? J'avoue que je serais assez porté à m'arrèter à cette dernière opinion; toutefois, un autre passage, se rapportant, celui-ci, à VHistoire Naturelle de Pline, semble de nature à faire croire le contraire.
ffisi. Nat. X, 21. Vita Patrum, II, 4.
Diem eementeni nuntiat cantu, Cumque plauswin aies ille lucis
ipsum vero cantum ^lausu laterum. nuncius repercussis alis altius pro-
tulisset.
un imitateur de Salluste ». Rei'ue Critique, 1883, t. I, p. \%\. On voit que cette conjecture est ici pleinement confirmée par le passage de Sulpice Sévère.
(1) Vita Patrum, praef. p. 662.
(2) Qui vitas resque geslas clarornm hominura memoriae mandaverunt. Noctes Àtticae 1, 3, 4.
Quibus etiam et studium fuit, vitas atque aetates doctorum hominum quaerere ac memoriae tradere.
(3) Libellos quoç de grammatica edidi, dit Pline lui-même dans la préface de son Histoire naturelle c. 28. Cet ouvrage était encore connu au moy(>n-âge. Teuffel, Geichiehte der rbmiichen Literatur, 4^ édition (Leipzig i882), p, 704.
Mais esl-il bien vrai que le passage »le Grégoire soit empruulé à Pline rAncien? Le l'ait que le coq annonce le jour par son chant est chose tellement populaire que notre auteur n'avait pas besoin d'aller le cliorcher dans Pline, et le passage en question se rapporttî plutôt à l'hymne célèbre de Prudence :
Aies diei nuntius
Lucetn propinqiiam praccinlt
Ajoutons encore à notre liste Servi us, le commentateur de Virgile. Le passage de VHistoria Francoriun IV, 2G, où une concubine de Ghilpéric est dite opilionis id est pastoris oviani filiam m'avait toujours semble assez gauche, car enfin pourquoi employer le mot opilio, s'il avait besoin dune glose? Mais l'explication se trouve dans Servius : Venit et iipilio oviiini ciistos, que Grégoire se sera borné à reproduire de mémoire (l).
Enfin, Grégoire a certainement connu Marlianus Gapclla, qu'il cite dans VHistoria Francoriim X, 31 p. 440, et qu'il appelle Martianiis noster. Il sait en quoi consiste le manuel de cet auteur, qui enseigne les sept arts libéraux, et il n'est pas douteux qu'il ne lait eu lui-même sous les yeux.
Ovide, le poète favoin du moyen-àge et qui est parvenu à s'introduire jusque dans l'Imitation de Jésiis-Qhrist, n'a laissé aucune trace dans l'œuvre de Grégoire de Tours (2).
Quant à Horace, on est à première vue tenté de croire, avec M. Manitius, que Hist. Franc. VI, 24 : imniensiiin ut feriint arg'cnti pondus et auri se rapporte à Satir. I, 1, 41 : Inimensuni te argenti pondus et auri{^).
(1) Maintins, 0. c.
("2) M. Krusch SRM, t. I, p. #59, croyait quo le Proserpinae stupro^us raptus du Glor. Mart. cité plus haut élail une allusion aux métainorphose.s d'Ovide, mais M, Manitius, p. S55, suivi par Biicht;cr, Merovingica p. 2S-26, y voit plutôt, et avec raison, un souvfnir du De Raptu Proserpinae d^ Claudipii. Je ne crois d'ailleurs pas que HF, IV, 4H : tune Anda.-chius demiihit vcrlis lenihiis Urso doivs être considéré comme une réminiscence d'Ovid?, Ann/rea, II, 1, 22 : MolUerwit duras lenia verba fores.
(3) Par contre, je refuse de voir dans HF. Vil, 14 Ccum multi solverentur in rituj
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On ne i)eut lias dire avec M. Arndt (1) que Grêgoiio ait utilise Suétone pour raconter l'inecudie de Rome par Néron : ses renseignements sont empruntés directement à Paul Orose YII, 7, 6
Mais que faut-il penser de toute la liste ci-dessus? Est-ce que réellement Grégoire aurait lu, je ne dis pas Virgile ni Salluste — sur lesquels j'aurai à m'expliquer tout à l'heure — mais Horace, mais Pline l'Ancien, mais Aulu-Gelle, mais Servius? Je le croirai diilicilement. La manièx'e dont il cite ensemble Aulu-Gelle et Pline à l'occasion d'un cas de grammaire ne laisse t-elle pas voir qu'on lui aura fourni leurs passages pour les besoins de sa démonstration? Pour la fin d'hémistiche qui rappelle Horace, n'est-clle pas une de ces expressions quasi-proverbiales qui pouvaient être restées dans les écoles, comme, dans les derniers temps, l'aurore aux doigts de rose ouvrant les portes de l'Orient et autres locutions semblables? Je veux accorder — quoique je n'en sois nullement si\r — que la paraphrase opilio id est pastur ovium a pu être prise par Grégoire directement dans Servius, sans admettre pour cela qu'il ait vraiment lu ou du moins consulté habituellement ce commentateur. Passe pour iMartianus Capella, qu ii appelle noster, et qu'il send)le avoir connu plus que de nom, bien qu'il soit diilicile d'établir qu'il l'a lui Bref, il me paraît avoir trouvé dans d'autres sources ce qu'il reproduit d'Horace, d'Aulu-Gclle et de Pline, et je verrais volontiers dans ces divers emprunts a des fragments qu'il a recueillis dans les auteurs sacrés des premiers siècles (2) ».
