‹ Etudes historiques et diplomatiquesChapitre 13 sur 17 · L* AFFAIRE DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

L* AFFAIRE DU LUXEMBOURG

double sentiment que ne satisfont guère les narrations officielles et les conventions classiques. On se contentait autrefois de cette histoire décorative, qui avait aussi sa part de vérité : aujourd'hui, nous voulons voir le dessous, l'envers, et pénétrer jusqu'au fond des coulisses où les événements se sont préparés. C'est le goût de l'époque, et, bien qu'il s'y mêle un peu de cet attrait particulier que l'on prend aux indiscrétions dans tous les genres, ce goût est, au total, judicieux et légitime.

Nous avons donc soumis notre histoire, particulièrement depuis cent ou cent cinquante ans, à une sorte de revision. Les archives du Ministère des affaires étrangères se sont ouvertes à des investigateurs ingénieux, patients, habiles et le plus souvent heureux, qui ont réveillé le passé endormi dans ces limbes provisoires, en ont secoué la poussière et nous l'ont présenté avec le mouvement naturel de sa vie éteinte et de son action suspendue. Ils n'ont pas reculé devant l'épisode, loin de là ! ils l'ont recherché avec une prédilection particulière, sachant bien que c'est ce qui nous plaît, ce qui nous pique et nous séduit. En tout cas, cela nous change, et c'est peut-être le plus grand plaisir pour l'esprit un peu blasé de notre temps. Après avoir contemplé l'histoire dans ses grands ensembles, nous nous complaisons à tous ses petits côtés, et plus on nous en montre, plus on nous satisfait. Il est pourtant bien rare que cette étude parcellaire modifie beaucoup nos idées acquises, et fasse une révolution complète dans nos consciences historiques. On s'étonne au contraire de voir combien nos prédécesseurs, qui n'avaient pas tout vu, qui n'avaient pas tout su, avaient eu l'instinct des choses, avaient bien compris, senti et conclu. Mais, sur tel ou tel point par-

ticulier, nous sommes fiers de rectifier leurs erreurs. Nous connaissons mieux tel événement; nous avons pénétré plus avant dans les motifs qui ont déterminé, à tel moment, tel personnage; cela nous suffit; et cela suffit, en effet, pour consacrer ce que nous savions déjà, en lui donnant un degré de plus d'exactitude et de précision.

Nous voilà un peu loin du livre de M. Rothan, pas si loin toutefois qu'on pourrait le croire. C'est un épisode que nous raconte M. Rothan, épisode très important à la vérité, très concluant, et il le fait avec cette abondance de renseignements et d'anecdotes dont nous sommes si avides. Son livre en est tout rempli. Il nous raconte l'histoire d'hier précisément comme nous aimons tant qu'on nous raconte celle du dernier siècle, et, à coup sûr, la proximité des événements n'en diminue pas l'intérêt. On le lit avec une passion haletante et anxieuse. On éprouve dans cette lecture ces sensations un peu confuses, mais intenses, qui sont les avant-coureurs de l'orage. Hélas ! l'orage a, depuis, fondu sur nos têtes, il a frappé notre demeure à coups répétés, il l'a détruite et dévorée en partie. Nous avons tout vu alors, à la lueur sinistre des éclairs; nous avons mesuré notre impuissance, nous nous sommes rendu compte de notre imprévoyante légèreté; nous avons éprouvé le poids de notre adversaire, nous avons subi sa colère implacable, nous avons reconnu aussi combien ses mesures étaient habilement prises pour tenir la France isolée dans un champ clos inégal. Tout cela était déjà en germe dans les événements de 1867. La leçon qui ressortait de l'affaire du Luxembourg était complète. Par malheur, le gouvernement impérial n'avait pas su en tirer une instruction salutaire. Nous la recueillons aujourd'hui dans le récit de

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M. Rothan, mais trop tard, comme il arrive assez ordinairement en ce monde, où Texpérience aide si peu lorsqu'il faut agir, et ne sert guère qu'à construire, après coup, des théories et des systèmes dont nos neveux profiteront encore moins que nous.

