ETENDUE DE LA GERMANIE. — ORIGINE DES "GERMAINS
La Germanie connue des Romains commençait La Germanie au Rhin et s'étendait un peu plus loin que la Yis- des Romains. tule. Les vainqueurs du monde ne considéraient pas sans inquiétude cette vaste contrée, qui cachait dans ses forêts et dans ses marécages un peuple belliqueux, suspendu comme une menace éternelle sur leur empire. Cependant ils étaient loin de connaître tout leur danger : derrière la Germanie des Romains, j'en crois découvrir une autre,
dont ils ne surent jamais ni l'étendue ni les forces.
Les Germains César altaquales populations germaniques par
de César
et de Tacite- l'occident, du côlé du Rhin, c'est-à-dire du côté où elles avaient leurs postes les plus avancés. Aussi, quand il les rencontra sur les frontières de la Gaule, ces bandes errantes, désorganisées par une vie de hasard et de combats, montraient tous les signes de la dernière barbarie : sans prêtres, sans sacrifices, n'adorant que le soleil, la lune et le feu, ne connaissant ni propriété, ni agriculture, ni d'autre gloire que celle de détruire et de camper en sûreté au milieu des déserls qu'elles avaient faits. Ce furent les premiers Germains que l'on connut à Rome, qu'on vit traîner dans les triomphes, jeter aux bêtes dans les amphithéâtres, et sur lesquels on jugea tous les autres (1).
Les recherches de Tacite pénètrent plus avant. Sur les deux rives du Rhin, il n'aperçoit d'abord que les désordres des émigrations qui se succèdent; il voit les Bataves chassés, les Bructères détruits par leurs voisins. Cependant il démêle déjà dans cette race inquiète des caractères de grandeur et de beauté, la pureté du sang, la sévérité des mariages. Derrière les peuplades mobiles,
(1) Cœsar, de Bello Gallico, VI. C'est à cespeuples des frontières qu'il faut restreindre la comparaison savante, mais trop générale que M. Guizot établit entre les Germains et les sauvages du nouveau monde. Histoire de la civilisation en France, t. I, leçon vu*.
il trouve des tribus attachées au sol par le travai et la propriété ; il trouve des pouvoirs héréditaires, des cultes publics. A. mesure qu'il s'enfonce vers l'Orient, les sacerdoces sont plus honorés, les rois mieux obéis, les nations plus nombreuses. Mais ses renseignements s'arrêtent, comme les armées romaines, au bord de l'Elbe; au delà il ne connaît plus guère que des noms. Toutefois, parmi ces noms, il en faut remarquer deux. Ce sont d'abord les peuples que l'historien appelle Gottones, chez lesquels on reconnaît une branche de la grande nation desGoths. Les autres, qu'il nomme Suiones, • sont les aïeux des Suédois, de ces mêmes Scandinaves qui devaient faire un jour, par leurs pirateries, la terreur de l'Europe. Il les représente déjà comme des navigateurs redoutés, enrichis de butin, vivant sous l'autorité d'un roi et dans un commerce étroit avec les dieux, dont ils prétendaient voir les têtes rayonnantes se montrer, au lever du soleil, au-dessus des flot immobiles de la mer du Nord (1).
Ces deux nations, négligées par les historiens, avaient pris soin de leur gloire ; elles avaient des traditions.
Les Goths conservaient des chants épiques d'une Les Goths
(1) Tacite, de Germania, 29, 33 ; 4, 18 ; 58, 39, 40, 43, 44. Geiger (Svea Rikes Ilgsfder, p. 80) reconnaît chez les Suiones de Tacite le nom. national des Suédois; Svea, pluriel Svear, et Svithiod, le peuple de Suède.
haute antiquité, qu'on récitait en s'aceompagnant de la harpe, et qui céléhr aient les conquêtes de la nation et les grandes actions de ses héros. On y voyait comment un dieu, adoré sous le nom de Gaut, avait donné le jour à deux dynasties de rois, les Amales et les Balthes, qui commandaient, l'une aux tribus de Test, l'autre à celles de l'ouest. Du môme sang divin descendait une caste d'hommes nobles désignés dans leur langue par le titre d'Anses, c'est-à-dire demi-dieux. On les reconnaissait à leurs longs cheveux , et c'était de leurs rangs qu'on tirait les chefs de guerre et les prêtres. Les prêtres partageaient l'autorité souveraine; ils avaient des lois écrites, des pompes solennelles, où ils paraissaient couronnés de la tiare, conduisant leur idole sur un char de triomphe, au milieu des adorations et des sacrifices (1). Les Goths vivaient donc sous des institutions antiques, dans ce respect du passé qui fait les grands peuples. Tout le Nord, disaient- ils, était rempli du nom de leurs ancêtres. D'un côté, ils se vantaient d'avoir
(1) Jornandes, de Rébus Geticis, cap. v : « Cantu majorum facta modulationibus, citharisque canebant... Cap. xiv : Horum ergo ut ipsi suis fabulis ferunt, primus fuit Gapt... Cap. xi : Jam proceres suos quasi qui fortuna vincebant, non puros homines sed semideos, id est A?iscs, vocavere... » etc. Cf. Sozomène, Hist. eccl., cap. xxxvii, Ço'avcv sep' àpp.aaàl-Yiç iaroiç. Le témoignage de Jornandes, compromis par l'abus qu'on en a fait longtemps, me paraît apprécié avec beaucoup de sagesse par Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 98, qui attache un grand prix aux traditions recueillies dans Histoire des Goths, sans méconnaître les erreurs qu'y mêle l'érudition indiscrète de l'historien.
occupé la Scandinavie et les bords de la mer Baltique jusqu'à laVistule; et, en effet, trois siècles avant l'ère chrétienne, le navigateur Pythéas rencontrait des Goths (Gottones) sur ces rivages où l'on recueillait l'ambre. Les géographes grecs et latins les trouvent encore aux mêmes lieux; et le souvenir des anciens habitants s'est conservé dans la partie de la Suède appelée aujourd'hui Gothland, le pays des Goths (1). D'un autre côté, leurs armées avaient pénétré jusqu'au delà du Danube; ils se prétendaient les fondateurs du royaume des Gètes, qui touchait aux frontières de la Macédoine, et qui occupa l'attention des Grecs. Les Goths et les Gètes sont en effet considérés comme une même race par tous les écrivains qui les connurent depuis le troisième jusqu'au sixième siècle. Les deux noms ont la même racine et le même sens dans les langues germaniques, et tous les caractères des deux peuples s'accordent. Si tant d'analogies ne trompent pas, il faut reconnaître en eux deux branches d'une
(1) Jornandes, cap. îv. Pline, Hist. nat., lib. XXXVII, cap. xi. Pythéas : « Guttonibus, Germanise genti accoli, iEstuarium Oceani, Mentonomonnomine, spatio sladiorum sex millium. » — Ptolémée : Kav.cÏTai <$ï iS'tto; xat aùrri Sxàv^aia, x.at jca/ré^ouaiv aùryjç... ra p.EO£u.csivà Toûrat *où Aauxîtove;. — Pomponius Mêla : <r Supra Albin Codanus ingens sinus parvis magnisque insulis refertus est. » Cf. Gei[er, Svea Rikes Hœfder, p. 105, 369. La tradition Scandinave conservait le souvenir d'un temps où toute la Suède et le Danemark portaient le nom de Got land : Skalda, p. 193, et Geijer, p. 450. Aujourd'hui ce nom se reconnaît encore dans les deux provinces suédoises d'Ostrogothie et de Vestrogothie, dans l'ile de Gothland et la ville de Gotliembourg,
ET. GEUM. I. 3
même famille. Les Gètes, fixés au midi sous un ciel plus doux, s'amollirent et cessèrent d'être libres. Les Goths, établis au septentrion, y demeurèrent inconnus et indomptés, jusqu'au temps où, entraînés par le torrent des invasions, ils se jetèrent sur le territoire de leurs frères, se confondirent avec eux, et ne formèrent plus qu'une seule nation, qui étonna d'abord le monde par le renversement de l'empire romain, et ensuite par le respect qu'elle montra pour ses ruines (1).
(1) Voici les témoignages qui établissent la parenté des Goths et des Gètes. Spartianus, in Caracalla : « Quod Gothi Gefœ dicerentur. » Dion Cassius avait écrit un livre intitulé TETixà, où il traitait des premières invasions gothiques. Ces deux historiens sont contemporains de l'apparition des Goths dans l'empire. — Aurélius Victor, in Gratiano, appelle la Dacie et la Thrace : « Génitales Gothorum terras. » S. Jérôme, praefat. epist. ad Galatas : « Gothos ab antiquis Getas vocatos esse. » Claudien, de Bello Getico, 30 :
. . . Geticis Europa catervis — Ludibrio prœdaeve datur.
Rutilius, Itinerarium, 40 :
Perpessus Geticas ense vel igné manus.
Orose, 1, 16 : « Modo autem Getae illi qui et nunc Gothi. » Phi— lostorge donne aussi aux Goths le nom de Gètes ; et Procope s'exprime clairement : « Nam Gothos aiunt gentem esse Geticam. » (De Bello Gothico, 1, 25.) Ainsi la confusion des Goths et des Gètes, tant reprochée à Jornandes, est admise par toute l'antiquité. Je sais qu'on objecte le passage de Strabon, selon lequel les Grecs regardaient les Gètes comme des Thraces : Ol xoîvuv EXXy,v£î tous ré-ras ©fàxa; ÙTreXapëy.vov. (Geogr.y lib. VII) Mais, sans m'arrêter à ce qu'il y a de dubitatif dans le langage de Strabon, et de vague dans les notions des Grecs sur les peuples du Nord, je ne vois point de difficulté à reconnaître des populations germaniques en Thrace, puisque j'en retrouve sur le littoral du Pont-Euxin. — En remontant à l'origine commune des deux noms, on lit dans le dictionnaire Scandinave Ged, mens ; Gœii, ohservare ;
Dans le voisinage des Goths vivaient les Scandi- Lgs
u Scandinaves.
naves, resserrés d'abord dans un coin de la Suède, mais destinés à couvrir un jour les îles danoises, la côte de Norvège et les rochers de l'Islande. A cette extrémité du monde, séparés du reste des hommes par lalongueur de leurs hivers, ils avaient conservé des traditions plus fidèles. Voici ce que leur enseignaient les récits des vieillards et les chants des poètes : « A l'Orient du Tanaïs, dans un pays où Ton trouvait l'or et le vin, s'élevait une ville sainte appelée Asgard, la ville des Ases. Les dieux y avaient des temples et des sacrifices ; douze chefs, issus des dieux, présidaient aux choses sacrées, et rendaient la justice au peuple. Le premier de tous était Odin, puissant par la science et par les armes. 11 évoquait les morts : deux corbeaux parcouraient l'univers pour lui en rapporter tous les secrets; ses discours ravissaient les hommes, ses enchantements calmaient les vents et les. flots. 11 avait poussé au loin ses conquêtes ; il ne lui fallait qu'une parole pour terrasser ses ennemis ; l'imposition de ses mains sur la tête des guerriers les rendait invincibles. Or, au temps où les généraux de Rome menaçaient de mettre sous le joug tous les peuples, il arriva que plusieurs chefs puissants abandonnèrent leur pays : Odin connut alors
et Ton peut soupçonner une analogie radicale entre ces mots et le sanscrit tcliétas, mens, animus. Les Gètes, les Goths, se seraient ainsi nommés eux-mêmes le peuple intelligent,
par divination que sa race devait régner dans le nord. Laissant donc le gouvernement d'Àsgard à ses deux frères, accompagné de prêtres et d'une grande multitude de gens de guerre, il s'avança du côté de l'Occident. Il traversa la contrée qui fut depuis la Russie, occupa une partie de la Saxe, où il établit plusieurs de ses enfants ; puis, tournant vers le septentrion, il se rendit maître des îles de Fionic et de Seeland, passa en Suède et obtint de ceux qui l'habitaient un terril oire au bord du lac Mœlar. C'est là qu'il fonda la ville deSigtuna, où il remit en vigueur les lois des Àses, les règles des funérailles, et les trois grands sacrifices de l'automne, de l'hiver et de l'été. Après ces travaux, Odin mourut; les Scandinaves le crurent retourné dans l'ancienne cité d'Asgard, où les guerriers morts par les armes devaient le rejoindre pour revivre avec lui dans la Valhalla : ce nom signifie le palais des élus (1). »
Assurément il y a dans ce récit plus de mythologie que d'histoire. Cependant on y retrouve les
(f) Ynglinga, saga, cap. i, v, vi, vu, vin, x. Dans YEdda, les Ases sont représentés buvant le vin et forgeant l'or. Je dois à M. Ampère cette observation, qui m'aide à fixer leur premier séjour. Odin est appelé dans VEdda Gauti, inventor, sagax. Dans les généalogies anglo-saxonnes, je retrouve Geat ou Geta comme le père d'Odin : « Geata quem Getamjamdudum pagani pro deo venerahantur. » — Geiger(p. 287) établit l'identité du gothique Ans, pluriel Anzeis, avec le Scandinave Ass. Les deux mots signifient la maîtresse poutre, celle qui soutient le toit de l'édifice. Cette figure hardie désigne bien les dieux et les héros, qui sont comme les clefs de voûte de la société antique.
Suédois (Suiones) de Tacite, et leur empire théocratique. On y reconnaît un peuple de même race que les Goths : ils ont les mêmes dieux, car Odin prend aussi le nom de Gaut, et de part et d'autre le nom d'Ase ou d'Anse est donné au chef d'une caste sacerdotale et guerrière. On voit ce peuple venir de l'orient : on suit la trace d'une conquête dont les indices se sont conservés chez les écrivains anciens. Tacite connaît une ville des Ases (Asciburgium), fondée par un héros voyageur près du Pihin, et sur les limites des tribus saxonnes parmi lesquelles Odin s'arrêta d'abord. Plus loin, entre l'Oder et la Vistule, Ptolémée place les montagnes des Ases, et la colline où ils avaient laissé une ville de leur nom. En continuant à s'enfoncer du côté de l'est et jusqu'au Tanaïs, pour y chercher l'antique Asgard, on remarque un peu au nord du Palus-Méotide une contrée que Strabon appelait l'Asie proprement dite : il y place le peuple des Aspurgitains. dans le nom desquels on croit reconnaître Asburg, la cité des Ases. La vigne pouvait mûrir sous ce climat : les fleuves y roulaient de l'or. La richesse du pays attirait les marchands grecs, dont les comptoirs s'échelonnaient au bord du Bosphore Cimmérien et du Pont-Euxin ; les mœurs et les arts de la Grèce revivaient dans ces belles colonies de Phanagorie, de Panticapée, d'Olbia : on v vovait des monuments, des vaisseaux, des troupes disciplinées qui ne suffisaient pas tou-
jours à tenir en respect les barbares du voisinage. Les Aspurgi tains avaient battu les colons de Phanagorie et du Bosphore. Olbia avait soutenu de longues guerres contrôles Gètes. Ils l'avaient ruinée plusieurs fois, et chaque fois ils l'avaient laissée se relever de ses ruines à cause de ses marchés, où ils trouvaient toutes les richesses du monde policé. Quand le rhéteur Dion Chrysostome visita cette ville, les murs démantelés, les statues mutilées dans les temples, rappelaient encore de récents désastres. Les habitants portaient les braies et le manteau noir des barbares ; ils parlaient un grec corrompu, et ne connaissaient de poëte qu'Homère. Mais presque tous savaient par cœur VIliade entière : des chanteurs aveugles en récitaient des fragments aux soldats avant les batailles. Achille était honoré comme un dieu, et on lui avait érigé des autels. D'autres Grecs asiatiques, établis sur le Tanaïs, nommaient pour le fondateur de leur colonie Scamandrios, fils d'Hector (1). Les
(1) Tacite, de Germania, 5. Asciburgium subsiste encore sous le nom d'Asburg, et le nom grec d't'lysse (ÛrSWeù;) n'est pas sans ressemblance avec celui d'Odin. Dans Ptolémée, Àcxiêoûpf igv, opoç, Àcrx&uxaXU la montagne, la colline des Ases, en allemand Asgebirge, As-hùgel. On peut aussi ramener les noms d' Asciburgium, d'Askaukalis, à la racine Àsk, qui désigne le frêne, l'arbre sacré de la mythologie Scandinave. — Strabon, lib. VI, lib. VII, lib. XI : 0! A<77r&ôp"yiTavoi p.eia^ù <ï>ava,yopia.ç oîxoùvre; xoù rop-j'iiT7riaç êv irevraxcaiot; (TTaiS'toiç, otç £vti6s[j.£vgç IloXsp.tov à PacXeùç oùv 7T£pi— 7T0iriaet cpiXîa;, où Xaôwv àvTea-paTïi-piÔYi scai Çto^pta Ar(cpÔ£Îc à7rÉ6xve. — Voyez aussi Dion Chrysostome, Borysthenit. L'établissement d'un fils d'Hector au bord du Tanaïs est indiqué par un scoliaste
barbares, souvent en guerre, quelquefois en paix, toujours en commerce avec ces étrangers, devaient en conserver le souvenir. Ils purent leur emprunter des traditions qu'ils défigurèrent ; et Ton comprend dès lors pourquoi le nom des Troyens devint si populaire dans le Nord, que tous les peuples germaniques voulurent descendre du sang de Priam ; pourquoi les chroniqueurs danois et islandais plaçaient PAsgard à Byzance ou à Troie ; et d'où vient qu'au onzième siècle les Normands, ces écumeurs de mers, ces brûleurs de villes, se vantaient d'être issus d'Ànténor. Ainsi l'origine qu'un antique récit donne aux conquérants Scandinaves se trouve confirmée par le souvenir qu'ils ont gardé de leurs glorieux voisins (1).
d'Euripide. — On peut placer Y Asie proprement dite de Strabon à peu près dans la circonscription du gouvernement russe de Saratov. Des fouilles récentes dans les ruines des villes grecques, au nord de la mer Noire, ont jeté une vive lumière sur le commerce étroit et le mélange des colons grecs et des barbares. Voyez aussi Y Histoire des colonies grecques de M. Raoul-Rochette, t. III.
(1) La préface de YEdda place l'Asgard à Troie; Saxo Grammaticus le met à Byzance. La tradition des Normands est attestée par l'annaliste Dudo (ap. Duchesne, Script, hist. Norm., p. 63) : « Gloriantur se ex Antenore progenitos. » 11 ne faut pas croire que cet effort pour rattacher les traditions barbares aux souvenirs de l'antiquité classique ne date que du moyen âge : dès le quatrième siècle, au temps d'Ammien Marcellin, on croyait que les villes des Gaules avaient été bâties par des fugitifs du siège de Troie : « Aiunt quidam paucos post excidium Troiœ, fugitantes Graecos ubique disperses, loca hœc occupasse, tune vacua. » (Amm., lib. XV, cap. vjii.) Selon le même historien, le-s Rurgondes se disaient issus des Romains : « Jam inde temporibus priscis sobolem se esse Romanain Rurgundi aiunt. » (XXVIII, 5.) Ces analogies donnent lieu de croire que le célèbre passage de la Chronique de saint
Il reste à expliquer les causes qui déterminèrent l'émigration des Ases, et comment un peuple guerrier qui avait des villes, des temples, des institutions, se résolut à quitter une terre féconde et sacrée à ses yeux, pour aller chercher une patrie incertaine d#ns les brumesduNord. La tradition des Scandinaves, en même temps qu'elle trace l'itinéraire d'Odin et de ses compagnons, indique aussi le motif d'une entreprise si hardie. On a vu qu'elle en fixe l'époque « au moment où les généraux romains, « portant leurs armes au loin par le monde, met- « taient toutes les nations sous le joug : alors pour ce échapper au tumulte de cette guerre, beaucoup « de chefs quittèrent leurs demeures. » Or, d'un côté, l'établissement des Àses dans le Nord, déjà solide et puissant au temps de Tacite, ne pouvait être de beaucoup postérieur à l'ère chrétienne. D'un autre côté, on ne saurait le foire remonter beaucoup plus haut, si l'on considère combien le souvenir d'Odin et de ses conquêtes semble encore récent chez lesGermains quand ils entrent dans l'histoire. Mais précisément, dans ces limitesdonnées par le temps, on trouve une des plus terribles guerres qui aient ébranlé les peuples voisins du Palus-Méotide : je veux dire celle de Mithridate et de Pompée (64 av. J. C). On voit Mithridate, épuisé par quarante ans
Prosper, qui fait descendre les Francs de Priam, n'est point interpolé, comme plusieurs savants, et dernièrement M. de Petigni, se sont efforcés de rétablir.
de combats, poussé aux dernières extrémités par Sylla et Lucullus, mais égalant ses desseins à ses malheurs, se tourner vers le Nord, et soulever les nations de l'Arménie, de l'Albanie, del'Ibérie et de la Colchide, dans la pensée de les précipiter ensuite sur la Grèce et l'Italie; il devançait ainsi de cinq siècles l'œuvre d'Àlaric et d'Attila. Mais ces rêves devaient se dissiper devant les armes de Pompée. Ce ne fut pas assez pour lui d'écraser Mithridale et de le réduire à une mort désespérée, il voulut pousser la victoire aussi loin que s'était étendu le soulèvement. Il s'avança vers le septentrion, « traversant le désert, comme on passe les mers, sur la foi des étoiles, » menant à sa suite un convoi de dix mille, outres pour abreuver son armée : il contraignit les tribus indomptées du Caucase à descendre de leurs rochers pour solliciter la paix, et soumit tout le pays depuis le Palus-Méotide jusqu'à la mer Caspienne. Les rois d'Ibérieet d'Albanie lui envoyèrent, l'un ses enfants en otages, l'autre son lit d'or en présent. On ne s'étonne pas si le bruit de tant de batailles, si le mouvement de tantde peuples refoulés alla troubler la cité sacerdotale des Ases, et si les plus fiers de leurs chefs voulurent fuir la servitude universelle, en s'exilant sous un ciel plus sévère, où ils pensaient échapper à la convoitise des Romains. Ils ne savaient pas queTaigle du Capitole avait l'œil trop perçant pour ne pas les découvrir tôt ou tard dans leur asile, et que bientôt un histo-
rien latin signalerait leur situation géographique, leur puissance maritime, le caractère de leur gouvernement, tout ce qui pouvait éclairer, encourager une descente sur leurs côtes, si le temps des conquêtes romaines n'eût été fini (1).
Les Germains Les traditions des Goths et des Scandinaves
connus
des Grecs, établissent l'existence de deux grandes nations germaniques au delà des limites marquées parles Romains ; et ces deux nations , par leurs origines, touchent à d'autres Germains connus des Grecs. De ce côté, une lumière nouvelle pénètre chez les peuples du Nord,
Les Gèies. Les Grecs avaient poussé leurs établissements dans la Thracejusqu'auDanube. Sur les deux bords de ce fleuve, ils rencontraient les Gètes, dont les tribus errantes occupaient un territoire immense entre la Vistuleetle Borysthène. C'était un peuple de pâtres, de chasseurs et de guerriers; blonds, chevelus, d'une haute taille, vêtus de braies, comme tous les barbares occidentaux. Mais au milieu de ces nomades s'était formée une population sédentaire, attachée à la culture, qui bâtissait des villes, qui avait
(1) Ynglinga, saga, 5 : « Mo tempore late per orbem arma circumtulere imperatores Romanorum, omnes gentes sub jugnm mittentes, cujus belli tumultui ut se subducerent possessiones suas deseruere principum multi. » — Plutarque, Vie de Pompée, Dion Cassius, Florus, III, 5. « At in septentrioncm Scythicum iter, tanquam in mari, stellis secutus, Colchos cecidit, ignovit Iberiae, pepercit Albanis... »
des institutions et des souvenirs. On y adorait un personnage mystérieux appelé Zalmoxis, qui le premier avait tiré les Gètesde l'ignorance et delà barbarie. Après de longs voyages, Zalmoxis était revenu dans sa patrie avec beaucoup d'or et de savoir. Alors il avait construit un palais, où il enseignait sa doctrine aux principaux du peuple, leur promettant qu'ils revivraient après la mort, pour s'asseoir avec lui à des festins éternels. Lui-même, afin de confirmer ses leçons, s'était enfermé dans une caverne pendant trois ans : les Gètes le pleurèrent; et, lorsqu'au bout de ce temps il reparut, ils le crurent revenu de chez les morts, et ne doutèrent plus de ses promesses. De là cette croyance à l'autre vie, qui les rendait invincibles. Les guerriers morts en combattant étaient allés trouver Zalmoxis; leurs femmes se brûlaient sur leurs bûchers pour les rejoindre, les funérailles étaient célébrées sans larmes, avec des jeux et des chants : on professait qu'il valait mieux mourir que de vivre(l). Assurément ce dieu législateur, voyageur et prophète, n'est pas sans rapport avec le fabuleux Odin : ses promesses d'immortalité rappellent singulièrement
(1) Strabon, lib. VII; Pomponius Mêla, lib. II, cap. n ; Hérodote, IV, 95, 95; Ovide, de Ponto, III, 4; IV, 2, 9, 10; 7mtium IV, 6. Strabon représente Zalmoxis comme un disciple de Pjtbagore. Hérodote le croit bien plus ancien, et le prend pour une vieille divinité nationale. La retraite de Zalmoxis dans une caverne rappelle les montagnes creuses de la mythologie allemande, où les héros disparus de la terre comme Siegfried, Charlemagne, Frédéric Ier, attendent que leur jour soit venu.
les festins de laValhalla. Cependant les enseignements de Zalmoxis étaient restés sous la garde d'un sacerdoce respecté. La science sacrée s'y perpétuait avec l'art de prendre les augures, d'étudier les astres et les vertus des plantes. On racontait que Philippe, roi de Macédoine, ayant mis le siège devant une ville des Gètes, les prêtres en étaient sortis vêtus de blanc, portant des harpes et chantant des hymnes. On ajoutait qu'à cette vue les Macédoniens, frappés d'une terreur panique, avaient, pris la fuite et fait la paix. Mais les souvenirs héroïques de la nation remontaient plus haut. S'il en fallait croire Jornandes, un roi gètc, épris de la belle Cassandre, aurait péri au siège de Troie. Ensuite venait une longue généalogie de princes qui avaient arrêté les armes de Darius, inquiété Alexandre, fait trembler la Thrace et la Grèce, jusqu'au temps où Bérébista, leplusgrand de tous, s'était trouvé assez puissant pour discipliner une armée de deux cent mille hommes, et tenir en échec toute l'habileté des Romains. La mémoire de ces exploits devait se conserver dans des chants poétiques qui n'étaient pas sans charme; car Ovide, exilé au bord du Pont-Euxin, privé pourtoujours de ces brillantes assemblées qui avaient si souvent applaudi à ses lectures, se consolait en composant des vers dans la langue des Gètes. 11 y chantait l'apothéose d'Auguste, il les lisait aux barbares étonnés ; et quand il arrivait à la dernière
page, « un long murmure dit-il, courait dans la « foule; les têtes s'agitaient, et les flèches retentis- « saient dans les carquois. » Il est vrai que le poète latin fait peu d'estime de ses admirateurs. Mais les Grecs, qui connaissaient mieux les Gètes, qui les voyaient sur leurs frontières, au marché d'esclaves où on les vendait, sur le théâtre où on les jouait, louaient leur probité et leur foi en la vie future. Ils ne leur reprochaient que la pluralité des femmes; mais la polygamie était dans les mœurs de tous les Germains. Ce dernier trait achève une ressemblance qui n'avait pas échappé aux anciens : Denys le Géographe met les Gètes au nombre des nations germaniques (1).
(1) Jornandes, cap. ix, x, xi. Avant lui, Dion Cassius, dont il invoque le témoignage, avait conduit les Gètes à la guerre de Troie. Strabon (lib. VII) raconte les efforts du roi Berebista et du prêtre Diceneus pour discipliner les Gètes, leurs victoires, et les efforts inutiles des lieutenants d'Auguste pour les dompter. Sur la polygamie des Gèles , cf. Pomponius Mêla, II, 2, et Ménandre, cité par Strabon, lib. VII. Le passage de Denys le Géographe est concluant : « Germanique Getae, Bastarnse, Sarmatae. » — Ovide n'a peut-être pas de passage plus curieux que ces vers, où il raconte une lecture chez les Gètes :
Ah pudet ! et Getico scripsi sermone libellum,
Structaque sunt nostris barbara verba modis... Et placui, gratare mihi, cœpique poetae,
Inter inhumanos nomen iiiibere Getas...
Materiam quaeris? laudes de Ciesare dixi :
Adjuta est novitas numinc nostra dei...
Ilaec ubi non palria perlegi scripta camœna,
Et venit ad digitos ultima charta meos, Et caput et plenas omnes movere pharetras,
Et longum Getico murmur ab ore fuit.
Ovide, ex Ponto, lib. IV, 13.
reens.
Les jyperbo- Au delà de ces voisins redoutés, au delà des nomades qui habitaient derrière eux, aux extrémités du Nord, les Grecs plaçaient le séjour des Hyperboréens, les plus justes et les plus heureux des hommes. D'anciennes fables y faisaient naître Apollon et Diane. Tous les dix-neuf ans, quand s'achevait la période astronomique, le dieu du jour revenait visiter ces lieux qu'il aimait. Il y était adoré dans un temple entouré d'un bois sacré, au milieu d'une ville donl les habitants, comme autant de prêtres, chantaient sur des harpes les louanges des immortels. Ils ne connaissaient ni la guerre ni les maladies. Seulement, les vieillards rassasiés delà vie se couronnaient de fleurs, et se précipitaient du haut des rochers dans la mer. C'étaient des vierges du Nord qui avaient apporté à Délos le culte du Soleil. On y montrait leur tombeau ; et les jeunes filles avaient coutume d'y déposer en offrande, avant leur mariage, une tresse de leurs cheveux. Longtemps après, les présents des Hyperboréens , soigneusement enveloppés de paille de froment, arrivaient encore tous les ans dans l'île sacrée. Sans doute, dans ces beaux récits, je fais la part des mensonges poétiques. Mais Apollon, le dieu à la blonde chevelure, le dieu de la lumière, des vers et des oracles, ressemble de plus d'une manière à la grande divinité des Scandinaves; on croit reconnaître une image de leur antique cité sacerdotale, de leurs mœurs, et de ces rochers de la Suède encore appelés « les
pierres des ancêtres (œtte stapôr), » d'où se précipitaient, dit-on, les vieillards las d'attendre la mort. Les indications géographiques s'accordent. Plusieurs écrivains placent les Hyperboréens à l'occident de l'Europe, dans une grande île de l'Océan, sous le pôle, où le jour est de six mois : c'est assez marquer la Scandinavie, dernière conquête des Ases. D'autres les mettent à l'orient, au pied des monts Riphées, et dans le voisinage du Tanaïs ; et c'est précisément là que nous avons trouvé leur premier séjour (1).
Or, en examinant de plus près le bassin du Ta- origine
orientale
nais, cette contrée mal connue, i'v vois commencer des v^n^
' J J germaniques.
les campements d'une nation nombreuse qui s'appelait, dans sa langue, la nation des Ases : les anciens.lui donnèrent les deux noms de Massagèteset d'Alains. On les représente grands et blonds, n'aimant que les combats et les hasards. Ils estiment heureux ceux qui meurent violemment : c'est pour eux un devoir filial de tuer tous ceux qui vieillissent. Ils adorent le soleil, lui sacrifient des chevaux, et consultent le sort sur des baguettes sacrées. Ces
(1) Pindare, Olympic, M, 25 ; Pyth., X, 46 ; Sophocle, cité par Strabon, lib. VII; Hérodote, IV, 32, 33; Diodore, lib. II, 47; Pline, lib. IV, cap. xxvi; Pomponius Mêla, lib. 111, cap. v; Cf. Geij« r, Svea Rikes Hœfder. cap u. Cette paix inaltérable où vivent les Hyperboréens rappelle le tableau tracé par Tacite de la pacifique nation des Suiones, de Germania, 44. — L'Hyperboréen Abaris, faisant le tour du inonde avec sa flèche, ressemble aussi au dieu Odin, que les Scandinaves représentent voyageant d'un bout de la terre à l'autre, armé de son bâton runique."
mœurs des Alains, leurs alliances avec les Goths, les Suèves et les Vandales, caractérisent un peuple de la même race, et dont les Ases de Scandinavie ne furent probablement qu'un essaim. Le titre même de Massagètes les désigne comme les frères des Gètes, comme la branche aînée de la famille restée en Orient, plus près du lieu natal. Leurs tribus, disséminées sur les pentes septentrionales du Caucase et sur lesborsde la mer Caspienne, s'étendaient vers "le midi au delà de l'Araxe, et avaient poussé leurs courses jusqu'au Gange. Elles touchaient donc à l'ancienne Perse, où Hérodote connaissait aussi des peuplades de Germains , tandis qu'enlre le Danube et l'Adriatique il trouvait d'autres barbares qui se disaient originaires de la Médie, et qui en avaient le costume national (1). Le souvenir d'une patrie orientale se conserve chez tous les
(1) Denys le Géographe (Periegesis, V, 505) trouve déjà des Alains en Europe dès le premier siècle de l'ère chrétienne. Ammien Marcellin (lib. XXXI, 2) les reconnaît pour des Massagètes (massa rappelle le sanscrit maha, grand), c'est-à-dire la branche principale des Gètes. Leurs mœurs, décrites par Hérodote, I, 215, et par Ammien Marcellin, sont celles des peuples germaniques ; et le témoignage de Procope (Vandalic.) et de Jornandes (cf. cap. l et lx) atteste qu'on les tenait pour frères des Goths. Pendant tout le moyen âge, on les voit se maintenir au pied du Caucase (Stritter, Memoriœ populorum, etc., t. I, c. iv) ; les géographes orientaux leur donnent le nom d'Ases (Histoire des Mongols, t. I, p. 695) ; Plan du Carpin, qui les visita en 1246, les appelle Alains ou Ases. Le Vénitien Josaphat Baibaro les trouva encore subsistants en 1546. « I popoli detti Alani, li quali nella lor lingua si chiamano As. » (Cf. Geijer, Svea Rikes H&fder, 574.) Sur les Germains de Perse, voyez Hérodote, 1, 125 : Ean Si nspascov cupà 'yevea... navô'.aÂaî&t, Anpouaiaï&i, rspfxàvici...-
peuples de la Germanie : ce souvenir s'altère, mais il se perpétue chez les chroniqueurs nourris de l'Ecriture sainte et de l'antiquité classique. Rien n'est plus célèbre que l'origine troyenne dont se vantaient les Francs. Le moine Wittikind fait descendre les Saxons des soldats d'Alexandre, qui l'avaient suivi jusqu'au bord de l'Indus. Les Souabes voulaient que leurs aïeux eussent passé les mers. Les Bavarois se souvenaient des hautes cimes de l'Arménie, où leurs ancêtres avaient vu les débris de l'Arche ; et un cantique du onzième siècle , à la louange de saint Annon , archevêque de Cologne, rappelle aux Allemands qu'ils ont laissé des frères dans les montagnes, sur la route de l'Inde, bien loin vers l'Orient. Tous les témoignages de l'antiquité, tous les souvenirs des Germains, s'accordent pour les faire venir des contrées où la tradition universelle place le berceau de la famille humaine (1).
(1) S. Prosper, Chronic. Fredogar. Wittichind. chronic, I. Le cantique de S. Annon, où se conservent de si curieux souvenirs, a été publié dans le Thésaurus de Schilter, t. I, col. 19 et suiv., et dans YVackernagel, Deutsches Lesebuch, 2e édition; c'est ce texte dont je produis quelques vers :
Undir Bergin ingegin Suâben
Hiz her vanin ûf hahen Deri vordirin wîlin mit herin
Dari cumin wârin ubir meri...
Duo sich Beirc lant wider in virmaz,
Die maerin Reginsburch her bisaz...
Derc geslehte quam wîlin ère
Von Arménie der hêrin...
Iri ceichin noch diu Archa havit
Ut' den bergin Ararat.
Man sagit daz dar in halvin
INoch sîn die dir diutschiu sprechin Ingegin India vili verro...
et. germ. i. 4
C'est là, entre le Caucase, PEuphrate, la mer Caspienne et PIndus, qu'on voit commencer toute l'histoire. C'est sur un des rochers de la chaîne caucasienne que les Grecs se représentaient Promettre dévoré par le vautour ; Prométhée, ce fils de Japet dont ils se disaient les descendants. C'est du Nord que venaient les Perses et les Indiens, quand ils se répandirent, en suivant le cours de leurs fleuves, jusqu'au grand Océan. Les Chinois montrent l'Occident comme le séjour de leurs aïeux. Tous les souvenirs se tournent vers une première patrie, où les ancêtres des nations vécurent ensemble avant ce partage que Moïse a tracé au dixième chapitre de la Genèse, qui a longtemps embarrassé la perspicacité des commentateurs, et dont la science moderne commence à vérifier les clauses (1).
Ainsi la Germanie s'agrandit, les bornes que lui donnaient les Romains s'effacent, et les établissements de ses peuples s'étendent jusqu'en Asie. Cet
(1) Voyez le savant commentaire de ce chapitre, récemment publié par Gœrres : Die Vœlkertavel des Pentatenchs, oder die Japhetiden und ihr Auszug aus Arménien; Regensburg, 1845. Les travaux de Klaproth, de Saint-Martin et de Ritter avaient fait connaître des peuples aux cheveux blonds, aux yeux bleus, décrits par les historiens chinois, et qui semblaient être de race germanique. Cependant la science semble hésiter sur ce point. Elle a plus de lumière peut-être à espérer des belles recherches de M. Lenormant sur les Scythes et sur leurs émigrations. C'est aussi dans la Genèse qu'il découvre l'origine de ces puissantes nations scytiques, qui seraient, selon lui, le premier noyau des Goths et des Gètes.
espace immense se divise en deux régions. La première, entre la mer Caspienne et la Baltique, n'est qu'une vaste plaine ouverte du côté de l'Orient, comme afin de recevoir toutes les émigrations qui en sortent. On n'y voit que des steppes, des pâturages, et, à mesure qu'on avance vers le nord, des terres marécageuses entrecoupées de sapins, sans montagnes, sans barrières pour arrêter les populations, sans attrait pour les captiver. Ces déserts ne devaient avoir d'autres habitants que des hordes mobiles comme les chariots qu'elles traînaient à leur suite. La seconde région s'étend des monts Carpathes, de l'Oder et de la Baltique, jusqu'au Pihin et à l'Océan. Les Alpes la bornent au midi; elles envoient des chaînes qui s'abaissent par gradins, avec une variété infinie de formes et d'aspects; de grands cours d'eau en descendent; ils arrosaient cette forêt vierge que Tacite décrit, large de neuf journées de marche, longue de soixante, et dont rien ne devait égaler la sauvage beauté. Au nord, un bras de mer facile à franchir laisse voir la Scandinavie avec ses rivages découpés, ses collines granitiques et ses lacs couronnés de bois. Ces contrées avaient assez d'attaches pour retenir les peuples.