Pour ce qui est de Salluste et de Virgile, la question se présente tout autrement.
Après avoir constaté, en 1878, que les réminiscences
une réminiscence (l'Ilorace-, Satir. IF, i, SG : salve.nUir rini tnbulae ft 'iaiis Glor. Mart. 36 (ad secindo marmora) u;', crapruril fiUt à Carm. lî, 18, 17 (Tu sfcdtida marmora locas). L est manifeste que ilano ces 'teiix ca.'; il n'y .t que ilo.s exprcîsions courantes appartenar.t à tout le mondp.
(1) SRM, t. I, p. 28G n.
(2) Prou, La Gaule Mérovintjienne^ p. i>13-2li, qui croit d'ailleurs à tort que Grégoire a cité Cicéron.
26 I. — GRÉOOinE DE TOURS
classiques do uoliv auteur étaient surtout om[»ruulées, dans Vifiçile, à ré[)isfnlc de la teninctc qui est au premier livre de l'Knéide. et, dans Salluste, au prologue du Catilina, je m'étais demandé s'il n'avait pas fait la connaissance de ces deux passages dans quelque anthologie. Cette supposition n'a pas obtenu l'adhésion des érudits qui se sont occupés de la question après moi : Arndt, Krusch, Bonnet et Manitius l'ont écartée, et M. Roger, qui résume les débats, ne s'y est pas davantage rallié. Une telle unanimité ne laisse pas que de me faire impression, et j'éjirouve d'autant moins de difTiculté à abandonner ma conjecture quelle ne rendrait pas compte de la familiarité de Grégoire avec le reste de l'œuvre virgilienne. Mais je reste convaincu que Grégoire a étudié avec une attention particulière les deux passages en question et même qu'il les avait appris par cœur.
Quand Grégoire a-t-il acquis cette connaissance de Virgile? N'est-ce pas, puisqu'il nous dit qu'Avitus s'est borné à lui enseigner les lettres sacrées, par ses lectures de l'âge mûr qu'il y est arrivé? Cette supposition, qui est celle de M. Roger (1), se heurte à de sérieuses dirticultés. Les i-éminiscences virgiliennes se présentent à l'esprit de Grégoire si souvent et d'une manière si naturelle, qu'il semble bien avoir été nourri de bonne heure de ce poète et s'être fait sa langue en partie d'après lui. Aucune autre influence, même celle des écrivains chrétiens qu'il doit avoir pratiqués de bonne heure, ne s'est exercée sur lui à ce point : ni Sulpice Sévère (2), ni Prudence (3), ni Sidoine Apollinaire (4) n'ont eu sur sa prose une action appréciable, bien qu'il les cite fréquemment et que plus d'une fois il parle d'après eux. Mais, même là où il paraphrase en prose ce qu'ils ont dit en
(t) Roger, p. i06.
CJÎ! r.Vst l'opinion de M. Krusch, .SRW, t. I, p. 459 {(\\\w. puor excrcuorat studia rpiscopus Hieronymo duce cont2mpsit) el de M. Bonnet, p. 49.
(3) Grégoire cite jusqu'à cinq fois Prudence; Prudenfius (GZor. nart. -lOô; VP. VI, praef.); Prudonlius nos'er fG/oc. Mart. iO ; Glor. Omf. 110) ; Aurelius Clemoiis {Glor. Mart. 9"2) ; il ne reproduit pas moins de quarante-neuf v"rs de lui, parmi If-'squels trente-cinq d'une senlî teneur. Il n'o pas fait un tel honneur à Virgile !
(4) Il l'appftlle Sollius nosler (HF. IV, i2 et Virt. M. c. 2), cite divers de ses
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vcr.s(l), on s'aperçoit à peine Je l'emprunt, tant &a langue est indépendante de la leur, tant ses tournures sont à lui. Si l'on veut bien tenir compte de cette observation, on sera Ibrcénient amené à conclure que pour relever ainsi de Vir|;ilc plutôt que d'aucun autre auteur, il laut que Grégoire se soit familiarisé avec le prince des poètes latins à une époque où son esprit avait gardé toute sa réceptivité, c'est-à-dire pendant les études de sa jeunesse.
Ce qui me confirme dans cette manière de voir, ce sont les deux faits suivants. D'abord, Grégoire, qui a commencé d'écrire en 573, c'est-à-dire à l'âge de trente-cinq ans, nous paraît dès cette date en possession de toutes ses réminiscences virgiliennes ; elles se répartissent sur tous ses livres, les plus anciens et les plus récents, avec une espèce d'égalité. On en jugera par le petit tableau ci-dessous :
Historia Francorum I. 42; 11. 23, 27, 29; III, 13; IV. 26, 30, 42, 46; V, 20. 25, 34, 36; VI, 36; Vil, 9: VIII, 22, 31, 33, 34; X, 22, 32; X, 13.