Les sources où a puisé M. Rothan sont nombreuses, et quelques-unes sont ouvertes à tout le monde. Il n'en sera pas de Thistoire d'aujourd'hui comme de celle du dernier siècle; les cartons diplomatiques n'en ont pas gardé les mystères; le secret en a été divulgué à profusion. Il y a eu après 1870-1871 une véritable fureur de révélatiohs, une course au clocher d'indiscrétions venant de partout, des généraux malheureux, des diplomates malencontreux, et aussi des gens que la fortune avait comblés sans mesure ou qui avaient su mériter ses feveurs. Pour des motifs divers, depuis MM. Benedetti, de Gramont, Stofîell, etc., jusqu'au général La Marmora et à M. de Bismarck lui-même, tout le monde a parlé, et il est difficile de dire quel est celui qui l'a fait le plus, et avec le moins d'à-propos. Les cartons des ministères ont été vidés et dépouillés sur la place publique. M. de Bismarck a même laissé publier ses lettres de famille, qui ne sont pas les moins instructifs des documents. Tout cela nous a sans doute prodigieusement intéressés. Jamais le public n'avait été admis à pareille fête, à pareille curée. Jamais on ne lui avait ouvert aussi généreusement les entrées le plus ordinairement interdites. A quoi faut-il attribuer cette prodigalité d'expansion? Chez les uns, au besoin de se justifier; chez les autres, au plaisir d'attaquer; chez tous, sans doute, à ce sentiment secret que la guerre de 1870-1871 est un de ces événements définitifs qui changent le cours des choses ou l'arrêtent pour longtemps, et qui entrent immédiatement dans le

domaine de Thistoire. L'histoire a commeocé tout de suite, et désonnais, dans ses grandes lignes, elle est faite. Nous savons à quoi nous en tenir sur les hommes d'alors et sur les événements qu'ils ont provoqués ou subis. L'opinion est formée, et nous ne voyons pas trop ce qui pourrait la modifier; le dossier de l'instruction parait complet; il est un des mieux fournis qu'historien ait jamais eus à sa disposition.

Le récit de M. Piothan ne change pas grand'chose à la manière dont nous avions cru devoir juger les principaux acteurs de cette époque, mais il contribue à fixer leurs traits, à déterminer leurs caractères, et cela au moyen d'une négociation, qui nous est aujourd'hui divulguée, et que nous avions à peine connue. Oui, l'affaire du Luxembourg était restée jusqu'ici à peu près ignorée. Aux sources générales d'informations dont nous venons de parler, M. Rothan en a ajouté d'autres qui étaient à sa disposition toute personnelle. Consul général de France à Francfort avant la guerre, il était placé à un poste d'observation d'où il pouvait presque tout voir et tout entendre, et les extraits qu'il nous donne, en appendice, de sa correspondance officielle, montrent que rien d'important ne lui avait échappé. Il n'avait que trop bien vu! On sait ce que sont, ou plutôt ce qu'étaient les postes tels que celui de Francfort. Dans ces résidences, relativement petites, les membres du corps diplomatique vivent dans une intimité étroite, attentifs aux bruits du dehors, assez faciles à se les communiquer entre eux à charge de compensation, contrôlant les nouvelles de l'un par les impressions des autres, plus ouverts, moins réservés que dans les grands postes parce qu'ils n'ont pas charge d'affaires aussi graves et ne sont pas aussi effrayés de leur responsabilité. Ces

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stations diplomatiques sont excellentes' pour Tinformation. Est-il besoin de faire remarquer Timportance toute spéciale de la ville de Francfort de 1866 à 1870, Francfort, siège de Tancienne Diète, placée au centre de l'Allemagne, subissant le contre-coup de la poussée exercée au nord par M. de Bismarck et de l'adhésion déjà formelle des royaumes ou des principautés du Centre? On y parlait, on y causait beaucoup, évidemment. On s'y racontait ces anecdotes où se complaisent les diplomates, qui sont la monnaie courante de leurs conversations, qu'ils inventent parfois, mais qui, alors même qu'elles sont peu exactes, sont heureusement faites pour reproduire l'idée qu'ils se font et qu'il faut se faire d'un personnage ou d'un incident. Dans ce milieu de Francfort, M. Rothan a appris bien des choses; il les a fidèlement rapportées à son gouvernement; il s'en sert aujourd'hui pour éclairer à nos yeux les péripéties de la compromettante affaire du Luxembourg.

Cette affaire, telle qu'il nous la présente, est comme une première répétition de ce que devait être, en 1870, l'incident qui a provoqué la guerre. Le jeu des acteurs est à peu près semblable, mais ils l'ont joué difîèremment. Les hommes, en 1866, n'étaient pas les mêmes du côté de la France. Au Ministère des affaires étrangères, nous avions le marquis de Moustier au lieu du duc de Gramont; au Ministère de la guerre, le maréchal Niel au lieu du maréchal Lebœuf ; l'empereur enfin, passé sans transition de l'excès de la confiance à la plus complète désillusion, ne pouvait pas se tromper sur ses forces militaires comparées à celles de la Prusse; il en sentait la profonde insuffisance. Voilà pourquoi l'affaire avorta militairement. Notre diplomatie, après nous avoir placés dans la

situation la plus dangereuse, eut l'adresse de nous en tirer. L'empereur se résigna, sans doute avec l'espoir de prendre un jour sa revanche, mais il n'eut malheureusement pas la fermeté attentive et vigilante indispensable pour la préparer.