Comme on peut remarquer deux configurations du territoire occupé par les Germains, on trouve aussi chez eux deux instincts contraires. Au premier abord, rien ne semble plus désordonné que cette
multitude de peuplades errantes et de nations sédentaires qui se succèdent depuis le Palus-Méotide jusqu'à la mer du Nord. Toutefois, en y regardant de plus près, on aperçoit, dans chacune des grandes races germaniques, un corps qui veut se fixer et des essaims qui s'en détachent. Les Ases fondent des cités, mais ils laissent en arrière les trihus nomades des Alains. Le royaume des Gèles est couvert parles hordes des Tyragètes, des Sargètes, des Hippogètes. Autour des établissements des Saxons s'agitent les Suèves, qui changent de demeure chaque année, menant leurs enfants et leurs femmes sur des chars, et poussant leurs troupeaux devant eux. D'un côté, on sent qu'un attrait puissant attache ces nations à la terre, à tout ce qui y tient, à tout ce qui en fait une patrie, comme les tombeaux, les mœurs, les souvenirs. Mais on reconnaît aussi une singulière impatience de tout assujettissement, un goût de la vie errante, une passion de ravager et de détruire. Ces deux instincts se contrarient et se gênent. Les nomades ne permettent pas aux populations sédentaires de s'établir solidement ; mais ces établissements imparfaits ne permettent pas aux nomades d'entraîner après eux le gros de la population et de la dissoudre. Au fond de ce désordre apparent, un dessein admirable commence à se déclarer. Il fallait que les Germains demeurassent à la disposition de la Providence, jusqu'au moment où elle aurait besoin d'eux. Il fallait assez de liens pour les con-
server unis, assez de mobilité pour les faire servir aux invasions. Dès lors la violence des irruptions qui forcèrent les frontières romaines n'étonne plus, quand on voit les peuples errants du Danube et du Rhin poussés par d'autres peuples de la même race, mobiles comme eux, destructeurs comme eux, formant une armée innombrable en marche depuis le fond de l'Orient. Et en même temps on comprend que les irruptions aient renouvelé le monde, lorsque derrière ces exterminateurs on aperçoit des sociétés organisées, des religions , des lois , des langues savantes, tout ce qui donne aux hommes un emploi dans les desseins de Dieu, une place dans l'histoire.
si les Parmi les institutions de l'ancienne Germanie,
Germains
eurent des institutions religieuses.
il n'en est pas de moins connue que la religion. Les témoignages qui en restent ne s'accordent pas. Avec lés uns, on ne voit rien de réglé, ni dans le dogme ni dans le culte; point d'autres divinités que des fétiches honorés par des pratiques sanguinaires : il semble que les habitants du Nord soient aussi loin de la vérité que du soleil. D'autres récits laissent apercevoir les traces d'une doctrine antique ; on y découvre des fêtes qui rassemblaient les peuples, des temples qui les fixaient, tout ce qui montre l'effort des hommes pour retenir la pensée de Dieu. C'est au milieu de ces contradictions qu'il faut pénétrer. Il faut savoir quelles idées de la création, de la vie future, éclairèrent tant de millions de créatures humaines qui vécurent comme nous, qui souffrirent comme nous, et
qui n'eurent pas moins d'intérêt que nous à connaître leurs destinées éternelles (1).
En d'autres termes, il s'agit d'apprendre s'il y eut chez les Germains une tradition religieuse perpétuée par l'enseignement, par le sacerdoce et le culte public, qui les rattache à la société des nations civilisées; ou bien si l'on n'y trouve que les superstitions grossières où les peuples sauvages se jettent, pour satisfaire ce besoin de croire et de pratiquer qui tourmente tous les hommes.
Je considère d'abord ces Hyperboréens que les Religion des
, • . i i • , i Scandinaves.
anciens représentent vivant dans la crainte des Leur cuite. dieux et sous les lois de leurs prêtres. À ces traits j'ai déjà reconnu la puissante nation des Scandinaves, qui conserva sa religion jusqu'au onzième siècle. Alors un temple païen restait encore debout
(1) Cœsar, de Bell. Gallic. : Deorum numéro eos solos ducunt quos cernunt et quorum opibus aperte juvantur, Solem et Vulcanum et Lunam. Gregor. Turon., II, 10 : Sed haac generatio fanaticis semper cultibus visa est obsequium prsebuisse ; nec prorsus agnovere Deum, sibique silvarum atque aquarum, avium bestiarumque, et aliorum quoque elementorum finiere formas, ipsasque ut Deum colère eisque sacrificia delibare consueti. Cf. Agathias, XXVIII, 4 : As'v^pa Te -pp -iva tXâaxovTai koÙ peïôpa 7roTa[Awv xal Xo'cp&u; xat cpâpa-y-p.;, *al Touroig warrep Ôat* ^pwvrs;. Au contraire, Tacite, Annal., I, 51 : Profana simul et sacra et celeberrimum illis gentibus (Marsis) templum quod Tanfanœ vocabant, solo sequantur. Germania, 2 : Célébrant carminibus antiquis... Tuisconcm deum... etc. Deorum maxime Mercurium colunt, cui certis diebus humanis quoque hostiis litare fas habent. Vila S. Radegundis, ap. Ad. Benedict., sa;c. I, p. 527 : Fanum quod a Francis colebatur... jussit... ignecomburi. Lex Frhionum addit., tit. 15 : Immolatur diis quorum templa violavit. Cf. Jornandes, cap. xi tout entier, etc.
dans la ville sacerdotale d'Upsal. Au milieu du bois sacré s'élevait le sanctuaire, dont les murs étaient couverts d'or ; on y adorait les images des trois principales divinités de la Suède : Thor au milieu, à ses côtés Odin et Freyr. Les chroniques nationales attestent l'existence de plusieurs temples semblables en Danemark, en Norvège, en Islande. On y voyait un grand nombre de statues : quelquesunes en sortaient à des jours prescrits, pour être promenées sur des chars de triomphe. Ainsi chaque édifice sacré devenait le centre d'un culte public. Tous les neuf ans, on célébrait à Upsal la fête où toutes les provinces de la Suède envoyaient leurs députés. On y offrait aussi les trois sacrifices annuels de l'automne, de l'hiver et de l'été, pour l'année nouvelle, pour les moissons, pour la victoire. Les viandes immolées étaient partagées entre les assistants ; le sang, recueilli dans des vases, servait à purifier le lieu du banquet. La coupe de mémoire, remplie d'hydromel, passait de mains en mains. On la vidait en l'honneur des dieux premièrement, puis des héros et des ancêlres. Au bruit des hymnes et des instruments, on voyait des chœurs exercés avec soin figurer des danses dramatiques. Là, comme ailleurs, la prière, n'osant s'élever seule vers le ciel, avait voulu être pour ainsi dire entourée et soutenue de tous les arts. Chaque moment solennel de la vie publique et privée était marqué par des cérémonies :
l'ablution des enfants nouveau-nés, la consécration des mariages, la dédicace du bûcher où l'on portait les morts (1). Mais les sacrifices voulaient des ministres ; un culte si compliqué ne pouvait se conserver sans un sacerdoce qui en fût le gardien. De même que, dans la ville sainte d'Àsgard, Odin et les douze Ases avaient autrefois régné, disait-on, comme juges et comme sacrificateurs, ainsi le roi d'Upsal, entouré de douze conseillers, exerçait une
(1) Adam Brem., cap. ccxxxm : Nobilissimum illa gens templura habet quod Upsala dicitur, non longe positum a Sictona civi— tate vel Birka. In hoc templo quod totuin ex auro paratum est, statuas trium deorum veneratur populus, ita ut potentissimus eorum, Thor, in medio solium habeat triclinio. Hinc et inde locum possident Wodan et Friggo. Saxo Grammaticus, p. 15 : Effîgiem ipsius (Othini) aureo complexi simulacro. Cf. Nialssaga, cap. lxxxix, Olafs helga saga, cap. cxvlii. La Jomsvikingasaga parle d'un temple où Ton voyait cent statues. Cf. Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 268, 279; et Grimm, Mythologie, 2e édition, 1. 1, p. 58, 103. — Pour les sacrifices et les pompes religieuses, Adam Brem., loco citato : Solet quoque post ix annos communis omnium Sueoniœ provinciarum festivitas celebrari, ad quam nulli prœstatur immunitas... Sacrificium itaque taie est : ex omni animante quod masculinum est îx capita offeruntur... ceterum meniœ quœ in ejus modi ritibus libatoriis fieri soient multipliées sunt et inhonesta3... Dietmar de Merseburg, 1,9: Est unus in his parlibus locus, caput istius regni, Lederun nomine, in pago qui Selon dicitur, ubi post novem annos, mense januario... omnes convenerunt, etc. Cf. Ynglinga saga, 8 ; Olafs helga saga, 104 ; Gatalag., p. 108 ; Egils saga, 206, 253. Les rites des immolations et des banquets sacrés sont longuement décrits par Snorre Sturleson, Hakon Adalstens saga, cap. xvi. L'usage de la coupe sainte (Bragafull) était devenu l'origine de ces associations formées dans tout le Nord sous le nom de Ghildes, et qui devaient servir un jour d'appui aux libertés populaires. Voyez aussi Grimm, Mythologie, t. I, p. 42, 46, 55; Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 282 ; Edda, passim. — En ce qui touche les représentations scéniques qui accompagnaient les fêtes, voy.Saxo Grammaticus, p. 104 : Effeminati corporum motus, scenicique mimorum plausus ,ac mollia nolarum crepitacula.
sorte de pontificat : il prenait le titre de « protecteur de l'autel, » et levait sur le peuple suédois l'impôt destiné aux sacrifices. Tous les chefs de race noble avaient droit d'immoler des victimes. En Islande, trente-neuf prêtres rendaient la justice et présidaient aux fonctions sacrées ; leur charge passait à leurs fils, et tout s'accorde pour indiquer une caste qui réunit longtemps les deux pouvoirs spirituel et temporel. C'était une caste savante; elle se vantait d'avoir des chants qui embrassaient toute la suite des connaissances divines et humaines. Ces chants, composés dans une langue obscure, chargés d'ellipses, de périphrases, d'épithètes sacramentelles, se perpétuaient par un enseignement qu'on supposait venu des dieux. Les Scandinaves, devenus chrétiens, ne méprisèrent pas cet héritage de leurs pères. On croit que, vers la fin du onzième siècle, le prêtre Seemund en recueillit les restes. Il appela son recueil I'Edda, c'est-à-dire l'Aïeul. Le respect de la postérité l'a conservé jusqu'à nous. C'est ce livre qu'il faut ouvrir pour y chercher la tradition authentique du Nord (1).
(1) Les attributions des prêtres Scandinaves ne périrent pas toutes avec eux. On en reconnaît une partie dans les charges et privilèges que la loi islandaise confie aux juges. Gragâs, 1, 109-1 13, 130, 105. Cf. Grimm, Deutsche Rechts Alterthiimer, p. 751. Saxo Grammaticus, p. 176, admet une distinction entre les prêtres et les ministres inférieurs des sacrifices : Victimarios proscripsit, flaminium abrogavit. — Sur la dignité théocratique du roi d'Upsal, voyez Y?iglinga saga, cap. n, vm, xxiv ; Geijer, Geschichte Schwe-
Au milieu des obscurités de l'Edda, une pensée Doctrine
7 r religieuse] de
se cache, mais de façon qu'on peut l'entrevoir : 1Edda' c'est la pensée de l'éternité. C'est le Puissant qui a créé les dieux et qui leur survivra. Les hommes n'osent pas lui donner un nom. Peut-être est-ce lui qu'ils adorent dans cette trinité mystérieuse nommée deux fois seulement dans l'Edda : Har, Jafn- Har, et Thriddi, » c'est-à-dire, le Haut, celui qui est également Haut, et le Troisième. Il est dit que « le Fort d'en haut, qui gouverne toutes choses, viendra juger le monde, et que le temps ne peut rien contre ses décrets. » Les justices divines s'exécutent dans des lieux qui échapperont à l'embrasement de l'univers. Les gens de bien y habitent un séjour plus éclatant' que le soleil ; « mais les méchants iront loin du soleil, sur la plage des morts, dans la triste maison où le serpent les ronge et le loup les déchire. » Les chants sacrés n'en disent pas davantage, et ce peu qu'ils disent des choses éternelles semble appartenir à une théologie plus haute, qui eut peut-être des mystères réservés aux prêtres et aux chefs. La croyance populaire s'attachait à des récits dont la scène était dans le temps (1).
dens, 100. En ce qui touche l'authenticité et le caractère de l'enseignement sacerdotal, Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 222, 295. P. E. Millier, Uebar die JEchtheit der Asalehre. 1 1(1) Edda Sœmundar, t. III : Volospa, str. 58 : Tum veniet Potens ille, — ad magnum judicium, — validus c superis, — qui
« C'était le matin des siècles ; il n'y avait ni sables, ni froides eaux, ni voûte du ciel. Il n'y avait que l'abîme ouvert; au nord de l'abîme, le monde des ténèbres; au midi, le monde du feu. Du monde des ténèbres sortaient douze fleuves, qui roulaient des eaux empoisonnées. Ces eaux se gelèrent; le givre qui s'en forma tomba dans l'abîme. Du monde du feu vinrent des étincelles qui fondirent le givre et lui donnèrent la vie. Ainsi naquit le géant Ymir. Ymir était mauvais. Dans son sommeil, il engendra la race malfaisante des géants de la gelée (1).
« Mais des gouttes de la gelée fondante naquit aussi la vache Àudhumbla. Quatre fleuves de
omnia régit. — Fert hic sententias et causas dirimit, sacra fata... quœ semper durabunt.
57. ./Edem videt ille stare, — sole clariorem, — auroquetextam, — in Gimle. — Ibi probi — homines habitabunt, et per saecula — gaudio fruentur.
34 et 55. yEdem videt ille stare, — a sole remotam, in Nastronda. — Estsedes ea contexta — contortis serpentum dorsis. — Vidit ibi vadare — rapidos amnes, homines parjuros, — ac sicarios, etc.
Je cite la traduction latine de l'édition de Copenhague, en trois vol. in-4°, en conservant la division des vers. On a beaucoup attaqué l'authenticité de la 58e strophe, qu'on a représentée comme une interpolation chrétienne. Geijer la défend par un ensemble de preuves qui me paraissent convaincantes. Svea Rikes Hœfder, 236 et suiv. Cf. Hyndluliod, str. 41.
(1) Edda Sœmundar, t. III, Volospa, str. 3 : Initium fuit sœculorum, — quum Ymer habitavit. — Non erat arena, nec mare, — nec frigidœ undse ; — terra nuspiam est reperta, — neque supernum cœlum ; — erat inane chasma, — sed nullibi gramen. Cf. t. I. Vafthrudnismal, str. 51, 55. Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 314 et suiv.
lait coulaient de ses mamelles. Elle se nourrissait en léchant la neige dans le creux des rochers. Le premier jour, elle mit à découvert une chevelure; le second jour, une tête; le troisième jour, tout un corps : ce fut le dieu Bure. Son fils Borr eut trois enfants : Odin, Yili et Ye; avec eux commence la famille des Ases, juste, bienfaisante, et suscitée pour combattre les géants (1).
« Odin et ses deux frères attaquèrent donc Ymir : ils le tuèrent; de sa chair ils firent la terre; les pierres, de ses ossements ; de son sang, la mer ; le ciel, de son crâne, et de son cerveau, les nuées pesantes. Ensuite ils prirent les étincelles qui venaient de la région du feu ; ils en formèrent les astres, et les mirent dans l'espace pour éclairer le monde. Ils donnèrent des noms à la nuit et aux quartiers de la lune. Ils nommèrent le matin et le midi, le temps qui suit le midi et le soir, et réglèrent la division des années. Le sang d'Ymir, en se répandant, avait fait un déluge où ses enfants périrent, à l'exception d'un seul, qui devait perpétuer la race des géants. Des vers qui s'étaient engendrés dans les chairs naquirent les nains. L'espèce humaine manquait encore. Un jour, Odin et ses frères trouvèrent sur leur chemin deux troncs d'arbres, un frêne et un aune. Ces deux troncs n'avaient ni esprit, ni intelligence, ni beau
(1) Edda dœmisaga, 5, 6, 9, 10. Geijer, loco citato.
visage. Odin leur donna l'esprit ; le second dieu leur donna l'intelligence ; le troisième leur donna le beau visage : ce furent le premier homme et la première femme (1).
a II y a neuf mondes. Le plus élevé est le ciel supérieur, où le feu exterminateur ne pénétrera pas. Le plus bas est l'enfer, où la sombre Héla attend les morts. Au centre des mondes se trouve la terre, plate et ronde, et entourée de l'Océan. Le frêne Yggdrasill, dont le feuillage ne se flétrit jamais, s'élève au milieu , et forme le pivot de l'univers. Sous l'une de ses trois racines, trois femmes divines, les trois Nornes, habitent un lieu caché, où elles gravent sur des tables le destin des hommes. L'une écrit le passé, l'autre le présent, la troisième l'avenir. — C'est aussi au milieu de la terre que fut bâtie au commencement Asgard, la cité des dieux. Un temple s'y élevait avec un trône pour Odin, et douze sièges pour les douze Ases. Car tout pouvoir a été donné à Odin, et c'est pourquoi on l'appelle Allfader, le père universel.
(1) Edda, Vafthrudnisiml, str. 21 : Ex Ymir carne — creata fuit terra, — sed ex ossibus saxa, — cœlum ex cranio, — pruina frigidi gigantis, — sed ex sanguine salum.
Cf. Grimnismal, str. 40, 41. Volospa, str. 5, 6, strophe 15 : Tandem très venerunt, — ex eo congressu, — potentes et amabiles, — Asa? ad domum. — Invenerunt in terra, — pnrum potentes,
— Ascum et Emblam, — sine fatis. 16. Animam non possidebant,
— rationem non habuerunt, — nec sanguinem, nec gestus, — nec colores décentes. — Animam dédit Odinus, — rationem dédit Hœnir. — Sanguinem dédit Lodur, — et colores décentes. Cf. Geijer, p. 515 et suiv.
Ses mystérieux surnoms sont au nombre de cent quinze : ils le désignent comme l'auteur de la vie, de la sagesse, de la victoire. Thor, le premier de ses fils, gouverne le tonnerre ; il porte le marteau, symbole de la foudre. Tyr est le dieu de la guerre; Freyr donne la paix, l'abondance et les moissons. Il y a aussi plusieurs déesses : la plus vieille est Jordh, la terre, et la plus belle, Freya, la déesse de l'amour. Longtemps les Ases vécurent heureux. Ils construisaient des forges, fabriquaient de riches ouvrages, et ne manquaient jamais d'or. Les enchantements d'une magicienne troublèrent ces plaisirs, et la première guerre éclata (1).
« De la race des géants était né Loki , l'auteur du mal, celui qui trompe et qui raille les dieux ; il donna le jour à trois monstres : Héla, c'est-à-dire
(1) Volospa, 17 : Scio fraxinum stare ; — Yggdrasill nominatur, — alta arbor, perfusa — albo luto ; inde veniunt imbres — qui in valles decidunt. — Stat semper virens super — Urdœ fonte. 18. Inde veniunt Virgines multisciae, — très existo lacu, — sub arbore sito. — Urdam nominarunt unam, — aliam Verdandi, — Sculdam tertiam. — Sculpserunt in tabula : — hœ leges posuere, — hae vitain elegere; — hominum gnatis fata constituunt.
Cf. Hrafnagaldr Odins, str. 15, Ynglinga saga, cap. n. Geijer, p. 518. Sur les cent quinze noms d'Odin : Millier, Ueber die /EchtJieit der Asalehre, p. 50. Sur l'âge d'or des Ases, Volospa, ?tr. 7 : Conveniebanl Aslc — in Indœ campo, — qui delubra et fana — alte extruxeruunt, — fornaces posuerunt, — pretiosa fabricarunt ; — viribus adnitebantur, — oinnia lentavere. — Forcipes formarunt, — et instrumenta fabrilia feccrunt. 8. Aléa ludebant in area, — hilares fuere; — erat illis nullius — ex auro facti defectus...
Les strophes 18 et 20 font allusion à l'histoire obscure de la magicienne qui mit fin à ce bonheur, et qui causa la première guerre.
la Mort, qu'Odin précipita dans le ténèbres ; le loup Fenris,'que les dieux enchaînèrent; et le grand serpent, qui fut jeté dans la mer, où il entoure la terre de ses replis. Deux autres loups, issus de la même origine, poursuivent le soleil et la lune, qu'ils menacent de dévorer. Les géants, soutenus des nains et des mauvais génies, qu'on appelle les Alfes noirs, ne cessent de guerroyer contre les Ases; ils troublent les airs, ils soulèvent les montagnes, ils emmènent les déesses en captivité. D'un autre côté, les Ases défendent leur empire ; ils ont avec eux les bons génies, les Alfes lumineux, qui habitent le ciel, et les héros qui combattent le mal sur la terre. Odin mène à sa suite les Valkyries, les vierges des combats : leurs lances jettent des rayons, la rosée tombe de la crinière de leurs chevaux; elles descendent sans être vues dans la mêlée, elles choisissent ceux qui ont le privilège d'y mourir : car les rois et les nobles, fils des dieux, ne tombent sur les champs de bataille que pour aller revivre dans le palais d'or de la Valhalla. Chaque jour, dans les cours du palais, ils se donnent le plaisir de la guerre ; puis ils rentrent dans les salles ornées de boucliers, s'asseoient à la même table, boivent la bière écumante, et se nourrissent de la chair du sanglier, qui ne diminue jamais (1).
(1) Hyndluliod, str. 57,58. Dœmisaga, 54. Sur la création des Nains et des Alfes, Volospa, str. 9, 14. Hrafnagaldr Odins, str. 26. Sur les plaisirs de la Valhalla, Vafthrudnismal, 41 : Omnes he-
LA RELIGION. bl
« La puissance des Ases est assurée tant que vivra Balder, fils d'Odin, le plus beau d'entre eux, le plus doux et le plus pur. Rien d'immonde n'estu souffert en sa présence; rien d'injuste ne résiste à ses jugements. Mais des songes sinistres l'avertissent de sa fin prochaine. Une antique prophétesse se réveille dans son tombeau, pour prédire la mort de Balder. La mère du jeune dieu veut conjurer le sort; elle demande à toutes les créatures le serment d'épargner son fils. Le feu, l'eau, le fer, les pierres, l'ont promis ; une seule plante, la plus faible de toutes, le gui, oublié par la déesse, n'a rien juré. Loki la cueille et la met dans les mains de Hœder, frère de Balder, mais qui naquit aveugle. Pendant que les Ases rassemblés éprouvent l'impassibilité de Balder en lui portant des coups qui ne le blessent point, l'aveugle frappe à son tour : Balder, atteint du trait fatal, tombe, et rend le dernier soupir. En vain l'un des Ases descend chez Héla pour lui proposer la rançon du trépassé : l'inexorable déesse veut pour rançon une larme de chaque créature. Toutes les créatures pleurent, en effet : les hommes pleurent, les animaux pleurent, les arbres pleurent, et les rochers avec
roes, — Odini in areis, — ictus partiuntur ictibus quotidie. — Ca3dendos eligunt, et a prselio domum equilant, — cerevisiam cum diis potant, — vescuntur Schrimnis lardo, et maxime concordes sedent.
Cf. les chants héroïques contenus au tome II de YEdda, où l'idée de l'immortalité revient à chaque page.
et. gebm. i. 5
eux. Seule, une fille des géants ne veut pas pleurer, et Balder reste chez les morts (1) .
« Rien ne suspend plus le destin qui menace le monde. Un sièclede fer viendra, le siècle des haches et des épées, où les boucliers seront brisés, où les adultères seront fréquents, où le frère tuera son frère. Le grand frêne Yggdrasill frémira dans l'attente des maux qui menacent le monde, et les nains gémiront sur le seuil de leurs cavernes. En ce temps, Loki rassemblera les géants et les esprits des ténèbres. Le loup Fenris rompra sa chaîne, le serpent qui enveloppe la terre se tordra de fureur. La région du feu vomira les génies malfaisants qui l'habitent. Ils viendront, conduits par Surtur le Noir, portant les flammes dans leurs mains. Alors Odin s'armera ; il rassemblera autour de lui les Ases, les Alfes lumineux, les héros de la Valhalla. La dernière bataille s'engagera; mais il faut que les puissances ennemies l'emportent. Odin sera dévoré par le loup ; Thor mourra étouffé par l'haleine empoisonnée du serpent ; Freyr périra sous les coups de Surtur. Les hommes descendront en tremblant les chemins de la mort. La terre s'enfoncera dans l'Océan, les astres s'éteindront, et l'incendie
(1) Volospa, str. 29 : Vidi Baldero, — cruore perfuso deo, — Odini filio, — fata reposita. — Stetit excrescens, altior campo, — teneret adeo speciosus, — visci surculus. 50. Factum est ex ista spina, — ut mihi visum est, — deplorandum missile et periculosum ; — Hœder jaculatus est.
Cf. Edda dœmisaga, 49 ; Vegtamsquida, passim, et Geijer, p. 329 et suivantes.
montera jusqu'au ciel. C'est le moment falal que les chants sacrés ont appelé la Nuit des dieux (1).
« Mais cette nuit aura son lendemain. Un soleil plus jeune reviendra éclairer le monde. Une autre terre verdoyante sortira des flots : les cascades se précipiteront, et l'aigle planera au dessus. Un couple échappé au grand incendie, nourri de la rosée du matin, recommencera la race humaine. Des moissons nouvelles mûriront sans culture. Tous les maux cesseront. Balder reparaîtra, accompagné des fils d'Odin et de Thor. Ils reviendront habiter les palais de leurs pères, au lieu où s'élevait l'ancien Àsgard ; et là ils méditeront les grandes choses du temps passé et les runes du Dieu souverain (2). »
On ne peut méconnaître un grand travail d'esprit dans ce drame, où se déroule toute la tradition des Scandinaves. J'y découvre une doctrine complète
(1) Volospa, 40 : Catena rumpetur, — sed lupus irruet. — Prarvidco sanc longius — acerbum crepusculum — potes! atum et beatonun numinum. La description se prolonge jusqu'à la strophe 51 : Sol nigrescere incipiet. — in mare terra decidet, — disparebunt e cœlo — serense stellœ, alta flainma alludet — ipsi cœlo.
Cf. Dœmisaga, 51, Hrafnagaldr, 5 Geijer, 537.
(2) Volospa, 52 : Vidit illa emergcre, — altéra vice, — tellurem ex Oceano, — pulcbre virentem; — defluent cataractœ, — aquila super volabit. 53. Convenient Asse — in Id;e campo, — et ibi reminiscentur de magnis rébus, — et decelsissimi dei — anti- (jiiis runis. 55. Feront iusalivum — agri frumentum; — mala omnia cessabunt. — Balderus redibit. — lncolent Hœder et Balder. — Odini beatas aedes.
Cf. Vafthrudnismal, str. 39, 45, 47. M. J.-J. Ampère a publié Littérature et Voyages, p 595) un exposé de la mythologie Scandinave, auquel j'ai emprunté plusieurs traits.
de Dieu, de l'humanité, de la nature. Tout y est plein de souvenirs et de pressentiments ; tout y respire cette tristesse profonde des âmes qui ont beaucoup su et beaucoup pensé. J'y reconnais l'enseignement d'une école théologique, et j'aurai lieu d'examiner de plus près ces dogmes, qui rappellent ceux de l'Orient : la généalogie des dieux ; le monde passant par une suite de créations et de destructions alternatives- le Dieu victime, dont le sacrifice fait le nœud des siècles. Mais la tradition sacerdotale ne s'impose pas sans effort chez un peuple guerrier. Les passions qu'elle gêne cherchent à la corrompre; elles y introduisent des fables qui les flattent, des pratiques qui les contentent, et tout ce qu'on nomme superstition.
superstitions Et d'abord le sacerdoce Scandinave, soit pour
des , . , , . ,
Scandinaves, contenir les esprits par 1 espoir et par la terreur, soit qu'il cédât à cet orgueilleux délire qu'on trouve souvent chez les prêtres des fausses religions, s'était attribué d'autres pouvoirs .que ceux de l'enseignement et de la prière. Il se donnait pour dépositaire d'une science mystérieuse qui lui assurait l'empire des éléments et le gouvernement des volontés. Un chant de YEdda exprime avec une effrayante hardiesse les rêves des magiciens du Nord. Le poëte se vante d'avoir été suspendu à un arbre durant neuf nuits entières, percé d'un coup mortel, offert en sacrifice à Odin. Durant neuf nuits, ses lèvres ne touchèrent ni le pain ni le vase d'hydromel : c< pen-
LA RELIGION. Gl
dant il apprenait les incantations puissantes dont les dieux ont le secret. Maintenant, descendu de l'arbre funèbre, il énumère les pouvoirs qui lui furent conférés. « Voici, dit-il, mon premier pouce voir : je sais des chants qui vous secourront con- « tre les querelles, contre les chagrins et tous les « genres de soucis. Voici ce que je sais encore : si « les hommes me chargent de liens, je chante de « telle sorte , que les entraves me tombent des « pieds, et les menottes des mains. Voici ce que sais « encore : si je veux sauver mon navire battu par « les flots, j'impose silence au vent et j'assoupis la a mer. Voici ce que sais encore : si je vois au-dessus « de ma tête se balancer un corps suspendu par une a cordeau gibet, je trace des caractères tels que le « mort descende et vienne s'entretenir avec moi. « Voici ce que je sais encore : s'il me faut dans « l'assemblée des hommes faire le dénombrement « des dieux un à un, je puis compter les Aseset les « Alfes jusqu'au dernier. Voici ce que je sais encore : « si je veux m'emparer du cœur d'une belle jeune « fille, je change son âme, et je remue comme il « me plaît la volonté de la femme aux bras « blancs (1). » L'idée môme d'une telle science,
(1) Edda Soemundar, t. III. Havamal, 141 : Scio me pependisse
— in arbore aeria — intégras novem noctes — telo vulneratum — et addictumOdino... 142 : Nec libo nie bearunt— nec cornu potorio. — Speculabar deorsum — sustuli sermones — ejulans didici
— rursus inde delapsus sum... 149 : Carmina illa calleo — qurc nescit civis uxor — et ullius mortalis filius. — Anxilium vocatur
tournée au mal comme au bien, suppose une profonde altération du dogme. Le premier auteur delà magie, c'est Odin, qui en confie les mystères d'abord aux Ases, ensuite aux prêtres ; et la tradition ajoute qu'il exerça une sorte d'enchantement plus redoutable encore, dont l'effet élait d'envoyer aux hommes le malheur, la maladie ou la mort, de leur enlever la raison, de les priver de postérité; mais les dieux et les hommes eurent horreur de ces maléfices, et en abandonnèrent l'usage aux déesses et aux sorcières. Ainsi la notion morale d'une divinité juste et bienfaisante s'obscurcit et s'éloigne, ne laissant à sa place que l'idée d'une puissance déraisonnable, qui se joue de la mort et de la vie, et qui trouve son contentement dans l'inépuisable variété de ses manifestations. Mais cette puissance est celle même de la nature, et Odin se montre en effet comme le symbole de la nature divinisée : on le représente sous les traits du Soleil, ce magicien céleste qui n'a qu'à paraître pour changer l'aspect du ciel et de la terre. Les dieux inférieurs prennent un caractère semblable; et, pour qu'on ne s'y trompe pas, leurs noms mêmes deviennent ceux des éléments auxquels ils président, et avec lesquels ils se confondent. Les vagues sont appe-
primum — id autem tibi auxiliabitur — adversus controversias et œgritudines — et curas universas... Id novi sextum decimum — si velim lepidœ puellse — toto affectu et voluptate potiri. — Animum muto — fœmiuœ brachia candidœ — alque ejus voluntatem penitus verto...
lées les filles d'Œgir, dieu des eaux. Jordh, la Terre, est adorée comme l'épouse du Ciel ; des génies inconnus attisent dans l'abîme le feu qui doit dévorer le monde, et l'Edda énumère comme autant de nains les différentes sortes de vents, de frimas, de pluies, qui troublent les airs. Cette apothéose de toute la création devait aboutir, tôt ou tard, au culte des arbres, des pierres et des eaux, dont les traces se retrouvent par tout le Nord (1).
Pendant que la tradition s'altérait ainsi dans l'enseignement des prêtres, comment n'aurait-elle pas subi d'autres atteintes dans l'imagination des peuples ? Le culte de l'ancien Odin, c'est-à-dire d'une intelligence souveraine et impassible, était trop spirituel pour ces cœurs grossiers ; il leur fallait des divinités violentes comme eux, qui combatissent avec eux. C'est pourquoi ils préféraient l'impitoyable Thor, le tueur de géants, avec son marteau meurtrier. C'était lui qui avait la pre mière place dans le temple suédois d'Upsal et dans les sanctuaires de Norvège. Odin lui-même ne demeurait sur les autels qu'en y prenant une attitude guerrière. On le représente armé de pied en cap ; on l'appelle le père du carnage. Les Valkyries, qui le suivent, aiment l'odeur des morts et le cri des blessés. La veille des grandes batailles,
(1) Ynglinga saga, cap. vu. Sur le culte de la nature chez les peuples du Nord, Volospa, str. 9, 14. Geijer, p. 347. Grimm, Mythologie, t. I, p. 553, 567, 568, 609, 611, etc.
elles travaillent ensemble, en s'accompagnant de chants de guerre. Le tissu qui les occupe est d'entrailles humaines; les flèches servent de navettes, et le sang ruisselle sur le métier. Le palais de la Yalhalla ne s'ouvre qu'aux braves qui ont péri par le fer, et pour eux la félicité de l'autre vie est encore de se tailler en pièces. La cruauté de ces dogmes avait passé dans les mœurs. [L'idéal de la vertu, c'était ce délire furieux où le guerrier (Berseker) se précipitait l'épée à la main sur ses compagnons comme sur ses ennemis, frappait les arbres et les rochers, et ne respirait plus que la destruction. La piété filiale, c'était d'achever à coups de lance les vieillards et les malades pour leur assurer une place dans le séjour des héros, et d'immoler sur le bûcher leurs femmes et leurs esclaves pour leur donner un cortège. On ne connaissait pas de culte plus agréable aux dieux que le sacrifice humain. Le roi On l'ancien immola l'un après l'autre ses neuf fils à Odin, pour obtenir une longue vie. Ce n'était point là le caprice royal d'un barbare, mais l'application d'une coutume nationale. Tous les neuf ans, à la fête de Lethra, dans l'île de Seeland, on égorgeait quatre-vingtdix-neuf hommes, avec autant de chiens et de coqs. Un voyageur chrétien, qui visitait Upsal au onzième siècle, compta soixante-douze victimes humaines suspendues aux grands arbres de la forêt sacrée. Mais une telle religion, par cela seul qu'elle ten-
tait de régler le meurtre et de discipliner la violence, était incapable d'assouvir tous les emportements des pirates du Nord. Rien n'est plus ordinaire, dans les vieux récits des Scandinaves, que ces guerriers qui se vantent de se passer des dieux, de se rire des esprits, et de ne croire qu'à leur épée (1).
Cependant, comme on n'ôte pas le frein d'une passion sans déchaîner les autres tôt ou tard, la religion de la guerre finit par devenir celle de l'impureté. Au onzième siècle, le paganisme Scandinave était arrivé à la dernière corruption. Le belliqueux Odin avait dégénéré : les chants des poètes étaient remplis des noms de ses épouses, du récit de ses incestes et de ses adultères. On adorait la volupté sous le nom de Freya, la belle ma-
il) Sur le culte de Thor, Adam Bremm., de Situ Daniœ, loco citaio. Heims Kringla, Olafs helga saga, c. cxviii. Olaf Tryggvasons saga, c. lxxv, Geijer, p. 276. Sur les Berseker, Depping, Histoire des expéditions des Normands, t. I, p. 46. Sur les sacrifices humains des Scandinaves, Procope, de Bello Gothico, II, 15 : 0'jougi ok ivSt'f.yJç-ixTci. îepsïa, -rcàvra xcd évavîÇ&uar t<Lv Si Upsîwv aoiai xh ftâXXtarov àvÔpw7ro; èartv. Adam Bremm., loco citato : Lucus tam sacer estgentilibus ut singulœ arbores ejus ex morte vel tabo immolatorumdivinœ credantur. lbi etiam canes qui pendent cum hominibus, quorum corpora mixtim suspensa narravit mihi quidam christianorum se septuaginta duo vidisse. Dietmar de Merseburg, 1,9 : lbi (Lethrœ) diis suismet novem homines, et totidem equos, cum canibus et gallis, pro accipitribus oblatis immolant... Ynglinga saga, 29. Grimm, Mythologie, 40. — Sur le meurtre des vieillards, Geijer, Schwedens Geschichte,\>. 102.
Sur l'athéisme de quelques héros Scandinaves, Frithiofs saga, Olaf Tryggvasons saga, 1, 14. Owarodds saga, cap. n. Landnam, 1, cap. n.
gicienne , qui se prostituait à tous les dieux. Elle séduisait aussi les hommes. L'exemple des immortels consacrait la polygamie. La guerre pourvoyait de captives les sérails des chefs. Il ne s'y passait pas d'orgies qui n'eussent leurs modèles dans les temples. L image du dieu Freyr, dans une altitude infâme, était proposée à la vénération publique; et les fêtes s'achevaient par des chants obscènes que les chroniqueurs chrétiens refusent de répéter. C'est à cette dégradation que descendait un grand peuple, sous un climat qui passe pour nourrir des hommes calmes et chastes. Mais il n'y a pas de climat où le cœur humain n'ait porté ses orages, et il fallait autre chose que des brumes et des neiges pour les apaiser (1).
Religions Les Scandinaves s'étaient séparés de bonne heure
des autres . , .., . A , ,
peupic< de la famille germanique; venus plus tard de
germaniques.
l'Orient, resserrés pour ainsi dire dans un coin du monde, avec d'autres besoins et d'autres habitudes, il semble qu'ils devaient porter aussi un autre génie dans la religion. Il n'est donc pas permis d'étendre sans preuve à tout le Nord leurs institutions et
(t) Voyez les chants satiriques de l'Edda, Loka Senna JEgisdrecka, etc. Adam Bremensis, loco citato : Tertius est Fricco, pacem voluptatemque largiens mortalibus, cUjUS simulacrum fingunt ingenti priapo. Son char est traîné par des Loues, et une prêtresse l'accompagne. Cf. Grimm, Mythologie, I, 193. Le même auteur insiste sur la liaison du culte de Freyr avec le symbole du sanglier, p. 195. — Sur les chants obscènes dans les l'êtes d'Upsal, voyez Adam de Brème, au passage déjà cité.
eurs croyances. Il reste à savoir ce qui s'en retrouve chez les peuples établis entre la mer Baltique et le Danube.
