‹ Études historiquesChapitre 10 sur 22 · CHARLES V · texte numérisé non relu

CHARLES V

De I3S4 à 1380.

Une seule qualité doit être relevée dans Charles V, parmi celles qu'il possédoit : la connoissance des hommes et l'intelligence nécessaire pour les apprécier. Il se servit de ce qu'il y avoit de supérieur autour de lui, sans être obligé d'atteindre lui-même à une grande supériorité. A n'en citer que deux exemples , il choisit pour ses armées Bertrand Du Guesclin . et Bureau de Larivière pour ses conseils. Les défauts mêmes de Charles V lui furent utiles ; la foiblease de son corps , le condamnant à la retraite , favorisa le développement de son esprit. Du Guesclin délivra la France des grandes-compagnies en les menant en Espagne. Les guerres du prince de Transtamare et de Pierre-le-Cruel se mêlèrent aux guerres de la France et amenèrent des révolutions où le prince Noir et Du Guesclin augmentèrent leur renommée. En Bretagne, Clisson avoit paru , Charles de Blois avoit été tué à la bataille d' Aurai.

Les grands barons de la Gascogne se soulevèrent contre les Anglois qui les avoient opprimés. Charles V fit sommer le prince Noir de se rendre à Paris pour oufr droict sur les dictes complaintes et griefs

émeus de par vous à faire sur vostre peuple qui clame à avoir et à oayr ressort en noslre cour, et à ce n'y êtes point de faulte. Un ralet de l'iiôtel du poî porta à Londres une lettre de Charles V qui dénonçoit la guerre à Edouard : celui-ci ne pouvolt en croire ses yeux ; lui et ses ministres examinèrent à diverses reprises les sceaux attachés à cette déclaration inattendue. Edouard , endormi sur les lauriers de la victoire , ne s'étoit aperçu ni de la fuite des ans , ai des changements survenus autour de lui , ni de ce renouvellement de la race humaine au milieu de laquelle restent quelques hommes du passé que l'on ne comprend plus, et qui ne comprennent rien. L'astre du vainqueur de Crécy pâlissoit : sa gloire d'un autre siècle ne touchoit plus une jeunesse qui, avec d'autres passions, découvroit un autre avenir. Le lecteur de l'histoire est comme l'homme qui avance dans la vie, et qui voit tomber un à un ses contemporains et ses amis; à mesure qu'il tourne les pages, les personnages disparoissent ; un feuillet sépare les siècles , comme une pelletée de terre les générations.

Chandos n'étoit plus; le prince de Galles éloit mourant. Edouard fit une tentative pour aborder en France , dans le dessein de secourir Thouars , la dernièpe place qui lui restât en Poitou : cette fois la mer méconnut sa tête blanchie et le repoussa; le vent de la fortune enfloit d'autres voiles. Le prince de Galles, transporté à Londres, expira, âgé de quarante-six ans , au palais de Westminster. Il latssoit un fils, le malheureux Richard II, à qui l'on

disputa Jusqu'à la légitiinité de sa naissance, tdouard III ne tarda pas à suivre le prince ISoir dans la tombe : ce n'étolt plus le brillant chevalier de la comtesse de Salisbury; c'étoit l'esclave d'une courtisane qui le vola sur sou lit de mort, et lui arracha l'anneau qu'il portoit au doigt {1377),

On peut remarquer, en 1371, la naissance dt^ Jean de Bour)ro);ne et de Louis, duc d'Orléans: ainsi se forme la chaîne des prospérités et des calamités des empires. Le )jrand scliisme d'Occident éclata en 1379 par la mort de Grégoire XI, et la double élection d'Urbain VI et de Clément VU. Charles V adhéra à ce dernier pape, et l'université suivit le même parti. Des troubles commencèrent en Flandre : le duc de Bretagne, tenant ferme à l'alliance angloise , vit la noblesse de son duché se soulever contre lui. Enfin Du Guesclin, après avoir éprouvé une disgrâce de cour, et remis peutêtre l'épée de connétable à Charles V, ce qui n'est pas prouvé, alla mourir devant Castel-IYeaf de Randan. On sait que les clefs de la ville furent remises à son cercueil ; il respiroit encore cependant, lorsqu'elles furent apportées. Dans le testament de Du Guesclin, et dans le codicille de ce testament, daté du 9 et du 10 juillet 1380 , il prend le titre de connétable de France. Bertrand dit à Olivier de ClîssoD , son compagnon : u Mcssire Olivier, je sens « que la mort m'approche de près , et ne vous puis " dire beaucoup de choses. Vous direz au roi que je «suis bien marryque je ne lui aie fait plus longe temps service , de plus fidèle n'eussé-je pu , et , si

« Dieu m'en eût donné le temps , j'avois bon espoir «de lui Yuiderson royaume de ses ennemis d'An- < gteterre. Il a de bons serviteurs qui s'y emploie- «ront de mêmes effets que moi; et vous, messire I Olivier, pour le premier. Je vous prie de repren- «dre l'épée qu'il me commit, quand il me donna «Fépée de connétable, et la lui rendre; il sçaura «bien en disposer et faire élection de personne «di^e. Je lui recommande ma femme et mon «firère; et adieu, je n'en puis plus. » Du Guesclin n'écrivoit pas, mais il savoit signer. J'ai tu sa signature, Bertrand, au bas de quelques dispositions de famille.

Charles Y ne survécut à Du Guesclin que de deux mois et quatre jours; il mourut au château deBeauté-sur-Mame, le 16 septembre, à midi , de l'an 1380. Ce prince disoit des rois : «Je ne les «trouve heureux que parce qu'ils-peuvent faire du «bien;» mot qui peint toute sa vie.

' Le règne de Charles V fut un règne de réparation^ et de recomposition de la monarchie. L'art militaire fit des progrès considérables sous le bon Connétable, Bayard, dans sa jeunesse, Turenne, dans son Age mûr. Une sagesse obstinée renferma Charies Y dans son palais; il se souvenoit de Crécy et de Poitiers; il vouloit confier le sort de la France, non à l'impétuosité, mais à la patience du courage françois. Il laissa le royaume ouvert à toutes les courses d'Edouard, qui promena ses troupes de Bordeaux à Calais et de Calais à Bordeaux , tant qull voulut. Nos soldats voyoient avec dépit, du

haut des remparts où on les tenoit confinés, ces courses; mais les Anglois perdoient toujours quelques places; les provinces cédées se fatiguoient du joug étranger; les anciens grands vassaux de la couronne portoient leurs plaintes aux pieds de Charles V, qui, la main appuyée sur le cœur de la France, et sentant la vie revenir, parloit en maître.

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