Les origines de la question du Luxembourg se rattachent aux événements de l'année 4866. Les « angoisses patriotiques » éprouvées par le gouvernement de l'empereur après la bataille de Sadowa, et avouées par M. Rouher dans une séance mémorable de la Chambre des députés, n'étaient pour le public qu'une de ces expressions révélatrices qui frappent l'esprit sans le satisfaire. En quoi ces « angoisses » avaient-elles, au juste, consisté? Quelle était la question précise que le gouvernement impérial s'était posée? Entre quels arguments ou quels hommes avait-il hésité? C'est ce que nous ne savions que très vaguement, et ce que M. Rothan nous a appris. Il nous raconte, d'après les confidences qu'il en a eues, les scènes vraiment tragiques — le mot n'est pas trop fort — qui se sont passées au château de Saint-Cloud, et qui laissaient l'empereur pâle et décontenancé. De tous les dénouements possibles à la suite du conflit de la Prusse et de l'Autriche, l'empire avait précisément négligé celui qui devait se produire. Le réveil fut cruel! L'empereur conserva les dehors de son influence. Sa diplomatie arrêta l'armée prussienne aux portes de Vienne; l'Autriche lui céda Venise au bénéfice de l'Italie; personne, toutefois, ne se méprit sur la vanité, au point de vue français, d'un simple succès d'amourpropre, qui pouvait plus tard être payé fort cher. La carte de l'Europe était profondément remaniée au profit de la Prusse : la France avait besoin d'une large compensation matérielle.

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Mais comment se l'assurer? Fallait-il intervenir militairement sur le Rhin? Était-il encore temps de le faire? Le pouvions-nous? Certes, il était temps, l'heure propice avait sonné, l'occasion était bonne, car les places fortes du Rhin étaient dégarnies de troupes et s'offraient à nous comme une tentation facile. Que nous manquait-il donc pour agir? Il nous manquait une armée. L'armée française était au Mexique; les quelques troupes dont nous disposions, n'ayant pas de cadres, n'avaient aucune solidité; notre matériel était incomplet; nos forteresses étaient dans le plus triste état de délabrement. De là les perplexités du gouvernement de l'empereur, et, à dire le vrai, l'incertitude dont il souffrait n'est pas encore tout à fait dissipée pour nous. Sans doute nous n'avions pas d'armée digne de ce nom, mais l'armée prussienne était tout entière au fond de l'Allemagne, et elle risquait de se trouver subitement en présence de l'armée autrichienne victorieuse à Custozza. Il n'est pas aisé de calculer, à ce moment où le prestige impérial n'était pas encore atteint, où les conventions militaires avec les États du Centre n'étaient pas encore conclues, l'effet qu'aurait produit une diversion française du côté du Rhin. Il est probable que la Prusse, qui nous accordait sous forme de promesse tout ce que nous pouvions désirer, qui nous poussait même à désirer davantage, nous aurait laissé prendre ce qu'il lui était si difficile de nous disputer. M. Benedetti, au quartier général de Brunn, était alors engagé avec M. de Bismarck dans une négociation que celui-ci a appelée après coup dilatoire, mais qui l'a été surtout par notre faute. Nous n'avons pas osé. Avons-nous eu tort, avons-nous eu raison? M. Rothan penche à croire que nous avons eu raison et que, si nous nous

étions lancés à cette époque dans une aventure militaire, les désastres de 1870 auraient été anticipés de quatre années. Quoi qu'il en soit, le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, conseillait d'agir; M. de La Valette, au contraire, conseillait de s'abstenir. M. de La Valette parlait avec beaucoup de vivacité, avec une conviction communicative. II fit rimpression la plus forte sur l'esprit naturellement irrésolu de l'empereur. Sa politique l'emporta, et il fut bientôt chargé de rédiger la fameuse et optimiste circulaire à laquelle son nom est resté attaché.