On connaît déjà les Goths, ces frères aînés des Le cuite. Scandinaves. On sait qu'ils avaient une caste sacerdotale, des lois sacrées, des rites dont l'omission était punie de mort. Je remarque ensuite les Saxons, chez qui on trouve des temples, des autels tournés vers l'orient, des images d'or, d'argent et de pierre. Leurs prêtres vivaient sous une discipline qui leur interdisait l'usage des armes et des chevaux; mais cette loi, en les séparant de la multitude, assurait leur autorité : on les écoutait avec respect dans les conseils des rois. Enfin, si je m'arrête aux Germains connus de Tacite, je vois chez eux tout ce que l'esprit humain imagine pour régler le commerce des dieux avec la terre. Je vois des forêts, des îles, des territoires entiers, consacrés à ces protecteurs invisibles que chaque nation cherche à fixer auprès d'elle. Ils ont des sanctuaires élevés de main d'homme ; et si l'art est encore trop grossier pour les peupler de statues, des images symboliques en tiennent lieu : les Suèves honorent un vaisseau, les Quades une épée. En même temps, je trouve des sacerdoces publics qui balancent le pouvoir des chefs de guerre. Les sacrificateurs président les assemblées ; ils imposent silence à cette foule qui n'a pas coutume d'obéir ; ils exercent au nom des dieux le droit de
punir, si exorbitant chez des peuples libres. Ils ont des auspices qui décident de toutes les affaires. Le ciel, dont ils sont les interprètes, gouverne les choses humaines. Il faut compter les nuits, observer les astres, marquer les jours favorables où il est permis de délibérer. Nulle parfon n'interroge plus scrupuleusement le vol et le chant des oiseaux. Plusieurs tribus nourrissent des chevaux blancs qu'on attelle à un char sacré, pour tirer des présages de leurs hennissements. Mais l'avenir se manifeste surtout par les verges divinatoires qu'on jette en l'air, et qu'on reçoit sur un vêtement de lin. Dans ce pays, où tout est inspiré, les femmes rendent aussi des oracles : souvent Yelléda, du haut de la tour qu'elle habitait au bord de la Lippe, promit la victoire aux députés des tribus voisines. Il y a donc un système de signes par lesquels les dieux, solennellement interrogés, s'obligent à répondre aux hommes. En retour de ce bienfait, chaque divinité veut ses sacrifices à des jours réglés, avec des victimes prescrites, avec des prières. La fête s'achève par un banquet, où l'on vide la coupe de mémoire. Au temps fixé, le prêtre du bois sacré d'Hertha tire la déesse du sanctuaire, la conduit sur un chariot voilé, traîné par des vaches, et la promène de peuple en peuple, jusqu'à ce que, fatiguée de la société des mortels, elle rentre dans sa solitude. Alors le chariot, le voile et la déesse même sont lavés dans un lac, où
l'on noie les esclaves employés à ces mystères. Des institutions religieuses qui tenaient au sol, un art augurai qui enveloppait ainsi tous les actes de la vie, un culte si pompeux et si jaloux, supposent l'existence d'une doctrine qu'ils servaient à perpétuer. On reconnaît, en effet, chez les peuples décrits par Tacite, des chants qui leur tenaient lieu de livres sacrés, des dieux dont ils savaient les noms, les généalogies, les aventures ; des dieux nationaux, des dieux conjugaux, des dieux pénates, tout ce qui indique un certain nombre de dogmes universellement reçus. Il y a donc lieu de croire que les principales nations germaniques, unies avec les Scandinaves par une môme origine, le furent aussi par une même tradition. 11 en faut chercher les débris chez les historiens classiques, dans les actes des missionnaires chrétiens, dans les lois et les souvenirs du moyen âge, parmi les noms de lieux et les superstitions populaires de l'Allemagne moderne : car rien n'est opiniâtre comme une croyance traditionnelle, et, plutôt que de s'effacer, elle se réfugie pour des siècles dans un conte de nourrice ou dans un jeu d'enfant (1).
(1) Sur le culte des Goths, Cf. Jornandes, de Rébus Geticis, p. 10 et 11. Sozomène, Hist. eccles., VI, 37, en twv papSâpwv iXXnvtxâc QpYiGXcoovTwv, et l'explication de ce texte par Grimm, Mythologie, I, 95. Sur les temples et les prêtres des Anglo-Saxons, Bède, Hist. eccles., II, 13 : Non enim licuerat pontifîcem vel arma ferre, vel prxtcrquam in equa arma ferre. Sur les institutions religieuses de l'ancienne Germanie, Tacite, Germania, 2, 7, 8, 9, 10,
Les dieux des L'idée d'un Dieu inconnu semble dominer toutes
Germains. , ,.. ,, î™
les traditions allemandes. L est ce je ne sais quoi de divin que les Germains de Tacite adoraient dans l'horreur de leurs forêts, qu'ils ne voyaient que par la pensée, et qu'ils n'osaient ni représenter sous des formes humaines, ni resserrer entre des murailles. Le nom même que la langue allemande donne au Créateur (Gott) semble tenir, par sa racine, aux plus exactes notions métaphysiques. Une explication étymologique, désormais incontestable, le ramène à une racine orientale qui exprime l'Etre incréé (en persan, Khoda; zend, Quadata ; sanscrit, Svadâta, a se daim) ; et par une déduction parfaitement juste, le même mot [Gui) signifiait l'Etre bon. Mais une idée si pure n'avait pas suffi
11, 12, 59, 40, 43. Tacite, Histor., IV, 64; V, 22, 25. Annales, I, 57. Strabon, VII, § 4, £Tro'|j,Trsuaê SI «aï Aîêviç tûv Xocttwv Ispeuç. Dion Cassius, -LXVII, 5. Amraien Marcellin, XIV, 9, mentionne les prêtres des Alemans, et Agathias, 2, leurs devins. Tous les historiens de Charlemagne parlent du sanctuaire national d'Irminsul chez les Saxons. Annales lauresh. : Fuit rex Karlus hostiliter in Saxonia, et destruxit fanum eorum, quod vocatur Irminsul. Comparez avec ces témoignages ceux des hagiographies qui ont décrit les premières conquêtes du christianisme dans l'Allemagne païenne : Grimm, Mythologie, I, p. 07 et suiv. Grégoire de Tours, Vitœ Palrum, 6 : Erat ibi (Agrippinœ) fanum quoddam diversis ornamentis refertum, in quo barbarus opima libamina exhibens usque ad vumitum cibo potuque replebatur : ibi et simulacra ut deum adorans. Cf. Bède, Hist. eccles., II, 13. Vitœ S. Eugendi, S. Lupi Senonensis, S. Galli, S. Egili, S. Willibrordi, S. Willehadi, S. Ludgeri, constitutio Childeberti I : Ubicumque fuerint simulacra constructa, vel idola dedicata ab hominibus... Le bain sacré d'IIerlha rappelle la procession annuelle des prêtres de Cybèle, qui allaient laver la pierre noire, image de la déesse, dans les eaux del'Almon. Ovid., Fast., IV, 559.
à des esprits charnels; il leur avait fallu, comme à tous les peuples du paganisme, des divinités faites à leur image (1).
Les trois principaux dieux que Tacite donne aux Germains sont : Mercure, Hercule et Mars. Si ces dénominations, tirées de la mythologie romaine, nous déconcertent d'abord, elles nous éclairent cependant : elles laissent à penser que l'historien a reconnu chez les divinités du Nord quelque ressemblance avec les personnages fabuleux dont il leur a prêté lesnoms (2).
Les écrivains du septième et du huitième siècle trouvent encore Mercure adoré en Germanie, mais ils le nomment aussi en langue barbare Wodan. C'est de Wodan que prétendaient descendre les huit familles des rois anglo-saxons; c'est à lui que les Allemands faisaient des libations de bière, et que les Lombards, longtemps après leur entrée en Italie, offraient encore des sacrifices. Je reconnais en lui l'Odin des Scandinaves : les deux noms ont le même sens ; ils désignent la pensée, le vou-
(1) Tacite, Germania, IX. Grimm, Mythologie, 1, 12, 15. Vo:i Raviner, die Eimvirkung des Christenthums auf die althochdeutsche Sprache, p. 558.
(•.) Tacite, Germania, IX; Deorum maiime Mercurium colunt .. Herculem et Marlem concessis anim;ilibus plaçant. Ce passage ne semble pas s'accorder avec celui de César : Deorum numéro eos solos ducunt quos cernunt ef quorum opibus aperfe juvantur, Solem et Vulcanum et Lunam. De Bello Gall., VI, 21. Mais nous reconnaîtrons dans le Vulcain de César le même dieu que l'Hercule germanique de Tacite.
loir. La grande divinité des Germains est auss. une divinité intelligente, de qui vient tout pouvoir religieux et civil, de qui émanent le sacerdoce, la poésie, la science. Ses attributs rappellent ceux de l'ancien Mercure, porteur du caducée sacerdotal, inventeur de la lyre, et présent à la fois au ciel, sur la terre et aux enfers. Wodan habite un palais céleste ; les étoiles de la grande Ourse forment son char. De sa fenêtre, qui regarde vers le soleil levant, il assiste aux combats des hommes ; il fait vaincre ceux qu'il aime. C'est ainsi que le représente une ancienne tradition lombarde recueillie par Paul Diacre au temps de Charlemagne, c'est-à-dire quand le paganisme germanique , partout vaincu, n'avait encore péri nulle part.jSelon ce récit, les Lombards portaient d'abord le nom de Winiles, et guerroyaient contre les Vandales. « Or les Vandales avaient invoqué Wodan, et le dieu avait répondu qu'il donnerait la victoire à ceux qu'il verrait les premiers sur le champ de bataille au lever du soleil. Mais la reine des Winiles invoqua à son tour la déesse Fréa, l'épouse de Wodan, et lui demanda la victoire pour son peuple. Et Fréa lui conseilla de faire que les femmes de son peuple rattachassent leurs longs cheveux sous leurs mentons comme des barbes, et qu'elles se trouvassent au point du jour avec les hommes sur le champ de bataille, de manière à être vues de Wodan du côté de l'orient, où il avait coutume de regarder par la
fenêtrede son palais. Le conseil fut suivi ; et quand, au lever du soleil, Wodan aperçut cette foule : « Qui sont, s'écria-t-il, ces Longues-Barbes (Langbarten, Lombards.) » Alors Fréa lui représenta qu'il ne pouvait refuser la victoire à ceux qu'il venait d'adopter en leur donnant un nom. Les Winiles furent vainqueurs, et se nommèrent désormais les Longues -Bar*b es, les Lombards. »| Cette fable est assurément grossière; cependant Wodan y joue un rôle épique : il ressemble à ces dieux dispensateurs de la victoire, que les poètes classiques représentent pesant les destinées des guerriers, décidant le triomphe des uns, la mort des autres, et souvent circonvenus par les artifices des déesses leurs compagnes. D'autres fois on le représente comme un voyageur divin, venu de la Grèce, c'està-dire de l'Orient, qui apporte l'art d'écrire, de guérir, de conjurer tous les maux; qui élève des cités et qui fonde des royaumes : tout le Nord a voulu conserver le souvenir de son passage. En Allemagne, en Angleterre, en Danemark, en Suède, on trouve des montagnes de Wodan, des îles, des forêts d'Odin. On l'invoque aussi comme le roi des morts, qui enlève les guerriers tombés sur les champs de bataille, pour en composer son cortège. De même que Mercure menait chaque jour au bord du Styx la foule gémissante des trépassés, ainsi chaque nuit Wodan chevauche dans les airs, conduisant la longue bande des guerriers morts qu'il a choi-
Tt CHAPITRE II.
sis sur les champs de ba'aille. C'est là cette Armée furieuse (wùtendes Heer) et ce Féroce chasseur, célèbres dans les superstitions allemandes. Encore aujourd'hui, quand soufflent les vents d'hiver, les pêcheurs danois et poméraniens croient reconnaître, à ces bruits menaçants, Wodan et sa chasse. Longtemps les paysans du Meklembourg, comme ceux de la Suède, laissèrent sur leurs champs moissonnés une gerbe d'épis pour le cheval du dieu. L'Allemagne ne peut se résoudre à oublier ce qu'elle adora. Chaque année , au pays de Schaumbourg, on voit, après la récolte, les jeunes paysans se rassembler sur une colline appelée la Colline des Païens, y allumer un grand feu, et agiter leurs chapeaux en s'écriant : Woden ! Woden (1)!
Le second dieu des Germains, au rapport de Tacite, est Hercule; et, en effet, les traditions parlent
(1) L'ancienne forme teutonique est Wuotan, d'où Wôdan chez les Lombards, Voden chez les Anglo-Saxons, Weda en Frise : racine, Wuot, mens, animas. En langue Scandinave, Odhinn: racine, odhr, sensus, mens. — Wodan assimilé à Mercure : Jonas Bobbiensis, Vita S. Columbani, ap. Mabillon, A. SS. 0. B., saec. II : Illi (Suevi) aiunt deo suo Wodano, quem Mercurium vocant alii, se velle litare. — Wodan sane quem adjecta littera Gwodam dixerunt, et ab universis Germanise gentibus ut deus adoratur, qui non circa hsec tempora, sed longe anterius, nec in Germania, sed in Graecia fuisse perhibetur. Ce passage, et celui où Woden figure avec son palais céleste, Fréa, son épouse, elc, achèvent de montrer l'identité du dieu des Germains et de l'Odin Scandinave. Cf. Ynglinga saga , cap. n et suiv. — Sur les lieux qui ont retenu le nom de Woden et les superstitions populaires qui rappellent son culte, voyez Grimm, Mythologie, I, 158 et suiv. Cf. W. Millier, Geschichte der deutschen Religion. Ceijer, Svea Rikes Hœfder, p. 287.
d'un personnage divin, armé de la massue ou du marteau, doué d'une force prodigieuse, et qui foule aux pieds les géants vaincus. En langue allemande, on le nomme Donar ; c'est le môme que les Scandinaves appellent Thor, c'est-à-dire le tonnerre, la puissance invisible dont la voix se fait entendre dans la tempête. Le marteau placé dans ses mains était le symbole dé la foudre, qui consacre tout ce qu'elle touche. Voilà pourquoi on dédiait à Donar tout ce qu'il avait foudroyé, les cimes des montagnes, les plus grands chênes des forêts ; voilà pourquoi les Suédois se servaient du marteau comme d'un emblème sacré aux noces et aux funérailles, et les Hollandais le plaçaient, enveloppé d'un voile, dans la chambre où un enfant était né. Les chroniqueurs chrétiens, frappés de ces traits, comparèrent Donar à Jupiter, et c'est sous ce nom que les canons des conciles le désignent en proscrivant son culte. Toutefois le souvenir du dieu déchu ne s'effaça pas en un jour; les hommes du nord de la Frise souhaitent encore à leurs ennemis : « Que le Tonnerre aux cheveux rouges les emporte ; » et, dans les campagnes de la basse Saxe, la coutume se conserve de jurer par le marteau (1).
(1) Il est probable que la foudre grossière placée entre les mains du dieu Donar trompa l'inexpérience des étrangers. Tacite y crut voir la massue d'Hercule, et César le marteau de Vulcain. — Le rapport de Thor ou Donar arec Jupiter résulte des canons des conciles qui le désignent sous ce nom (Indiculus super stitionum ad coîicilium Liptinense, 8 et 20), et des noms que toutes les langues
Mars vient ensuite, et les écrivains chrétiens s'accordent avec Tacite pour le montrer adoré par tous les peuples du Nord. Il est appelé Zio chez les Suèves, Ty chez les Frisons, Tyr dans les chants de l'Edda. Les Quadcs et les Alains l'honoraient sous la figure d'une épée nue. Les Saxons lui avaient consacré leur forteresse d'Eresburg, c'est-à-dire le château del'épée. On le reconnaît sous le nom de Saxnot, le porte-glaive, dans les généalogies anglosaxonnes. Quand les évêques, réunis à Leptines en 743, réglèrent l'abjuration des barbares, ils voulurent que les néophytes renonçassent à Donar, Wodan et Saxnot. Ainsi les Germains avaient leur trinité fabuleuse. Quand saint Colomban et ses compagnons visitèrent les bords du lac de Constance, ils trouvèrent à Bregenz une chapelle profanée par les barbares ; on y avait érigé trois idoles d'airain doré, et le peuple leur offrait des sacrifices en disant: «Ce sont nos anciens dieux, dont la pro- « tection nous a conservés, nous et nos biens, jusce qu'à ce jour (1). »
germaniques donnent au jeudi, Jovis Dies, en Scandinave, Thôrsdagr; en allemand, Donnerstag. Saxo Grammaticus traduit le nom de Thor par celui de Jupiter ardens. — Pour les noms de lieux et de superstitions populaires, W. Grimm, Mythologie,!, 160, 162, 16-4. Dans quelques cantons de l'Allemagne, Hammer, le marteau, était le nom du diable.
(1) Sur le culte de Mars chez les peuples du Nord, cf. Tacite, Histor., IV, 14; Procope, de Bello Gothico, II, 15; Jornandes, de Rébus Geticis, cap. v. Tyr figure dans l'alphabet runique représenté par un fer de lance. Cf. W. Grimm, Ueber die deutsche Runen. Ammien Marcellin, XVII, 12; XXXI, 2, trouve le dieu Mars
Au-dessous de ces trois grandes figures se rangeaient un nombre infini de divinités inférieures. Les Francs et les Ànglo-Saxons, si l'on en croit leurs chroniqueurs, adoraient Saturne, qu'on reconnaît sous le nom de Sœter. Tacite découvre chez les Naharvales le culte de Castor et de Pollux. Nous rencontrerons bientôt le mystérieux Balder ; son fils Fosite était adoré dans l'île sainte d'Héligoland. Plusieurs temples s'y élevaient ; on y montrait une source où l'on ne puisait qu'en silence, et des troupeaux sacrés sur lesquels nul n'osait porter la main.
La tradition prêtait à ces dieux des formes humaines; elle leur donnait des armes, des chevaux, des chars- ils descendaient sur la terre, se faisaient voir au peuple; ou bien, couverts de leurs manteaux magiques, ils se rendaient invisibles, et traversaient l'espace avec la rapidité de l'aigle et du faucon. On retrouve en eux cet idéal de force et de beauté qui fait le caractère des divinités de la Grèce ;
adoré sous la figure d'une épée chez les Quades et chez les Alains. Varron avait reconnu un culte semhlable chez les anciens Romains; V. Àrnohe, VII, 12. — Les généalogies anglo-saxonnes sont reproduites avec autant de clarté que d'exactitude dans la première édition delà Mythologie de Grimm, p. 1 et suiv. Saxnot y ligure comme fils de Woden. Je reconnais en lui le Saxnot de la formule d'abjuration : « Ende forsocho... Thunare, ende Woden, ende Saxnot. » Cf. Vita S. Galli, ap. Acta SS. 0. B., srcc. II. p. 233 : Repererunt autem in templo très imagines rereas deauratas, parieti affixas, quaspopulus adorabat etohlatis sacrifiais dicere consucvil : « Isti sunt dii veteres et antiqui,hujusloci tutores, quorum solatio et nos et nostra perdurant usque in prœsens. »
mais l'idéal demeura comme enveloppé dans l'imagination rêveuse des Germains : ils n'eurent pas d'Homère ni de Phidias pour le saisir et le faire passer dans l'épopée ou dans le marbre moins durable qu'elle (1).
Les déesses. Des dieux qui ressemblaient si fort aux hommes avaient dû naître de l'embrassement de l'époux et de l'épouse; ils avaient des mères, des femmes, des sœurs : on honorait donc avec eux plusieurs déesses. On les représentait comme autant de voyageuses divines qui parcouraient le monde, portant la paix, enseignant aux peuples les arts domestiques, leur apprenant à semer le blé, à filer le chanvre et le lin. C'est d'abord Hertha, la Terre, dont les fêtes rappelaient la pompe annuelle de Cybèle, quand son idole était menée sur un chariot au bord de la rivière, où les pontifes romains la baignaient. Ensuite vient la Vénus du Nord, Fréa, la déesse de l'abon-
(1) Sur le culte de Saturne chez les Francs et les Ànglo-Saxons, Gregor. Turon., Histor. Franc, II, 29-31. Galfredus Monemut., lib. VI. Cui Heugistus : « Deos patrios Saturnum atque cœteros, qui mundum gubernant, colimus. » On trouve au deuxième siècle, en Angleterre, un lieu appelé Sœteresbyrig, le bourg de Sœter. Grimm, Myth., H, 226. Castor et Pollux, adorés chez les Naharvales, Tacite, Germania, 43. — Culte de Fosite, Alcuin, Vita S Wilibrordi, cap. x. Adam Brem., de Situ Daniœ. Altfrid, Vita S. Liudgeri, ap. Pertz,II, 410 : Pervenientes autern ad eamdem iosulam, destruxerunt omnia ejusdem Fo^etis fana quœ il lie fuere constructa... Baptizavit eos tune invocatione sanctaB Trinitatis in fonte... A quo etiam fonte nemo prius haurire aquam, nisi tacens, prœsumebat. — Procope attribue aux Héiules un grand nombre de divinités : t:oXù? Qeôjv ou.iko;. — Tour les attributs des divinités germaniques en général, on trouvera les preuves rassemblées chez Grimm, Mythologie, 293.
dance,dela fécondité et de l'amour : Fréa était célébrée comme l'épouse de Woden; elle pouvait tout sur lui avec le collier (brisinga meri) que lui forgèrent les Nains, pareil à la ceinture de Vénus, dont le charme subjugait les dieux. Elle assurait la victoire aux peuples qu'elle protégeait : c'était elle qu'invoquaient les femmes des Lombards à la veille des batailles. D'autres historiens trouvent le culte d'Isis chez les Suèves, et chez les Francs celui de Diane. Sous ce nom classique, je crois reconnaître la bonne déesse Holda, la chasseresse, encore adorée par les Allemands mal convertis du onzième siècle, qui visitait secrètement la maison du laboureur, qui chargeait de laine le fuseau des ménagères diligentes. Elle était belle et chaste : en hiver, on la voyait passer dans les airs vêtue de blanc, semant la neige aulour d'elle; en été, on l'avait quelquefois surprise, vers l'heure de midi, se baignant dans les lacs. Mais, de même que Diane prend aussi le nom d'Hécate et devient la reine des enfers, Holda, qu'on appelait aussi Berhta, était redoutée comme une divinité infernale, qui moissonnait les vivants. C'est avec ces traits qu'elle vit encore dans les superstitions de l'Allemagne : c'est elle, dit-on, qui enlève les nouveau-nés morts sans baptême; et, quand gémit la brise des nuits, les mères inquiètes croient entendre les vagissements des jeunes victimes que l'antique déesse traîne à sa suite à travers les airs. On raconte qu'une femme de
Wilhelmsdorf avait perdu son fils unique, et allait chaque soir pleurer sur son tombeau. Or il arriva qu'une nuit elle vit passer le cortège de la déesse; et, le dernier de tous, venait un petit enfant, tenant à la main une cruche pleine d'eau, et sa chemise était trempée, et il ne pouvait suivre les autres. La mère reconnut son fils ; et comme elle le prenait dans ses bras : « Ah! dit-il, que les bras d'une « mère sont chauds ! Mais ne pleure point tant, car « tes larmes remplissent ma petite cruche ; et tu « vois comme elle est pleine et lourde, et comme « ma petite chemise est trempée ! » On ajoute qu'à partir de cette nuit la mère ne pleura plus.
J'omets d'autres personnages fabuleux dont il ne reste que les noms ; mais on ne peut oublier Sunna, la déesse du soleil, et son frère Mani, qui faisait luire la lune. Deux loups affamés les poursuivaient ; et, quand l'un des deux flambeaux du ciel venait à s'éclipser, les hommes, consternés, poussaient de grands cris pour effrayer le monstre et lui arracher sa proie (1). César connut le culte qu'on rendait à
(1) W. Grimm (Mythologie, 1, 230), par des raisons qui ne me paraissent pas suffisantes, lit, dans le passage de Tacite (Germania, XL), Nerthum au lieu de Hertham. — Le rôle mythologique de Fréa est indiqué dans la fable rapportée par Paul Diacre, Historia Longobard., I, 8. Le poëme anglo-saxon de Beowulf fait allusion au collier forgé par les Nains, v. 2599. — Sur le culte de Diane, Gregor. Turon., Hist. Franc, VII, 15. Vita S. Kiliani, apud Bolland., 8 jul., p. 61 G. Diana namque apud illum (ducem Francise) in summa veneralione habcbatur. Burehard de Worms, p. 194, traduit le nom de Diane par celui de Holda. Quam vulgaris stultitia Holdam vocat. — Grimm, Mythologie, p. 245, 250, cite les
ces deux astres ; ils complètent le cycle des divinités planétaires, et c'est ici que je remarque l'accord unanime des nations germaniques, et combien leurs croyances se rapprochaient facilement des croyances romaines. Dans les idiomes du Nord comme dans les langues néo-latines, les jours de la semaine, placés sous l'invocation d'autant de personnages divins, en ont retenu les noms. Ces noms se correspondent exactement, et, dans la semaine des Germains, les sept dieux Sunna, Mani, Zio, Wodan, Donar, Fréa, Sœter, remplacent les dieux classiques des sept planètes : le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus et Salurne (1).
traditions populaires sur Holda et Berhta, qui semblent être les deux noms d'une même déesse, l'un dans le nord de l'Allemagne, l'autre dans le sud. La chronique du monastère de Saint-Tron, en décrivant la procession du vaisseau, qui se faisait au douzième siècle à Aix-la-Chapelle, confirme le témoignage de Tacite, Germania, IX, sur le culte d'Isis chez les Suèves ; mais il ne l'explique pas. (Rodulphi Chronicon abbatial S. Trudonis, apud d'Achery Spicilegium, t. VII.)
(1) En ce qui touche l'adoration du soleil et de la lune, César, de Bello Gallico, VI, 21. Cf. Indiculus super stitiomim adconcilium Liptinense, 21. C'est l'opinion commune que la division du temps en semaines, introduite à Rome à l'époque d'Auguste, ne s'étendit dans le Nord qu'avec les conquêtes des Romains. Mais ce qui parait décisif rpour l'analogie des religions, c'est que les Germains aient traduit avec tant d'uniformité les noms des divinités romaines parles noms de leurs dieux. De tous les idiomes germaniques modernes, l'anglais est celui qui a le mieux conservé les anciennes dénominations : Sunday, Monday, Tuesday, Weduesday, Thursday, Friday, Saturday. — Scandinave : Sunnudagr, Mânadagr, Tyrsdagr, Odinsdagr, Thorsdagr, Friadagr, Laugardagr. — Allemand : Sontag, Montag, Dienstag, Mittwoch, Donnerstag, Freytag, Samstag. Mais on trouve dans l'ancien allemand Ciestac, le jour de Zio ou de Mars; Gudenstag, le jour de Guden ou de Woden. Le
Ainsi, en s'attachant aux témoignages des historiens anciens, on reconnaît en Germanie les principales divinités des Scandinaves ; plusieurs manquent cependant, et je ne retrouve ni la hiérarchie des douze Ases, ni les alliances qui les unissent, ni les fictions qui remplissent les chants de l'Edda. De ces beaux récits, où l'on voyait l'origine du monde, sa destinée, sa ruine, il ne reste dans les traditions allemandes qu'une trace douteuse et souvent effacée.
suite de Comme l'Edda faisait naître du rocher le vieux
la mythologie
Germain.. Bure, dont le fils Borr engendra Odin, Yili etVe, les trois chefs des Ases, de même les Germains de Tacite célébraient dans leurs chants Tuisto, né de la Terre, et son fils Mannus, dont les trois enfants étaient devenus les chefs d'autant de nations. Si Odin avait fait le monde des membres du géant Ymir, s'il avait tiré du frêne et de Faune le premier homme et la première femme, longtemps aussi on montra en Allemagne des lacs et des rochers formés du sang et des os des géants, et chez les poètes anglo-saxons l'homme s'appelle encore le fils du frêne. Une tradition répandue en Angleterre, en Frise et en Souabe, représente le premier père du genre humain composé de tous les éléments de
Scandinave Laugardagr signifie le jour du bain, qui n'est pas sans rapport avec le culte du Saturne germanique, s'il faut prendre en considération l'allusion qu'on trouve dans un chant latin sur la bataille de Fontenay: « Sabbatum illud non fuit, sed Saturnidolium. » (Bouquet, VII, 304.)
l'univers. Sa chair fut lirée du limon; son sang, de la mer; son œil, du soleil ; de la pierre furent faits ses os; du gazon, ses cheveux; de la rosée, sa sueur; du vent, son souffle; et des nuées, son cœur mobile comme elles (1).
Les Germains connaissaient aussi plusieurs mondes : au nord la région des ténèbres, au midi celle du feu ; en haut le séjour des dieux, en bas la demeure d'Hella, sombre gardienne des morts. Au centre de la terre s'élevait l'arbre sacré d'irminsul, la colonne universelle qui soutenait l'édifice de la création. Un nombre infini de divinités inférieures, de puissances bonnes et mauvaises, peuplaient Tespace et le remplissaient de leurs combats ; les mêmes êtres surnaturels qui faisaient l'espoir ou la terreur des Scandinaves passaient aussi pour hanter les forêts de l'Allemagne. Les Elfes blancs venaient, durant les nuits sereines, danser sur les gazons fleuris, et le lendemain leur trace paraissait encore
(1) Tacite, Germania, II. Grimm, Deutsche Sagen, 408, etc. Aventinus, 18. Le nom d'Àskanius, donné au premier roi des Saxons, cache peut-être la racine askr, qui est le nom Scandinave du frêne. Le Rituale Ecclesiœ Dunelmensis, p. 192, présente cette singulière interpolation, accompagnée d'un texte anglo-saxon interlinéaire : « Octo pondéra dequibus factus est Adam. Pondus limi, inde factus est (sic) caro; pondus ignis, inderubeus est sanguiset calidus ; pondus salis, inde sunt salsœ lacrymœ; pondus roris, inde factus est sudor ; pondus nubis, inde varietas est mentium. » La même tradition, avec des variantes qui excluent l'idée d'un plagiat, se retrouve dans un fragment des lois frisonnes (Richthofen, p. 211), dans le Panthéon historique de Gottfi ici de Viterbe; et dans un poëme allemand du douxième siècle. Tous ces textes sont cités par (irimm, Mythologie, 532.
dans la rosée. D'autres fois c'étaient les nymphes (Idisi) qui dépouillaient les prés pour tresser de fraîches guirlandes; le chasseur qui les avait surprises les voyait fuir et se changer en cygnes pour traverser les eaux. Il y avait des esprits domestiques (Kobolde) protecteurs du foyer. Les serviteurs de la maison leur réservaient une part de tous les repas, et trouvaient souvent leur tâche remplie par des mains invisibles. Mais les Germains, comme leurs frères du Nord, connaissaient aussi des Elfes noirs, dont le regard portait malheur et dont le souffle faisait mourir. Des femmes d'une rare beauté (Nixen) habitaient les rivières. Souvent, on les voyait la tête au-dessus des flots, peigner leurs blonds cheveux en chantant ; mais c'était pour attirer les jeunes pâtres du voisinage, et les entraîner dans leurs humides retraites. Les Nains, peuple industrieux et malfaisant, s'introduisaient par d'imperceptibles sentiers dans les montagnes, où ils épuisaient les filons d'or. C'étaient eux qui forgeaient des armes enchantées ; ils savaient tisser les manteaux magiques à la faveur desquels ils enlevaient les trésors, les femmes et les beaux enfants. Si les Nains avaient la ruse, les Géants avaient la force : les blocs de granit qu'on voit encore semés dans les plaines de la basse Allemagne passaient pour les vestiges des combats que cette race violente livrait aux dieux. Les héros prenaient parti dans cette guerre universelle ; ceux
qui succombaient les armes à la main étaient recueillis dans le château d'or de Wodan, dans la salle resplendissante, garnie de boucliers, où Ton boit le vin à pleine coupe. Toutes les images que les païens de l'Allemagne se faisaient de l'autre vie rappellent les belliqueuses félicités de la Valhalla. Ou bien encore, sous le tertre élevé qui lui servait de tombeau, le brave revivait entouré de ses amis, de ses femmes, de ses esclaves, qui l'avaient suivi dans la mort. Rien n'est plus populaire chez les Allemands, rien n'est plus conforme aux traditions de la Scandinavie, que ces beaux récits qui représentent Théodoric, Charlemagne, Frédéric Ier, Guillaume Tell, dormant dans les flancs d'autant de montagnes creuses, inaccessibles à la curiosité des hommes. Accoudés sur des tables de pierre que leur barbe a percées, ils attendent en sommeillant que la patrie allemande ait besoin d'eux. Alors ils se lèveront, ils reparaîtront dans les batailles, et le sang montera jusqu'à la cheville des guerriers (1).
(1) Ulfilas; Luc, 2, 1, 4, 5; Rom., 10, 18, désigne la terre habitée par le nom de Midjungards. L'Anglo-Saxon Cœdmon, 9, 2; 177, 29 ; Beowulf, 150, 1496, la nomment Middangeard. C'est le même que le Scandinave Midhgardr, et il suppose la terre placée au centre de la création. L'enfer, dans les langues germaniques, se nomme Hella, llœlle, pendant que dans YEdda, Hel figure comme la déesse des morts. Le souvenir du Niflheim, séjour des ténèbres, se retrouve dans le nom même des Nibelungen, enfants des ténèbres; le Muspeilheim, séjour du feu, dans le Saxon Mudspelli. Heliand, 79, 24, 133,4. Pour Irminsul, voy. Rodolphe de Fulde : « Truncum quoque ligni non parva3 magnitudinis in altum erectum
C'est ici, c'est au milieu de cette lutte acharnée du bien et du mal, qu'il faudrait retrouver l'admirable rôle de Balder, sur lequel l'Edda fait reposer toutes les destinées des dieux et des hommes. Le nom de Balder figure parmi les ancêtres des rois anglo-saxons ; on le retrouve en Allemagne, où de vieilles chartes citent la source et le bocage de Balder. Mais le document décisif est un fragment de huit vers en langue tudesque, écrit au neuvième siècle et nouvellement découvert, où l'on reconnaît, sous une formule d'incantation magique, un précieux débris des fables perdues. En voici les termes : « Balder alla dans la foret en compa- « gnie de Woden ; son cheval se froissa le pied. « — Alors Sunna et Sintgunt sa sœur essayèrent « leurs enchantements ; — alors Fréa et Folla « sa sœur essayèrent leurs enchantements ; — « alors Woden essaya l'enchantement qu'il sa- « vait : — il répara le désordre de l'os, — le « désordre du sang, le désordre du membre; « — il lia l'os à l'os, le sang au sang, le mem-
« sub divo colebant, patria eum lingua Irminsul appelantes, quod « latine dicitur universalis columna, quasi sustinens omnia. » Pour les Elfes, les Géants, les Nains, les INixen, les Kobolde, il faut lire tout le premier volume des Deutsche Sagen de Grimm, et sa Mythologie, p. 398-524. — L'idée que les païens de la Frise se faisaient du séjour des braves après la mort est parfaitement exprimée dans un beau récit de la vie de S. Wulfram, ap. Mabillon, Acta SS., t. 1. L'Anglo-Saxon Cœdmon, 283, 25, désigne le paradis comme un lieu entouré de boucliers (Sceldbyrig). Pour les héros enterrés dans les montagnes creuses, voyez Grimm, Deutsche Sageti, t. I, p. 580—584. Cf. Edda S.emundar, Hundi?igsbana, II.
« bre au membre, de façon qu'ils restèrent « unis (1)... » Ce chant est bien court, et Balder y paraît déjà comme l'amour du ciel, comme celui dont les malheurs émeuvent toute la famille des dieux. Les traditions allemandes, mutilées par le temps, ne disent rien de plus. Mais l'histoire du dieu immolé semble se répéter dans celle de Siegfried, le héros des Nibelungen : Siegfried descend aussi d'une race divine ; c'est le vainqueur du Dragon, l'ennemi des puissances des ténèbres. Le sort l'a rendu invulnérable, excepté en un seul endroit par où il doit périr. Dans tout l'éclat de la jeunesse, de la gloire et de l'amour, il meurt de la main de ses proches; et, pendant qu'une vengeance sanglante poursuit les meurtriers, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, il y attend le jour où les peuples opprimés appelleront un libérateur.
(1) Le nom de Balder, dans les généalogies anglo-saxonnes, se trouve ordinairement sous la forme de Bœldœg. Cf. Grimm, Mythologie, lre édition, p. 5. En anglo-saxon, Baldor signifie prince. Grimm {Mythologie, p. '207) cite trois noms de lieux en Allemagne : Baldersbrunnen, Baldershain, Baldersteti. — Je donne les huit vers découverts dans un manuscrit de la bibliothèque de Merscburg, et publiés pour la première fois par Grimm, dans les Mémoires de V Académie des sciences de Berlin, 1842 :
Phol ende "Wodan — Vuorun zi holza :
Do ward démo Balderes — Volon sin voz birenkit.
Do biguolen Sintbgunt — Sunna era suister :
Do biguolen Frûâ — Voila era suisler :
Do biguolen Wodan — So he wola conda,
Sose bênrenki — Sose bluotrenki,
Sose lidirenki
Bên zi béna — Bluot zi bluoda Lid zi geliden, — Sose gelîmida sîn.
Mais la fatalité qui atteignait le héros menaçait tout l'univers. Le crépuscule des dieux, annoncé dans les chants du Nord, effrayait aussi les Germains. Plusieurs siècles après la conversion de l'Allemagne, ses poètes mêlaient encore les réminiscences du paganisme aux prophéties chrétiennes de la fin du monde. Le Saxon Héliand, décrivant les signes avant-coureurs du jugement dernier, voit la terre dévorée par les flammes de cette même région du feu (Muspilli), d'où l'Edda fait venir Surtur le Noir avec la torche et l'épée (1).
Ainsi les souvenirs de l'ancienne Germanie reproduisent les principaux traits d'un système mythologique semblable à celui des Scandinaves. S'il y reste beaucoup de désordre et d'obscurité, on a lieu de croire qu'une tradition plus complète se perpétuait parmi les Goths, les Saxons, les Germains orientaux ; parmi les peuples sédentaires, où elle s'attachait au territoire, où elle était gardée par des institutions. G'était assurément une grossière théologie, qui abaissait l'idée de Dieu en divisant ses attributs à l'infini, pour en faire autant d'êtres distincts et leur prêter la figure de l'homme et en même temps ses faiblesses. Mais du moins, on y voyait un effort de la raison pour donner des causes intelligentes aux spectacles de la nature. Au
(1) Nous reviendrons, dans un autre chapitre, sur la fable de Siegfried. — En décrivant la ruine du monde, un chant teutonique, rapporté par Wackernagel (Deutsches Lesebuch, p. 70), emploie comme Héliand le terme de Muspilli.
milieu de cette multitude de dieux, on trouvait la notion de l'unité, de la hiérarchie, de la loi. Si la queslion des origines et des destinées humaines était résolue par des fables, au moins elle avait occupé les esprits. Les symboles étaient défectueux; ils enveloppaient cependant un certain nombre de vérités logiques, métaphysiques, morales, dernières ressources des civilisations païennes.
Mais il fallait que l'erreur, une fois introduite, poussât toutes ses conséquences. C'est ce qui devait surtout paraître chez ce grand nombre de peuples nomades : Francs, A.lemans, Bavarois, où la caste sacerdotale détruite ou dégénérée ne pouvait plus rien pour le maintien des traditions. Il n'y restait donc plus que des fictions sans liens, des observances sans motifs, rien qui pût satisfaire les esprits, par conséquent les contenir. L'homme demeurait livré à lui-même, à sa conscience, à ses sens, entre le besoin d'adorer un Dieu qu'il ne voyait pas, et la tentation d'adorer la nature, qu'il voyait plus forte que lui, plus ancienne, plus durable. Il contentait donc sa conscience en reconnaissant quelque chose de divin, et ses sens en divinisant les phénomènes qui le frappaient d'étonnement. Il en venait ainsi à l'adoration de la créature, sans effort pour y démêler une cause intelligente, sans autres règles que ses impressions mobiles, ce qui est le fond même de la superstition. Et, parce que les croyances superstitieuses, dans
LT. GEMI. I. 7
cet endroit obscur du cœur humain où elles étaient enracinées, devaient offrir moins de prise que les dogmes et les cultes publics, ce fut en effet cette partie du paganisme allemand qui occupa davantage les missionnaires chrétiens, qui résista plus opiniâtrement à leur zèle, et dont il devait rester plus de vestiges dans l'histoire et dans les mœurs. Il faut les suivre, et voir comment les superstitions dont nous avons reconnu le principe dans la religion des Scandinaves arrivèrent à leurs derniers excès chez les Germains.
superstitions L'aspect de la nature, sous ces climats sévères, Germains, causait autant de terreur que d'admiration. S'il y
Fétichisme. , w x d
paraissait un ordre merveilleux où tout conspirait à répandre la vie, on y découvrait aussi un autre dessein où tout semblait travailler pour la mort. Les éléments s'animaient, mais des puissances ennemies s'en disputaient l'empire. Le ciel avait des constellations favorables; il avait aussi des étoiles funestes. Les bons vents, honorés comme autant de dieux, luttaient contre les démons des tempêtes. La nuit et le jour s'y faisaient la guerre : pendant six mois la nuit l'emportait, et avec elle le froid et la stérilité ; pendant six autres mois le jour redevenait vainqueur. Trois fêtes marquaient son retour triomphant : au solstice d'hiver, à l'équinoxe de printemps , au solstice d'été ; c'étaient les épo ques des trois grands sacrifices d'Upsal. De là tant
d'observances païennes qui accompagnent encore la nuit de Noël dans tout le Nord; de là les banquets et les danses autour de l'arbre de mai ; de là l'usage longtemps conservé sur les bords du Rhin de célébrer par des représentations dramatiques le combat annuel de l'hiver et de l'été. Les deux personnages, vêtus l'un de mousse et de paille, l'autre de fraîche verdure, en venaient aux mains, et la victoire de l'été faisait la joie du peuple, qui la saluait par des acclamations et par des chants (1). Mais, quand recommençait la saison froide, le feu était le seul consolateur des hommes. Comment n'eussent-ils pas prêté un pouvoir divin à cette flamme active qui avait toutes les apparences de la vie, qui rendait la force, qui répandait la lumière Y On l'adorait premièrement dans l'étincelle vierge tirée du frottement de deux morceaux de bois, ensuite dans le foyer domestique, enfin dans les feux de joie qui se font encore chaque année, et qui se répondent, pour ainsi dire, depuis les rivages de la Norvège et de l'Angleterre jusqu'aux
(1) En ce qui touche le culte des astres, les fêtes des saisons et le combat annuel de l'hiver et de l'été, cf. Ynglinga saga, Edda Sœmundar, passhn Indiculns super&titionum : « De simulacris, de pannis factis qua3 per campos portant. » Gritnm, Mythologie, II, 684, 721, 755 et suiv. Le souvenir de ce combat symbolique vit encore dans les chants populaires qu'on trouve par toute l'Allemagne :
Tra rira der Sommer der ist da ; Wir wollen hinaus in garten...