VirtvAes Martini 1, 9, 20, 31, 40.
Vt7'tutcs Julinni \S, 19.
VitaPatruM I. 1; VIII, 7.
Gloria Marti/nm 5, 11, 36, 53, 58, 82, 84, 80, lUô.
Gloria Confessorum 18, 86, 106, 109.
De Cursu Stellaruni 13.
L'autre fait, c'est que, comme on a pu le constater j)lus haut, les emprunts de Grégoire à l'Enéide ne vont pas audelà du livre VIII, et son analyse du poème s'arrête également au même livre. Je ne dis pas qu'il a ignoré les livres IX à XII; je crois au contraire qu'il les a lus, mais je constate qu'il ne se les est pas assimilés comme les huit autres, je crois même qu'il ne les a lus que sur le tard et d'une manière plus rapide, tandis que les autres ont fait l'objet d'une
écrits en prose {HF. Il, 23 et IV, 12) et en vers (VP. III, infra), vante sa noblesse, son Ploqurnce et sa sainteté {HF. II, 21-25) et semble le prendre pour morlcle du genre épistolairs [HF. VI, 7).
(1) Par fxpinple Glor. Mart. iO pîiraphrasanl Pruderies Apotheosù 449-499; Glor. .)Iart. 103 paraphrasant Paulin de Noie XV et suiv. ; Virt. Mart. 1, 2 paraphrasant Paulin de Périgueux Vita Martini (qu'il confond d'aU'H-^s à tort avec Paulin de Noie).
♦Hudc .-ipin-ornulic Nost-cc pas une preuvt; do plus qu'ils auront é\.é éliulirs en classe? Sans doute il y aurait lieu, s'il on était ainsi, de n'adopter qu'on partie ce que Grégoire dit de riïxclusivisnic apporté par saint Avitus dans la direction d^ SCS études littéraires, et de constater que Virgile, tout au moins, a trouvé grâce aux yeux du pédagogue chrétien qui les a dii'igées.
Mais, avant tout, je crois devoir attribuer cette connaissance de Virgile au goût de notre auteur pour la poésie (1). Ce goût était très vif; nous en avons la preuve dans ce fait qu'il a lu à peu près tout ce qui existait de son temps en fait de poésie chrétienne. Prudence, Sedulius, Paulin de Noie, Paulin de Périgueux, Sidoine Apollinaire et Fortunat défdent dans ses écrits, sans compter un certain poète du nom d'Hilarius (2) et plusieurs inscriptions en vers qu'il reproduit (3). Telle est son estime de la forme poétique, qu'il invite ceux qui voudront corriger sa chronique à la mettre en vers et leur promet que ce sera leur gloire (4) De même il lait mettre en vers, par son ami Fortunat, ses Miracles de saint Martin, et il regrette que ce ne soit pas Fortunat ou Paulin qui ait écrit ce livre (o). Sans se risquer personnellement à versifier (6), sinon il aurait fait lui-même le travail qu'il demande à ses amis, il connaît la prosodie assez pour pouvoir se moquer des vers boiteux du roi Chilpéric, qui ne savait pas ce que c'est qu'un pied et qui confondait entre elles les longues et les brèves (7). Il y a dans tout cela la preuve d'un amour véritable de la poésie et de la littérature en général, et il n'est nullement étonnant qu'avec ces dispositions
(i) roeseos ut crat slutUosissimus amalor. Krusrh, SRM, l. ]., p. 452, cl. 459.
(2) r>e Cursu Siellvum 1 i avec la note 3 do l'éditeur.
(3) S'îd ?i tibi ["• his quiddsm plaçaient, salvn opcre nostro te ?cribere vcrsu ron abnuo. HF, X, 31 p. 449.
(4) Virt. Mart., I, praef., p. 586,
(5) Coramc croit Arndt, SHM, t. I, p. r2 d'après Fortupat, Carm. V, 86.
(6) Monod, Études sur Grégoire de Tours, p. 113. Biichner, Mérovingien^ p. 39, pssaie vain' ment de prouver le contraire.
(7) Conficilque duos libres quasi Sridulium meditatus quorum versiculi debilis nullis pedibus consistcro possunt; in quibus dum non intelligebat pro lorgis sillabas brèves posuit et pro brèves longas statufibal. HF. VI, 46.
Grégoire n'ait pas résisté à la séduction du prince des poètes latins, encore qu'il se vante d'ignorer les lettres antiques. Mais il a beau faire, il ne [)eut se défendre de les admirer quand elles lui apparaissent avec le charme de la poésie virgilienne, et l'on peut dire que, tant qu'il a vécu, son esprit est resté partagé entre le mépris des lettres fardées de la décadence et le culte de la noble voix qui a annoncé au monde l'avènement d'un ordre nouveau.