Mais ce serait une erreur de croire que M. de La Valette fût partisan de l'abstention pure et simple. Le parti auquel il appartenait à la cour s'appelait, tout au contraire, le parti de l'action. C'était un parti Jeune et plein d'illusions, qui reprochait à notre diplomatie, déjà si incorrecte et défaillante, de n'être pas suffisamment affranchie des anciennes routines. Un tel parti, au fond, était bien loin de voir d'un mauvais œil les changements qui se produisaient en Europe. De plus, il était logique, conséquent, lorsqu'il reprochait à M. Drouyn de Lhuys de s'arrêter à moitié route, et de ne pas aller jusqu'au bout de la politique qu'il avait inaugurée, peut-être à contre-cœur, a C'est vous, lui disait-il, qui avez amené la situation actuelle. Vous la déplorez aujourd'hui. Eh bien! retirez- vous; la situation est grave, sans doute, mais si on sait l'accepter résolument, il y a encore moyen d'en tirer profit. » Tel est le sentiment qui l'a emporté alors, et qui a donné naissance à la malheureuse affaire du Luxembourg. Les a angoisses patriotiques » du gouvernement de l'empereur se calmèrent en partie lorsqu'on eut résolu, au lieu de se mettre contre le plus fort, de se mettre, ou du moins de s'entendre avec

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lui. On espérait y réussir sans trop de peine. On ne prévoyait pas la nouvelle et cuisante déception qu'on se ménageait. Voilà comment on nous entraîna dans la politique de compensations, que M. de Bismarck appelait dédaigneusement la politique de pourboire ou de pot-de-vin, et que M. Thiers qualifiait à la tribune en termes énergiques : « Cette politique, je la connais, s'écriait-il. Je l'avais signalée d'avance. Il y a certains esprits, en effet, qui disent qu'il fallait s'allier à la Prusse, qu'il fallait s'allier avec les ambitieux. Je la connais cette politique, et je l'avais flétrie l'année dernière en vous la montrant comme prête à accepter un salaire pour le sacrifice des plus grands intérêts de la France dans l'avenir.... Quoi! au déshonneur de la France, au dommage de ses plus grands intérêts, on aurait accepté quelques lambeaux de territoire pour laisser accomplir l'unité allemande tout entière! » Au moment où M. Thiers prononçait ces paroles, nous négociions pour obtenir un lambeau de territoire, le Luxembourg. Il est vrai qu'il était déjà trop tard pour arrêter le mouvement qui précipitait l'unité allemande; il ne nous restait qu'à y chercher une très modeste consolation.

M. Rothan nous permettra ici d'exprimer une réserve au sujet du jugement qu'il porte sur l'opportunité des discours de M. Thiers. Certes, il est le premier à reconnaître, non seulement le sentiment patriotique qui anime ces discours, mais la perspicacité profonde qui s'y manifeste : seulement, il ne les juge pas très opportuns. Il est certain que M. Thiers n'entrait pas du tout

dans le jeu du gouvernement impérial, et qu'il le troublait par la netteté de ses affirmations. Cette netteté paraissait souvent intempestive : elle Tétait, en effet, au point de vue du but qu'on poursuivait, mais ce but devrait-il être poursuivi, et, en supposant même qu'on parvînt à l'atteindre, fallait-il s'en féliciter? Là est toute la question. M. Thiers, dés l'origine, s'était montré l'adversaire de l'unité italienne, où il voyait le prélude de l'unité allemande, c'est-à-dire un immense danger pour l'Europe, et surtout pour la France. La guerre de 1859 et les négociations qui avaient suivi ayant fait l'unité italienne, l'empereur avait déjà pratiqué, pour donner satisfaction aux scrupules de l'esprit public,* la politique des petites compensations. Il avait tout abandonné à M. de Gavour, il était devenu son complice, et avait obtenu en échange Nice et la Savoie. Assurément ce résultat n'était pas indifférent. La possession de Nice et de la Savoie n'était pas une valeur négligeable; mais encore fallait-il savoir si ce résultat n'avait pas été payé trop cher, et si, comme le disait M. Thiers, une bonne politique, au point de vue de la sécurité qu'elle inspire, ne valait pas mieux qu'une province. Un accroissement matériel est quelque chose; mais convenait-il, pour se le procurer, de sacrifier les intérêts de notre politique traditionnelle, et de permettre à nos voisins de grandir démesurément? C'était le problème : on sait comment, une première fois, il avait été résolu pour l'Italie. Le gouvernement impérial essaya de le résoudre de la même manière pour l'Allemagne. D'un côté comme de l'autre, il employa la même méthode; seulement le succès fut très inégal. Après avoir inconsidérément favorisé la grandeur prussienne, l'empereur se retourna vers M. de Bismarck comme il l'avait fait vers M. de Cavour,

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et il lui demanda un salaire. L'homme et la situation n'étaient plus les mêmes.