Der Winter hat's verloren; Der Winler liegt gefangen.
dernières vallées de la Souabc et de l'Autriche : pendant que le bûcher s'enflamme, la foule danse autour, en y jetant comme en sacrifice des fleurs et des couronnes. Mais il y avait aussi un feu malfaisant qui devait un jour consumer le monde. On conjurait les incendies, comme les orages, par des enchantements et des prières. Tacite raconte comment, des flammes élant sorties de terre dans le pays des Ubiens, le peuple alla les combattre avec des bâtons et des verges (1).
L'eau, mobile comme le feu, comme lui secourable et purifiante, servait comme lui aux épreuves judiciaires, sauvait l'innocent, dénonçait le coupable. Les sources où elle jaillissait dans toute sa pureté avaient des vertus surnaturelles ; on y croyait puiser la santé, la science, la connaissance de l'avenir. Rien de plus fréquent, dans les coutumes religieuses des Scandinaves, que les bains et les ablutions. Le septième jour de la semaine, chez les Islandais, en Suède et en Danemark, s'appelle encore « le jour du bain . » Toute l'Allemagne connut des usages semblables. Au quatorzième siècle, Pétrarque, se trouvant à Cologne la veille delà Saint-Jean, y fut témoin d'une solennité qui le frappa et qu'il décrit dans ses lettres. Les fem-
(I) Pour le culte du feu, César, de Bello Gallico, lib. VI; Tacite, Annal., XIII, 57; Edda Sœmund., 18, 1; Indiculus superstitionum, 15 : « De igné iïicato de ligno, id est Nodfyr. » Ibid , 17 : « De observatione pagana in foco. » Grimm, Mythologie, 567 et suiv.
mes de la ville, couronnées de fleurs, s'étaient rassemblées au bord du Rhin ; là elles s'agenouillaient ponr tremper dans les eaux leurs mains et leurs bras, en murmurant des paroles superstitieuses : c'élait une persuasion générale, que le fleuve emportait avec l'ablution de ce jour tous les maux qui menaçaient l'année. Cependant une sorte de frayeur se mêlait au culte des rivières : elles répandaient la fécondité sur leurs bords, mais elles portaient la mort dans leur sein ; leurs eaux rapides et profondes fascinaient les regards, attiraient les nageurs et les entraînaient au fond. Le peuple de Magdebourg croit encore que la Saale veut chaque année sa victime, et qu'elle la prend parmi les plus beaux jeunes gens du pays (1).
Enfin, nous avons vu la terre adorée en Scandinavie comme l'épouse d'Odin, comme la nourrice des hommes. Ce culte se développe en Allemagne, dans les pompes sacrées d'Hertha, dans les honneurs divins rendus aux montagnes, aux rochers, aux pierres qui couronnaient la terre, aux arbres qui sortaient de son sein comme pour montrer sa puissance et sa fécondité. On sacrifiait à de grands chênes contemporains du monde, on demandait le secret de l'avenir aux rameaux verts dont on faisait les bâtons runiques ; il n'y avait pas jusqu'à la
(1) Culte des eaux, Agathias, 28, 4; Gregor. Turon., X ; Leges LilUprandi, VI, 20; Procope, de Bello Gothico, II, 25; Pétrarque, de Rébus familiaribus, lib. I, ep. n ; Grimm, 549.
fleur du lotus flottant sur les eaux, qu'on ne respectât comme une apparition mystérieuse. Mais, si les forets avaient des ombrages qui protégeaient leurs habitants, il y régnait aussi une obscurité menaçante. Tacite parle d'un bois où nul ne pénétrait que chargé de liens; celui qui tombait ne se relevait pas; il se traînait, en rampant, hors du territoire sacré. Les animaux qui erraient dans ces solitudes n'étonnaient pas moins l'ignorance du peuple ; il voyait en eux des maîtres qu'il fallait consulter ou des ennemis qu'il fallait fléchir. Nous avons trouvé dans la cosmogonie de l'Edda la vache nourricière, représentée comme la seconde des créatures et la mère des Ases. C'étaient aussi des génisses que les Germains des bords de la Baltique attelaient au char de leur déesse. Ils honoraient l'ours pour sa force, le cheval pour son intelligence. Les oiseaux, créatures légères et qui semblaient plus voisines des dieux, instruisaient l'homme à leur façon. Il pensait comprendre leur langage, et se conduisait par leur vol. La rencontre d'un scarabée lui paraissait un signe de bonheur. Au contraire, dans la théologie savante des Scandinaves, aussi bien que dans les croyances populaires des Allemands, le loup et le serpent figuraient comme deux puissances mauvaises. C'étaient des loups qui poursuivaient les astres dans le firmament; les serpents gardaient les sources où l'on puisait la science, et les cavernes où l'or était enfoui, l'or et la
science qui tentent l'homme, mais qui le perdent. Ainsi l'apothéose de la nature aboutissait à Fadoration des animaux, des choses inanimées, des créatures nuisibles, à l'adoration môme du mal, c'està-dire au dernier renversement de toute la religion (1).
Mais, en se rendant l'adorateur de la nature, Magie. l'homme faisait pour ainsi dire ses conditions avec elle : le culte qu'il lui vouait devenait un commerce. S'il divinisait tout ce qui avait ému ses sens, c'était afin de les satisfaire. Les êtres qu'il honorait de la sorte devaient être assez puissants pour bouleverser, s'il le fallait, toute l'économie de l'univers en faveur de ses passions. Entre les éléments et lui, il supposait un pacte en vertu duquel ils
(1) Culte de la terre: Agathias, loco citato. S. Eligii Sermo, apud d'Achery, Spicilegium, t. V, p. 2! 5. Indiculus superstitionum, 7 : « Behis quœ fnciunt super petras. » — Culte des arbres et des animaux. Tacite, Germania, 9, 10, 59. Agathias, Gregor. Turon., S. Eligii Sermo, locis citatis. Indiculus super stitionum, 6: « de sacris sylvarum, quas Nimidas vocant, 13, de Auguriis avium, vel equorum, vel bovum stercore, vel sternutatione. — Sur l'arbre sacré des Lombards de Bénévent, voyez Vita S. Barbali, apud Bolland., Acta SS., 19 feb. On trouve dans la même biographie la preuve du culte du serpent. Pour le chêne de Geismar, Vita S. Bonifacii, apud Pertz. VEdda, le poëme anglo-saxon de Beowulf, les anciens poèmes allemands montrent sans cesse les dragons veillant à la garde des trésors. Cf. Grimm, Mythologie, t. II, p. 615 et suiv. Les lois franques, lombardes et ançrlo-saxounes prouvent l'opiniâtreté de ce fétichisme, qu'elles poursuivent de leurs prohibitions. Capital, de partibus Saxoniœ, 20. « ISi quis ad foules aul arbores vel lucos votum fecerit, aut aliquid more gentilium obtulerit, et ad honoremdœmonum concederit. » Liutprand., Vi, 30. « Simili modo et qui ad arborem, quam rustici sanguinum vocant, atuue ad fonlanas aduraverit. » Leges Canuti régis, 1, 5.
devaient obéir à des paroles prononcées en un lieu déterminé, à une certaine heure, avec des cérémonies obligatoires. C'était peu de troubler les saisons et de gouverner les tempêtes; il y avait des rites pour inspirer l'amour, pour apaiser la colère, pourôter la vie, et pour la rendre. La science magique des Scandinaves avait trouvé des adeptes chez les sorcières de l'ancienne Allemagne. Elles prétendaient chevaucher la nuit à travers les airs, en compagnie des esprits bons et mauvais. L'avenir n'avait pas de secrel qui ne leur fût révélé dans ces redoutables entretiens. Ou bien, elles croyaient se changer en louves pour châtier un pays qui leur avait déplu, et s'introduire d'une manière invisible dans le corps de leurs ennemis, afin de leur ronger le cœur. Plus tard, quand les traditions chrétiennes se furent conofndues avec les souvenirs du paganisme, une fable étrange circula chez les Allemands. On racontait que la fille d'Hérode, éprise d'un amour criminel pour saint Jean-Baptiste , n'avait pas su cacher à son père le secret de sa passion. Hérode, furieux, s'était vengé par le supplice du prophète. Alors la princesse s'était fait apporter dans un plat la tète sacrée, et, la prenant dans ses mains, elle avait voulu y imprimer un baiser de ses lèvres impures. La tèle, s'écarlant avec horreur, avait soufflé sur elle; et la vierge coupable, emportée par ce souffle, s'était envolée dans l'air. On ajoutait que, chaque nuit, Hérodiade recommençait
sa course aérienne, qui ne devait s'achever qu'à la fin du monde, et qu'elle emmenait à sa suite le noir escadron des sorcières; car un tiers des habitants de la terre lui avait été donné en vasselage (1).
Ainsi, le culte des éléments avait conduit les esprits à la magie, c'est-à-dire à la violatioa de tout ordre physique et moral , puisque la magie pensait lier la puissance divine, enchaîner la liberté humaine, renverser les lois de la création par des actes matériels sans intelligence et sans amour. Le but de ces efforts impuissants était d'assouvir des volontés déréglées. Les sorcières se vantaient de négocier les amours des démons avec les mortelles. Les philtres qu'elles composaient enivraient les
(1) Sur la magie, cf. Ynglinga saga, cap. vu. Edda Sœmuîid, 118. Lex Salica, cap. lxvii : « Ubi stria? cocinant. » La plus ancienne trace de la fable d'Hérodiade est dans les Prœloquia de Rathier, évoque de Vérone, mort en 974 (apud Martène et Durand, 9, 798). Elle est plus développée dans le poëme latin du Renard, composé en Flandre (Bheinaraus, I, v. 1159-1164) Grimm, Mythologie, t. I, 260 ; t. II, 985 et suiv. Je ne puis m'empècher de ciler quelques vers du Rheinardus, où je crois retrouver quelque imitation des récits merveilleux d'Ovide :
1145. llstic virgo, thalamos Baptista? solius ardens,
Voverat, hoc dempto, nullius esse viri.
Ol'fciisus genilor, comperto prolis amore,
Insonlem sanctum decapitavit alrox.
Postulat atterri Virgo sibi tristis, et afi'ert
Regius in disco lempora trunca cliens... Oscula captante m eaput aufugit atque resufllat,
Illa per impluvium turbine flantis ahit. Ex illo nimium memor ira Jbhannis eamdem
Per vacuum cœli flabilis urget iter...
Lenit honor luctum, minuit reverenlia pœnam :
Pars hominum mœstae tertia servit liera}.
sens, et forçaient les cœurs les plus rigoureux. Rien n'était plus commun dans tout le Nord que les amulettes obscènes. Tacite connaît, au bord de la Baltique, des barbares qui adorent Ja mère des dieux, c'est-à-dire la déesse de la fécondité, et qui, en son honneur, suspendent à leur cou de petites figures de porcs. Il trouve chez les Naharvales des rites qui rappellent les impuretés de la Phrygie. Les canons des conciles attestent l'opiniâtreté de ces coutumes. On y condamne à plusieurs reprises les pratiques immondes que le peuple observait en février, les chants lubriques, les jeux et les danses inventés par les païens. Au moyen âge, les fêtes luxurieuses, proscrites par l'Eglise, se perpétuaient encore dans les Pays-Bas ; on y a découvert un grand nombre de ces emblèmes infâmes qui marquent le culte de la chair dans tous les paganismes (1).
(1) Voyez encore, en ce qui concerne la magie, Capitul. di 789. c. lxiv, « ut nec cautulatores et incantatores, nec tempestarii, vel obligatores non fiant. » Lex Visigoth., VI, 2, 3 : « Maleficï et immissores tempestatum, qui quibusdam incantationibus grandinem in vineas messesque inittere perhibentur. » Leges Canuti régis, 1,5, et tout le traité d'Agobard, de Grandine et Tonitru. Sur les cultes impurs, Tacite, Germania, 43 : « Apud Naharvalos antiqure religionis lucus ostenditur ; prœsidet sacerdos muliebri ornatu; 45: Matrem deùm venerantur ; insigne superstitionis, formas aprorum gestant. » Wolf, Wodana, p. XXI-XXII1, a trouvé dans les Pays- Bas les images et le culte du pballus jusque pendant le moyen âge. Cf. Indiculus super stitionum, 5, « de Spurcalibus in februario. » Cf. Grimm, I, 194; II, 983. Ce mythologue me parait avoir parfaitement démontré comment le symbole du porc et du sanglier, populaire dans tout 6le Nord, se liait avec le culte charnel du dieu Freyr.
D'un autre côté, les instincts cruels se satisfai- sacrifices saient par les sacrifices humains, connus de toutes canniia-'
les nations germaniques, aussi bien que chez leurs voisins du Nord. Les Hermundures vouaient à Wodan et au dieu de la guerre ce qu'ils prenaient sur l'ennemi, hommes et chevaux. Les Goths, les Hérules, les Saxons, immolaient leurs captifs. Quand les Francs, déjà chrétiens, descendirent en Italie sous la conduite de Théodebert, au moment de passer le Pô, ils y précipitèrent des femmes et des enfants égorgés, en l'honneur des divinités du fleuve. Au huitième siècle, il fut nécessaire que saint Boniface défendit aux fidèles de vendre des victimes humaines aux païens, qui venaient s'approvisionner sur les marchés d'esclaves. Mais il est de l'essence du sacrifice que l'assemblée participe aux viandes : les Massagètes, ces frères aînés des Germains, immolaient leurs vieillards, et en faisaient ensuite un festin sacré. Il y a comme le souvenir de quelque rit sanguinaire dans le délire de ces magiciennes allemandes qui pensaient parcourir la terre sans être vues, pour se nourrir de chair humaine. Quelquefois la foule crédule se jetait sur elles, les déchirait et les mangeait : il fallut une loi de Charlemagne pour interdire ces horribles représailles. Au onzième siècle, les canons de l'Église signalaient encore l'odieuse coutume des femmes qui brûlaient des corps humains, pour en donner la cendre en breuvage à leurs maris. Ce
lisme.
n'était pas l'égarement passager d'un peuple en fureur, c'était l'opiniâtreté d'une pratique superstitieuse. Le culte de la nature, où tous les êtres s'entre-dévorent, menait logiquement à l'anthropophagie (1).
origine Assurément on ne peut songer à reconstruire
des religions
du Nord, tout le paganisme germanique sur ces faibles restes qu'on en trouve dans les mœurs de l'Allemagne, sur ce petit nombre de faits recueillis par les historiens romains au milieu des hasards de la guerre, ou par des prêtres chrétiens, moins curieux d'étudier les fausses religions que d'enseigner la vraie. Toutefois, on en sait assez pour reconnaître une croyance commune à toutes les nations dispersées sur le territoire de la Germanie, avec plus de traditions chez les peuples sédentaires, avec plus de superstitions chez les nomades. Mais on a vu que
(1) L'usage des sacrifices humains chez les Hermundures est établi par Tacite, Annales, XIII, 57 ; chez les autres Germains, Germania, 9, 39; Annales, I, 61. Cf. Jornandes, de Rébus Geticis, 5. lsidor., Chronic. œra, 446, Procope, de Bello Got., 2, 25. Sidonius Apoll., 8, 6 : Lex Frisionum, additio sapientum, tit. 42. Bonifacii epist. xxv. — Hérodote, J, 216, atteste l'anthropophagie des Massagètes. Cf. Capitulatio de Partibus Saxoniœ : « Si quis a diabolo deceptus crediderit, secundum morem paganorum, virum aliquemaut feminam strigam esse et homines comedere, et propter hoc ipsum incenderit, vel carnem ejus ad comedendum dederit, vel ipsam comederit. » Burchard de Worms, Interrogation pages 119, 200 : « Credidisti quod multse mulieres rétro Satanam conversa? credunt... homines baptizatos et sanguine Christi redemptos, sine armis visibilibus et interficere et de coctis carnibus eorum vos comedere?... Fecisti quod quaedam mulieres facere soient : tollunt testam hominis, et igné comburnnt, et cinerem dant viris suis adbibendum pro sanitate. »
les peuples sédentaires n'avaient pas échappé à cette passion de la vie errante, qui en détachait de nombreuses bandes et les poussait aux aventures. Les émigrations qui se faisaient autour d'eux, et qui finissaient par les enl rainer, devaient ébranler à la longue la solidité de leurs institutions religieuses, porter le trouble dans les pratiques et dans les doctrines. Ce désordre favorisait le penchant que les Allemands eurent toujours à secouer le dogme, la règle, l'autorité en matière de croyance, pour se livrer au sentiment, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus indiscipliné, mais aussi de plus superstitieux. Au contraire, chez les Scandinaves, dans ce coin du monde où le tumulte des invasions n'arrivait pas, l'enseignement traditionnel avait mieux conservé son unité et sa grandeur. De là ces longues généalogies des dieux, ces récits habilement liés, et tant de fables dont on démêle sans peine le sens astronomique, historique, moral. Les mythologues ont retrouvé dans l'Edda tout un calendrier, toute une épopée, toute une législation. Et comment, en effet, ne pas reconnaître en la personne d'Odin, avec son œil unique, avec ses douze palais célestes, le soleil, dont le disque solitaire parcourt les douze signes du zodiaque? Les luttes des Ases et des Géants de la gelée rappellent les combats opiniâtres dos conquérants suédois contre la race finnoise, qu'ils trouvèrent maîlresse du Nord ; et la belle fable de Balder ne semble-t-elle pas faite pour en-
seigneraux hommes la sainteté du serment, la nécessité de l'expiation, et le triomphe de la justice dans un monde meilleur?
Il y avait donc, premièrement, dans la tradition commune des Germains et des Scandinaves, une doctrine, une tentative de la pensée pour embrasser toute l'économie de l'univers. Elle y tendait par deux voies, où elle se rencontrait avec les plus célèbres mythologies de l'antiquité.
Rapport D'un côté, elle semblait tourner au panthéisme les religions quand elle représentait ces générations de dieux pé-
de la Grèce . . , . .
,,^.det rissables qui se succédaient d'âge en âge, et qui peuplaient l'immensité ; quand elle montrait le monde passant par une suite de naissances et de destructions : le ciel, la terre, les eaux, tirés des membres d'un géant, et servant ensuite à composer le premier homme. Il était difficile d'exprimer plus énergiquement l'unité de la substance universelle au milieu de la mobile variété des phénomènes. Les livres sacrés de l'Inde n'ont pas d'autre pensée, pas d'autres images, lorsqu'ils célèbrent le Dieu suprême de qui émane une longue série de divinités mortelles, dont chaque sommeil est marqué par la ruine d'un monde, chaque réveil par une nouvelle création. Ils décrivent aussi l'origine des choses comme une immolation sanglante. Brahma était le sacrificateur ; de la tête de la victime fut fait le firmament, et de ses pieds la terre; son œil devint le soleil, l'air sortit de son oreille, et le feu de sa
bouche. Les éléments formés de la sorte devaient se réunir ensuite pour construire le corps humain : des pierres vinrent les os, des plantes les cheveux; la mer donna le sang, et le soleil donna la vue. La Grèce et l'Étrurie connurent les mêmes doctrines et les mêmes symboles. De là des rapprochements innombrables avec l'Edda : de part et d'autre le pouvoir du Destin dominant toutes choses, douze dieux principaux, au-dessous d'eux les divinités des champs, des forêts et des lacs; enfin, une période astronomique amenant le renouvellement de l'univers. De là aussi les mêmes pompes sacrées, la même science des présages et des augures, et enfin plus qu'il n'en faut pour indiquer d'antiques rapports entre les doctrines sacerdotales de la Germanie et celles des grands peuples de l'Orient et du Midi (1).
D'un autre côté, en expliquant le monde par la guerre universelle des dieux et des géants, des héros et des monstres, de la lumière et des ténèbres, la religion du Nord inclinait au dualisme. Ces traits rappellent toute la théologie des Perses, l'antagonisme des deux principes, la lutte d'Ormuzd
(1) Lois de Manou, liv. I, 51-57. Guigniaut, Religions de V antiquité, I, p. C05. Oupnekhat, passim. Cf. les vers orphiques rapportés par Eusèbe, Préparation évangélique, III, 9 ; et le célèbre oracle de Sérapis : « La voûte des cieux est ma tête, la mer est mon ventre, mes pieds reposent sur la terre, mes oreilles sont dans les régions de Léther, et mon œil est le soleil qui porte partout ses regards. »
lOi CHAPITRE II.
et d'Àhriman. Les livres de Zoroastre racontaient l'acte de la création comme l'assaut de deux divinités rivales qui se disputaient le temps et Pespace : le premier couple humain était tiré d'un arbre, comme dans l'Edda ; toute la vie de l'homme se réduisait à un combat, où il s'enrôlait librement au service du bien ou du mal. Enfin, les puissances mauvaises semblaient l'emporter ; elles livraient la terre aux flammes ; mais, de ses cendres devaient naître une terre plus pure, où le principe du bien exercerait un empire éternel. Si la doctrine des mages avait son emblème dans le feu sacré, les Islandais entretenaient aussi devant l'image du dieuThor un brasier qui ne devait jamais s'éteindre. Mais un dernier rapprochement achève de nous éclairer. En décrivant la lulte des deux principes, les Perses ont coutume d'opposer le Midi, le pays d'Iran, habité par les dieux et les héros, au Nord, au pays de Touran, peuplé de démons et de barbares. Les Scandinaves conservent celte opposition sans en changer les termes. Ils se font gloire d'être les maîtres du Nord, et c'est au Nord cependant qu'ils fixent le séjour des géants, des ténèbres et du mal. Jamais un peuple ne s'est représenté sa patrie comme une terre de malédiction. 11 fallait donc que celui-ci gardât le souvenir d'un climat plus doux, échangé contre les froids rivages de la mer Baltique. Il plaçait bien loin derrière lui, vers le sud-est, la cité lu-
mineuse d'Asgard, où avaient régné ses dieux, où ses guerriers morts devaient revivre. Ces indications de la mythologie s'accordent avec celles de l'histoire pour faire descendre les Germains de ces contrées caucasiennes qui virent naître aussi la civilisation persane, voisine de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce et qui semblent le premier sanctuaire des religions savantes (1).
Mais les religions savantes, le dualisme, le panthéisme, ouvrages laborieux de l'esprit , qui voulurent de l'art et du temps, ne représentent point le premier état de la tradition. Au fond de ces systèmes, il faut chercher ce qu'ils se proposent d'expliquer, ce qui est plus ancien qu'eux, et sans quoi les peuples mêmes ne seraient pas, c'està-dire un petit nombre de dogmes qui fixent avec simplicité les destinées humaines. Je crois distinguer ces dogmes primitifs dans la tradition du Nord. C'est d'abord une divinité souveraine dont le nom désigne une nature spirituelle, qu'aucune image ne peut figurer, aucun temple contenir. C'est une trinité qui paraît dans les trois chefs des Ases : Odin, Vili et Ve ; dans les trois personnages divins adorés à Upsal : Thor, Odin et Freyr; dans les trois noms qu'invoquaient les Saxons et les.
(1) Guigniaut, Religions de V antiquité, I, 3l9etsuiv. Sur le feu; sacré chez les Islandais, Finn Joh. Histor. ecclesiast. lsland., I, 16. Geijcr, Svea Rikes Hœfder, p. 402. M. Ampère, dans son cours d& 1832, a mis aussi en lumière ces rapports delà religion Scandinave avec celle de la Perse.
et. germ. i. 8
Francs : Donar, Wodan et Saxnot. C'est un âge d'or où tout vivait en paix, jusqu'à ce que le crime d'une femme introduisît le désordre et la mort. Ici, peut-être, se rattachent d'autres souvenirs : l'arbre symbolique planté au centre de la terre, le principe du mal prenant la figure du serpent, le déluge où la première génération des méchants fut détruite. Le destin du monde roule sur l'immolation du dieu victime, qui ne subit la mort que pour la vaincre. Enfin, tout aboutit au jugegement des âmes, et à l'autre vie sanctionnant les devoirs de celle-ci. Ces peuples violents, qui ont horreur de toute dépendance, conservent dans leurs chants les préceptes d'une morale bienfaisante; ils se soumettent aux assujettissements, aux humiliations volontaires du culte, de la prière, du sacrifice. C'est le fonds mystérieux sur lequel toutes les religions reposent. En ouvrant les livres, en comparant les monuments de toutes les nations qui ont laissé une trace dans l'histoire, on y verrait dispersés, mais reconnaissables, les mêmes dogmes de l'unité, de la trinité, de la déchéance, de l'expiation par un Dieu Sauveur, de la vie future. Les mêmes préceptes y seraient soutenus des mêmes institutions. Ces idées, partout corrompues et troublées, retrouvent leur pureté et leur enchaînement naturel dans les souvenirs de la Bible. C'est là que je reconnais une tradition primitive, un enseignement divin, qui fit la première éduca-
tion de la raison humaine, et sans lequel l'homme naissant, pressé par des hesoins sans nombre, entouré de toutes les menaees du monde extérieur, ne se fût jamais élevé aux connaissances qui font la vie morale. Quand les peuples se séparent et s'en vont aux extrémités de la terre chercher le poste où ils doivent s'arrêter, la tradition les accompagne; elle voyage sur leurs chariots avec leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants, avec tous les gages sacrés de la société future. Quelque part qu'ils dressent leur hutte, au bord de la Baltique ou du Danube, elle demeure au milieu d'eux, elle vit au foyer de ces laboureurs et de ces pâtres ; elle y entretient la pensée de Dieu, des ancêtres, du devoir, de l'autre vie, de toutes les choses invisibles qui enveloppent le monde visible, l'éclairent et le rendent habitable pour les âmes.
Jl resterait à expliquer aussi ce qu'il y a de superstition chez les Germains, en remontant jusqu'au point où l'égarement commença. Ces barbares n'ont pas de coutumes si odieuses qu'on ne retrouve chez les plus sages nations de l'antiquité. On surprend des souvenirs d'antropophagie au fond des fables riantes qui charmèrent la Grèce. C'est Pélops mis en pièces par Tantale, son père, pour servir au banquet des dieux ; c'est Zagreus, l'ancien Bacelius, jeté dans la chaudière par les Titans, et son cœur dévoré par Jupiter. Toute la guerre de Troie se déroule entre deux sacrifices humains,
celui d'Jphigénie et celui de Polyxène. Six siècles après, au temps des guerres messéniennes, on voit encore Aristodème immoler son enfant. Ces rites impies, connus des Etrusques, avaient passé dans les institutions romaines ; la loi des Douze Tables en conservait les traces. Vers la fin de la république, dans un siècle si poli, c'était encore l'usage, à chaque soulèvement des Gaules, d'enterrer vivants deux captifs, en offrande aux dieux infernaux. Si le génie des Grecs finit par détester ces horreurs ; si les Romains, contents des boucheries du cirque, ne voulurent plus de meurtres dans leurs temples, d'un autre côté, cette nouvelle délicatesse de mœurs se prêtait à tout le délire des superstitions voluptueuses. C'est assez de rappeler le culte de Vénus, la prostitution publique dans les sanctuaires de Paphos, de Cythère et d'Eryx ; la promiscuité des Bacchanales, effrayant le sénat, qui autorisait les fêtes de Flore et de la bonne Déesse; enfin, ces processions innombrables où paraissait le phallus, le symbole qui résumait toute la corruption du paganisme. Ceux qui connaissent l'antiquité, ceux qui ont lu le Banquet de Platon, savent ce que je tais, et de quelle façon les philosophes avaient corrigé le culte de l'amour. A mesure qu'on remonte plus haut vers l'Orient, on trouve plus étroite l'alliance des rites impies et des pratiques sanguinaires ; on voit les mystères de la Phrygie, de l'Assyrie et de l'Inde ; les images
lubriques promenées en triomphe par lesbrahmcs, et le sacrifice humain compté dans les Védas parmi les oblations qui plaisent aux dieux. Des observances si outrageantes pour la raison trouvaient néanmoins un appui dans la raison trompée ; elles se rattachaient logiquement au culte delà nature, qui est le principe de toutes les religions fausses (1).
C'est en vain que ces religions cachent leur secret, d'abord sous la pompe des mystères, ensuite sous les interprétations d'une philosophie complaisante ; partout on reconnaît le fétichisme, l'a. doration des éléments, des arbres, des animaux sacrés; le serpent d'Esculape, la pierre noire de Cybèle, et toutes les métamorphoses chantées par les poètes, n'ont pas d'autre explication. L'an-
(1) Sur le sacrifice humain dans les Védas, voyez Guigniaut, Religions de V antiquité, I, G05, 664. En Grèce, Jupiter Lycaeus et Dionysus Zagreus reee\ aient des sacrifices humains. Pausanias, VIII, 58; Plutirque, in Themistocl., cap. xm. L'oracle de Delphes ordonnait quelquefois des immolations semblables. Pausanias, I, 5 ; IV, 9; Vil, 19; IX, 26 et 33. Longtemps le culte de Saturne avait été célébré avec les mêmes rites homicides. V. Dorfmiïller, de Grœciœ primordiis. Denys d'Halicarnasse (I. 24) les retrouve en Italie. Loi des Douze Tables : « Qui frugem aratro quœsitam furtim nox pavit secuitve, suspensus Cereri necator. » — En ce qui touche l'impureté, rien n'est plus célèbre que le culte du lingam, du phallus et de Priape. Toutes les recherches historiques sur la civilisation païenne aboutissent tôt ou tard à ce jugement équitable et terrible de saint Paul (Épitre aux Romnins, lf 19-26) : « Quia quod notum est Dei manifestum est in illis; Deus enim illis manitestavit. — Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea qua3 facta sunt intellecta conspiciuntur : sempilernaquoque e^us virtus etdivinitas, ita ut sint inexcusabiles... — Propterea tradidit illos Deus in passiones ignominise. » Et les versets suivants.
thropomorphisme, en personnifiant sous des formes humaines les forces physiques qui meuvent le monde; le dualisme, en les ramenant à deux principes contraires; le panthéisme, en les attribuant à une substance universelle, ne font que reproduire sous des termes plus savanls la même erreur, où toute superstition est contenue. C'est toujours la confusion de l'effet et de la cause, la création substituée au Créateur, et la nature préférée à Dieu. On peut marquer ici le point où la raison fut égarée par la volonté. Dieu se révélait dans la tradition avec les trois caractères de puissance, d'intelligence et d'amour. Ces trois notions étaient simples, elles saisissaient sans peine l'entendement. Mais l'amour divin ne s'adressait pas à l'entendement seul, il sollicitait la volonté; il la pressait de chercher un bien invisible, il l'attirait en haut. En même temps, la volonté se sentait attirée en bas, vers des biens visibles, vers cette nature belle et féconde où l'amour paraissait aussi, mais sous des formes sensuelles. Libre de choisir, la volonté choisit mal : elle céda aux sens enivrés, elle se tourna vers le monde matériel, où tout semblait lui sourire ; elle v adora l'amour dans le phénomène où il éclate le plus, dans l'acte qui propage la vie. Mais la vie n'a de place dans le monde qu'autant que la mort lui en fait ; les générations se chassent, en sorte que le pouvoir qui les produit semble le même qui les fait périr : il fallait donc
l'adorer aussi dans le phénomène de la mort. Voilà pourquoi, chez les Grecs, je ne sais quoi de sinistre se mêle aux mystères de l'Amour, ce fils du Chaos et ce frère du Tartare; voilà pourquoi, dans la trinité indienne, Siva paraît en même temps comme le dieu de la génération et celui de la destruction ; et pourquoi, dans la trinité germanique, la troisième place est donnée tantôt àFreyr, le dieu des voluptés, tantôt à Saxnot, celui du carnage. Or, le dogme se traduit par le culte ; le caractère de toutes les liturgies est de reproduire les actes des divinités qu'elles honorent. Si donc le culte de la nature célèbre ces deux grands phénomènes de la vie et de la mort, il faut qu'il renouvelle l'acte qui donne la vie par toutes les sortes de prostitutions religieuses ; il faut aussi qu'il répète le spectacle de la mort par tous les genres de sacrifices humains. C'est là que les passions trouvent leur dernier assouvissement. Rien n'est plus profond, dans l'humanité déchue, que cette union de la luxure et de la cruauté. Les voluptés sont homicides, et la chair aime le sang. Ainsi s'explique le paganisme en Germanie, comme par toute la terre. Regardez au fond, vous y verrez encore moins d'erreur que de crime.
Tant de ressemblances n'effacent pourtant pas Diffère, les différences incontestables qui séparent les reli- edVeifi
* et de celles
gionsdu Nord et celles du Midi. En Inde, en Grèce, du Midien Italie, un besoin d'ordre se fait sentir au milieu
renres des religions
de ioules les erreurs et de tous les débordements : le pnganisme cherche à se fixer ; il prend une forme régulière et durable dans les arts, dans la science, dans la législation. De là, ce nombre infini de monuments qui ont pour ainsi dire éternisé les types de la mythologie classique ; ces écoles formées d'abord à l'ombre des sanctuaires, pour l'interprétation des dogmes, et d'où sortirent plus tard toutes les sciences profanes ; enfin, ces constitutions politiques qui représentaient la société comme l'ouvrage des dieux, et mettaient à son service tout le courage et tout le génie des hommes. Au contraire, le paganisme des Germains eut des temples et des images; mais ces essais grossiers n'approchèrent pas de la beauté idéale qui est l'objet de l'art. Il professa des doctrines, mais qui n'eurent jamais assez de fécondité pour produire une littérature savante. Il fonda des institutions, mais trop mal obéies pour le protéger lui-même. Partout la règle plie sous l'effort des imaginations et des volontés indociles; on voit prévaloir cet esprit de désordre, c'est-à-dire de barbarie en matière de religion, dont l'Allemagne ne sut jamais entièrement se délivrer.
conclusion. Il fallait pousser ainsi l'étude de l'ancienne religion des Germains jusqu'à ses premières origines, pour se rendre compte des ressources et des obstacles qu'elle devait présenter un jour à la civilisation. Plusieurs historiens allemands, en retrouvant
dans les traditions de leur patrie ces grandes idées de la divinité, de l'immortalité, de la justice, qui soutiennent toute la conscience humaine, ont reproché aux missionnaires chréliens d'être venus troubler des peuples qui n'avaient pas besoin d'eux, et d'avoir calomnié des cultes qu'ils ne comprenaient point. C'est d'ailleurs une nouveauté en faveur aujourd'hui, d'absoudre l'idolâtrie, de justifier jusqu'à ces images obscènes que les anciens adoraient, dit-on, dans une innocente simplicité : comme si jamais la concupiscence avait pu supporter impunément de tels spectacles ! Il était donc nécessaire de montrer chez ces mêmes peuples les extrémités où la superstition se porlait, et comment elle allait au renversement de toutes les lois conservatrices de l'humanité, si l'Evangile ne fût arrivé à temps pour les rétablir.
Sans doute il n'y a pas de société si égarée, il n'y a pas de siècle si corrompu, où l'on ne trouve, au moins implicitement, les vérités métaphysiques sur lesquelles toute moralité repose. Mais ces vérités y sont mêlées d'erreurs qui les contredisent, troublent leur clarté, ébranlent leur certitude, affaiblissent leur puissance. Le malheur des siècles païens est beaucoup moins d'avoir ignoré le bien que de n'avoir pas haï le mal, de l'avoir aimé, de l'avoir adoré. C'est l'état où le christianisme trouva les esprits. Ce qu'il avait à faire, ce que toutes les philosophies avaient inutilement tenté, c'était de
dégager de toute contradiction ces vérités troublées, de raffermir ces vérités ébranlées en y remettant l'enchaînement logique qui saisit les intelligences, de rendre à ces vérités affaiblies l'efficacité morale qui subjugue les cœurs. Ce qui voulait l'intervention d'un pouvoir surnaturel, c'était de détruire toutes les confusions où la faiblesse humaine trouvait son intérêt ; de séparer courageusement, irrévocablement, le vrai du faux, le bien du mal ; comme il avait fallu la puissance du Créateur au commencement pour séparer la lumière des ténèbres, et pour appeler la lumière jour, et les ténèbres nuit.
Les religions font les peuples à leur image, cçmtradic-
Q. . . tions des
uand la tradition religieuse est forte, quand elle historiens ° 7 1 sur les lois
s'appuie sur un sacerdoce respecté, sur un culte GermaSins. public, elle ne demeure pas enfermée dans ses temples : il faut qu'elle en sorte, qu'elle constitue la cité de la terre à l'exemple de la cité du ciel, et qu'elle y promulgue un droit sacré qui règle les affaires du temps en considération de l'éternité. Au contraire, lorsque la décadence des doctrines est arrivée jusqu'au point où il ne reste plus qu'une superstition indisciplinée, ce dérèglement des esprits se fait sentir dans les lois, ou plutôt il ne laisse subsister des lois mêmes que des coutumes sans motifs, sans enchaînement, sans force pour contenir la violence des mœurs. Si donc la tradition et la superstition se disputent, pour ainsi dire, la croyance des Germains, il faut s'attendre à retrouver dans leurs lois le combat de ces deux puissances.
D'un côté, Odin s'annonce comme un dieu législateur ; il parcourt le Nord, fondant des dynasties, bâtissant des villes où il remet en vigueur les antiques lois d'Asgard, c'est-à-dire de l'Orient. Ce sont les indices d'une autorité théocratique qui s'est emparée des consciences, qui les assujettit par le respect et par la terreur, qui les lie, au risque de les opprimer, mais qui les soumet à Tordre, par conséquent à la civilisation. D'un autre côlé, la loi d'Odin n'est restée maîtresse de ces peuples guerriers qu'en s'accommodant à leur humeur sanguinaire; sans parler de tant de tribus nomades qui n'ont plus de dogmes, plus de prêtres, plus d'autre culte que l'adoration des éléments et l'immolation des captifs. Un tel désordre n'est cependant que l'effort désespéré de la liberté humaine, qui a horreur de toute dépendance, qui met tout en œuvre pour échapper à la règle, et qui finit par la renverser; mais alors l'indépendance de chacun tourne à la guerre de tous contre tous, par conséquent à la barbarie.
Ce combat de l'autorité et de la liberté fait (out l'intérêt du spectacle que nous donnent les lois des Germains. Rien n'est plus pathétique, assurément, qu'une lutte d'où dépend la vocation d'un grand peuple; rien n'est en même temps plus instructif. Les alternatives dont nous serons témoins nous feront comprendre les contradictions des historiens. Nous verrons enfin, des deux principes rivaux, le-
quel devait rester maître du champ de bataille ; s'il faut, avec quelques Allemands, reconnaître chez les belliqueuses tribus de la Germanie le triomphe et l'idéal d'une même société régulière, ou si l'on peut, comme un grand publicisle français, n'y apercevoir qu'un état violent, comparable à celui des Caraïbes et des Iroquois (1).
se des
Au premier aspect, les mœurs des Germains ne Anaiy
montrent rien que de barbare. Il n'y paraît que la institutions
1 «j i i germaniques
passion de l'indépendance, poussée jusqu'à l'im- "^eeuâ possibilité même de la Société, Dans la Germanie propnee' de Tacite, ce qu'on voit d'abord, c'est l'homme qui s'est isolé pour rester libre. Il porte le signe de ce qu'il est dans ses longs cheveux, auxquels personne n'a touché, et dans ses armes, qui ne le quittent pas. S'il se croit libre, c'est qu'il se sent fort ; cette force a besoin de se produire : il lui faut l'obslacle et le danger, par conséquent l'aventure et la guerre. Il a sa demeure solitaire au bord des eaux ou des bois, sans voisinage qui le gêne ou qui l'intimide. Là, il ne connaît ni soumission, ni tribut, ni châtiment. Il n'aura jamais de compagnons que ceux qu'il ira chercher, d'obligations que volontairement consenties. Longtemps après la conquête des Gaules, les lois des Francs assuraient aux fils des conquérants, aux guerriers chevelus, ces privilèges
(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. I. Et pour l'opinion contraire, Rogge, Ueber das Gerichtwesen (1er Germanen.
qui semblent la ruine de toute loi. Maître de soi, le barbare veut l'être aussi des choses qui l'entourent : la puissance s'exerce et se fortifie par la possession. Il possède donc premièrement son armure, les betes domptées dont il s'est fait des troupeaux, et les hommes faibles dont il a fait ses esclaves. Ce sont des richesses mobiles qui le suivent dans la course et dans le repos, dans la vie et dans la mort; car sa lance, ses chevaux, ses serviteurs, seront brûlés ou enterrés avec lui. A mesure qu'il devient riche de ces biens qui se meuvent, il a besoin de la terre immobile. 11 use déjà de tout le sol que ses troupeaux couvrent, mais pour le temps qu'ils le couvriront. C'est l'état nomade où vivaient lesSuèves, que Strabon représente poussant devant eux leurs bestiaux, et ne s'arrêtant qu'autant qu'il fallait pour épuiser les pâturages. C'est encore la condition des Francs au temps de la loi salique; et, lorsqu'on y trouve treize articles contre les voleurs de bœufs, quinze contre les voleurs de chevaux, vingt contre les voleurs de porcs, onze pour la sauvegarde des brebis, des chèvres et des chiens, il faut bien reconnaître un peuple de pâtres, un peuple errant, et qui ne tient pas plus au sol que l'herbe qu'il balaye. Sans doute la terre a un attrait qui arrête l'homme. Les anciens avaient déjà remarqué cette particularité du caractère des Germains, qu'ils ne résiliaient pas au charme d'un beau lieu : des bois verts, des eaux limpides, rete-
naient ces aventuriers farouches. Mais on les voitse débattre, pour ainsi dire, contre l'amour du sol. Ils méprisent la culture; ils y condamnent leurs esclaves; s'ils labourent, ils ne s'attachent à la glèbe que le temps nécessaire pour attendre la moisson. Les tribus décrites par César avaient l'usage de renouveler chaque année le partage du territoire, et de confier au sort le soin de déplacer les possessions. Le souvenir de cette primitive communauté de la terre se conserva longtemps dans les coutumes allemandes du moyen âge. Elles reconnaissaient de vastes districts appelés Marches, restes de l'ancienne forêt vierge qui avait couvert la Germanie, où l'écureuil, disait-on, pouvait courir de chêne en chêne l'espace de sept milles; où tout était en friche et en commun entre les habitants de la lisière; où chacun avait droit à la pâture de ses bêtes et au bois de son feu (1).
(1) Cœsar, de Bello Gallico, lib. VI. « Yita omnis in venationibus et studiis rei militaris consistit... Agriculture non suident... Magistratus ac principes in annos singulos gentibus cognationibusque hominum quiunacoierint, quantum ei quo loco visum est, agri attribuunt, atquc anno post alio transire cogunt. » Cf. Strabon, lib. VII. TpooYi o à— o tû)v 6peu.p.aTtùv yj -asiot/j xaTaurou toi; vcu.àaiv, ûct' éx&tvvj; (i.ipLoû{Aevoi, TftoùcetaTaî? àp[Aap.a£aiç eitàpàvreç, ôrrci àv £o£yi rpe- Trcvrat ij.ôTà twv ^omyipaTav. Tacite, de Germania, 38,13 : « Niliil autcm neque publicœ, neque privât» rei, nisi armati agunt ; 15, 16 : « Nepatiquidemintersejunctas scdes. » Pomponius Mêla, lib. III, cap. m : « Jus in viribus habent. » — Lex Salica, passim. Voyez la savante édition de M. Pardessus et les dissertations qui raccompagnent. Lex Burgund., 28, 1, 2 : « Si quis Burgundio aut Romanus silvam non habeat, incidendi ligna ad usus suos de jacentivis et sine fructu arboribus in cujuslibet silva habeat liberam potes-
La religion seule était assez puissante pour fonder la propriété, qui assure à la liberté des garanties, mais qui lui prescrit des limites. La tradition des Scandinaves donnait un fondement légitime et sacré à la première de toutes les propriétés, et de laquelle descendaient toutes les autres, à l'établissement d'Odin et Jes Àses sur les terres de Danemark et de Suède. « Le dieu était arrivé au bord de la Baltique : là, ce conquérant, à qui; rien n'avait résisté, s'arrêta ; il envoya une messagère pacifique, sa fille Géfione, vers le nord, de l'autre côté des eaux, pour y chercher des terres. Gélione y trouva un roi puissant, dont elle reçut en présent un arpent de terre labourable ; puis, ayant épousé un géant, elle en eut quatre fils, qu'elle changea par magie en autant de bœufs. Elle les mit à la charrue, et commença à labourer son champ avec tant de force, qu'elle détacha la (erre du continent, et qu'elle en fit une île, qui fut appelée Sélande. La déesse y fixa son séjour, et c'est là que s'éleva plus tard le sanctuaire national de Hleilra. Or Odin sut que la terre du Nord était bonne, et, passant en Suède à son tour, il conclut avec le roi un traité, et ils devinrent amis , el tous deux faisaient assaut d'habileté dans l'art magique et en tout genre de sortilèges; mais le dieu fut toujours le plus fort.
tatem. » Grimm, Deutsche Rechts- Aller thùmer, p. 494-531 , a analysé toutes les coutumes du moyen âge en ce qui touche les Marches en Allemagne et dans les pays Scandinaves.
Odin s'établit donc, du consentement de son allie, auprès du lac Mœlar, y bâtit un temple et prit possession de tout le pays, qu'il fit appeler Sigtuna. Il partagea ensuite le reste de la contrée entre ses compagnons, en assignant à chacun une résidence et un domaine (1). » Ce qui frappe dans ce récit, c'est que les Ases, cette colonie guerrière, ne veulent rien devoir à leur épée. Ils fondent leur droit sur des négociations, des alliances, c'est-à-dire sur le consentement, qui est la principale origine des droits civils. La propriété, ainsi établie, est consacrée par la religion , qui s'empare du sol en y dressant ses autels, et par l'agriculture, qui transforme les fils des géants, les nomades, premiers habitants du pays, en les attachant à la charrue. Du premier partage de la Suède entre les compagnons d'Odin, dérivait toute la division et l'inviolabilité des héritages. Le sol était mesuré; on orientait les champs aux quatre points cardinaux, et les pierres des bornes passaient pour sacrées. La maison devenait un sanctuaire ; une déesse (Hlodyn, Hludana) résidait au foyer. Auprès s'élevait le siège du père de famille, dont les piliers sculptés portaient les images des dieux. De là, les solennités
(1) Ynglinga saga, cap. v : « Hinc misit Gcfîoniam Boream versus trans fretum, novas quœsitum terras ; qunc ad Gylfonem delata, jugere terrse ab eo donata est. Illa igitûr in Jotunbeimum profecta quatuor ex Jotone quodam suscej it filios, quos in boves transformatos aratro junxit, traxitque ita e continente in mare, occidentem versus terram... Selandiam appellatam..., » etc.
et. germ. i. 9
requises quand le domaine changeait de maître. Le marteau lancé dans le champ marquait la prise de possession. C'était l'attribut du dieu Thor, l'emblème de la foudre, qui consacrait aussi ce qu'elle avait touché. Lorsque le Norvégien Ingolf découvrit, du haut de son vaisseau, les côtes encore désertes de l'Islande, il jeta dans la mer les piliers de son siège, en faisant vœu d'aborder au point du rivage où le flot les pousserait ; et, étant descendu à l'endroit indiqué, il traça une enceinte, et porta le feu tout autour, afin de consacrer le lieu de sa demeure. Si les croyances avaient plus d'autorité dans le Nord, on trouve cependant qu'elles introduisaient en Allemagne les mêmes institutions entourées des mêmes symboles. Le grand nombre des lieux qui portaient les noms de Wodan, de Donar, de Balder, indique aussi un partage du territoire allemand entre les dieux, c'est-à-dire entre leurs prêtres. Sur les bords du Rhin, quand un particulier obtenait une concession de domaine dans les Marches, il montait sur un char, et lançait un marteau dans la forêt : son droit s'étendait aussi loin que le marteau symbolique était tombé. A Mayence, au quinzième siècle, le juge installait encore l'héritier, en le faisant asseoir « sur un siège à trois pieds » au milieu du fonds litigieux. Le droit eoutumier s'attachait avec un respect traditionnel à ces observances, qui avaient protégé le premier établissement de l'ordre et de la justice. Ainsi la propriété
était constituée; elle avait la protection des dieux. Elle enrichissait l'homme, mais en le fixant, en l'emprisonnant, pour ainsi dire, dans une enceinte déterminée; en lui donnant des voisins, par conséquent des servitudes et des devoirs. En même temps qu'elle le rendait sédentaire, elle commençait à le rendre sociable.
L'homme s'en apercevait bien. 11 se défiait de ces richesses immobiles qui le retenaient comme un captif entre des murs et des bornes. Ainsi c'était une croyance reçue qu'il ne fallait pas aller trouver Odin les mains vides : mais le guerrier n'emportait pas dans la Valhalla les domaines hérités de ses aïeux : les biens qui devaient l'y suivre, ceux qu'il préférait par conséquent, c'étaient les dépouilles conquises sur l'ennemi (1).
Cependant le nomade finit par se lasser de cette La famille. fière solitude où il s'était complu. Il se donne une famille ; mais la constitution de la famille ne laisse
(1) Ynglinga saga, cap. v : « Habitandas etiam sedes templorum assignavit antistitibus... omnibus pra^dia atque habitacula dedit oplima. » En Suède, le partage de la forêt, du pâturage commun, s'appelle encore Eamarskipt, division par le marteau. Voyez Grimm, Deutsche Redits- Althertliumer, p. 527-543. Grimm, Mythologie, t. I, p. 255. Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 193. Sur le jet du marteau en Allemagne, voyez les textes cités par Grimm, Deutsche Rechts-Altherthumer , p. 55 et suiv. Pour le siège à trois pieds, Gudenns, 2, 453 : « Pnedictus etiam Crafto Scbultetus, una cum Iltilwino, burgravio pramominatus, fratrcs in domus possessionem Diisit et locavit cum pace et banno per sedem tripedem, prout Maguntiae cousuetudinis est et juris. » Pour les trésors qu'il fallait apporter avec soi dans la Valhalla, voyez Geijer, Geschichte Schwedens, 103.
voir d'abord que le règne de la force. Dans chaque maison, il n'y a qu'une personne libre, et c'est le chef (Karl, Ceorl). Point de liberté pour la femme. Fille, elle est, selon l'énergique expression du droit, dans la main de son père ; mariée, dans la main de son mari ; veuve, dans la main de son fils ou de ses proches. Le mariage n'est qu'un marché, dont plusieurs coutumes germaniques ont conservé les termes, La loi saxonne veut que le guerrier paye trois cents pièces d'argent au père de la vierge qu'il épouse. « Si un homme, dit la loi salique, a laissé « en mourant une veuve, celui qui voudra la prenez dre fera premièrement ceci : le dizenier ou le « centenier convoquera l'assemblée, et, dans le lieu « de l'assemblée, il faut qu'il y ait un bouclier, et « alors celui qui doit prendre la veuve jettera sur le « bouclier trois sous d'argent et un denier de bon « aloi. Et il y aura trois témoins, qui seront charce gés de peser et de vérifier les pièces de monnaie. » Au moyen âgje, on disait encore acheter une femme (ein Weib kaufen). Celui qui en achète une en peut acheter plusieurs. La polygamie est le droit commun des peuples du Nord. L'homme puissant fait gloire du nombre de ses épouses, mais comme d'autant de choses dont il use et abuse, qu'il peut abandonner, vendre ou détruire, et qu'on brûlera peutêtre à ses funérailles. La condition des enfants n'est pas meilleure. On apporte le nouveau-né aux pieds du père, qui décide de lui en détournant la
tête ou en le prenant dans ses bras. Renié, on l'expose sous un arbre, au bord d'un fleuve ou dans une caverne. Adopté, il reçoit le lait, grandit parmi les esclaves, dont rien ne le distingue, frappé comme eux, vendu comme eux, soumis au droit de vie et de mort. Au neuvième siècle, un capitulaire de Charles le Chauve traite encore du cas de nécessité où le père peut vendre son fils. Pour compter à son tour parmi les personnes libres, il faut que l'enfant sorte de la maison, et qu'il prenne publiquement les armes qui l'émancipent. Il est vrai que cette émancipation ne rompt pas encore tous les liens du sang. Tous ceux qui descendent d'un même aïeul forment une ligue armée : ils ne se quittent point dans les combats; l'injure de chacun devient celle de tous. Mais cette association des forts n'a rien de bienfaisant pour les faibles, pour ceux que l'âge ou les infirmités éloignent deschamps de bataille. C'est sur eux que retombent les travaux domestiques, jusqu'au jour où, devenus inuliles, ils n'ont plus qu'à mourir. LesHérules jetaient dans les flammes leurs malades et leurs vieillards. En Suède, les pères qui vivaient trop prévenaient l'impatience de leurs fils en se précipitant du haut des rochers (1).
(1) Le mot mundium (Munt), qui revient souvent dans les lois barbares pour désigner la puissance du père, du mari ou du tuteur sur la femme, signifie la main. Cf. Grimm, Deutsche Rechts-Altert humer, p. 448. En ce qui touche le mariage, Tacite, de Germania, 48 : « Plurimis nuptiis ambiunlur ; dotem non uxor marito, sed uxori maritus offert. Intersunt parentes et propinqui, ac munera
Toutefois, ce n'est pas impunément que l'indépendance de l'homme s'est engagée dans ces puissantes attaches. Dans toutes les satisfactions qu'il a cherchées, il trouve des devoirs. Quel que fût le vice de la famille chez les Germains, elle se soutenait cependant, et une société si étroite ne pouvait se soutenir que par une loi religieuse qui en serrait tous les liens.
Si le mariage était un achat, il pouvait devenir un acte sacré par les cérémonies qui s'y ajoutaient, et qui le rattachaient à d'antiques croyances. Les noces de la terre trouvaient leur modèle dans celles des dieux, dans l'hymen solennel d'Odin et de Frigga : les Ases avaient fixé les règles et les empêchements
probant. » Cf. Saxo Gramm. : « Ex imitatione Danorum, ne quis uxorem nisi emptitiam duceret. » Lex Saxon., VI, I : « Uxorcm ducturus ccc solidos det parentibus ejus. » Cf. Lex Salie, 40 : « Si quis homo moriens et viduam dimiserit, qui eam voluerit accipere, antequam eam accipiat, thunginus aut centenarius mallum indicat ; et in mallo ipso scutum liabere debent; et tune ille qui viduam accipere débet très solidos œqui pensentes et denarium... et très erunt qui solidos pensare vel probare debeant. » Cf Lex Visigoth.,\U, 4,2; Rotharis, 107, 178; Burgund., 34, 2 ; les Lois anglo-saxonnes et Scandinaves, citées par Grimm, p. 421, 422 ; et la treizième dissertation de M. Pardessus sur la loi sali— que. — Sur la polygamie des chefs du Nord, cf. Depping, Histoire' des expéditions maritimes des Normands, t, I, p. 49. Ainsi le roi Harald aux beaux cheveux avait plusieurs femmes. En ce qui touche la puissance paternelle et la condition des enfants, Tacite, de Germania, 20, 15, 7; Geijer, Geschichte Schwedens, 101 ; ïhorlacius, p. 87. Toutes les traditions portiques du Nord rappellent l'usage d'exposer les enfants. Cf. Vilkina saga, passim. Le capitulaire de Charles le Chauve est clans Baluze, 2, 192. Sur le meurtre des vieillards, Procope, de Bello Gothico , 2. 14. Olafs tryggvason saga, cap. ccxxvi. Gautreks saga, cap. i, 2 : Geijer, Geschiclite Schwedens, 102. Grimm, Deutsche Rechts-Alterthûmer, 405-490.
de l'union conjugale; ils avaient proscrit celle du frère avec la sœur, permise chez plusieurs peuples voisins. En mémoire de ces exemples, les Scandinaves avaient coutume de consacrer l'épouse en posant sur ses genoux le marteau du dieu Thor. En Germanie, l'homme présentait un anneau et une paire de bœufs sous le joug. C'étaient les symboles de l'indissolubilité du mariage, principe ineffaçable que l'homme pouvait enfreindre, mais qui enchaînait la femme. Delà, les peines portéescontre l'adultère, quelquefois l'interdiction des secondes noces; enfin l'immolation des veuves, soit qu'elles se précipitassent sur les bûchers, soit qu'elles s'ensevelissent vivantes dans les tombeaux. Chez les Hérules, la veuve qui n'avait pas su mourir passait le reste de ses jours dans l'opprobre. Les Islandais professaient cette croyance : « Que si « l'épouse suivait son époux dans la mort, il fran- « chirait le seuil de l'enfer sans que la lourde « porte retombât sur ses talons. x> En attribuant à la femme le pouvoir de frayer au trépassé l'entrée du monde invisible, on supposait en elle je ne sais quoi de divin. Cette compagne frêle et charmante, que l'homme aurait pu écraser, l'étonnait et le maîtrisait. Au réveil de la nuit des noces, il lui faisait le don du matin (Morgengabe) , qu'on trouve dans toutes les coutumes germaniques. Plus tard, il lui portait ses blessures et ses doutes : il attendait de ses soins la santé, et de sa bouche des
oracles. Une trace de cette vénération s'est conservée dans la loi de Suède, dans celle des Saxons, des Francs, des Allemands, des Bavarois, des Lombards, qui punissent d'une peine pécuniaire plus for le l'injure faite à la femme, « parce qu'elle ne « peut se protéger elle-même par les armes (1). » Comme la religion du Nord cherchait à purifier la société conjugale, elle consacrait aussi la paternité. J'en vois la preuve dans une coutume étrange
(1^ Le mariage du frère et de la sœur, permis chez les Vanes, était défendu chez les Ases, Ynglinga saga, cap. iv. Consécration de l'épouse par le marteau, Edda Sœmund, t. 1; Thrymsquida, 30. On trouve aussi dans les chants héroïques sur Sigurd l'usage de l'anne;iu nuptial. Cf. Tacite, 18, 19. Sancti Bonifacii epist xix, ad Ethibaldum, Merciœ regem : « In antiqua Saxonia, si virgo paternam domum cum adulterio maculaverit, si mulier m;iritata, perdito fœdere matrimonii, adulterium pcrpelraverit, aliquando cogunt eam propria manu su-pensam per laqueum vitam finire, et super bustum illius incensœ et concremntse conu|)torem ejus suspendunt. » — Immolation des veuves, Procope, de Bello Gothico, 11, 14. c£po6'Àoo 8k àv^fô; T£>.eurriaavTO;, è'irâva'YJceç vrj 'pvatKt àpzrr.; p.£Ta7r&ioup.£v/i xaî yXioc, aurrî èôeXouoïi XeiirEaôai, Ppo'^ov àva^au.svY) Trapà tov toù àvc^pô; Toccpov, cù* eîç p.axsôv 6vt]<jx,£iv. Edda Sœmund, t. II. Hundingsbana, II, Fafnisbana, III, et la note a de la page 226. — Respect des peuples du Nord pour les femmes, Tacite, 8, 7 ; Cœsar, de Bello Gallico, lib. I. La loi des Angles [lex Angliorum et Werinorum), 10, 13, donne un motif grossier à l'augmentation du Wergeld de la femme : « Qui feminam nobileni virginem nondum parientem occident, C00 solidos cotnponat;si pariens erit, ter 600 solidos ; si jam parère desiit, 600 solid. » Je trouve à peu près les mêmes proportions, parconséquent le même motif, dans la loisaliqne, 28, et dans celle des Ripuaires, 12, 13, 14. Au contraire, la loi bavaroise invoque un principe moral, 3, 13 : « Quia femina cum armis se defendere nequiverit, duplkem compositionem accipiat. » La loi saxonne, 2, '2, punit du double l'outrage fait à une vierge. Cf. Lex Alamann., 67, 68. Rolharis, 200, 202. Uplandsl. Manhelg., 29, 5. La loi des Visigoths, VIII, 4, 16, est la seule qui attribue à la femme un Wergel 1 moindre qu'à l'homme.
conservée jusqu'au moyen âge dans plusieurs cantons de l'Allemagne. « L'époux qui vieillissait sans « enfants pouvait, disait-on, appeler à sa place un « voisin qui lui donnât un fils. » Un tel usage, qu'on retrouve chez plusieurs peuples de l'antiquité , et qui viole cependant toutes les lois de la nature, ne pouvait tenir qu'à une croyance superstitieuse. C'est que l'homme avait besoin d'un fils, quoi qu'il coûtât, pour continuer la famille, pour représenter, pour honorer, peut-être pour racheter les ancêtres. En effet, l'enfant n'entrait dans le monde qu'à condition d'y accomplir des expiations et des sacrifices. Voilà pourquoi on plongeait le nouveau-né dans l'eau lustrale, comme s'il avait eu à, laver quelque souillure héréditaire. Voilà pourquoi on lui faisait faire une libation en mettant sur ses lèvres le lait et le miel, qui étaient des mets purs et sacrés. Après qu'il y avait goûté, qu'il avait pris sa place sur la terre par cet acte religieux, il n'était plus permis de l'exposer ; il avait droit de vivre, il grandissait dans la maison ; et, s'il craignait son père comme un maître, il le respectait comme le représentant de la Divinité. Car le père était prêtre chez lui : il présidait au culte domestique, il consultait les volontés du ciel en agitant les bâtons divinatoires. Le suicide même, par où plusieurs terminaient leur vie, était une dernière offrande qui leur assurait l'immortalité. Selon les anciennes traditions de la Suède, Odin
avait voulu que les mourants fussent achevés à coups de lance : la Valhalla ne s'ouvrait pas aux trépassés, s'ils ne portaient pas sur eux la marque du fer (1).
La pensée d'une vie future se mêlait donc au spectacle de la mort ; elle éclatait dans les rites funèbres qui réunissaient la famille autour du bûcher ; elle devenait la source de tout le droit des successions. Chez les Scandinaves, Padition d'hérédité se faisait dans un banquet. L'héritier y était assis sur la dernière marche du siège patrimonial, jusqu'au moment où on lui mettait dans les mains la corne des braves, pleine d'hydromel. Alors, se levant, il prononçait les paroles prescrites, vidait la coupe, et prenait possession du siège en même temps que du patrimoine. Or, en rapprochant les témoignages des historiens du Nord, je trouve que dans les mœurs païennes tout banquet solennel est un sacrifice ; je reconnais dans la corne des braves (Bragafull) la même libation qu'on faisait à chaque festin, en l'honneur des dieux premièrement, puis des ancêtres, et qu'on appelait
(1) Grimm, Deutsche Redits- Alterthùmer, p. 443, donne les preuves de l'étrange coutume qu'on vient d'indiquer. — Sur le bain des enfants, dans l'eau lustrale, et la libation qu'on leur faisait faire : Bords saga, cap. vu ; Vita sancti Liudgeri, ap. Pertz. — Culte domestique : Tacite, Germania, 10 ; Geijer, Geschichte Schivede?is, p. 100. — Suicide des vieillards, Geijer, ibid., p. 102; Ynglinga saga, cap. x et xi : « Niordus naturali morte decessit. Is, antequam moriretur, Odino se signari jussit. » Sur les funérailles, Tacite, de Germania, '21.
aussi la coupe de Mémoire (Minné). L'usage de la coupe sacrée reparaît chez plusieurs peuples de l'Allemagne, et je vois encore au onzième siècle, sur les bords du Rhin, les festins funèbres célébrés autour des tombes avec des libations et avec des chants que l'Eglise proscrivait comme autant de rites idolâtriques. Je crois donc apercevoir dans les coutumes du Nord la trace d'une loi commune aux plus grandes nations du Midi et de l'Orient, qui liait les sacrifices aux successions, et n'investissait le successeur qu'à la charge par lui de satisfaire pour ses ancêtres. Ce devoir sacerdotal de l'héritier explique la préférence accordée aux fils, et comment les filles sont exclues de la terre salique, c'est-à-dire de la terre noble, reçue des aïeux. A défaut de descendants mâles, l'héritage est dévolu aux ascendants et ensuite aux collatéraux jusqu'au septième degré. Les diverses coutumes varient dans le rang qu'elles leur assignent, mais toutes s'accordent à préférer les parents du côté de l'épée (Swertmage) aux parents du côté du fuseau (Spillmage). Ainsi la parenté recueille les biens délaissés ; elle recueille aussi les charges : la tutelle des enfanls, la tutelle des femmes, et la vengeance du mort, s'il a laissé des injures à punir. A tous les degrés règne le sentiment de la responsabilité mutuelle qui lie les hommes d'une môme lignée, mais qui les soutient. Le dogme mystérieux de la solidarité, de la
réversibilité des mérites et des démérites se fait sentir dans cette constitution de la famille germanique, où l'on ne voyait d'abord qu'un état violent. Et ces relations, que la chair et le sang semblaient n'avoir formées que pour un temps, se rattachent à des lois éternelles, qui font l'unité morale du genre humain.
Les peuples du Nord connaissaient tellement la force de ces liens, qu'ils s'en effrayaient. Ils se réservaient la faculté de rompre des engagements si inflexibles. La loi salique en dispose expressément. « Si quelqu'un, dit-elle, veut renoncer à ses « parents, il se présentera dans l'assemblée du « peuple, portant quatre verges de bois d'aune, « et il les brisera sur sa tête, en déclarant qu'il « n'y a plus rien de commun entre eux et lui. » Ainsi la loi formait le faisceau de la famille, mais elle permettait de le briser (1).
(1) Les cérémonies de l'adition d'hérédité sont décrites dans un passage de ÏYnglinga saga, qu'on n'a pas assez remarqué, cap. xl : « In Suionia more receptum erat ut, cum mortualia regum principumque celebranda forent, convivii apparator, idemque lirereditatem aditurus, in infimis solii eminentioris gradibus subsideret, donec scyphus Bragafull dictus inferretur ; ubi tum assurgens haeres, voto |ue nuncupato, totum scyphum evacueret : hinc paternum occuparet solium, plenario hsereditalis jure jam sibi acquisito. » Cf. Indiculus super stitionum, 2, « de sacrilegio super det'unctos. » Burchard de Worms, Inten'ogatio 51 : « Est aliquis qui supra mortuum nocturnis horis caimina diabolica canlaret, et biberet, et manducaret ibi? » Grimm, Mythologie, t. I, p. 52. — Les lois lombardes (Rotharis, 155); bavaroises, 14, 9, 4; celle des Visigoths, IV, 1, reconnaissent sept degrés de parenté. L'ordre des successions varie, mais la prérogative de la parenté masculine est conservée : V. Lex Alamann . , 57, 92; Burgund., XIV, 1 ; Bavar..
mmencemcnt
Ainsi la société domestique ne peut pas si bien Go contenir l'humeur inquiète du barbare qu'il ne deh société
* polilique
finisse par lui échapper. Il passe l'hiver accroupi auprès du foyer, enseveli dans le sommeil et la boisson ; mais, l'été venu, il ne résiste plus à la passion de la chasse et de la guerre : il en aime les périls et surtout le butin. Si l'entreprise est grande, plusieurs s'associent pour la tenter : ils savent ce que peut le nombre. Ainsi se forme la bande guerrière. Rien n'est plus libre que cette association : chacun y entre volontairement, et reste maître d'en sortir; il n'y paraît d'inégalité que celle de la force et du courage : la volonté de tous fait le pouvoir du chef. La bande vit de conquêtes, par conséquent elle émigré : elle se met au service des nations voisines, passe le Rhin ou le Danube, se jette sur les terres de la Gaule ou de la Pannonie. Quelquefois les bandes réunies forment des armées; elles entraînent après elles le gros de la nation, comme les quatre-vingt mille Germains d'Arioviste, qui menaient avec eux, sur des chars, leurs femmes et leur enfants. Au nord, l'émigration se tourne du côté de la mer. Les pi-
XIV, 9; Saxo Grammaticus, lib. X; Grimm, Deutsche Rechts- Alterthûmer, 473, et l'excellente dissertation de M. Pardessus sur l'article 62 delà loi salique. Il faut voir une discussion instructive sur le sens et la date du mot terra salica, dans le livre publié récemment par M. Wailz : clas alte Recht der Salischen Franken, p. 117. C'est l'art 63 de la même loi qui traite des moyens de briser le lien de parenté : « De eo qui de parentela se tollere vult. »
rates saxons, sur leurs barques d'osier, vont porter la terreur jusqu'à l'embouchure de la Loire. On raconte qu'une famine cruelle désolant le Jutland, le roi convoqua l'assemblée ; l'opinion unanime fut qu'on devait mettre à mort les hommes inutiles. Alors une femme nommée Gunborg se leva, et ouvrit un avis moins sévère : elle proposa qu'une moitié du peuple désignée par le sort quittât le pays. Le sort tomba sur les vieillards; mais les jeunes gens voulurent partir à leur place. S'il faut en croire les premiers chroniqueurs normands, c'était la coutume des Scandinaves d'exiler tous les cinq ans une partie de leur population (1). Ces bannis trouvaient une patrie sur leurs vaisseaux, et des dépouilles à conquérir sur tous les rivages : là, dans l'enivrement des tempêtes et des batailles, la passion du sang se tournait en délire ; le guerrier était saisi d'une fureur qu'il croyait divine, il devenait berseker, c'est-à-dire inspiré; il frappait alors en aveugle, il mettait en pièces ses gens, ses compagnons, et la barque même qui le portait. Il semble que l'indépendance humaine soit poussée à ses derniers excès dans une telle vie, sur les flots sans maître et sans limites; et cependant, aussitôt que des hommes se rapprochent, l'idée du droit se fait si inévitablement place au milieu d'eux, que ces rassemblements de pirates ne peuvent s'y sous-
(1) Cette coutume rappelle le ver sacrum de l'ancienne Italie,
traire. Ils se choisissent des chefs, fils de chefs puissants, qui réunissent les deux prestiges de la naissance et de la valeur. Ceux-là seulement qui ont renoncé à vivre sous un toit et à vider la coupe auprès du brasier peuvent prétendre au titre de rois des mers. Autour d'eux se rangent des hommes d'élite ordinairement au nombre de douze, qu'ils nomment leurs champions (Cappar, Kxmpe) . Les champions meurent pour celui qui les mène ; lui, partage fidèlement la cargaison entre les survivants. La tradition rapporte qu'un prince norvégien, nommé Half, croisa dix-huit ans sur l'Océan avec soixante hommes : nul n'était admis dans sa troupe qu'après avoir fait preuve de sa force, en levant une pierre que douze guerriers ordinaires remuaient à peine. Ils s'engageaient à ne jamais chercher de port dans l'orage, à ne jamais panser leurs blessures avant la fin du combat. Un jour, le bâtiment chargé de butin allait couler : on tira au sort ceux qui se jetteraient à la mer pour sauver le chef et la cargaison ; ils s'y précipitèrent, suivirent le navire à la nage, et se retrouvèrent tous sur la plage pour la distribution des dépouilles. Les sagas sont pleines de ces récits. Ils excitaient les gens de mer, et les faisaient sortir par milliers des promontoires, des golfes, des îles qui hérissent les côtes Scandinaves. On reconnaît la même organisation en Germanie, chez les bandes d'aventuriers décrites par Tacite : des chefs désignés par
l'éclat de leur noblesse et de leurs armes ; autour d'eux une clientèle militaire, avec des rangs et des degrés ; entre tous ceux qui la composent, un lien consacré par des serments. Avec la hiérarchie guerrière commence le principe de vassalité qui doit faire le fond de tout le droit féodal'. Cependant jusqu'ici l'engagement est volontaire, et par conséquent révocable. Chacun reste libre d'abandonner la société militaire en renonçant à ses bénéfices; les compagnons d'un chef s'obligent à se dévouer, mais non pas à obéir (1).
Mais, derrière la bande émigrante, on voit la nation dont elle* se détache, qui tient au sol, qui s'y enracine par ses institutions. L'organisation théocratique des anciennes nations du Nord semble ressortir d'un chant de YEdda, le chant du Rig, où le poëte célèbre l'origine des différentes classes d'hommes.
« Un fils d'Odin, Heimdall , parcourant le monde, arriva un jour au bord de la mer et y
(1) Tacite, Ger 'mania, 13 et 14; Csesar, deBello Gallico, lib. I. Sur les émigrations des Scandinaves, cf. Paul Warnefïid, Historia Longobard., lib. I, cap. n : « Intra banc constituti populi, dum in tanlam multitudinem pullulassent, ut jam simul habitai non valerent, in très, ut fertur, omnem catervam, partes dividentes, qua?, ex illis pars patriam relinquere, novasque deberet sedes exquirere, sorte perquirunt. » Saxo Grammaticus, lib. VIII; Ynglinga saga, cap. xlvji, xlviii; Odon, de Gestis consul. Andegav., apud d'Achery, Spiciltgium,i. III; Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumiéges, apud Duchène, Scriptores Norman., p. 62, 221; Saga de Half dans la BiblioiJièque des sagas, t. II, et tout le chapitre ii de Y Histoire des expéditions maritimes des Normands, t. I, par M. Depping.
trouva deux vieux époux, que le" poète appelle le Bisaïeul et la Bisaïeule. Ce couple indigent accueillit le dieu * lui offrit un pain grossier avec la chair d'un veau> et- le garda trois jours et trois nuits. La Bisaïeule eut de lui un fils, sur lequel on répandit l'eau lustrale, et qu'on appela le Serf (Thrœll). Il était noir, il avait les mains calleuses et le dos voûté ; et, quand il fut devenu fort, sa tâche fut de travailler l'écorce, de ramasser le bois et de le porter sur ses épaules. Une femme vint sous son toit : elle avait la plante des pieds meurtrie, les bras brûlés par le soleil ; elle se nom- * mait la Servante. Elle lui donna des enfants qui s'appelèrent le Sombre, le Grossier, le Querelleur, le Paresseux, et qui furent les premiers de la race des serfs. Ils eurent pour emploi de faire des haies, d'engraisser les champs, de creuser les tourbières, de garder les chèvres et les porcs.
« Ensuite Heimdall, cheminant toujours, s'arrêta chez deux autres époux, le Grand-Père et la Grand'Mère. Leur demeure était moins dénuée : on voyait un coffre sur le plancher ; la femme faisait tourner le rouet, et préparait des vêtements. Le dieu y passa trois jours et trois nuits, et la Grand' Mère eut de lui un fils qui fut appelé le Libre (Karl). Il vint au monde avec des cheveux rouges, un teint coloré, des yeux élincelants : on l'enveloppa dans le lin. Quand il commença à croître et à se fortifier, il apprit à dompter les taureaux,
à eonslruire des maisons, à conduire la charrue. La fiancée qu'on lui présenta portait un vêtement de peau de chèvre et un trousseau de clefs : el'e s'appelait la Diligente. On la plaça sous le voile de lin; les époux échangèrent leurs anneaux, et ils donnèrent le jour à des enfants qu'on nomma l'Homme, le Laboureur, l'Artisan. Ce furent les auteurs de la race des hommes libres.
« Enfin Heimdall s'en alla visiter une demeure située vers le sud. Ceux qui l'habitaient étaient le Père et la Mère. La mère prit une nappe brodée, et en couvrit la table ; elle prit des pains minces d'un blanc froment, et les plaça sur la nappe. Elle y mit aussi des plats ornés d'argent, regorgeant de venaison : les coupes étaient garnies de métal. Le dieu resta chez ses hôtes trois jours et trois nuits, et la Mère enfanta un fils qu'on enveloppa de soie et qu'on arrosa d'eau sacrée, en lui donnant le nom de Noble (Jarl). Il avait les joues vermeilles, la chevelure argentée, et le regard perçant d'un dragon. L'enfant grandit et il apprit a brandir la lance, à ployer l'arc, à tailler des flèches, à chevaucher hardiment, à traverser les eaux à la nage, à lancer les meutes, à chasser les bêtes sauvages. Or Heimdall l'avoua pour son fils, lui enseigna les runes, et voulut qu'il possédât des terres nobles et un manoir héréditaire. Ensuite le Noble épousa la fille du Baron, et leurs enfants furent le Fils, l'Enfant légitime, l'Héritier, le Descendant, et le
Roi (Konr), qui vint le dernier de tous. Et les autres enfants du Noble aiguisèrent les flèches, courbèrent des boucliers, manièrent les lances. Mais le Roi connut les runes, les runes du temps, les runes de l'éternité. Il comprit le chant des oiseaux, et sut calmer la mer, éteindre l'incendie et endormir les douleurs : il posséda la force de huit hommes (1). »
Cette fable représente la constitution primitive de la nation Scandinave, qui se reproduit chez les principales races germaniques. C'est un dieu, par conséquent c'est une religion qui en est l'origine, et qui en a fait un seul peuple en trois castes : les nobles, les libres et les serfs. Dans la noblesse, seule dépositaire des runes, c'est-à-dire de la doctrine et du culte, on reconnaît un corps sacerdotal, mais qui a cédé depuis longtemps à des penchants belliqueux. Odin et les Ases sont des prêtres conquérants, et, de leur sang, prétendent sortir toutes les races nobles du Nord. Au dixième siècle, l'Islande était gouvernée par trente-neuf prêtres. Chez les Goths,les nobles se disaient fils des dieux, et c'était dans leurs rangs qu'on prenait les sacrificateurs : Tacite trouve partout les prêtres partageant le pouvoir des chefs, déclarant les volontés du ciel, infligeant des châtiments, revêtus d'une autorité que les
(1) Edda Sœmundar, t. III, Rigsmal. M. Ampère en a donné une excellente traduction dans les mélanges qu'il a publiés sous le titre de Littérature et Voyages*
hommes ne laissent exercer que de la part des dieux. C'est pourquoi le meurtre du noble est puni d'une peine pécuniaire plus forte : son domaine est plus étendu ; il se fait servir par des hommes libres. La noblesse confère donc un caractère sacré ; elle a plus que des droits, elle a des privilèges. — Les hommes libres viennent en second lieu ; ils forment, à vrai dire, la caste guerrière. Ils n'ont que des droits, mais ils les ont tous : la propriété, la composition pécuniaire pour les offenses reçues, le suffrage en ce qui touche les affaires publiques. Leur garantie est dans leurs armes, surtout dans le bouclier, qu'on ne perd pas impunément, et sans lequel on n'entre pas aux assemblées délibérantes. — Au troisième rang, se trouvent les serfs attachés à la glèbe, où je crois apercevoir une caste de cultivateurs opprimée par la conquête. Les anciennes lois de l'Allemagne les appellent les faibles (lidi, lazzi, lassen) ; et je reconnais bien là le dur génie de l'antiquité, qui réservait le travail à la faiblesse. Ces faibles sont des vaincus ; car la coutume de Saxe déclare « que les Saxons, vainqueurs des Thuringiens, les laissèrent vivre, en les attachant à la culture des terres, dans la condition où vivent encore leurs descendants. » Mais ici les vaincus sont de la même race que les vainqueurs : Odin est aussi l'aïeul des serfs. Yoilà pourquoi la loi les couvre encore; elle protège leur personne par une peine pécuniaire, quoique inférieure ; elle leur attribue
une sorte de possession, quoique chargée de redevances; la faculté de poursuivre en justice, mais non de siéger aux jugements; les droits civils, mais non les droits publics. — Ils se distinguent ainsi, chez plusieurs peuples , d'une dernière classe d'hommes, celle des esclaves. L'esclave est l'homme d'une autre race, d'une race étrangère aux dieux, par conséquent, non plus un homme, mais une chose. C'est le captif qui fait partie du butin, qu'on immole, qu'on vend, qu'on attache, non pas à la glèbe, mais à la meule, au soin de l'écurie et du chenil. Rasé, sans cheveux, sans armes, sans droits, s'il est blessé, il n'y a de réparation que pour le maître, qui peut tout faire de lui, excepté une personne libre; car l'affranchissement ne le réhabilite point, la mort même n'efface pas la trace de ses chaînes. La Valhalla est fermée aux esclaves ; ils n'y entrent qu'à la suite de leur maître, si on les a brûlés avec lui sur le même bûcher (1).