Les différences frappent les yeux. D'abord, l'empereur Napoléon III n'avait pas contribué d'une manière aussi ostensible et aussi directement onéreuse aux succès de la Prusse, qu'il l'avait fait aux succès de l'Italie. Il n'avait pas envoyé une armée en Bohême, comme il en avait conduit une en Lombardie : la reconnaissance était donc moindre, si tant est que la reconnaissance entre pour beaucoup dans les calculs des cabinets. De plus, le sentiment de la patrie allemande était autrement énergique et puissant que ne l'avait été celui de la patrie italienne. Des victoires merveilleuses avaient exagéré, surexcité sa confiance en lui-même et son audace : l'orgueil prussien était intraitable au sujet de tous les territoires qui entraient plus ou moins dans la Confédération germanique. En sacrifier un seul, même le moindre, même le plus contestable, paraissait impossible. M. de Bismarck, en sa qualité de diplomate, pouvait se prêter à des accommodements lorsque la nécessité lui en faisait une loi ; mais il n'en était pas de même du parti militaire. Ce parti avait la conscience de sa force; il avait, tous les jours davantage, celle de notre faiblesse. Pour lui, le territoire allemand était sacré et il était interdit d'en céder la plus insignifiante parcelle. M. dé Bismarck partageait tous ces instincts, mais suivant l'occasion, à laquelle il savait toujours se plier, il donnait le pas à la prudence politique sur l'entraînement patriotique, non pas assez toutefois pour se laisser engager, avant l'heure finale, dans un sens définitif. Nul n'a pratiqué mieux que lui l'art de négocier sans se lier et de se délier tout en négociant. Il est vrai qu'il avait affaire à un partenaire singulièrement crédule au début, et

depuis nécessairement longanime. Vingt fois, s'il avait eu une armée, l'empereur aurait pu tourner brusquement la chance de son côté ; n'en ayant pas, il dut se résoudre à voir s'effeuiller lentement, cruellement, complètement, toute la fleur de son espérance ; il ne lui en resta guère dans la main que la tige avec une épine.

L'espérance était grande et belle à l'origine. Dans son livre précédent, M. Rothan nous a raconté les négociations qui ont précédé les préliminaires de Nikolsbourg. Il ne s'agissait alors de rien moins que d'une alliance avec la Prusse, qui devait nous aider à prendre la Belgique. M. de Bismarck, quoiqu'il ne montrât aucun empressement — loin de là ! — à rencontrer notre ambassadeur, était plein de promesses lorsqu'il était obligé de se laisser aborder par lui. On sait même qu'il prolongea ces conversations jusqu'au moment où il eut persuadé à M. Benedetti de coucher ses idées sur un papier qu'il garda soigneusement par devers lui. Dans ces conditions premières, l'entreprise en valait la peine, et le parti de l'action, le parti triomphant à la cour impériale, pouvait aspirer à des fins quasi glorieuses. La confiance n'était plus entière en M. de Bismarck; toutefois, on en conservait assez pour se bercer encore d'illusions séduisantes. On fermait les yeux au travail politique et militaire qui s'accomplissait en Allemagne. M. Rothan en sait quelque chose. Il multipliait ses dépêches pour informer son gouvernement des concentrations de forces qui s'opéraient non loin des frontières; il annonçait, avec l'accent de la certitude, que la Prusse avait conclu des conventions militaires avec les États du Centre et que la ligne du Mein était franchie. La ligne du Mein! M. de Bismarck ne l'avait-il pas comparée à une passoire artificielle-

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ment placée entre TAllemagne du Nord, et l'Allemagne du Centre, mais qui, de Tune à l'autre, n'arrêterait ni les idées, ni les intérêts, ni les armées? La prophétie était accomplie. M. Rothan le disait très haut. Inutile Gassandre I on ne voulait pas l'entendre, on s'obstinait à avoir la foi, hélas 1 celle qui ne sauve pas.

Toutefois, il fallut peu à peu en rabattre. L'attitude de M. de Bismarck se modifiait avec les événements. Son langage inspirait de plus en plus l'inquiétude, et affectait aussi d'en trahir. Il faut lire, dans le livre de M. Rothan, la dépêche indignée, dépitée, dans laquelle M. Benedetti expose que M. de Bismarck s'est plaint à lui de ce que, par ces compromettants pourparlers sur la Belgique, on voulait le brouiller avec l'Angleterre. Que faire d'un tel homme? Rien! — Le gouvernement inapérial s'en apercevait un peu tard. Adieu les projets d'alliance militaire ! Adieu les rêves de grand agrandissement! L'empire avait cru qu'on se jetterait dans ses bras, et il consentait à les ouvrir; mais puisqu'on ne s'y jetait pas avec enthousiasme, avec effusion, il s'empressait de les refermer. Il ne voulait pas d'une alliance marchandée avec réticence, conclue avec répugnance. Sa dignité en était offensée.