(1) Ynglinga saga, cap. n; Arnesen, Island Rettergang, 472; Jornandès, de Rébus Geticis, 5, 10, 11 ; Tacile, de Germania, 10, 11 ; Ammien Marcellin, XXVIII, 5 : « Nam sacerdos apud Burgundios omnium maximus vocatur Sinistus, et est perpetuus, obnoxius discriminibus nullis ut reges. » Cf. Gregor. Turon., VI, 31 : x Sacerdoces et seniores. » Le noble a un Wergeld supérieur à celui de l'homme libre : cf. Lex Angl. et Werinor., tit. 9; lex Bajuvar., 2, 20, et les autres cités par Grimm : Deutsche Rechts- Alt erthiimer, p. 273, et Guizot, Essais sur V histoire de France, 4e essai, chap. n, sect. 2. — En ce qui touche les droits des hommes libres, Oîafs tryggvason saga, cap. clxvi ; Scliasenspiegel, III, 72 : « Dat echtc Kint unde vri behalt sines vater schilt ; » Tacite, de Germania, 13. — La plupart des langues du Nord ont plusieurs noms pour désigner l'homme qui n'est pas libre. Cependant chez quel-
Ainsi, au milieu de l'obscurité qui couvre l'ancienne Germanie, il reste encore assez de lumière pour qu'on y retrouve avec surprise les castes des vieilles sociétés de l'Orient. Mais les sociétés de l'Orient étaient demeurées immobiles aux lieux mêmes où elles se formèrent : au contraire, les Germains s'étaient déplacés, et, durant une marche de plusieurs siècles, des bouches duTanaïs au bord de la mer du Nord, avec les résistances qu'il fallait vaincre, comment le désordre n'aurait-il pas fini par s'introduire dans ce grand corps, et par en troubler les rangs? L'ancienne constitution théocratique ne pouvait plus maîtriser l'impétuosité d'une race conquérante et victorieuse. On voit les prêtres gagnés par les mœurs violentes des guerriers ; les fonctions de ces deux castes s'intervertissent et se confondent. D'autres fois, les serfs, châtiés de quel-
ques peuples, particulièrement chez les Scandinaves, on ne peut pas s'assurer d'une différence précise entre le serf et l'esclave : d'un autre côté, chez les Saxons, les Lassen avaient leurs députés à l'assemblée de la nation. Cf. Wittickind, Annal., lit». I : « Gens Saxonum triformi génère ac lege praeter conditionem servilem dividitur... » VitaS. Lebuini, apudPertz, II : « Statuto fjuoque tempore anni, semel ex singulis pagis atque eisdein ordinibus tripartitis singillatiin viri duodecim electi, et in unum collecli in média Saxonia... ») Saschenspiegel, III, 44 : « Do lieten sie die bure sitten ungeslagen, unde bestadeden in den acker to also gedeneme redite, als in noch die Late Lebbet ; daraf quamen die Late. » Cf. YAldio des lois lombardes et le parman de la coutume bavaroise. Voyez aussi Tacite, de Germania, 25. Pour la condition de l'esclave, Capiiular., 5, 247 ; Uplandslag manh., G, 9 ; lex Alamann., 57 ; Edda Ssemundar, t. II. Fafnisbana, III, L. I; Harbardsliold, str. 32, et Grimm, Deutsche Rechfs-AltertJiiimer, p. 500 et suiv-
que révolte, descendent au niveau des esclaves; et l'on s'explique de la sorte les témoignages de ceux qui ne distinguent chez plusieurs peuples que trois classes d'hommes, ou deux seulement, les libres et ceux qui ne le sont pas (1).
Si les castes avaient mis l'ordre dans la société, le pouvoir y mettait l'action et la vie. Chez la plupart des grandes nations germaniques, le pouvoir était exercé par des rois. Mais le nom même de roi (Konr, King, Kœnig) désignait une fonction sacerdotale, ordinairement héréditaire dans une famille qui se faisait descendre des dieux. En Suède, celui qui devait régner dans la ville sainte d'Upsal était inauguré par les nobles sur la pierre sacrée, avec des sacrifices et des prières. Il prenait ensuite possession du trône, où il paraissait, comme le successeur d'Odin, entouré de douze conseillers qui représentaient les douze Ases. On l'appelait le défenseur de l'autel, et il avait la charge des sacrifices, pour lesquels toute la Suède lui payail un tribut. Tacite connaît aussi chez les Germains des rois
(1) Les lois des Bavarois, des Visigoths, des Burgundes, ne connaissent que deux états : liberi et servi. Les lois des Francs, des Angles, des Anglo-Saxons, des Scandinaves, en admettent trois : ingenui, lidi, servi ; adalingus, liber, servus; adeling, ceorl, theov; jarl, karl, thrœll.— Les lois des Àlemans, des Frisons, desBurgondes, des Saxons, en reconnaissent quatre : primus, medianus, minofledus, servus; nobilis, liber, litus, servus ; nobiles, médiocres, minores, servi ; adelingi, frilingi, lassi, servi. Cf. sur ce point et sur les droits de chaque classe, Eichliorn, Deutsche staats-und-Rechts- Geschichle, 1. 1, p. 46, 129; Mœser, Osnabrûckische Geschichte, t. 1, p. 15.
qui exercent le pontificat, qui tirent les présages, qui se disent les interprètes du ciel. Ailleurs, il semble que le pouvoir religieux n'a pu se faire obéir des hommes libres qu'en subissant leurs conditions et en devenant militaire. Les rois des Francs et des Goths étaient proclamés par les guerriers ; on les élevait, non sur la pierre immuable, mais sur le pavois ; ils prenaient possession du pays en chevauchant autour avec tout l'appareil des batailles; le peuple les reconnaissait, mais en se réservant le droit de les déposer. Les Burgondes détrônaient leurs princes quand leurs armes étaient malheureuses, ou quand la récolte manquait. La royauté, affaiblie de la sorte, finit par disparaître chez plusieurs peuples, en Islande, par exemple, et en Saxe, où il n'y a plus que des chefs électifs (1). Les magistratures inférieures ne disparaissent
(1) Ynglinga saga, cap. v, vin, xxiv ; Edda Sœmundar, t. III; Rigsmal, str. 40 : « Sed Konr (rex) juvenis calluit runas, runas per œvum et aîtatem duraturas. Is quoque calluit — homines servare — acies hebetare — mare sedare. — 42 : Didicit avium clangorem intelligere — moderari ac sopire — deprimere curas, — robur et alacritatem — octo virorum. — Tacite, de Germania, 7, 10, 11, 43; Histor., IV, 15; Ammien-Marcellin, XXVIII, 5 : « Apud hos (Burgundios) generali nornine rex vocatur Hendinos, et ritu veîeri potestati deposita removetur, si sub eo fortuna titu— baverit belli, vel segetum copiam negaverit terra. » Cassiodore, X, Epist. xxxi ; Gregor. Turon., Il, 40; IV, 14, 16. Sur la pierre de Mora, qui servait à l'inauguration des rois d'Upsal, V. Geijer, Om den gamla Svenska Fœrbunds-fœrfatt-ningen, Iduna, 9, 192. Voyez aussi Waitz, das alte Recht der Salischen Franken, p. 205 et suiv. Cet auteur réfute d'une manière péremptoire ceux qui font naître la royauté chez les Germains de leurs rapports avec l'empire romain.
pas, mais elles s'altèrent; elles semblent se rattacher au premier partage du territoire, dont elles suivent les divisions. La division la plus commune distribue le pays en plusieurs cantons (gau, scire, pagus), sous l'autorité d'autant de magistrats appelés grafen, et qui prirent plus tard le nom romain de comtes. Le canton se divise en districts (Huntari, Hœdrad, Hundred) composé de cent bourgades (Wilari, Gardr), et gouvernés chacun par un centenier (Centenarius, Hundredseatdor). Tous ces titres, comme celui de roi, durent primitivement désigner des sacerdoces; plus tard, ceux qui les portent ne sont plus que des officiers de guerre et de justice. La seule puissance qui ne s'altère jamais, el de, qui relèvent toutes les autres, repose dans les assemblées du district, du canton, de la nation entière (1).
Mais la nation pense tenir sa souveraineté des dieux qui la fondèrent : elle n'omet rien pour les intéresser, pour les lier à ses décisions. Chaque as-
(1) Tacite, de Germania, G, 12 : « Eliguntur in iisdem conciliis et principes qui jura per pagos vicosque reddunt. » Cœsar, de Bello Gallico, VI : « Principes regionum atque pagorum inter suos judicant. » Lex Salica, 46, 49, 53, et les preuves données par Grimm, Deutsche Rechts- Alterthûmer, 535 ;Eichhorn, 1. 1, p. 244; Savigny, t. I, chap. iv. Waitz (p. 120 et suiv.), par une interprétation ingénieuse et solide du tit. 45 de la loi salique, Demigrantibus, arrive à des conclusions très-neuves sur la constitution de la bourgade (Dorfsvilla) chez les Francs. — Aux magistratures qu'on Irouve chez tous les peuples germaniques, il faut ajouter le tunginus des Francs et le tungerefa des Anglo-Saxons, chefs électifs placés sous l'autorité des centeniers et des comtes.
semblée (mal, ding, Ting) a son jour fixé clans le ciel. On se réunit à la pleine lune ou à la nouvelle lune : le lieu du rendez-vous est un lieu sacré. Une palissade de branches de saule et de noisetier en marque l'enceinte extérieure. Au dedans, vingtquatre pierres larges et hautes forment un cercle qui s'ouvre à l'orient ; au milieu sont deux sièges pour les pontifes, et un autel pour les sacrifices. Le sang de la victime coule. Les pontifes interrogent le sort par des bâtons runiques, par le vol des oiseaux, par le hennissement des chevaux sacrés : toute la délibération dépend de leurs réponses. Cependant ils maîtrisent la multitude, ils commandent le silence. Jusqu'ici l'assemblée a l'aspect d'un temple ; mais ceux qui la composent y sont venus en armes. Ils y portent toute la liberté des mœurs militaires; ils tardent, il se font attendre jusqu'au troisième jour. Si un chef les harangue, il faut qu'il persuade ; tout homme libre peut élever la voix. Des huées couvrent le discours qui a déplu. L'avis qui Temporte est salué par le cliquetis des épées. Quand il s'agit d'une guerre à soutenir, le peuple choisit un des siens, le fait combattre avec un prisonnier ennemi : par l'issue du combat on juge de quel côté penchera la fortune. Le peuple réuni prend l'aspect d'une armée: l'assemblée devient un camp. Le pouvoir était descendu de la religion, mais il passait du côté de la force (1).
(1) J'ai pris pour exemple le célèbre cercle de pierres de Thigk-
Ainsi le génie sacerdotal et le génie guerrier se institutions
i . ri* judiciaires.
retrouvent aux prises sur tous les points. Le besoin d'autorité est si impérieux, qu'il introduit une hiérarchie jusque dans les bandes émigrantes; mais l'instinct de liberté est si fort, qu'il ébranle toute la constitution des nations sédentaires. De ces deux puissances il faut enfin que l'une ou l'autre l'emporte, et que la lutte ait son dénoûment dans les inslitulions judiciaires, où la loi fait son dernier effort pour réaliser l'ordre idéal qu'elle a conçu, pendant que les volontés récalcitrantes mettent tout en œuvre afin d'échapper à la contrainte qu'elles détestent.
Et d'abord, comme si ce n'était pas trop de la majesté divine pour couvrir un acte si décisif, le jugement est rendu dans l'assemblée publique, par conséquent dans le lieu saint. Toutes les circonstances qui l'accompagnent en font une solennité religieuse. Le soleil, c'est-à-dire la divinité nationale, y préside : le tribunal est tourné du côté
reeds, au bailliage de Slavanger, en Norvège. Il a deux cents pieds de circonférence, et vingt-quatre pierres carrées de quatre pieds de hauteur. Cf. Saxo Grammaticus, lib. I : v< Lecturi regein aftîxis humo saxis insistere suffragiaque promere consueverant, subjectorum lapidum firmitate, facti constantiam ominati. » Grimm, Deutsche Rechts-AUertJiiïmer, p. 807, 809. Gulathing, p. 13. Tacite, de Germania, 10, 11 : « Silcntium per sacerdotes quibus et tutn coercendi jus et imperatur. — lllud ex liberlate vitium, quod non simul, nec ut jussi conveniunt... Si displicuit sentenlia, fremitu adspcrnanlur ; sin placuit, frameas concutiunt. » Geijer, Geschichte Schiuedens, 103. Le peuple suédois, délibérant en armes, s'appelait Svea-haer, l'armée de Suède. La grande assemblée annuelle d'Upsal s'appelait Als-herjar-ting, la réunion de toute l'armée.
de son lever ; son coucher marque la fin de l'audience. Le magistrat y remplit un ministère de prêtre; en rendant la justice, il ne fait que procurer l'accomplissement de la volonté des dieux. Du haut de sa chaise de pierre qui domine la foule, un bâton blanc dans la main, il demeure impassible, il dirige les débats, il interroge, il pose les questions, mais il n'opine pas : ceux qui opinent, qui répondent, qui décident enfin, non-seulement sur le point de fait, mais sur le point de droit, ce sont tous les hommes libres présents, ou du moins un certain nombre délégués au nom de la communauté tout entière. Les plaideurs comparaissent devant leurs pareils, et cette coutume, traversant le moyen âge, deviendra un des principes de la jurisprudence moderne. Quelquefois il y a cent assesseurs, comme chez les peuples décrits par Tacite. Il y en a douze en Islande, en Danemark, en Frise; la loi salique en veut sept. On les nomme Rachimburgi ou Harimanni, c'est-à-dire gens de guerre; et en effet le bouclier, symbole de la souveraineté guerrière, est suspendu devant eux. Les débats s'ouvrent et se poursuivent avec le même contraste de rites sacrés et de démonstrations militaires (1).
(1) Menkcn, I, 846 : « Tribunal cum consensu Thuringorum position est .. cum asseribus a rétro et ambobus lateribus in altitudi— nem quod judex cum assessoribus suis possint videri a capite usque adscapulas : introitus versus orientera apertus. » Chez les Scandinaves, l'accusateur doit regarder vers le midi, l'accusé vers le
D'un côté je vois toute une procédure mystérieuse : la poursuite judiciaire n'est qu'un appel aux dieux. Le demandeur et le défendeur les prennent à témoin par le serment. Ils jurent sur l'anneau trempé du sang des victimes, ils invoquent les noms d'Odin et de Thor. A la suite de chacune des parties comparaît sa famille. Six personnes, quelquefois douze, cinquante, et jusqu'à six cents, viennent jurer, non de la vérité du fait, qu'elles ne connaissent pas, mais de la véracité de leurs parents, qu'elles garantissent. Les lois barbares, rédigées en latin, les appellent conjuratores. Ce genre de preuves puise toute sa force dans les terreurs religieuses qui poursuivent les parjures. L'Edda leur réserve les plus cruels châtiments de l'enfer : le ciel les punit, la terre a horreur d'eux,
nord. Niala, cap.Lvi, 74. Gregor. Turon., lib. VII, cap. xxm : « Ad placitum in conspeetu régis Childebcrti advenif, et per triduum usque in occasum solis observavit. » Cf. Gutalag, 65. Grâgâs, 45, etc. — Distinction du magistrat (RicJUer), et de ceux qui prononcent (Urtheiler) ; Grimm, Deutsche Rechts-Alterthilmer , 750. Caractères et insignes du magistrat, Grimm, p. 761, 763. Sur les prêtres-juges de l'ancienne Islande, Arncsen, Island, Rettergang. Tacite, de Germania, 12, connaît l'existence des assesseurs : « Centeni singulis ex plèbe comités, concilium simul et auctoritas, adsunt. » Cf. Lex Ripuar., 55; Salica, 60, et les textes nombreux cités par Grimm, 768; Eichhorn, I, 221 et suiv.; Savigny, t. I, cliap. iv. Phillips, Deutsche Geschidite, t. I, §15-15. Pardessus, Dissertations IX et X de la procédure chez les Francs. — En ce qui touche l'appareil militaire des jugements, Lex Salica, 46 : « Et in mallo ipso scutum habere debenl. » Lcges Edowardi confessons, eap. xxm. Hdkonarbôck, Manhelg., 19. Quand les empereurs d'Allemagne venaient tenir la grande diète d'Italie à Roncaglia, leur bouclier était arboré à un mât, et les chevaliers venaient faire la veille des armes autour de l'écu impérial.
et c'est une croyance populaire en Suède que l'herbe ne pousse pas sur leurs tombeaux. Le serment inlerpelle les dieux : ils répondent par le témoignage des hommes ou par la voix de la nature. En matière civile la preuve testimoniale est facile; car les actes principaux de la vie légale, le mariage, l'émancipation des enfants, l'affranchissement des esclaves, s'accomplissent publiquement, avec des formalités symboliques qui parlent aux yeux. Quand deux parties contractent, elles brisent une paille, dont chacune garde la moitié. Le vendeur d'une terre remet à l'acheteur une motte couverte de gazon, avec la baguette, emblème de la puissance; et, en même temps qu'il reçoit le prix, il touche les témoins à l'oreille, siège de la mémoire. En matière criminelle, si le crime n'a pas eu de spectateurs, la nature, ce témoin silencieux, mais vivant, trouvera une voix pour le dénoncer. De là les épreuves de l'eau et du feu, qui ont leur raison plus profonde qu'on ne croit clans le paganisme du Nord. L'eau et le feu ne sont pas seulement les instruments de la divinité : ces éléments incorruptibles et parfaitement purs voilent des divinités puissantes qui jugent, qui discernent le malfaiteur, qui ne peuvent souffrir sa présence, qui le repoussent à leur manière. Voilà pourquoi, dans le jugement par le feu, le fer rouge brûle la main du coupable et le contraint de se retirer^ tandis que, dans le jugement par l'eau, le cou-
pable est celui qu'elle ne veut pas recevoir, celui qu'elle ne submerge point. D'autres fois on apporte le cadavre devant les juges : ses plaies saignent quand on fait approcher le meurtrier. Les dieux, qui renversent ainsi toutes les lois de la nature pour saisir le criminel, veulent donc son châtiment. A eux seuls, en effet, appartient le droit de punir. Le magistrat ne l'exerce qu'en leur nom, et en vertu de son caractère sacré. Toute action violente contre un particulier trouble la paix du peuple, qui est d'institution divine : par conséquent elle donne lieu à une offrande satisfactoire, à une peine pécuniaire, appelée [redum, c'està-dire le prix de la paix. Les crimes publics, la trahison, le sacrilège, sont les seuls contre lesquels le magistrat prononce une peine corporelle, la mort, la mutilation, le bannissement. Alors le châtiment devient une expiation, par laquelle la nation se décharge de la complicité du crime commis chez elle. Toute exécution à mort est un sacrifice humain : la loi de Frise s'en explique formellement. Elle ordonne que celui qui a profané un temple « soit immolé aux divinités du pays. » Chez les Scandinaves le patient est une victime offerte à Odin : le dieu vient s'asseoir la nuit sous la potence pour converser avec le supplicié; il aime qu'on l'invoque sous le nom de Hanga Drottin9« le « Seigneur des pendus (1). »
(1) Preuve par serment. Volospa, sir. 55; Landnama, § 4, 7*
D'un autre côté, je reconnais devant les mêmes tribunaux, dans le même temps, sous les mêmes lois, une procédure toute guerrière, où le début n'est plus qu'un appel à la force. Le demandeur, sans autorisation préalable du magistrat, accompagné seulement de ses témoins, est allé faire la sommation au logis du défendeur comme une déclaration de guerre. Au jour dit, les deux adversaires comparaissent en armes dans l'assemblée. Là il leur est permis de récuser les témoignages
p. 158; Historia S. Cuthberti : « Juro per deos meos potentes Thor et Othan. » En Islande, celui qui prêtait le serment judiciaire mettait la main sur un anneau teint du sang des victimes. Grimm, 895 etsuiv.; Geijer, Geschichte Schwedens, p. 102 ; Rotharis, 1, 504. — En ce qui touche les solennités symboliques de la vente, de Ja stipulation, etc., Meichelbeck, Historia Frising, 421, 484; Falke, Tradiliones Corbeienses, p. 271 : « Secundum morem Saxoniesc legis cuin terra? cespite et viridi ramo arboris. » Grimm, p. 112 et suiv., donne un grand nombre d'exemples. Lex Bajavar., XV, 2 : « Post acceptum pretium, testis per aurem débet esse traclus. » Ripuar.j 60 ; Marculf, 1, 21 : « Omnes causassuas ei per festucamvisus esteommendasse. » Cf. Lex Ripuar., 71 ; Traditiones Fuldenses, 1, 5, 20. — Pour l'ordalie, Eclda Sœmundar, t. II; Qinda Guthrunar, III : « Cito ea diinisit ad fundum — manum candidam — atque ea sustulit — virides lapillos. » — « Videte, nunc, viri ! — Ego illœsa facta sum, — sancte quidem, — quantumvis lebes iste ferveat. » Capitulai'., ann. 805, cap. v; Saxo Grammaticus, lib. XII; Leges Edowardi, 5; Leges Inœ, 77, etc.; Phillips, Geschichte des Angelsœchsischen-Rechis; Lex Salica, 56, 50,76; Gregorius Turon., Miracul., lib. I, c. l^xxi ; Lex Visigoth., VI, 1, 5; Luitprand, Lex, V, 21 : Ilincmar. Epist.xxxix; Annal. Hincmari Remens, ad ann. 876; Sachscnspiegel, 1, 59. Les plaies du cadavre saignent à l'approche du meurtrier : ISibelungcn, 984- 986; Shnkspeare, Richard III, acte I, se. n. Cf. Grimm, Deutsche Redits- Aller thïimer , 951 ; Pardessus, Onzième Dissertation sur la loi salique. — Sur la peine de mort, Tacite, 12, 19 ; Lex Fris , additio sapienlium, tit. 42 : Qui fanum effregerit immolalur diis quorum templa violavit. » Ynglinga saga, cap. vu.
et les épreuves, de s'en remettre à leur épée et de réclamer le duel. La coutume l'admet pour tous les genres de contestations, soit qu'il s'agisse d'un champ, d'une vigne ou d'une somme d'argent; à plus forte raison quand il faut prouver un crime. Si le litige est d'un fonds de terre, on place devant les combattants la glèbe symbolique. Us la touchent de la pointe de l'épée avant de croiser le fer. Les juges, simples spectateurs de l'action, n'ont plus qu'à proclamer le vainqueur. Le vaincu éprouve le sort de tous ceux qui succombent dans les batailles : il faut qu'il subisse la rançon, la captivité ou la mort. En matière civile, quand le débiteur condamné par jugement refuse de s'exécuter, il y a exécution militaire, invasion de sa maison à main armée, saisie de ses biens jusqu'à concurrence de la dette. S'il ne peut payer de son bien, il paye de de sa personne : le créancier se le fait adjuger par le tribunal à titre de serf ; il le garde dans sa maison, le charge de travaux humiliants, l'enchaîne s'il lui plaît, « pourvu que la chaîne ne soit pas « serrée au point de faire rendre l'âme. » Mais, si le débiteur récalcitrant refuse de travailler, la loi norvégienne permet ce de le conduire à l'assemblée, a afin que ses amis le rachètent; et, si personne « ne le réclame, de couper sur son corps ce qu'on « voudra, en bas ou en haut. » En matière criminelle, une fois l'offense reconnue, les juges condamnent le coupable à une satisfaction pécuniaire
ET. GEHM. I. 11
proportionnée à la grandeur du préjudice et à la dignité de l'offensé : on l'appelle wergeld, c'est-àdire le prix de la guerre. S'il s'agit d'un homicide, la satisfaction est reçue par les parents du défunt, qui ont à venger l'injure commune. Réciproquement, quand le condamné est insolvable, la peine retombe sur sa famille, qui supporte la responsabilité du crime. La loi salique veut que « l'insol- « vable présente douze hommes, pour jurer qu'il « ne possède plus rien ni sur terre ni dessous. « Alors il entrera dans sa maison, y ramassera de « la poussière aux quatre coins, et, debout sur le « seuil, le visage tourné vers l'intérieur, il jettera ce la poussière de la main gauche par-dessus ses c< épaules, de façon qu'elle retombe sur le parent « le plus proche. Puis, en chemise, sans ceinture, « un bâton à la main, il sautera plusieurs fois, et « dès ce moment la dette restera à la charge du « parent désigné. » A défaut, par la famille, de satisfaire le créancier, la loi lui livre la personne du débiteur. Il le réduit en esclavage ; ou bien, après l'avoir présenté à quatre assemblées successives, si nul ne s'offre à le racheter, il le fait payer de sa vie : de vita comportât. Ici le supplice a cessé d'être une expiation publique : on n'y voit plus qu'une vengeance privée (I).
(1) Lex Salie, 1,5: Me autem qui alium mannit cum testibus ad domum illius ambulet. » Ibid., 54; Ripuar., 32, 3. Cf. Nialai cap» xxii-xxm. Pour le duel judiciaire, Tacite, cap. x; Gre-
Dans celle suite de scènes dont se compose pour ainsi dire le drame judiciaire, on reconnaît un pouvoir religieux qui cherche à sauver la paix, à désarmer la guerre, et qui s'y prend de trois façons différentes. Premièrement, la paix publique est sanctionnée comme une loi des dieux. Le ciel, avec la régularité de ses mouvements, en donne l'exemple à la terre, et le sacerdoce, avec ses tribunaux, en procure le maintien. Le plus sûr moyen d'y pourvoir était le désarmement général des guerriers, et on l'essaya. Tacite, en effet, représente le roi dus Scandinaves régnant sur un peuple sans armes, et tenant les épées sous la garde d'un esclave, dans un lieu d'où elles ne sortaient qu'aux approches de l'ennemi. Il fallut bien les rendre tôt ou tard ;'mais la religion les contraignait encore de se cacher pendant de longues trêves qu'elle réglait. Quand le char sacré de Hertha parcourait les bords de la Baltique, toutes les guerres cessaient sur son
gor. Turon., II, 2; Lex Bajuvar., 11, 5; 16, 2; Alamann., 84 : « Si qnis contenderit super agris, vineis, pecunia, ut devitentur perjuria, duo eligantur ad pugnam, et duello Jitem décidant. Tune ponant ipsam terram in medio, et tangant ipsam cum spatis suis, cum quibus pugnare debent, et testificentur Deum Creatorem. » Rotharis, 164-1 GG. — En ce qui touche l'exécution des jugements, Lex Salie, 48 : « Manum super fortunam ponere. » Pdpuar., 52. Sachsenspiegel , III, 59. Rotuhis jurium oppidi Miltenberg : « Eumdem (debilorem) arctare et vinculis constringere valeat, non vexando corpus suum ut egrediatur anima de corpore ipsius, dabitque sibi panem et aquam. » Lex Bajuvar., 2, 1 : « Si vero non habet, ipse se in servitutem déprimât. » La loi norvégienne qui permet de tailler en pièces le débiteur est cité par Grimm, Deutsche Rechts-Alterthumer, p. 617. Lex Salie , 61, de Chenecruda.
passage : la déesse ne voulait pas voir de fer. Le principe pacifique était si profondément enraciné dans les croyances, qu'après tout le désordre des invasions il faisait encore le fond du droit pénal chez les Francs et les Lombards, comme chez les Frisons et les Norvégiens, dont les coutumes prononcent l'amende du fredum contre l'auteur d'une action violente. La loi des Ripuaires l'exige même pour le coup porté à un esclave : non qu'elle protège sa personne, mais, dit-elle, « par respect pour la paix. » Toutefois, comment la crainte d'outrager les dieux eût-elle arrêté des hommes sanguinaires qui se les figuraient plus sanguinaires qu'eux, qui les voyaient honorés par des victimes humaines; lorsque Odin, le législateur, passait pour respirer comme un parfum l'odeur des gibets, et que la bienfaisante Hertha, rentrée dans son île sacrée, y faisait noyer les esclaves qui l'avaient servie?
Le pouvoir, désespérant de contraindre les résistances, avait donc fini par transiger. Il s'était servi de ces divinités belliqueuses, que le peuple aimait, pour intervenir en leur nom et mettre l'ordre dans la guerre même ; et , ne pouvant empêcher les procès de se changer en combats, il en faisait des jugements de Dieu. Le magistrat permettait le duel, mais il le présidait : il le réglait par conséquent, il en écartait ce qui est pire que la violence, c'est-àdire la trahison. C'était un commencement de police, mais timide et imprévoyante. Les deux com-
battants s'entre-tuaient dans le champ clos ; mais derrière eux, hors du champ clos, les deux familles attendaient l'événement, l'une pour venger le vaincu, l'autre pour soutenir la victoire, toutes deux pour recommencer le combat sur un terrain plus libre, et le continuer pendant plusieurs générations avec toute l'opiniâtreté d'une passion qui croit accomplir un devoir.
Cependant, si les vengeances étaient héréditaires, elles n'étaient pas implacables : les hommes du Nord aimaient autant l'or que le sang. Quand donc deux adversaires, par conséquent deux familles, en venaient aux mains, le pouvoir public tentait de les désarmer, non plus par voie d'autorité, mais par voie de médiation. 11 leur proposait un traité, dont la coutume avait fixé les termes dans l'intérêt des deux parties. D'une part, l'offensé obtenait, au lieu d'une vengeance, une réparation pécuniaire considérable, puisque la seule tentative d'homicide était frappée d'une peine qui pouvait s'élever jusqu'à soixante-trois pièces d'argent, valant cent vingt-six bœufs. De son côté, l'agresseur retrouvait la sécurité, et se dérobait à des représailles qui ne pouvaient s'éteindre que dans son sang ou dans celui de ses enfants. Mais la consécration solennelle du droit de guerre privée élait contenue dans ce traité de paix : car, si l'agresseur y refusait son consenlement ; si, plusieurs fois cité devant le magistrat médiateur, il refusait de comparaître, la coutume
le mettait hors du ban royal, hors de la sauvegarde publique, en permettant à tout homme de courir sus. Or, dans les sociétés régulières, le coupable n'est jamais hors la loi; il est sous la loi, il y est même plus que tout autre ; elle le saisit, le détient, le protège contre toute personne, pour le frapper elle-même, dans le temps, dans le lieu, dans la mesure qu'elle veut : de manière qu'il y ait châtiment, c'est-à-dire acte de puissance et retour à l'ordre transgressé. Au contraire, quand la loi désobéie désespérait de faire justice, quand elle livrait le rebelle à la violence du premier venu, et que, par conséquent, elle le mettait, en demeure de se défendre, elle faisait un acte d'impuissance et de désordre. De plus, si la personne, si la famille offensée déclinait la médiation du magistrat, si elle repoussait la rançon du coupable et voulait sa vie, la loi ne l'arrêtait plus, elle lui permettait de s'armer ; elle restait impassible témoin des représailles qu'elle avait voulu éviter, mais non pas interdire. Elle abdiquait ainsi tout le pouvoir qu'elle laissait prendre. En abandonnant le bon droit au hasard des armes, elle autorisait les vengeances privées, elle renonçait au maintien de la paix, elle introduisait la guerre de tous contre tous. C'est l'état que la loi salique représente énergiquement dans un texte qu'il faut citer : « Quand un homme libre, « dit-elle, aura coupé la tête à son ennemi et l'aura « fichée sur un pieu devant sa maison, si quel-
es
institutions
germaniques.
« qu'un, sans son consentement ou sans la permisce sion du magistrat, ose enlever la tête, qu'il soit c< puni d'une amende de 600 deniers. » Celui donc qui s'était vengé exposait publiquement, devant sa porte, la dépouille sanglante, comme ce fut longtemps la coutume d'exposer les têtes des suppliciés dans des cages de fer aux portes des villes. Il publiait de la sorte qu'il s'était rendu justice, il faisait acte de souveraineté : l'homme se suffisait à lui-même, et retournait à l'indépendance absolue, c'est-à-dire à l'état sauvage (1).
Les lois de l'ancienne Germanie ne nous sont caractère
général
connues que par les témoignages incomplets des insti^ anciens, par la rédaction tardive des codes barbares, par les coutumes du moyen âge. Il y reste donc beaucoup de contradictions, d'incertitudes et de lacunes. Cependant nous en savons assez pour reconnaître cette grande tentative de toutes les législations : il s'agit de maîtriser la personne humaine,
(1) Tacite, de Germania, 44, 40. Sur le Fredum, Tacite, 12; Gulathing, p. 190; Lex Salie, 28; Ripuar., 23: « Sed tamen, propter pacis studium, iv denar. componat. » Rotharis, L., 531. Lex Angl. et Werinor., 7, 8. Lex Fris., 3, 2 ; 8, 16. Chez les Anglo-Saxons, Cnut. lex, 8, 46. — Sur le Wergeld, Tacite, 21 ; toutes les lois barbares citées par Grimm, Deutsche Rechts-Alterthurner, p. 661, et l'ardessus, Douzième Dissertation sur la loi salique. — Lex Salica, 69 : « Si quis caput hominis, quod inimicus suus in palo misent, sine permissu judicis aut illius qui eum ibi posuit, tollere prœsumpserit, dc denariis, qui faciunt solidos xv, culpabilis judicetur. » Je n'ai malheureusement pas toujours eu sous les yeux le même texte de la loi salique. Ici j'emploie le cinquième texte de M. Pardessus.
ce qu'il y a au monde de plus passionné et de plus indomptable, et de la faire entrer dans la société, c'est-à-dire dans une institution inflexible et exigeante. L'œuvre était difficile, mais les moyens ne manquaient pas. Il existait chez les Germains une autorité religieuse dépositaire de la tradition, et qui y trouvait l'idéal et le principe de tout l'ordre civil. Cette autorité avait créé la propriété immobilière, en la rendant respectable par des rites et des symboles : ainsi elle fixait l'homme sur un point du sol, entre des limites qu'il n'osait déplacer. Elle l'engageait dans les liens de la famille légitime, consacrée par la sainteté du mariage, par le culte des ancêtres, par la solidarité du sang ; elle l'enveloppait dans le corps de la nation sédentaire, où elle avait établi une hiérarchie de castes et de pouvoirs, à l'exemple de la hiérarchie divine de la création. Après l'avoir enfermée dans ce triple cercle, elle l'y retenait par la terreur des jugements ; elle lui faisait voir, derrière les magistrats mortels, les dieux eux-mêmes armés pour la défense de la paix publique , qui élait leur ouvrage.
Mais il est moins aisé qu'on ne pense de gouververner la liberté humaine. On ne s'assure d'elle que par la conscience ; et, chez les peuples du Nord, nous avons vu comment les consciences mal contenues par le dogme s'étaient jetées dans tous les genres de superstitions. Quand l'homme était mai-
tre de se faire des dieux à son image, comment ne se fût-il pas fait des lois à son gré? A la propriété immobilière, grevée de tant de charges, il préférait la possession mobile, qui ne connaissait ni bornes ni servitudes. Dans la famille instituée pour la protection des faibles, il introduisait le règne de la force; et, pour peu que les liens du sang le gênassent encore, il conservait la faculté de s'en défaire, et d'aller fonder ailleurs, par le concubinat, une autre famille sans amour et sans devoirs. S'il était las de vivre dans la nation pacifique et sédentaire dont il troublait l'ordre, il s'en détachait pour se jeter dans la bande conquérante, où ses obligations ne duraient qu'autant que ses volontés. Enfin, quand la justice publique mettait la main sur lui, il était libre de décliner le jugement des dieux, d'en appeler aux armes, et de remplacer le procès par la guerre. Ainsi l'autorité cédait de toutes parts sous l'effort de la liberté. A côté du droit, le fait contraire subsistait publiquement. Le propre de la barbarie ne consistait donc pas, comme on le dit souvent, à n'avoir point de lois : les lois y étaient toutes, mais elles étaient toutes impunément désobéies.
Si Ja tentative civilisatrice qui avait échoué chez RapPort les Germains fit aussi l'objet de toutes les législa- institutions
germaniques
tions savantes de l'antiquité, il resterait à savoir dations comment elles y réussirent, ce qu'il y eut de sem- i'antfqeuitr.
romaines.
blable dans les moyens, de différent dans les effets. Je m'arrête surtout au droit romain, comme au plus bel effort du génie antique pour discipliner les hommes.
Lois Au premier abord, rien ne semble plus con-
traire aux mœurs barbares que la loi romaine, si subtile, si précise, si bien obéie. Cependant, si l'on en considère les origines, on n'y trouve pas d'autres principes que ceux dont la trace subsistait dans les vieilles coutumes de la Germanie. Le droit primitif de Rome, comme celui du Nord, est un droit sacré. Aux dieux seuls appartient l'autorité, c'està-dire l'initiative des affaires humaines. Ils l'exercent aussi par une caste sacerdotale, celle des paticiens. Toutes les magistratures, à commencer par la royauté, sont des sacerdoces. Numa se fait inaugurer sur une pierre mystérieuse, de même que les rois Scandinaves ; plus tard les consuls, les préteurs, les censeurs, conservent les auspices, le pouvoir d'interroger le ciel aux lieux, aux jours, dans les termes prescrits. Le ciel leur répond, comme aux prêtres d'Odin, par le vol et le cri des oiseaux : l'intervention divine se mêle à tous les événements de la vie publique ; elle les consacre, elle en fait autant d'actes religieux. Le lieu où ils s'accomplissent, le pomœrium, le premier asile du peuple romain, est un temple : l'enceinte en fut orientée et décrite avec soin, à l'imitation du firmament, temple éternel de Jupiter. Mais on ne l'entoura pas
d'une palissade mobile, comme le lieu d'assemblée des Germains ; on l'enferma d'un fossé et d'un mur, qui furent déclarés saints, et il y eut peine de mort contre ceux qui les franchiraient (1).
Si la cité tire toute sa puissance de son commerce avec les dieux, toute la constitution delà famille romaine tient au culte des ancêtres, au dogme déjà solidarité, à tout ce qui fait aussi la force de la société domestique chez les barbares. Le père, en donnant la vie, exerce un pouvoir divin, ou plutôt il est lui-même un dieu déchu, exilé sur la terre, où il peut acquérir, par ses mérites et par ceux de ses enfants, le droit de retourner à une vie meilleure, en devenant Lare ou Pénale. C'est la raison-des sacrifices expiatoires qu'on répète chaque année pour les ancêtres, qui deviennent , comme dans leNord,'une charge inséparable du patrimoine, et qui passent avec lui aux agnats, c'est-à-dire aux parents par les mâles. La loi romaine a poussé le respect des morts jusqu'à ce point que si un débiteur meurt insolvable et ne laissant qu'un esclave pour héritier, l'esclave est affranchi, afin que l'hérédité ne soit pas abandonnée ni le sacrifice interrompu. Chaque héritage a donc une destination sacrée :
(1) Ottfried Millier, Die Etrusker. Guigniaut, Religions de V antiquité, t. II. Tite Live, lib. I, cap. vu, S, 18. Plut.irque, in Romulo. Cicéron, de Divinatione, passim; de Legibus, II, 8, 12. Festus, ad verbum Speclio : « Spectio duntaxat iis quorum auspicio res gererentur magistratibus. » Gaius, Institut., II, 8 : « Sanctie quoque res velut mûri et portae quodammodo divini juris sunt. »
aussi les limites des champs sont scrupuleusement marquées par l'arpenteur public, et placées sous la garde du Terme, qu'on ne viole pas impunément. A Rome, comme en Scandinavie, la propriété immobilière est sanctifiée par le foyer qu'on y allume; mais ici les foyers se resserrent, les maisons se touchent, se gênent, se pressent derrière le rempart qui les enveloppe. L'homme est emprisonné dans son domaine. La loi fait plus : elle veut le désarmer, et elle y réussit mieux que les rois du Nord. Le citoyen ne descend pas au Forum, il ne paraît point dans la ville avec le bouclier, mais avec la toge ; c'est dans les plis de ce vêtement pacifique qu'il porte sa part de l'empire du monde : Rerwn dominos genlemque togatam (1).
Cependant la paix publique ne se maintiendrait pas si la loi restait morte et immobile sur les tables d'airain où elle fut gravée : il faut qu'elle parle, qu'elle agisse, qu'elle contraigne les récalcitrants. C'est l'objet des solennités judiciaires qu'on appelle les actions de la loi. Le préleur y
(1) Sur les sacra patenta, Ovide, Fastes. II, 553; V, 12. On n'a pns assez admiré comment la fable de l'Enéide fait reposer sur la piété filiale d'Enée (pius JEneas) toute la destinée de Rome. Ce héros, qui porte son vieux père sur ses épaules, porte avec lui l'empire du monde. Cf. Gaius, Institut., II, 154. Fragmentum Vegoiœ Arrunti Veltumno, apud Gœsium, p. 258, et les fragments de la loi des Douze Tables, apud Martini, Ordo historiœ juris civilis. Cf. Giraud, Histoire du droit romain. On trouvera un tableau abrégé et complet du droit privé des Romains dans le traité de Marezoll, traduit et savamment annoté par M. Pellat.
préside, il exerce un ministère de prêlre; il déclare le droit, c'est-à-dire le décret divin. Le tribunal où il remplit cette fonction est un lieu saint, par conséquent orienté; il ne s'ouvre qu'aux jours permis ; la présence du soleil sur l'horizon mesure la durée des audiences; je reconnais tout l'appareil de cette procédure sacerdotale que j'ai déjà vue chez les nations germaniques. L'autorité des actes dépend aussi d'un certain nombre de formules sacramentelles et de rites symboliques; je retrouve des signes qui me sont connus : la motte de terre avec la baguette, image de la propriété légitime ; la paille brisée entre les stipulants; les témoins frappés à l'oreille en mémoire du contrat passé devant eux. Toute contestation civile devient une cérémonie sacrée : elle en porte le titre, sacramentum ; elle se termine par une offrande expiatoire; le condamné paye une somme qui s'emploie à des usages religieux. Toute condamnation criminelle prend la forme d'un anathème : on interdit au coupable l'eau et le feu, on prononce sur sa tête les imprécations qui le vouent aux dieux infernaux. La peine capitale est encore un sacrifice humain. Si quelqu'un a dérobé la moisson d'autrui, la loi des Douze Tables veut qu'on l'immole à Cérès (1).
(1) Ovide, Fastes, I, 47
Me ncfastus cril pei Fastus erit pcr qui
Lex XII Tab. : « Sol occasus supreraa tempestas esto. » L. 2,
Me ncfastus cril per quem Iria verba tilentur, Fastus erit pcr quem legc licebitagi.
Ces rapprochements donnent déjà une lumière inattendue ; mais ce qui m'étonne davantage, c'est de trouver chez les Romains, chez un peuple si réglé, les signes de la même passion d'indépendance qui tourmentait les nations du Nord. Entrez dans cette ville sacerdotale : tout y annonce le règne de la force. Rome, ainsi que son nom le témoigne, c'est la cité forte. Le patriciat romain, comme la noblesse germanique, est une caste belliqueuse, et chaque magistrature un commandement militaire. Mais les patriciens dans les combats ne peuvent rien sans le reste des hommes libres, sans ceux qu'on nomme plébéiens. De là les prétentions de la plèbe, qui n'aura pas de repos qu'elle ne soit arrivée au partage de tous les droits et de tous les honneurs. Déjà le pouvoir souverain est descendu dans l'assemblée générale des deux ordres, qui se tient au champ de Mars, hors de la ville, afin que le peuple y paraisse en armes, rangé par classes et par centuries, c'est-à-dire en bataille. — Si l'on pénètre dans la famille, on aperçoit le
Digest., de Origine juris, G. Tite Live, I, 24. Pline, XI, 45 : « Est in aure ima mémorise locus quem tangentes antestainur. » Gaius, Institut., IV, 17 : « Si de fundo... controversia erat... ex fundo gleba sumebatur. » Isidor., Origin., IV, 24 : « Stipulatio a stipula : veteres enim, quando sibi aliquid promittebant, stipulant tenentes frangebant, quam itcrumjungentes, sponsiones suas agnoscebant. » — L'action appelée sacramentum est décrite par Gaius, Institut., IV, 13-16. Lex XII Tab. : « Qui frugem aratro quœsitam furtim nox pavit secuitve, suspensus Cereri necator. » — Le célèbre dévouement de Curtius est encore un exemple de sacrifice humain.
mémo contraste. Le foyer domestique est un sanctuaire, mais la violence Ta envahi ; à côté des noces solennelles consacrées par des rites religieux (confarreatio), le droit romain admet deux autres manières d'aquérir la puissance sur une femme : premièrement par achat (coemptio), à la manière des Germains; secondement par usage (usus), et les jurisconsultes font remonter ce mode à l'enlèvement des Sabines, qui rappelle les mœurs des pirates Scandinaves. Une éternelle incapacité exclut les femmes de la vie civile : il faut qu'elles soient en puissance de père, dans la main [m manu) de leur mari, ou sous la tutelle de leurs proches. Le Romain au pied duquel on vient déposer l'enfant nouveau-né décide de sa mort en détournant la tête, ou de sa vie en le prenant dans ses bras : tout se passe comme en Germanie. Il n'y a pas jusqu'au meurtre des vieillards dont on ne reconnaisse la trace dans cette fête annuelle où l'on précipitait du haut d'un pont, dans le Tibre, des simulacres à cheveux blancs (1). — En même temps que la loi assigne à chaque citoyen sept arpents de terre qui constituent la propriété limitée, elle réserve un territoire considérable qui forme le domaine pu-
(1) Tite Live, I, 42, 45, 44. Gaius, Institut., J, 110 et suiv.: « Olim itaque tribus modis in manum conveniebant : usu, farreo, et coemptione. » XII Tab. : « Pater insignem ad deformitatem puerum cito necato. » Festus, ad verbum Depontani : « Depontani senes appellabantur qui sexngenarii de ponte dejiciebantur... » Cf. Lactance, Divinar. Inst., lib. I.
m CHAPITRE III.
blic, à peu près comme les Marches de l'ancienne Germanie : des colons s'y établissent, mais à titre précaire, sous la dépendance des patriciens dont ils sont les clients ; les pâtres y chassent leurs troupeaux, ils y mènent cette vie nomade si naturelle sous le beau ciel du Latium. Si la loi les oblige à laisser leurs armes aux portes de Rome, ils n'y laissent pas leur fierté : le nom môme de Quirites, qu'on leur donne en les haranguant, signifie les hommes de la lance ; et, dans les actes publics, dans la vente, l'affranchissement, l'émancipation, la lance (vindicte) figure encore comme le symbole du domaine légitime fondé par la conquêle. — Il semble enfin que la justice publique ait vainement cherché à s'environner d'un appareil sacré. Le procès, dont elle avait voulu faire une solennité religieuse, devient une guerre. Le demandeur traîne son adversaire de vive force (obtorto collo) au tribunal; là, dans l'enceinte pacifique, les deux plaideurs engagent le combat; devant eux, on place la chose litigieuse, l'esclave, le meuble, une pierre de la maison, une glèbe de la terre qu'ils se disputent ; tous deux la touchent de la verge qu'ils portent, ils se prennent les mains, ils se serrent corps à corps : c'est l'image du duel judiciaire. Le préteur, comme le magistrat franc, ne juge point ; il délègue la connaissance du fait contesté à des juges pris parmi les simples citoyens. La condamnation prononcée emporte les mêmes effets.
Après le délai de trente jours, le débiteur qui refuse de s'exécuter est adjugé au créancier, chargé de fers, traité en esclave ; la loi règle seulement le poids de ses chaînes, et fixe la mesure de pain qu'on lui doit. Au bout de deux mois, elle permet de le vendre au delà du Tibre, et, s'il y a plusieurs créanciers, de mettre son corps en pièces et de le partager entre eux : « Si quelqu'un en coupe trop « ou trop peu, il n'y a pas de recours contre le a partage. » Les Douze Tables parlent comme la coutume de Norvège (1).
Ainsi toute la loi romaine laisse voir la même lutte de l'autorité et de la liberté qui éclate dans les coutumes de l'ancienne Germanie, mais avec cette différence qu'ici l'autorité reste maîtresse sur tous les points. Dans la cité, la vieille puissance du patriciat finira par succomber; mais ce sera après avoir pris ses mesures pour assurer les destinées
(1) Vairon, I, 18; Pline XVIII, 3. Festus, ad verbum Patres: « Fuisse morem patribus ut agrorum partes tribuerent tenuioribus tanquam liberis. » De Savigny, das Recht des Besitzes, p. 154, 436. Sur Temploi de la vindicta, Caius, Institut., I, 18 ; IV, 16 : « Sicut « dixi, ecce tibi vindictam imposui. » Simul homini festucam imponebat. — 21 : Per manus injectionem... qui agebat, sic dicebat : « Quod tu mihi judicatus, sive damnalus es, sestertiuin X millia, « quœ dolo malo non solvisti, ob eam rem ego tibi sestertium X « millium judicali manus injicio. » Et simul aliquam partem corporis cjus prendebat... qui vindicem non dabat domum ducebatur ab actore, et \inciebatur. « Conférez aussi la procédure de la loi salique, 48 : Manum super fortunam ponere, avec l'action appelée pignoris capio, Institut., IV, 26 et suiv. XII Tab. : « Aut nervo aut cornpedibus XV, pondo ne majore, at si volet minore, vincito... at si plures erunt rei, tertiis nundinis partes secanto : si plus minusve secuerunt, se fraude esto. »
ET. GEIttf. i. 12
de Rome, en ramenant le peuple émigré sur le mont Sacré. La querelle des deux ordres continuera, mais dans les murs, mais par la parole, non par les armes. Le peuple sera divisé, mais il ne se débandera point; il enverra des colonies, mais que la loi accompagnera jusqu'aux extrémités de l'empire, et qui n'auront rien de commun avec les hordes errantes des Germains. La constitution religieuse de la famille se maintiendra jusqu'à la fin ; mais le pouvoir paternel qui la gouverne se laissera arracher le glaive par le pouvoir public; le droit de vie et de mort sera tempéré par le tribunal domestique, composé des parents les plus proches, sans le concours desquels le père ne peut frapper ni sa femme ni son fils. La dignité de l'épouse commence à se relever, grâce à l'établissement de la dot, qui lui assure des droits, par conséquent des garanties. Pendant que les Hérules et les Suédois continuent de mettre à mort leurs vieillards, on ne précipite plus dans le Tibre que des simulacres. La possession de fait subsiste à côté de la propriété, mais elle finit par en subir les règles. Le désarmement des citoyens est maintenu ; s'ils paraissent dans les actes avec la baguette, image de la lance qui leur donna des droits, cette lance symbolique n'a plus de fer. Enfin la justice publique laisse engager le combat sous ses yeux, mais en mettant dans la main des deux adversaires la verge au lieu d'épée ; encore les sépare-t-elle
aussitôt, pour remplacer le duel par la plaidoirie et la vengeance privée par la condamnation légale. Dans ces fictions du droit romain, on voit percer l'indépendance de la personne humaine, qui se satisfait par un semblant de résistance armée. Mais toute la réalité du pouvoir est dans la société, dont les décisions n'ont pas de contrôle, contre laquelle il n'y a ni exception, ni droit, ni refuge dans la conscience : car Rome, c'est-à-dire la société même, est la grande divinité nationale ; en elle se confondent les deux souverainetés du sacerdoce et de l'empire; ses lois ont toute la sainteté, toute Tinflexibilité des destins (/as, fatum). C'est en mettant la main sur les consciences qu'elle maîtrise les volontés. Ses jurisconsultes ne croyaient rien exagérer quand ils se disaient prêtres : « car, ajoute taient-ils, nous exerçons le culte de la Justice ; « et la jurisprudence est vraiment la science des « choses divines et humaines. » Et voilà pourquoi les magistrats romains croyaient répondre à toutes les protestations des martyrs, en leur disant : 11 ne vous est pas permis d'être : Non licet esse vos (1).
(1) Sur le tribunal domestique pour le jugement des femmes, voyez Klenze, die Cognatem iind Affmen nach Rœmischen Rechte in Vcrgleichwig mil andern verwandten Rechien; dans le recueil de Savigny, Zeitschrift fur die Gescliichtliche Rechtswissenschaft, tome IV, 21. Sur les liclions de la procédure romaine, Cicéron, pro Murena. — Ulpien, Institut., lib. I : « Cujus (juris) merito quis sacerdotes nos appellet : « Justitiam namque colimus... » Id., Regular. I : « Jurisprudentia est divinarum et humanarum rerum notitia. »
grecques
Lois Ainsi les premiers chroniqueurs allemands au-
raient eu moins de tort qu'on ne pense en représentant leurs ancêtres comme les frères puînés des Romains. Les ressemblances sont assez décisives pour indiquer une même origine; mais il s'y mêle assez de différences pour annoncer d'autres destinées. Or les dispositions où la coutume barbare et la loi romaine s'accordent sont encore celles qui semblent faire le fond des législations grecques : non que les Douze Tables aient été copiées, comme on l'a cru, sur les lois de Solon, mais à cause de l'étroite parenté des peuples de la Grèce et du Latium. A travers l'obscurité des siècles héroïques, on découvre un sacerdoce puissant, qui a ses premiers établissements en Thrace, en Samothrace, à Dodone, et qui perpétuera son autorité par l'institution des mystères. On voit aussi la résistance d'une race belliqueuse : la lutte de l'intelligence contre la force est figurée dans la belle fable d'Orphée, ce prêtre civilisateur, mis en pièces par les barbares qu'il avait tirés de leurs forêts. Toutes les institutions de la Grèce portaient la trace de ces déchirements. D'un côté subsistaient les restes d'une théocratie antique avec des castes héréditaires, comme à Sparte, où il y avait quatre classes d'hommes; avec des rois pontifes, comme ceux d'Athènes, qu'il avait fallu remplacer, après Godrus, par un archonte royal chargé de présider aux sacritices. La famille vivait sous cette mystérieuse
loi de la solidarité, selon laquelle le père se survivait dans la personne de ses descendants. De là l'étrange disposition de Lycurgue, qui permettait à Tépoux sans postérité de livrer sa femme à un autre citoyen, dont il adoptait les fils. De là aussi les règlements de Solon, qui mettaient les rites funèbres à la charge de la succession, en y appelant les parents mâles par préférence aux femmes du même degré. La société domestique reposait sur l'inviolabilité de l'héritage que les premiers législateurs avaient assigné à chaque chef de famille en partageant le territoire. En même temps qu'on avait donné des terres aux citoyens, on avait cherché à leur ôter les armes ; et rien n'est plus célèbre que la loi de Gharondas, qui punissait de mort quiconque se présentait armé dans l'assemblée du peuple. Enfin, les dieux couvraient encore de leur majesté les tribunaux où siégeait la justice publique. Homère représente les juges assis sur des pierres polies, « dans le cercle sacré, » à peu près comme le magistrat Scandinave entouré de ses assesseurs, au milieu de l'enceinte circulaire. L'ordalie germanique, dont le droit romain n'avait pas conservé de vestiges, reparaît dans cette belle scène de Sophocle où les soldats thébains, accusés d'avoir laissé ensevelir le corps de Polynice, se déclarent prêts « à saisir de leurs mains le fer rouge, à pasce ser par le feu, et à prendre les immortels à a témoin de leur innocence. » Ce sont là tous les
indices d'une constitution sacerdotale. — D'un autre côté, on voit les vieux Pélasges, ces premiers habitants de la Grèce, errants comme les peuples du Nord, vivant des glands de leurs forêts et de la chair de leurs troupeaux. Aristote rappelle le temps où le mariage était un marché, et où les citoyens ne paraissaient en public que le fer à la main. Ces mœurs violentes perçaient encore dans la loi lacédémonienne, qui ordonnait le meurtre de l'enfant mal conformé, et dans la coutume d'Athènes, selon laquelle les parents d'un homme mis à mort par un étranger avaient droit d'arrêter trois citoyens de la ville à laquelle le meurtrier appartenait, et de les retenir en otage jusqu'à ce qu'ils eussent payé la rançon du sang. Partout reparaît l'antagonisme des deux principes : l'autorité plus forte dans les cités doriennes, la liberté plus indomptable chez les peuples ioniens ; mais toujours l'apothéose de la patrie, et l'Etat maître de toutes les consciences comme de toutes les têtes. Démosthène, qui avait vu faire tant de mauvaises lois, prononçait que « toutes les lois sont l'ouvrage et le préce sent des dieux, » et c'était à ce titre qu'il réclamait pour elles l'obéissance des hommes. Socrate professait la même doctrine, lorsque, refusant de s'enfuir de sa prison, il répondait à ses disciples par ce discours où il personnifie, il divinise les lois de l'Etat, ne tolère aucune désobéissance à leurs injonctions, et finit en déclarant qu'il faut
non-seulement souffrir tout ce qu'elles infligent, mais faire tout ce qu'elles ordonnent. S'il boit la ciguë, c'est par un excès de respect pour celte divinité de la patrie, qui dominait tout le paganisme grec. Dans cette mort si vantée, il faut admirer un grand courage ; mais on peut y déplorer une grande erreur (1).
Mais, en Grèce comme en Italie, l'autorité reli- Lois
, . i r , • ,. , r , indiennes.
gieuse a laisse prendre a la société une forme séculière : si la loi est un décret divin, elle est aussi l'ouvrage du peuple; et les volontés ont du moins celte satisfaction de n'obéir qu'à la règle qu'elles se sont faite. A mesure qu'on remonte plus haut dans l'antiquité et plus loin vers l'Orient, la volonté de l'homme tient moins de place : elle expire sous le poids d'une législation tyrannique imposée
(1) Bunsen, de Jure hœreditario Atheniensium. Klenze, die Co~ gnaten und Affinen, p. 158; Dorfmuller, de Grœciœ primordiis; Petit, Leges Àtticœ; Plutarque, in Solone, in Lycnrgo. — Sur le droit exorbitant accordé au père sans enfants, Plutarque, in Lycurgo, 15, 2 ; Xénophon, Rep. Lacon., 1, 7; Meier et Schœman (Attischer Process., p. 290) indiquent une disposition analogue dans les lois athéniennes. — Démoslhène, advers. Makartat. ; Homère, Iliad., XVIII, vers 497 ; Sophocle, Antigone, v. 264. — Grimin, Deutsche Redits- Alterthûmer, p. 954, cite plusieurs autres exemples du jugement de Dieu chez les Grecs. — Preuves de la vie nomade et barbare des premiers peuples de la Grèce : Pausanias, VIII, 1, 42; Strabon,lX, XIII; Denys d'Halicarnasse, I, 17 ; Aristote, Politique, II, 8; Démoslhène, advers. Makart., advers. Aristocral. — L. 2, Digest., de Legibus : « Nam et Demosthenes orator définit : « Toutô eaTt vo'jag;, w irocvTaç àvôpcoTcou; irpocnixEi 7reîôea6ai 8ià 7roXXà, xai p-âXiara oxt 7rà; è<m vo'p.oç supr^a piv xai «Swpov ©ecu... » Platon Criton : AXXà xai èv -rzciké^tù xaî èv ^uaoTYiptw jcai 7ravTax,où tt&itegv à àv xeXeuïi vi iro'Xtç te xaî vi 7vaTptç.
au nom du ciel. S'il était permis de porter quelque lumière dans les institutions mal connues de la Perse, peut-être, au milieu d'une hiérarchie de prêtres, de soldats, d'agriculteurs et d'esclaves, on trouverait encore le pouvoir séculier maintenant sa prépondérance en la personne de ses monarques redoutés, qui se faisaient appeler rois des rois. Mais, quand on étudie les lois indiennes, on y voit tout un grand peuple enchaîné par la terreur des dieux. Le livre de la loi s'annonce comme une révélation; il commence par la création de l'univers; il contient tout un rituel, les règles des sacrifices, les formules des prières; il finit par le dogme de la vie future. Les prescriptions du droit sacré enveloppent pour ainsi dire toute la vie civile, et c'est là qu'on découvre enfin la raison de tant de coutumes dont les Occidentaux avaient conservé la lettre, mais non l'esprit.
C'est Brahma lui-même, le créateur, qui, pour la propagation de la race humaine, produisit de sa houche le Brahmane, de son bras le Kchattrya, le Vaisya de sa cuisse, et le Soudra de son pied : il en fit les chefs des quatre castes sacerdotale, guerrière, agricole et servile. Le Brahmane a le premier rang comme l'incarnation vivante de la justice ; il est le seul propriétaire de la terre; les autres hommes n'en jouissent que par son bienfait. Le guerrier et le laboureur ne vivent que pour le défendre et le nourrir ; le devoir de l'esclave est
d'obéir, mais en aveugle : « car, si quelqu'un ence seigne la loi à un Soudra, il sera précipité avec « lui dans l'enfer. » Tout jusqu'ici me rappelle la généalogie fabuleuse des castes Scandinaves, et cette croyance que les serfs n'entrent pas dans le palais d'Odin. Mais en Inde, aussi bien que dans le Nord, cette organisation oppressive devait rencontrer de longues résistances. De là entre les prêtres et les guerriers des rivalités pousséesjusqu'à l'effusion du sang; de là une guerre éternelle contre les populations nomades qui erraient dans les bois et les montagnes de l'Hindostan, qui ne subirent jamais le régime des castes, et qui restèrent hors la loi sous le nom de Barbare (Mletchas). Cependant le sacerdoce indien semble avoir maintenu sa supériorité par une sorte d'alliance avec les chefs militaires; avec les rois, dont il consacre le pouvoir, mais pour le contenir et le régler. Le roi est plus qu'un fils des dieux, c'est un dieu qui réside sous une forme humaine. Mais il faut, dit la loi, qu'il apprenne son devoir de ceux qui lisent les livres sacrés, et « qu'il procure aux Brahmanes des jouissances et des richesses. » Afin que rien ne manque à cette constilution religieuse de l'État, la caste qui l'a fondée veille encore à sa défense. Trois prêtres savants, présidés par un quatrième plus savant qu'eux, forment le tribunal, à l'exemple de la cour céleste de Brahma aux quatre faces. Les dieux y sont interpellés par le serment que le témoin prête,
tourné vers l'orient, en face des images sacrées. Les épreuves du feu et de l'eau discernent l'innocent du coupable, selon cette règle commune aux peuples du Nord, que la flamme ne brûle pas l'homme véridique, et que l'eau le fait surnager. Enfin, le châtiment n'est plus seulement un acte sacré : la loi le représente comme une puissance divine, « produite dès le commencement pour le « bon ordre de l'univers ; génie terrible, à la couce leur noire, à l'œil rouge, par qui les créatures « visibles et invisibles jouissent de leur droit et « restent dans le devoir (1). »
En effet, la pensée du châtiment, c'est-à-dire de l'expiation, fait aussi le lien de la famille indienne, et devient le principe des mêmes institutions domestiques qu'on a vues dans tout l'Occident. Toute âme est une émanation divine, une divinité déchue qui expie des fautes ; et, comme elle tient par un lien secret à toutes les âmes dont elle descend et à toutes celles qu'elle engendre, elle ne peut
(1) Lois de Manon, I, 31, 87; X, 129 : « Un Soudra ne doit pas amasser de richesses, même lorsqu'il en a le pouvoir : car un Soudra enrichi vexe les Brahmanes; » VIII, 417 : « Un Brahmane peut, en toute sûreté de conscience, s'approprier le bien d'un Soudra. » — Mletchas ou Barbares, Lois de Manou, II, 25; X, 44. — Origine, caractère, droits et devoirs de la royauté, Lois de Manou, le livre Vit tout entier. — Sur les jugements, livre VIII, 9. Allocution du juge au témoin, 87-101. Ordalies, 114-116 : « Celui que la flamme ne brûle pas, que l'eau fait surnager, auquel il ne survient pas de malheur promptement, doit être reconnu comme véridique dans sa déclaration. » — Apothéose du châtiment, livre Vit, 14-25.
ni déchoir ni se relever sans entraîner d'autant de degrés toute la suite de ses ancêtres et de ses descendants. Celui qui vit mérite donc pour ceux qui ne vivent plus, et la loi ne souffre pas qu'il les oublie. Elle ne lui permet pas de prendre son repas sans en offrir les prémices en l'honneur des morts : tous les mois il célèbre le banquet funèbre (sradcîAa),sans lequel les aïeux seraient aussitôt précipités dans les enfers. C'est pour le continuer après lui que l'homme doit laisser une postérité sur la terre ; et telle est la sainteté de cette dette, que, s'il vieillit sans l'avoir acquittée, il a le droit d'appeler auprès de son épouse un de ses proches, qui lui donne un enfant : car, selon les termes de la loi, « par un lils l'homme est sauvé du séjour infernal, « par le fils d'un fils il obtient l'immortalité, par « le fils d'un petit-fils il s'élève à la demeure du « soleil. » Voilà pourquoi le nouveau-né, si c'est un mâle, doit faire sa première libation au moment d'entrer dans le monde : on lui présente dans la cuiller d'or, avec des paroles sacrées, le beurre et le miel, ces aliments mystérieux qu'on fait goûter aussi aux enfants des Germains. Mais la charge des sacrifices ne s'arrête pas aux descendants; elle passe avec l'héritage aux ascendants et aux collatéraux de la ligne masculine, jusqu'à la septième génération (sapindas). Le lien de parenté se conserve entre eux par le banquet funèbre de chaque mois ; tandis que les parents par les femmes (samanoda-
cas) n'offrent au mort qu'une libation d'eau, et ne lui succèdent qu'au dernier rang. Cette différence entre les deux lignes, c'est-à-dire entre les deux sexes, décèle Je côté faible de la loi. Tandis que la paternité est divinisée, et qu'un respect religieux protège la faiblesse de l'enfant, il semble que le vieil instinct barbare se réveille quand il faut régler la condition des femmes, ce Que la femme, estce il dit, ne soit jamais maîtresse de sa personne : « qu'elle demeure, enfant, sous la garde de son « père; épouse, sous la garde de son époux; ce veuve, sous la garde de ses fils. » Pour elle, il n'y a point de prière, et la connaissance des lois lui demeure interdite : ce n'est plus qu'une chose précieuse qu'on acquiert par achat, par enlèvement ou par fraude. ce Si quelqu'un s'introduit secrètece ment auprès d'une femme endormie, ou enicc vrée, ou égarée d'esprit, la loi déteste ce macc riage ; » mais elle le valide. Une autre disposition range le meurtre d'une femme au rang des crimes secondaires, et le punit comme un vol de bétail. Il est vrai que le législateur cherche à vaincre cetle durelé des mœurs domestiques; il reconnaît dans la femme je ne sais quoi de divin qu'il faut respecter, je ne sais quoi de magique qu'il faut craindre : ce car, dit-il, la maice son maudite par une femme injustement méprice sée ne tarde pas à tomber en ruine. » Ce sont les mômes contradictions, les mômes perplexités
qu'on a déjà vues dans les coutumes germaniques, et avec les mêmes effets. A côté du mariage par achat, par enlèvement ou par fraude, la loi indienne institue des noces solennelles, consacrées par des actes religieux. Elle souffre le brûlement des veuves ; mais elle exige que leur mort soit volontaire, et elle l'honore du moins comme un sacrifice (1).
Un système si compliqué et si scrupuleux, qui resserrait avec tant de rigueur les liens de l'Etat et de la famille, devait laisser peu de liberté à la personne. Chaque heure de la vie se trouvait marquée par des devoirs, des ablutions, des pénitences. Il semble cependant que ces nœuds, savamment formés, vont se rompre quand, le chef de famille ayant payé' sa dette aux ancêtres, voyant grandir son fils et blanchir ses cheveux, la loi lui permet de quitter sa maison et de s'enfoncer dans la forêt. Là, sous des ombrages éternels, il connaît les joies sauvages de la solitude ; il erre à demi nu, sans
(1) Klenze, die Cognaten und Affmen, etc., p. 117 et suiv. Sur le lien de solidarité qui unit le père et ses descendants, Lois de Manou, III, 82, 122, 259. Comment le père sans enfants a le droit de se donner un fils, IX, 57. Cérémonies de la naissance, II, 29. Dévolution des successions, IX, 104 et suiv. Sapindas, V, 60 ; IX, 187 ; Samanodacas, V, 00; et Digest of Hindu Law, vol. III, p. 145-278. Sur la condition des femmes, Lois de Manou, IX, 1-4, 17, 18. « Pour les femmes, aucun rit sacré n'est accompagné de prières : ainsi l'a prescrit la loi. Privées delà connaissance des lois et des prières expiatoires, les femmes sont la fausseté même. » Cf. II, 55-62. — Les huit modes de mariage, III, 20-42. Le mariage par séduction est compté comme le huitième mode.
feu, sans toit, mnis aussi sans maître. II lui est permis d'oublier les livres sacrés, les rites pieux, et tout ce qui lie le reste des mortels. On dirait que l'indépendance de l'homme ait fait son dernier effort, et qu'elle ne puisse aller plus loin. Mais la loi poursuit l'anachorète (sannyasi) dans le désert, le ressaisit et ne lui laisse pas de repos ; elle ne lui permet point de faire un pas sans regarder à terre, de peur d'écraser un être vivant. « Et comme, « jour et nuit, il fait périr involontairement un cer- « tain nombre de petits animaux, il doit se puri- « fier chaque jour par le bain sacré, et en rete- « nant six fois sa respiration : car, de même que « les métaux se purifient au feu, ainsi toules les « fautes que les organes commettent sont effacées « par des suppressions d'haleine. » La loi ne peut rien de plus contre la liberté de l'homme que d'enchaîner le souffle de ses lèvres : elle ferme ainsi les ouvertures de ses sens ; elle lie ses désirs et ses pensées; elle l'emprisonne, pour ainsi dire, dans cet état de recueillement absolu où il ne connaît plus que lui-même, et en lui l'être éternel dont il est émané et dans lequel il rentrera. C'est en vain qu'il s'est arraché à la société : tout ce qu'il y avait laissé d'effrayant, il le retrouve au fond de son cœur ; il trouve le dogme d'une puissance divine qui seule existe, et qui ne produit des existences passagères que pour les dévorer. Devant elle, la personne humaine n'a point de droit, puisqu'elle
n'a point de réalité, puisque sa vie n'est qu'une illusion, et que sa fin dernière est de se voir absorbée, c'est-à-dire anéantie dans l'abîme éternel (1).
Ainsi l'unité de la race indo-européenne, prouvée conclusion. par les migrations des peuples, par la comparaison des mythologies, résulte encore du rapprochement des lois. En Germanie comme à Rome, chez les Grecs comme en Inde, on voit les mêmes moyens de civilisation, ou plutôt tous les moyens se réduisent à une doctrine traditionnelle, où chaque institution s'appuie sur un dogme. Assurément c'est un grand spectacle, en des temps si anciens et si voisins des origines du monde, de trouver déjà les idées maîtresses des affaires, les vérités invisibles soutenant les choses visibles, l'Etat gouverné par la pensée de Dieu, la famille par le souvenir des morts, l'homme par l'intérêt de son âme. Ce sont des croyances bien profondément enracinées que cette inexplicable représentation du père par ses descendants, cette souillure de l'enfant nouveau-né, cette déchéance de la femme, qu'on retrouve au fond de toutes les sociélés antiques. Mais dans toutes on voit aussi les instincts violents qui résistent à l'effort de la loi, et qui poussent les peuples à la barbarie. Partout l'op-
(1) Les devoirs de l'anachorète remplissent le sixième livre de la Loi de Manou. Sur l'absorption finale, livre XII, 125 : « L'homme qui reconnaît, dans son âme, l'âme suprême, présente chez toutes les créatures, se montre le même à l'égard de tous et obtient le sort le plus désirable, celui d'être à la fin absorbé dans Brahma. »
pression des faibles, l'appel aux armes, et l'homme cherchant la liberté dans la vie errante. On a demandé quel était le plus ancien, de l'état d'indépendance ou de l'état de société. Maintenant je crois pouvoir dire que tous deux sont aussi anciens que le monde, parce que tous deux ont leur principe dans les dernières profondeurs de la nature humaine, qui veut être libre, mais qui ne supporte pas la solitude.
Sans doute la doctrine civilisatrice qui fit la première législation du genre humain fut d'abord assez forte pour vaincre les résistances ; mais, lorsqu'en s'altérant elle eut perdu l'ascendant que la vérité lui donnait, il arriva de deux choses l'une : ou qu'elle chercha un appui dans un pouvoir absolu qui soumît les esprits par la contrainte ; ou .qu'elle plia sous la violence des récalcitrants, et laissa retomber les peuples dans le désordre.
Chez les nations du Midi, en Inde, en Grèce, à Rome, l'autorité l'emporte; et, comme c'est l'autorité qui fonde et qui conserve, ces nations ont couvert la moitié du monde de leurs institutions et de leurs monuments. Mais, pour avoir poussé trop loin le droit de la cité, pour avoir divinisé la patrie, pour l'avoir adorée d'un culte idolàtrique, on en vint à ne lui refuser aucun sacrifice. On méconnut le droit sacré de désobéir aux lois injustes, ou plutôt on ne connut pas la prérogative de la raison qui juge de la justice des lois. Les jurisconsultes
proclamaient cette maxime, que la société n'a pas de compte à rendre de ses décisions. Ce fut Terreur des grands Etats de l'antiquité ; ils périrent comme périssent tous les pouvoirs, par leurs excès. La décadence romaine donna cet exemple au monde. Les institutions étaient grandes, mais les consciences étaient étouffées ; un moment vint qu'elles s'éteignirent, et que, les lois se soutenant, la société se trouva dissoute.
Mais l'instinct de la liberté s'était réfugié chez les peuples germaniques. Sans doute celte passion d'indépendance, qui ne souffrait rien d'obligatoire, rien de fixe, rien de durable, ne permettait pas à la société de s'affermir. Il ne semble pas que la personne humaine fût meilleure hors de ces liens de la loi qui la soutiennent, incapable de se maîtriser, impuissante pour tout , si ce n'est pour détruire. Mais c'était aussi la destinée des barbares d'accomplir une oeuvre de destruction. D'ailleurs le mal , chez eux , n'était pas sans ressources. L'homme n'y était pas descendu aussi bas que dans les pays policés, qui ont abusé de toutes les jouissances et de toutes les lumières. Ils étaient ignorants, par conséquent excusables à beaucoup d'égards ; ils étaient pauvres, car il n'y a pas de richesse plus tôt tarie que le pillage; et la pauvreté devait les réduire au travail. Ils paraissaient chastes, si l'on comparait la grossière simplicité de leurs mœurs aux raffinements des débauches
romaines. Enfin ces caractères énergiques, qui ne savaient pas obéir, mais qui savaient se dévouer, conservaient un reste de dignité humaine , une étincelle de ce sentiment d'honneur que les autres peuples anciens n'ont jamais bien connu, et dont le christianisme devait se servir pour former les consciences, et pour fonder sur l'obéissance raisonnable tout l'édifice des législations modernes.
La vieille religion des Germains devait finir avec les temps barbares ; une partie de leur législation était destinée à traverser les siècles féodaux ; leurs Énumération
des
langues, plus durables, couvrent encore de leurs langues
o ' i ' germaniques.
dialectes le tiers de l'Europe et la moitié de l'Amérique: quatre-vingts millions d'hommesles parlent. En ne considérant que les idiomes germaniques fixés par des monuments littéraires, on en compte quatorze. Au nord, le danois et le suédois se rattachent à l'ancien Scandinave, encore parlé en Islande. Au centre, on trouve l'anglais et le hollandais ; le flamand et le bas allemand, qui eurent une littérature au moyen âge; le frison, le vieux saxon/ l'anglo-saxon, dont nous avons les restes dans des textes de lois, des poëmes, des traités scien* tifiques. Au midi, c'est le haut allemand, devenu la langue nationale de l'Allemagne moderne ; c'est l'idiome plus doux que popularisèrent les poètes
chevaleresques de la Souabe; c'est l'ancien teutonique, tel que l'écrivaient les contemporains de saint Boniface, de Charles Martel. Enfin vient la langue des Golhs, sauvée de l'oubli dans le peu de pages qui nous restent de la traduction de la Bible par l'évêque Ulphilas. Comment ne pas admirer la vigueur de ce vieux tronc germanique qui poussa tant de branches, qui eut des fleurs sous tous les cieux, el des fruits pour tous les siècles ?
Des quatorze idiomes qui viennent d'être énumérés, aucun, sans doute, ne représente exactement la langue parlée par les Germains de Tacite : tout ce qu'on en sait se réduit à des noms propres, qui se décomposent en un petit nombre de racines connues. Mais la version gothique des saintes Ecritures est du quatrième siècle ; on a du septième et du huitième plusieurs textes teutoniques, anglosaxons, Scandinaves. Ces quatre idiomes occupaient un territoire immense ; ils supposaient un long travail du temps : en réunissant donc leurs traits communs, on retrouvera peut-être ce qui faisait le fond des langues germaniques aux approches de l'ère chrétienne.
Je ne me dissimule point ce qu'il y a d'épineux dans ces recherches; je m'y engage, soutenu par la pensée d'atteindre une certitude que ne donne pas toujours Tétude des législations et des mythologies. Les peuples ne laissent pas de monuments plus instructifs que leurs langues. Et d'abord,
dans le vocabulaire d'une langue on a tout le spectacle d'une civilisation. On y voit ce qu'un peuple sait des choses invisibles, si les notions de Dieu, de l'âme, du devoir, sont assez pures chez lui pour ne souffrir que des termes exacts. On mesure la puissance de ses institutions par le nombre et la propriété des termes qu'elles veulent pour leur service ; la liturgie a ses paroles sacramentelles, la procédure a ses formules. Enfin, si ce peuple a étudié la nature, il faut voir à quel point il en a pénétré les secrets, par quelle variété d'expressions, par quels sons flatteurs ou énergiques il a cherché à décrire les divers aspects du ciel et de la terre, à faire pour ainsi dire l'inventaire des richesses temporelles dont il dispose.