Tel est le premier acte; il se termine par un changement à vue. En compensation de l'unité italienne, l'empire avait eu Nice et la Savoie. En compensation de l'unité allemande, il avait espéré pour le moins la Belgique, afin de conserver les proportions. Il est amené enfin à se contenter du Luxembourg; peu de chose : ah ! bien peu de chose, il le sent lui-même. « Et c'est pour une pareille bicoque que nous ferions la guerre », s'écriait bientôt M. Rouher dans une conversation. « Il est de fait, disait M. de Goltz, ambassadeur de Prusse, à notre ministre des affaires étrangères, M. de Moustier,

que ce serait bien absurde de se battre pour si peu de chose que le Luxembourg. »

Cependant, nous avons été tout à fait à la veille de nous battre. Comment avons-nous été conduits là? M. Rothan nous le fait comprendre. Son livre est de ceux qui ne s'analysent point ; le détail caractéristique y tient une place trop importante. On y verra avec quelle habileté prudente et prévoyante M. de Bismarck conduisit non seulement sa diplomatie, mais la nôtre. « Adressez-vous à la Hollande, nous disait-il ; entendez-vous avec le roi, mais surtout que nous n'en sachions rien. Faites vite, mais surtout faites secrètement. D M. de Bismarck craignait, si les négociations transpiraient, une explosion irrésistible du sentiment national en Allemagne. Il en serait débordé. Sa préoccupation principale était de rester en dehors de l'affaire, de ne paraître y prendre aucune part. Il voulait bien se résigner au fait accompli, mais en se réservant le droit de dire au Reichstag qu'il n'y était pour rien, qu'il avait été obligé de l'accepter. Nous nous adressâmes donc au roi de Hollande, grand-duc de Luxembourg. La négociation fat poursuivie avec embarras, avec timidité, avec lenteur. Ce n'était pas la faute de nos négociateurs qui étaient généralement des hommes de mérite ; c'était celle de la situation qui était fausse. Que pouvait répondre aux scrupules du roi de Hollande notre ministre, M. Baudin, lorsque le roi lui demandait si nous étions d'accord avec la Prusse? Il répondait affirmativement, il prodiguait les assurances, mais en même temps l'opinion allemande, avertie par des indiscrétions peut-être inévitables, commençait à s'émouvoir et à protester. Le roi de Hollande éprouvait donc un cruel embarras. Placé entre l'enclume et le marteau, entre la France et la Prusse, il

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ne demandait pas mieux que d'obliger Tune, moyennant compensation pécuniaire et garantie donnée pour la possession du Limbourg, mais il craignait de mécontenter Tautre. Dans sa perplexité, il prit le parti d-'ouvrir son cœur à son frère de Prusse, et de lui faire très loyalement connaître qu'il allait nous céder le Luxembourg. Fatalité 1 s'écria M. de Bismarck; nous ne pourrons plus dire que nous avons tout ignoré. L'indiscrétion du roi des Pays-Bas a tout compromis! Par une coïncidence fâcheuse, au même moment, le Reichstag ouvrait ses séances, et on annonçait une interpellation du membre le plus important du parti national, M. de Bennigsen. Ce parti était alors, comme il l'a été le plus souvent depuis, sous la main de M. de Bismarck, et il est permis de croire que M. de Bennigsen se serait tu, s'il n'avait pas été encouragé à parler. Il parla avec véhémence, M. de Bismarck répondit avec adresse, de manière à ne rien compromettre, c'està-dire à ne rien promettre à personne, mais en même temps il prit position à côté de la France et de la Hollande dont il avouait connaître les négociations, et il annonça que ces négociations ne pourraient aboutir qu'avec le consentement des puissances signataires du traité de 1839. On sait que ce traité avait déterminé la situation du Luxembourg, qui faisait partie de la Confédération germanique et avait, dans sa forteresse, une garnison prussienne, tout en restant ou redevenant un fief de la maison d'Orange. M. de Bismarck ajouta que s'il était permis à une assemblée délibérante de donner libre cours à l'expression de ses sentiments patriotiques, le langage et les traditions de la diplomatie faisaient un devoir de respecter les convenances internationales et de ne pas blesser les susceptibilités d'un voisin égal en puissance, avec lequel, tant qu'il nepor-

tait pas atteinte à rhonneur national, il importait d'entretenir des relations amicales.

Ici, nouveau changement dans l'intrigue. L'interpellation Bennigsen est du 1" avril 1867. La veille même, le roi des Pays-Bas devait signer le traité par lequel il nous cédait le Luxembourg; mais la signature fut ajournée pour corriger dans le texte un simple vice de forme. Le lendemain, il ne fut plus question de signature; il ne pouvait plus l'être. L'Allemagne tout entière se dressait contre la France. La presse, cette presse si docile, instrument passif au service du premier ministre, n'avait pas contre nous assez de fureurs ni de menaces. Le parti militaire déclarait bien haut que la situation ne serait jamais meilleure pour nous détruire comme on avait détruit l'Autriche. La France n'est pas prête, disait-on, et par malheur rien n'était plus vrai. Si nous avions été prêts, il y avait longtemps que la question du Luxembourg aurait été tranchée. Nous ne l'étions pas. Nous avions tendu un bras trop court vers un fruit qui nous semblait mûr. Nous nous sentîmes joués et nous Tétions, mais • nous n'étions pas moins notre propre dupe que celle de M. de Bismarck. On a discuté beaucoup sur la sincérité du ministre prussien dans toute cette affaire. M. Rothan se demande si M. de Bismarck a réellement consenti, un moment, à ce que nous prissions le Luxembourg, peut-être même davantage. Eh! oui, il y a consenti lorsqu'il croyait ne pas pouvoir l'empêcher, et si nous avions agi alors avec une résolution rapide, rien ne nous aurait arrêtés. Si nous ne l'avons pas fait, à qui en revient la faute? M. de Bismarck, quelque intérêt qu'il eût, à l'origine, à satisfaire la France, à la désintéresser, partageait à coup sûr le sentiment de ses compatriotes, et ce n'était pas sans

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regrets qu'il nous voyait sur le point de nous étendre vers le Nord. Il s'y résignait pourtant. Pourquoi somnnes-nous restés immobiles? Plus tard, l'occasion était passée; M. de Bismarck et l'Allemagne ont très bien compris le motif qui nous avait empêchés d'en profiter; leur attitude a changé aussitôt; rien de plus naturel! 11 ne fallait pourtant pas attendre de M. de Bismarck qu'il jouât les Napoléon III et qu'il aidât bénévolement ses voisins à s'agrandir à côté de lui. Il n'était pas de ceux qui se battent pour une idée, l'idée des autres.

Autant la diplomatie impériale avait été imprévoyante et maladroite dans la première partie de cet imbroglio luxembourgeois, autant elle a été sage et habile dans la seconde. On doit rendre, avec M. Rothan, pleine justice à M. de Moustier. Ce n'est pas lui qui nous avait jetés dans cette fâcheuse aventure. Lorsqu'on le fit venir de Gonstantinople à Paris, l'affaire était engagée, et on lui en remit les fils entre les mains avec la persuasion que rien ne serait plus facile que de les dénouer. Tout semblait préparé en vue d'un résultat immanquable. M. de Moustier ne tarda pas à s*apercevoir qu'on lui avait confié une lanterne magique dont un autre faisait mouvoir les images. Il fit de son mieux, le mieux du monde, pour conduire à terme une négociation aussi mal entamée. Il acheva d'y détruire sa santé. Il ne gagna pas la partie, mais il sauva du moins son pays d'un terrible danger de guerre. Il tint résolument la conduite que son successeur n'a pas tenue en 1870. Nous en dirons autant du ministre de la guerre, le maréchal Niel. « Graissez vos bottes, messieurs, disait-il à ses généraux; nous allons entrer en campagne! » C'était là le langage du dehors, pour la galerie. Dans le conseil, le

maréchal Niel déclarait qu'il se ferait couper en quatre plutôt que de permettre à l'empereur de provoquer la guerre sans alliés. Il fit des prodiges d'activité pour parer à tout événement; en quelques semaines tout était prêt pour agir, s'il avait fallu le faire; mais le ministre de la guerre sentait mieux que tout le inonde qu'il y aurait eu folie à l'entreprendre, et le ministre des affaires étrangères partageait et soutenait son avis. L'empereur aigri, ulcéré, remit à plus tard sa revanche. Plût au ciel qu'il eût trouvé de pareils conseillers à l'heure où il a cru pouvoir enfin la prendre!