La grammaire conduit plus loin : on y saisit le génie même de la nation où elle s'établit. Il n'y a pas de puissance plus stable, plus obéie, plus active qu'une langue, ni dont la constitution fasse mieux connaître les besoins de l'esprit public et ses ressources. Les langues ont des règles d'euphonie pour contenter l'oreille par une succession de syllabes harmonieuses; elles ont aussi des règles logiques pour satisfaire la raison par une suite de propositions intelligibles. Les premières montrent jusqu'où un peuple pousse cette sensibilité qui est le commencement de tous les arts ; les secondes font voir jusqu'où il porte cette rigueur de méthode sans laquelle il n'y a pas de science. Par la disci-
pline qu'il s'impose, on juge déjà de sa vocation. Enfin l'étymologie des langues éclaire l'histoire des sociétés. On ne remonte point aux origines des mots et des formes grammaticales, on n'assiste pas aux révolutions du langage, sans y reconnaître le mouvement des esprits et l'impulsion des événements. A la présence d'un grand nombre de termes étrangers, pénétrant pour ainsi dire de vive force dans un idiome qu'ils violentent, on découvre la trace d'une invasion. Dans les rapports réguliers qui existent entre deux langues, on retrouve les titres de parenté de deux peuples. Et quand l'une est jetée à l'occident, l'autre à l'orient, il faut bien croire à d'antiques migrations qui les séparèrent, et dont le souvenir même aurait péri, si les langues n'étaient destinées à faire l'histoire des temps qui n'eurent pas d'historiens.
vocabulaire En ouvrant le vocabulaire Scandinave, on est duNord.es d'abord frappé d'un nombre infini de termes mv-
Théologie. . .
thologiques. En effet, toutes les grandes religions ont eu leurs idiomes sacrés, soit qu'elles s'attachassent à une langue morte, qu'elles conservaient dans leurs livres et dans leur liturgie; soit qu'elles adoptassent une langue vivante, en y créant assez d'expressions pour composer une nomenclature savante, à l'usage des prêtres et de leurs disciples. Il fallait que les choses invisibles prissent un corps dans les mots qui les représentaient, et qui les
faisaient descendre, pour ainsi dire, à la portée de l'homme. Ainsi les Scandinaves avaient toute une théologie dans les cent quinze titres qu'ils donnaient à Odin, dans le catalogue des Ases, des Àlfes, des Valkyries, des Nains et des Géants, en y ajoutant l'énumération des neuf mondes et la généalogie des héros. Le poëte qui parle dans le chant sacré du Havamal croit vanter son savoir en déclarant que, a si on l'interroge dans l'assemblée, il « est en mesure de nommer l'un après l'autre « tous les dieux et tous les génies. » Un autre poëme raconte comment le nain Alvis, qui savait toutes choses, alla trouver un soir le dieu Thor, et lui demanda la main de sa fille. Thor, ne voulant pas irriter le nain par un refus, lui promet la jeune déesse s'il répond aux questions qui lui seront faites. Il lui demande donc les noms du ciel et de la terre, du soleil et de la lune, des vents et des éléments, considérés comme autant de divinités. Et le nain récite les noms de chaque chose dans les langues différentes des Ases, des Alfes, des Géants et des mortels. Cependant il oublie que la nuit s'écoule, et que les premiers rayons du soleil sont mortels pour les nains qu'ils surprennent hors de leurs demeures : au lever du jour, Alvis expire sur la porte du dieu qui l'a trompé. Rien n'est mieux fait que ce récit pour exprimer l'abondance du langage théologique chez les Scandinaves, et la longueur de ces catalogues divins qu'une nuit
ne suffisait pas à épuiser. Les termes dont ils se composaient avaient presque toujours une signification symbolique. Les quatre nains, par exemple, qui soutiennent le poids du monde, Nordri, Sudri, Austri, Vestri, portent les dénominations des quatre points cardinaux. Les trois Nornes chargées d'écrire les destinées humaines, Urda, Verdandi et Skulda, représentent le passé, le présent et l'avenir. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans l'Edda des strophes entières formées de noms mystérieux : chacun d'eux résumait une croyance ; et ces listes,' maintenant inintelligibles, fixées dans la mémoire par lerhythme et la mesure, n'avaient besoin que d'un commentaire pour s'éclairer et pour dérouler aux regards des adeptes l'éclatante mythologie du Nord (1).
Il se peut que ces richesses de la parole se soient en partie dissipées chez les autres nations de la même famille. On en voit cependant des restes dans les noms donnés aux esprits et aux génies de toute espèce qui troublèrent longtemps l'imagination rêveuse des Allemands. Les Anglo-Saxons distinguaient les Elfes des montagnes et les Elfes des plaines, ceux des forêts, ceux des lacs et ceux des
(1) Edda Sœmundar, Havamal, 162. « Si mihi in hominum concilio recensendi sunt dii singillatim, — Asarum et Alfarum, — omnium novi distinctionem. — Pauci insciti ita norunt. » Alvismal; Volospa, 11, 18. Les strophes 11-14 sont formées des noms de 74 nains. Ces énumérations rappellent les catalogues de dieux, de héros et d'héroïnes, dans Homère et Hésiode.
villes. Tous les peuples germaniques ont conservé dans les mêmes termes le souvenir d'un même culte : tous désignent par des expressions semblables le prêtre, les lieux sacrés, les immolations sanglantes, les différentes sortes d'adorations et de prières. Partout reparaît le nom sous lequel Dieu est représenté comme l'être incréé, existant par lui-même. L'âme est désignée par un mot qui n'appartient qu'à elle, sans métaphore et sans équivoque; tandis que les Grecs et les Latins n'avaient su lui donner que le nom de ce souffle corporel et périssable (tfwjcà, anima) que l'homme porte dans sa poitrine. Il est curieux de voir jusqu'où des peuples sans philosophes ont porté l'effort, quand il s'agissait de saisir la nature spirituelle de l'âme, et de déterminer les sentiments qui l'agitent, les actes qui l'exercent; comment ils ont tenté l'analyse de l'entendement et de la volonté; comment ils ont eu deux mots pour la pensée, deux pour le désir , et une admirable flexibilité d'expression pour tous les degrés de l'amour (1).
Dieu, L'âme,
Penser,
Vouloir, Désirer,
Plaire, Aimer,
Gothique.
Cuth,
saivala,
minan,
fruthian,
viljan,
geiran,
lu>ton,
liuban,
frijon,
Teutonique.
Cot,
soola,
mainjan,
frot,
willan,
giri,
lyst (?), liub, friunt, pluozan,
Anglo-saxon.
God,
sâvl,
mœnan,
frod,
villa,
geornian,
lyst,
lcof,
t'reond,
blôtan,
Scandinave.
Gud.
sâl.
minna.
frœda.
vilja.
giarn.
lyst.
liufr.
freia.
blôta.
Sacrifier, blôtan, On a pensé que ces listes de mots auraient l'utilité de mettre sous
Droit. En même temps que les dialectes primitifs du Nord conservent les plus authentiques débris de l'enseignement sacerdotal, on y découvre aussi les traces de toutes les institutions civiles. Si le droit ne put jamais vaincre le désordre des passions chez ces peuples violents, il avait été assez fort pour s'y créer une langue à son service, pour maintenir Tordre dans les idées par la régularité des expressions, et pour constituer ainsi toute une jurisprudence. En effet, Odin et ses douze compagnons sont représentés comme autant de juges siégeant sur autant de tribunaux dans la cité d'Asgard ; et parmi les sciences qui viennent des dieux, on compte celle de terminer les contestations des hommes. S'il faut en croire les chants de l'Edda, « il y a des paroles « magiques savamment combinées, à l'aide des- « quelles un accusé sort victorieux du jugement. » C'en est assez pour indiquer un certain nombre de termes techniques et de formules consacrées, par lesquels les coutumes du Nord avaient cherché de bonne heure à circonscrire, à enchaîner les notions abstraites du juste et de l'injuste. Et d'abord, les termes de droit étaient si bien établis, ils avaient tant d'autorité chez les Francs, les Alemans, les Bavarois et les Lombards, qu'au moment où les
les yeux du lecteur les rapports et les différences des quatre dialectes primitifs. J'ai surtout consulté, pour le gothique, le dictionnaire de Gabelenz et Lœbe, à la suite de la dernière édition d'Ulphilas. Il faut lire aussi les excellentes discussions philologiques par lesquelles J. Grimm commence chaque chapitre de sa Mythologie.
lois de ces peuples furent rédigées en latin, il y resta un grand nombre de mots barbares qu'on n'osa point traduire. De là, par exemple, dans la loi salique, le tunginus, ou magistrat inférieur ; le mallum, ou tribunal ; le reipus, ou mariage d'une veuve; la chenechruda, ou cession de biens du débiteur insolvable. D'autres coutumes, comme celles de Frise, de Danemark, de Suède, écrites dans le dialecte national, n'éprouvent aucun embarras à rendre avec précision les rapports compliqués et délicats qui font le lien de la société. Toutes les langues germaniques ont un fonds commun d'expressions pour désigner la nation, le territoire et ses divisions, l'état des personnes, les degrés de parenté, la dévolution des biens. Elles distinguent, toutes, les biens meubles des immeubles, la terre patrimoniale des acquêts qui s'y sont ajoutés ; le magistrat qui préside au jugement, des assesseurs chargés de prononcer sur le fait en litige; la réparation pécuniaire due à l'offensé, de la condamnation pénale que l'ordre public réclame. Quand les témoignages des historiens manqueraient, les indications des anciens glossaires nous feraient encore pénétrer dans les mœurs du Nord; et ces vieux mots, toujours respectés, nous montreraient les restes d'une civilisation antique, débordés, mais non détruits par le flot de la barbarie (1).
(1) Edda Sœmundar Brynhildar quida, I. « Characteres causales (Mal-Runar) noris. — Si neminem tibi vis, — saeve offensam
En second lieu, afin que les expressions juridiques ne perdissent rien de leur prestige, elles ne s'employaient pas au hasard; on les liait, on les enveloppait dans des phrases sacramentelles soumises à un certain rhythme, à de certaines consonnances. C'étaient là, sans doute, ces combinaisons de mots qu'il fallait savoir pour ne point succomber en justice. Les plus anciennes formules connues sont en vers, et plusieurs, conservées jusqu'au moyen âge, ont encore toute la pompe lyrique. C'est ainsi que la loi islandaise, en confirmant le contrat qui réconcilie un meurtrier avec la famille de la victime, menace quiconque enfreindrait la paix jurée. « Qu'il soit exilé, dit-elle, aussi loin qu'un homme « puisse aller en exil ; aussi loin que les chrétiens « vont à l'église, et que les païens sacrifient dans « leurs temples; aussi loin que le feu brûle et que « la terre verdoie, que les mères enfantent et que
rependere, — eos implicas, — eos involvis, — eos disponis universos, — in eo conventu, — ubi hominibus eundum est — ad juste constituta judicia. » Cf. Havamal, 156; Grimm, Deutsche Rechts-Alterthùmer , I.
Voici la série des principaux termes de droit dans les quatre dialectes primitifs :
Gothique.
Teutonique.
Anglo-saxon.
Scandinave
Le peuple,
thiuda,
diot,
theod,
thiod.
Le territoire,
land,
land,
land,
land.
Le souverain,
frauja,
fro,
fréa,
fru.
La noblesse,
athala (?),
, adal,
edhel,
ôdal.
V homme libre,
freis,
tri,
freo,
fri.
Le serf,
skalks,
skalk,
sceal,
skalkr.
La propriété,
aigin,
eikan,
agen,
eiga.
L'héritage,
arbi,
arbi,
yrf,
arfi.
La borne,
marka,
marka,
mearc,
marc.
« l'enfant crie après sa mère, que le bois nourrit « le feu, que le vaisseau chemine, et que brillent « les boucliers; aussi loin que le soleil fond la « neige, que la plume vole, que nage la truite, et « que l'épervier plane au printemps; aussi loin « que le ciel se courbe en voûte, que les vents « soufflent, que les eaux courent à la mer, et que « les hommes sèment le grain. » Il serait facile de multiplier les exemples, et de montrer que le droit germanique connut ces solennités de paroles qui tinrent tant déplace dans le droit romain, qui firent du langage judiciaire une sorte de poésie [carmennecessarium), et dont les jurisconsultes tirèrent comme d'un germe les plus savantes institutions qui furent jamais (1).
Des langues si riches quand il fallait parler des Astronomie. dieux ou régler les intérêts des sociétés, comment
(1) Grimm, Deutsche Rechts-Alterthùmer . Les termes de droit s'emploient deux à deux ou en plus grand nombre, en observant la loi poétique de l'allitération, qui consiste à rapprocher les mots commençant par une même initiale. Exemple, dans les lois Scandinaves :
medh mund ok mala. — Hûs ok hêm ;
dans les lois anglo-saxonnes :
mœg and mundbora. — Hûs and hâm.
Je crois reconnaître des vers dans cette formule suédoise ;
Tu œr ei mans maki Ok ei madir y Brysti ;
et dans ces autres tirées de la loi des Frisons :
Mord sehilma — mit mord bêla.
Bi londcs lcgorc — aud bi lioda libbande.
se seraient-elles trouvées impuissantes pour décrire les scènes journalières de la création? Les vocabulaires germaniques sont prodigues de ces termes pittoresques et hardis qui attestent l'observation de la nature et l'émotion de l'esprit humain en présence de tant de grands spectacles. Tous les phénomènes semblent d'abord comme autant de merveilles qu'on ne saurait expliquer, qu'on ne saurait nommer, sans faire intervenir les dieux. L'arc-enciel était le pont (Asbru) par où les Ases descendaient des cieux sur la terre. Ils y avaient laissé leur nom aux créatures qu'ils avaient aimées. Parmi les oiseaux, on connaissait le Coq de Woden (Odhins honi) ; parmi les plantes, la Barbe de Donar (Donner sbart), le Sourcil de Balder (Balldersbrâ), le Bouclier de Tyr (Tyrihialm), la main du Géant, l'Herbe des Alfes et celle des Nains. Les larmes que la Déesse de l'Amour avait versées en cherchant son époux s'étaient changées en or ; ce riche métal garda le nom de pleurs de Freya. La nature apparaissait toute vivante et toute divine dans un langage qui satisfaisait l'imagination, mais où l'on pourrait surprendre aussi les premiers efforts de la raison pour discerner, pour classifier les faits, pour en pénétrer les causes. Sous ces noms destinés à rappeler les vertus des plantes, à marquer l'origine des métaux précieux, il y a peut-être un souvenir des connaissances médicales et métallurgiques dont les prêtres Scandinaves se vantèrent, et qui leur
furent communes avec toutes les écoles sacerdotales de l'antiquité. Mais on peut aller plus loin et retrouver dans les idiomes du Nord les vestiges d'une science astronomique surprenante chez des peuples qu'on se figure enveloppés d'une brume éternelle, sous un ciel sans étoiles (1).
Le poëme sacré de la Yolospa rappelle un temps où « le soleil ne connaissait pas ses palais, les étoi- « les ne connaissaient pas leur place, la lune ne « connaissait pas sa demeure. Alors les Ases s'assi- « rent sur leurs sièges élevés, et ces dieux saints « délibérèrent. Us donnèrent des noms à la nuit « et aux décroissances de la lune ; ils nommèrent « le matin, le midi, l'après-midi et le soir, en sorte a qu'on pût compter les années. » Ce n'est pas forcer le sens de ce texte que d'y voir premièrement l'ignorance d'un peuple qui n'avait ni marqué la place des astres, ni mesuré leur cours; ensuite la sagesse des prêtres représentants des dieux, qui démêlèrenl le désordre apparent des mouvements célestes, saisirent les premières lois et tentèrent de les fixer par la parole. Cette astronomie toute sacerdotale ne pouvait parler que le langage du
(1) La Yolospa (strophe 7) représente les Ases forgeant l'or ; et probablement la fable des pleurs de Freya fait allusion à la récolte de l'or dans les eaux des fleuves. D'un autre côté, le Eavamal (strophe 150) met la médecine au nombre des sciences magiques ; et un autre poëme (Brynhihlar quida) s'exprime en ces termes : « Characteres plantarum (Rim-Runar) scias, -— si medicus esse « cupis — et nosse vulnera inspicere : — illi corlici incidantur — a et germini arboris. »
200 CHAPITRE IY.
sanctuaire : elle désignait les astres par des noms divins, et leurs différents aspects par des fictions mythologiques. Le soleil, c'était Odin; et, dans ce rôle, le dieu portait douze titres différents, selon les douze mois de l'année, et cinquante-deux surnoms, répondant aux cinquanle-deux semaines. On l'appelait le flamboyant (svidur), le resplendissant (gimnir), le père du solstice (iolfadir), le dieu à l'œil de feu (baleigur) ; et c'est pourquoi on le représentait avec un œil seulement : il avait laissé l'autre en gage au nain Mimir, quand celui-ci lui permit de boire à sa fonlaine, dont les eaux donnaient la connaissance des choses fulures. On racontait aussi comment le génie de la lune, Mani, avait enlevé deux enfants qui puisaient à une source sacrée ; et l'on expliquait les taches du disque lunaire en y reconnaissant deux figures humaines portant une cruche suspendue à un bâton. Les douze Ases avaient dans le firmament douze palais, qui correspondent aux douze signes du zodiaque. La grande Ourse représentait le char d'une divinité. Les étoiles dont les Grecs firent le baudrier d'Orion figuraient, pour les Scandinaves, la quenouille de Frigga. Deux astres furent formés des yeux du géant Thiassi, mis à mort par les Ases ; et le dieu Thor composa une constellation des orteils d'Orvandil, son compagnon de voyage, dont les pieds avaient gelé en chemin. Ces dénominations, ces fables et tant d'autres aujourd'hui perdues, servaient à diri-
ger les sages du Nord dans l'espace étoile; ils y cherchaient des horoscopes et des augures , mais en même temps ils y poursuivaient une science plus utile aux hommes, sans laquelle il n'y a point d'ordre dans la vie, ni de règle dans la société : je veux dire la division du temps, la distinction des saisons, la durée des années. Il fallait que des connaissances si nécessaires fussent placées sous la garde de la religion. Trois sacrifices solennels consacraient les trois grandes époques du solstice d'hiver, de l'équinoxe du printemps et du solstice d'été. Deux nains, Nyji et Nidhi, présidaient à la croissance de la lune et à sa décroissance. D'autres temps étaient marqués par des observances dont le souvenir subsiste encore dans les superstitions du Danemark et de la Suède. -Les douze mois, de trente jours chacun, s'augmentaient de quatre jours intercallés au second mois d'été, et complétaient ainsi une période de cinquante-deux semaines ou de trois cent soixante-quatre jours, trop courte de trente heures pour égaler la révolution du soleil. Cette lacune paraît avoir été partiellement remplie au moyen d'une semaine additionnelle qui revenait tous les sept ans. Le calendrier se conservait, comme toutes les traditions sacrées, par des chants et par une écriture symbolique. De là ces poëmes, encore populaires dans le Nord , composés pour rappeler Tordre des mois et les fêtes qui y tombent; de là ces bâtons appelés runiqucs, où les paysans scandi-
naves gravent les divisions de l'année en caractères anciens, accompagnés d'hiéroglyphes. Le secret des vieux pontifes païens, divulgué par les prêtres chrétiens qui leur succédèrent, a été livré aux ignorants et aux petits (1).
Toutefois la science des astres n'était point restée confinée dans les temples de Scandinavie. Les Anglo-Saxons avaient aussi leur calendrier, qui nous est parvenu avec la nomenclature de leurs mois. Ils en comptaient douze, partagés entre quatre saisons et, deux semestres : ces mois étaient lunaires, et formaient une année de trois cent cinquante-quatre jours. Les onze jours manquant pour compléter l'année solaire composaient tous les trois ans un treizième mois, intercalé dans la saison d'été. L'année s'ouvrait par la grande fête du
(1) Geijer, Sve Rikes Hœfdcr, cap. vu. Grimm, Mythologie, 661 et suiv. Lexicon mythologicon, et Spécimen calcndarii gentilis, à la fin du troisième volume de l'Edda ; Copenhague, 1828. Mais je ne puis adopter les rapprochements trop hardis et les conclusions précipitées de ce savant travail. — Volospa , 5 : « Sol neque scivit — uhi palatia haberet ; — Stella?, nec sciverunt — ubi loca haberent; — lima neque scivit — quam mansionem haberet. — 6. Tum omnes dii occuparunt elatas sellas, — sanctissima numina, et de his delibcrabant. — Nocti et interluniis — nomina dcderunt. — Mane vocarunt — et meridiem ; — pomcridianum tempus et vesperam — pro numerandis annis. » — Pour les douze demeures célestes des Ases, et pour les cinquante-deux noms d'Odin, voyez au tome premier de l'Edda le poëme du Grimmismal, où j'incline à reconnaître l'abrégé d'une doctrine astronomique. En ce qui touche les fables du géant Thiassi et d'Orvandil^ voyez Ilarbardsliod, 28, et l'Edda de Snorre, 110, 111. — Les bâtons runiques des paysans Scandinaves ont eu pour modèles ceux que le clergé catholique du Nord exposait dans les églises pour régler les jeunes et les fêtes.
solstice d'hiver, et la nuit qu'on y consacrait était appelée la Mère des Nuits (Moedrenech) . Celte solennité donnait son nom (Guili) au mois qui la précédait et à celui qui la suivait. Parmi les dix autres, cinq rappelaient par leurs dénominations les divinités qu'il fallait honorer, et les offrandes dont on devait charger leurs autels; cinq marqaient les temps favorables à la navigation et au soin des troupeaux, le moment de la récolte et le retour des frimas. Il y avait aussi des jours fastes et des jours néfastes, et toute la suite de ces règles était contenue dans des poëmes dont nous avons probablement les débris. Le système anglo-saxon se rencontrait avec le Scandinave en plusieurs points, il aboutissait au même résultat; mais il différait par la durée des années communes, par le nombre et la distribution des jours intercalaires : en quoi il reproduisait presque entièrement Tordre du calendrier athénien. Sans doute les hommes du Nord faisaient une erreur considérable, s'ils ne tenaient point compte de l'excédant de six heures qui forme nos années bissextiles; mais j'admire déjà que ces barbares aient égalé les Grecs dans leurs efforts pour concilier les mois réglés par la lune avec Tannée réglée par le soleil, et pour réduire à la même loi les révolutions différentes de ces deux astres, que les hommes ont toujours consultés, et qu'ils sont parvenus si tard à mettre d'accord (1).
(1) Bède, de Ratione temporum, cap> xm.La coutume de rédi*
Considérez toutes les nations germaniques ; vous les trouverez souvent errantes sur la terre, mais toujours attentives à s'orienter dans le ciel. Au quinzième siècle, les paysans des Pays-Bas connaissaient encore le chariot de VVoden (la grande Ourse), et longtemps ceux de la Thuringe montrèrent la voie lactée comme le chemin par où le roi Yring était monté chez les dieux. Les fêtes populaires de l'Allemagne conservent encore le reste des solennités qui marquaient les solstices et les équinoxes. Si Gharlemagne changea les noms que les Francs donnaient aux douze mois de l'année, ce fut sans doute pour faire tomber en oubli un calendrier idolâtrique, dont il n'osa cependant pas effacer toutes les traces : avril retient le nom de la déesse Ostara (Ostar manoth), et décembre resta le mois sacré, comme chez tous les peuples du Nord
ger le calendrier en vers devait être bien enracinée chez les Anglo- Saxons, puisque Bède, après avoir écrit en prose son beau traité de Ratione temporum, crut devoir l'abréger en hexamètres latins, et en faire un sommaire encore plus court en latin rimé, probablement pour l'usage des écoles. Voici le début de cette pièce :
Annus solis continetur
Quatuor temporibus, Ac deinde adimpletur
Duodecim mensibus.
Quinquaginta et duabus
Currit hebdomadibus, Tercentenis sexaginta
Alque quinque diebus.
Je crois voir aussi des restes de l'ancien calendrier anglo-saxon dans le Ménologe en langue anglo-saxonne, publié par Hickes (Thésaurus), et dans un manuscrit cité par Turner, History, lib VII, cap. xii.
(Heilag manoth). En remontant plus haut dans l'histoire, on trouve le législateur des Gètes apprenant à son peuple à reconnaître les douze signes du zodiaque et les révolutions des planètes. Les prêtres dépositaires de ces enseignements avaient un catalogue de trois cent quarante-quatre étoiles ; et les guerriers mêmes, s'il faut en croire Jornandès, passaient leurs jours de repos à étudier les phases de la lune et les éclipses du soleil. Au milieu de ces exagérations on démêle la trace d'une science antique, répandue dans le Nord avant l'ère chrétienne; et l'on arrive à douter de l'opinion commune selon laquelle les Germains auraient emprunté aux Romains l'usage de la semaine et les noms des sept jours. Les Romains ne connurent la période hebdomadaire qu'au temps de César : il fallut des siècles avant qu'elle devînt assez populaire parmi eux pour s'introduire chez leurs voisins et leurs ennemis. Mais d'abord, en considérant l'accord de tous les idiomes germaniques à désigner la semaine par un même mot, et les jours par les noms des mêmes dieux nationaux, on a lieu de croire ces termes antérieurs à l'époque où les dialectes se divisèrent. D'ailleurs Tacite remarquait déjà chez les Germains l'observation régulière de la pleine lune et de la nouvelle, qui divisait les mois en deux parties égales, et qui donne lieu de soupçonner un second partage en quatre périodes de sept jours. Enfin ce partage fut fait dans le ca-
lendrier Scandinave, puisqu'il roulait tout entier sur le nombre exact de cinquante-deux semaines, malgré l'inconvénient de former une année trop longue pour s'accorder avec le retour de la lune, trop courte pour coïncider avec la révolution du soleil. Gomment l'institution des sept jours se fûtelle plus solidement établie chez le peuple le plus éloigné des Romains, si ce n'est qu'il la tenait d'ailleurs, c'est-à-dire de l'Asie, cette première patrie d'Odin et des Ases? C'est là que la semaine a ses origines, consacrées par les plus hautes traditions religieuses. Une conjecture si naturelle s'appuie encore de deux indices moins sûrs, mais dont il faut tenir compte. D'une part, Wodan, à qui les Germains dédient le quatrième jour, rappelle par son nom et par ses attributs le dieu Bouddha, sous l'invocation duquel le même jour est placé chez les Indiens. D'un autre côté, les deux peuples semblent s'attacher à l'idée d'un renouvellement périodique du monde, et la durée qu'ils lui donnent forme naturellement un grand cycle astronomique. Or l'âge présent du monde, selon les Indiens, durera quatre cent trente-deux mille années, qui seront suivies d'une ruine universelle; et le poëme Scandinave du Grimmismal, où il est difficile de ne pas voir une exposition mythologique du calendrier, déclare qu'avant la destruction de l'univers huit cents personnages divins sortiront par chacune des cinq cent quarante
portes de la Valhalla. Si la Yalhalla représente ici la demeure du soleil, et si les personnages qui en sortent sont autant d'années, il est remarquable que leur réunion forme encore le nombre fatal de quatre cent trente-deux mille. Ainsi les deux peuples s'accorderaient dans la plus grande comme dans la plus faible mesure du temps. De telles analogies ne s'expliquent point par une rencontre fortuite. L'astronomie devait naître sous le ciel de l'Orient; mais il fallait qu'elle suivît ces nations voyageuses qui allaient chercher leur destinée dans les forêts ou sur les mers du Nord, et qui auraient péri de terreur si le calcul des révolutions célestes, en leur promettant le retour du soleil, n'avait consolé la longueur de leurs nuits et de leurs hivers (1 ) .
(1) Grimm, Mythologie, p. 687. Éginhard, Vit. Carol. M., apud Perz, t. II, p. 458 : « Mensibus etiam juxta propriam linguam vocabula imposuit cum ante id temporis apud Francos partim latinis, partim barbaris nominibus pronuntiarentur. » Jornandes, de Reb. Getic. Grimmismal, cap. xn. Grimm éprouve aussi quelques doutes sur l'origine de la semaine; et Geijer adopte ce rapprochement des 432,000 personnages mythiques de YEdda, et des 452,000 années de la période indienne. — Ou peut citer, comme un des plus frappants exemples de l'analogie qui règne entre les langues germaniques, les termes par lesquels elles désignent les différentes parties de la durée.
Le temps, G.
theihs,
T. zit,
A. tid,
S. tidh.
Le moment,
mel,
mal,
mel,
mal.
L'heure,
weila,
hvila,
h vil,
hvila.
Le jour,
dags,
tag,
dag,
dagr.
La semaine,
viko,
vecha,
vica,
vika.
Le mois,
menoths,
manod,
monadh,
manadr
L'année,
jer,
jâr,
gear,
ar.
Le siècle,
aivs,
ewa,
ava,
œfi.
A vrai dire, le mot aivs ou ewa, comme le latin œvum et le grec aiwv, ne désigne qu'une longue durée sans mesure déterminée.
ce qui Cependant ces expressions figurées, ces for-
manque au , , , /
vocabulaire mules mystérieuses, qui donnent tant d éclat aux
des langues J L
du Nord, vieilles langues du Nord, en trahissent aussi l'insuffisance et la faiblesse. Ce sont comme des langues sacrées qui protègent la science naissante, mais où elle n'a ni liberté ni grandeur. Il ne faut pas croire que les idiomes d'Àlaric et de Clovis eussent déjà des expressions pour toutes les délicatesses de la pensée humaine. Lorsque après les invasions les dialectes de la Germanie se trouvèrent en présence de la civilisation chrétienne, il leur fallut un travail de plusieurs siècles avant de pouvoir se plier à cette variété infinie de notions savantes qui n'avaient jamais pénétré dans l'esprit des barbares. Ce ne fut pas trop de toute la persévérance des écrivains monastiques pour faire passer dans ces langues rebelles la théologie de l'Evangile. lis n'y parvinrent qu'en détournant les vieux mots de leur sens primitif, ou en empruntant à la langue de l'Eglise des termes dont ils accommodaient l'orthographe à la prononciation de leurs lecteurs. C'est ainsi que le mot de minna, qui dans les mœurs païennes désignait la coupe vidée dans les festins pour l'amour des dieux et des ancêtres, devint le nom chrétien de la vertu de charité. C'est ainsi que du latin eleemosyna il fallut faire alamnosa, l'aumône : les barbares n'avaient ni le mot ni la chose. D'un autre côté, si l'on considère cette partie des langues germaniques où se réfléchissent les mœurs
des peuples, on reeonnaît bientôt leur exlrême pauvreté en tout ce qui touche les habitudes de la vie sédentaire, le luxe des villes, les monuments qui les ornent, les arts qui les enrichissent. Quand les moines vinrent ouvrir des écoles dans les bourgades allemandes, il fallut encore tirer du latin le nom d'une institution si nouvelle (schola, schule). Au contraire, les locutions abondent pour désigner la maison isolée, entourée d'un espace vide, telle que la décrit Tacite; la salle du banquet, où le noble rassemblait ses proches et ses fidèles; le lieu fort, où il se retranchait contre ses ennemis. Rien de plus varié que les images de la vie errante, de la navigation, de lâchasse et de la guerre. Je trouve dans la langue des Goths toutes les armes offensives et défensives (vepna, sarva), le casque (hilms), la cuirasse (brunjo), le bouclier (skildus), les traits qu'on lance de loin (arvazna), et deux sortes d'épées (hairus, meki). Aucune de ces expressions n'indique une origine étrangère, et toutes les traditions des Germains les font voir en effet habiles à forger les métaux. Enfin, si la nature se peint dans les idiomes du Nord, c'est avec les rigueurs du ciel et la stérilité du sol. Ils distinguent avec soin tous les phénomènes du froid et de la tempête; mais ils n'ont pas à nommer les richesses végétales de climats plus heureux. Je remarque le grand nombre de termes dont ils disposent pour discerner tout ce qui frappe l'ouïe : le cri des bêtes,
le frémissement des arbres, le murmure des eaux. L'ouïe est le sens le plus exercé du nomade; elle le guide quand les yeux ne peuvent plus rien : souvent les pâtres des Alpes, égarés le soir, retrouvent le chemin de leurs chalets en prêtant l'oreille au bruit des sources qui se précipitent dans les vallées. Ainsi le dépouillement du vocabulaire des nations germaniques laisse déjà voir ce qu'il leur restait de lumières, ce qui faisait leur force, ce qui faisait leur impuissance. On pourrait aisément pousser plus loin ces inductions, s'il n'était périlleux de se fier sans réserve à des listes de mots mutilées par le temps. Il a moins de prise sur les formes grammaticales.
Grammaire ^en ne semDle plus liDre que la pensée humaine dduKofd.es et que la parole qui la représente. Toutefois la parole non plus que la pensée ne fait rien de grand, rien de public ni de durable, qu'en se soumettant à des lois. C'est pourquoi toute langue qui a une destinée religieuse, politique, littéraire, se lie par des règles. La grammaire est un commencement de discipline, une première satisfaction donnée à ce besoin d'ordre qui tourmente les peuples bien doués. Mais alors l'indépendance de la parole se réfugie pour ainsi dire dans l'usage de chaque lieu, de chaque famille, de chaque homme, qui reste maître de s'exprimer mal. Cette façon irrégulière de s'exprimer s'appelle barbarisme, et j'y reconnais
en effet ce je ne sais quoi de barbare, c'est-à-dire d'insoumis, qu'on trouve au fond de toutes les sociétés. Les irrégularités de l'usage tendent à faire irruption dans la langue publique : elles s'y introduisent d'abord à titre d'exceptions; elles finissent par la pénétrer dans tous les sens, par la décomposer et la détruire. 11 n'y a pas d'idiome si poli qui ne recèle de telles causes de corruption ; le désordre qu'elles y portent indique à peu près ce qu'il y a de trouble dans les intelligences. C'est l'étude que je voudrais faire sur les dialectes du Nord, sans toucher à des détails philologiques trop délicats pour une main étrangère.
Le premier besoin de la parole est de captiver Euphonie. l'oreille, distraite par les sons du monde extérieur; et c'est pourquoi l'euphonie tient une si grande place dans la grammaire des langues anciennes. Au milieu de tant de bruits charmants ou terribles, ce qui fait écouter la voix humaine, c'est qu'elle articule : ce sont les articulations, c'està-dire les consonnes, qui soutiennent les syllabes, et qui donnent aux mots leurs formes. Elles sont donc les éléments les plus nécessaires du langage, par conséquent les plus invariables, et ceux qui s'altèrent le moins par la différence des lieux et des temps. Les idiomes germaniques tirent leur force du nombre et de la combinaison des consonnes. Elles y forment, comme en grec, un système complet, où chacun des trois organes de la
voix, les lèvres, la langue et la gorge, produit trois articulations correspondantes, douces, fortes et aspirées. Ces neuf consonnes se modifient et se permutent, mais selon des lois immuables, qui gouvernent tous les dialectes, qui en forment le principal lien de famille, et qui permettent d'y retrouver la généalogie de chaque radical, quelques vicissitudes qu'il ait traversées (1).
Les voyelles tiennent moins au fond des mots ; elles en sont, pour ainsi dire, la couleur, que le temps efface. En jetant les yeux sur une page de l'Evangile gothique, on est surpris de la singulière richesse des voyelles dans le corps des mots et dans les désinences. Entre toutes dominent l'A, l'I, l'U (prononcé ou), qui représentent les trois notes primitives de la voix humaine ; elles se réunissent pour former des diphthongues sonores : il semble qu'on retrouve la variété du grec avec la majesté du
(1) Voici la loi de permutation des consonnes, qui est la découverte capitale de J. Grimm.
Étant donné un radical gothique, il passera ordinairement en anglo-saxon et en Scandinave sans changer de consonne. Mais, s'il entre en langue teutonique, la consonne douce est remplacée par la forte ; la forte, par l'aspirée ; l'aspirée, par la douce. — Exemples :
Gothique.
Teutonique.
B se change en P,
bairan,
piran,
porter.
P en F,
thaurp,
dorof,
village.
F en B ou V.
filu,
vilo,
beaucoup.
D enT,
daur,
tor,
porte.
T en TH ou Z,
tagr,
zahar,
larme.
TH en D,
that,
daz,
ceci.
G en K,
gasts,
kast,
étranger.
K en CH,
kum,
chunni,
race.
H en C,
svaihra,
schwager,
beau-père,
latin. Tout indique un peuple dont l'oreille exigeante veut être charmée en même temps qu'avertie, qui cherche dans la parole un art, et qui n'aura pas de repos qu'il n'en ait tiré le plaisir laborieux de la versification. Le teutonique retient encore plusieurs de ces qualités musicales. Elles se soutiennent moins dans l'anglo-saxon et le Scandinave. Les voyelles éclatantes s'assourdissent, les longues deviennent brèves, les brèves se contractent, les désinences tombent ou sont remplacées par Ye muet. C'est ainsi que le désordre pénètre dans les langues du Nord. On prévoit le moment où tant de noms pompeux, dépouillés en chemin, nous arriveront à l'état de monosyllabes. Le gothique arvazna, flèche, ne se reconnaît plus dans le Scandinave or ; et fairguni, montagne, devient en allemand berg. Dans ces mots brusques et précipités, on croit sentir la prononciation d'une foule grossière, qui ne donne rien aux plaisirs de l'esprit, qui se soucie peu de l'euphonie, pressée de se faire entendre et satisfaite d'être comprise. Un historien l'a dit : « Les langues commencent par être une musique, et finissent par être une algèbre (1). »
(1) J.-J. Ampère, Littérature et Voyages, p. 587. — Le gothique a trois voyelles brèves, a, i, ui, deux longues, ê, ô; quatre principales diphthongues, ai, au, ei, iu. Les exemples suivants indiquent les transformations qu'elles subissent dans les trois autres dialectes :
Gothique. Teulonique. Anglo-saxon. Scandinave. Allemand. A, marei, mari, mère, mar, meer, mer.
J, libains, leban, lifian, lif, leben. vie.
Les idiomes qui vieillissent peuvent négliger de flatter l'ouïe; mais l'inévitable effort de la parole est d'intéresser l'attention, c'est-à-dire ce qu'il y a au monde de plus mobile et de plus occupé; et c'est à quoi elle ne parvient que par les idées qu'elle lui livre enchaînées sous les mots. Les règles logiques de la grammaire n'ont pas d'autre but que de former ces liens du discours, en faisant subir aux termes de la proposition un certain nombre de flexions régulières. Dans la déclinaison d'un nom, dans la conjugaison d'un verbe, il y a plus qu'un exercice d'enfant : il y a la lutte du mot qui cherche à enlacer l'idée, toute spirituelle qu'elle est; qui la suit dans tous ses détours, dans tous ses mouvements, et qui se montre aussi souple, aussi prompt, aussi infatigable qu'elle.
Déclinaison. L' ancienne déclinaison germanique distinguait trois genres, le masculin, le féminin et le neutre; trois nombres, le singulier, le pluriel et le duel ; six cas, nominatif, génitif, datif, accusatif, vocatif, instrumental. Il y paraissait une parfaite régularité. Toutes les nuances de la pensée étaient représentées par autant de désinences différentes : les
Gothique. Teutonique. Anglo-saxon. Scandinave Allemand.
sunus,
sunu,
sunu»
sonr,
sohn,
fils.
mena,
mano,
mona,
rnani,
mond,
lune.
rôdjan,
redan,
rredan,
rœdi,
reden,
parler