La seconde partie du livre de M. Rothan est consacrée au récit des négociations qui amenèrent l'Europe à intervenir pour régler l'affaire du Luxembourg, et à se réunir à la conférence de Londres. M. de Bismarck avait parlé le premier des signataires du traité de 1839; M. de Moustier abonda subitement dans ce sens et obligea son adversaire à l'y suivre. Il ne paraît pas douteux qu'à ce moment M. de Bismarck acceptait l'idée de la guerre : en tout cas, il n'a rien négligé pour nous amener à la déclarer. Aucune provocation ne nous a été épargnée; mais notre parti était arrêté. M. de Moustier était résolu à tout subir, à laisser passer la bourrasque, à chercher un refuge sous l'égide de l'Europe. M. de Bismarck, qui peut-être ne partageait qu'à moitié la confiance des militaires, et qui était bien aise de consolider son œuvre avant de la soumettre à une nouvelle épreuve, M. de Bismarck se résigna à cette solution. Il lui était d'ailleurs difficile de faire différemment en présence de l'attitude de l'Europe. A des degrés divers, toutes les puissances étaient pour nous.

M. Rothan joint au récit de ces négociations les portraits des hommes qui les ont conduites. Rien de plus intéressant ni de plus instructif. M. Rothan a l'art des

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portraits. Il les trace avec finesse, d'une main sûre et délicate. Il y met toutes sortes de sous-entendus diplomatiques qui échappent peut-être aux profanes, mais qui réjouissent les initiés. M. de Moustier, dont nous disons tant de bien, et l'on ne saurait trop en dire de lui dans cette circonstance, avait de terribles défauts. Qui n'en a pas en ce monde? Les plus favorisés ont du moins des travers. M. Rothan indique discrètement les défauts ou les travers de tous les acteurs qu'il met en scène, et qui ont eu part à cette tragi-comédie, tous grands personnages, très connus dans le monde diplomatique, beaucoup moins dans le public. M. de Beust, le prince Gortschakoff, lord Derby, chacun a son tour, et nul, au total, n'aurait à protester contre le portrait qu'on nous fait de lui. Ils sont si légèrement esquissés, et si ressemblants! Un seul, M. de Goltz, pourrait, s'il n'était point mort, se plaindre de n'être pas du tout flatté. M. Rothan le traite sévèrement : il nous le représente comme le Méphistophélès du drame, intrigant, hardi, froid, sarcastique, ricanant volontiers sur ses victimes. M. de Goltz nous a été bien funeste, et sa silhouette désobligeante fait mal à voir toutes les fois qu'elle passe. Il mourut en 1869 et n'assista pas à notre dernière chute.

Le livre se termine par le récit du voyage que firent à Paris le roi de Prusse et M. de Bismarck en même temps que l'empereur de Russie , à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867. Ces souvenirs sont encore présents à toutes les mémoires. L'opinion, en France, avait été profondément froissée par les événements de l'année précédente. L'acquisition du Luxembourg aurait été sans doute une compensation insuffisante pour la grandeur relative qu'avait prise notre voisin, mais enfin elle eût été une compensation. Nous

ne l'eûmes même pas, nous n'eûmes rien. La citadelle de Luxembourg démantelée fut évacuée par les Prussiens. Il fallut nous contenter de cela, ce qui était très peu. Pourtant Paris fit un bon accueil à ses hôtes illustres. Nous parlons surtout du roi Guillaume, car l'empereur de Russie n'a pas été, on le sait, aussi heureux. Le roi Guillaume plut. « La cour des Tuileries, dit M, Rothan, le vit s'éloigner à regret : il était l'hôte préféré. On échangea à l'heure du départ de chaleureuses protestations. On promit de se revoir. L'empereur ne se doutait pas que la main qu'il serrait si affectueusement briserait sa couronne. » Non l'empereur ne se doutait pas que le roi Guillaume ne verrait plus les Tuileries qu'en flammes des hauteurs qui avoisinent Paris, tandis que lui-même serait prisonnier en Allemagne. Qui pouvait prévoir de telles catastrophes? Nous ne reprochons pas à Napoléon III de n'avoir pas percé jusqu'à ce pomt dans l'avenir, mais ce qu'on a le droit de lui reprocher, c'est de n'avoir pas mieux profité de la leçon qu'il venait de subir. Tout le livre de M. Rothan pourrait être intitulé : Histoire lamentable d'une diplomatie sans armée. Sans armée, point de diplomatie, point de succès, point d'honneur au dehors, — point de sécurité au dedans. Voilà ce que Tempereur n'a pas suffisamment compris, et ce que la République fera bien de ne jamais oublier.

Mai 1882.

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