‹ Études historiquesChapitre 14 sur 22 · CHARLES VIII · texte numérisé non relu

CHARLES VIII

De 1483 à 1498.

Du Haillant ne veut pas que Charles VIII 8oit fils de Louis XI , ou du moins qu'il soit fils de la reine Charlotte de Savoie : il avoit oui dire cela. A ce compte, une foule de rois n'auroient pas été fils de leur prétendu père , car ces histoires d*en£ants supposés sont renouvelées de règne en règne dans tous les pays. Au surplus l'adultère est toujours un crime , et dans la fomille particulière des princes l'infidélité des femmes est affligeante ; mais dans la femille générale des peuples , peu importeroit (n'étoit la violation du droit et le désordre moral) d'où viendroit le royal enfant : s'il devoit à une fiction i^;ale les avantages de l'hérédité et les qualités d'un grand homme , alors , souverain de droit et de fait y il emprunteroit à la naissance et au génie une double légitimité. Mais Charles VIII étoit bien fils de Louis XL

Ce dernier 9 par un trait remarquable de sa politique , avoit réglé qu'Anne de France , dame de Beaujeu , sa fille , seroit chargée du gouvernement de la personne du roi. Louis XI s'étoit souvenu des abus de la régence sous Charles VL Les états de Tours de 1484 confirmèrent Anne dans ce gouvernement, malgré l'opposition du duc d'Orléans, qui s'étoit adressé au parlement de Paris , lequel déclina sa compétence et renvoya l'affaire aux états.

lU nommèreot un conseil de dix personne* où dévoient assister les princes du sang. Le point te pliui élevé de la monarchie des états se trouve sous le règne de Charles VIII et de Louis XII.

Charles VIII fait- mettre eu liberté Charles d'Armagnac , frère de Jean , tué à Lectoure. Tous les Armagnacs sont rendus à la liberté ou rétablis dans leurs biens. Landois, favori de François II , duc de Bretagne, est pendu.

Henri VU d'Angleterre défait et tue Richard 111. Henri VII , de la branche de Lancastre , épousa Elisabeth dTork, et confondit les droits des deux maisons qui s'étoient si long-temps disputé la couronne.

Le duc d'Orléans, mécontent de la cour , s'étoit retiré en Bretagne : il commence, aîdé des Breton» et d'une troupe d'Anglois , une courte guerre civile. n est défait et pris à la bataille de Saint-Aubin, que gagna Louis II, sire de La Trémoïlle (1468).

Charles VUI épouse, en 1491 , Anne, héritière du duché de Bretagne; Marguerite, fille de Maximilien , qu'il avoit fiancée et ensuite renvoyée à son père , et mariée à l'infant d'Espagne , Jean d'Aragon.

L'an 1492, chute de Grenade, fin de la domination des Maures en Espagne , et découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. '

Expédition de. Charles VIII en Italie. Jusqu'alors l'Italie n'avoit vu les François que comme des espèces d'aventuriers : aussitât que les rois de France eurent brisé le dernier anneau de la chaîne féo-

dale , ils purent marcher hors de leur pays à la tdte de leur nation. Les droits de Charles VIII sur la souveraineté de Naples étoient la cession qui lui en avoit été faite par Charles d'Anjou , héritier de son oncle René. Charles VIII, arrivé à Rome (1494), y trouva un empire aussi chimérique que le royaume qull prétendoit conquérir : André Paléologue , héritier de l'empire de Constantinople qu'il n'avoit pas, céda ses prétentions au roi de France, et le pape Alexandre VI livra à Charles Zizim , firère de Bajazet, exilé dans les États du saint-siége. Charles VIII entra dans Naples le 21 février 1495 avec les ornements impériaux, soit qu'il les portât comme empereur d'Occident ou comme empereur d'Orient Une ligue conclue à Venise entre le pape, l'empereur, le roi d'Aragon, Henri VII, roi d'Angleterre , Ludovic Sforce et les Vénitiens , oblige Charles VIII à évacuer l'Italie. Les François repassent les Alpes après avoir vaincu à Florence. On admira le service de l'artillerie françoise ; pour la première fois une armée régulière de notre nation se montra dans la belle contrée où elle devoit un jour acquérir tant de gloire.

Charles VIII expire au château d'Amboise le 7 avril 1498 : son fils le dauphin étoit mort âgé de trois ans. Une branche collatérale monte sur le

trône.

€ Charles VIII, petit homme de corps et peu en- € tendu , dit Commines , étoit si bon qu'il n'est point «possible de voir meilleure créature. »

160 ANALYSE RAISONNEE

LOUIS XIL

De 1498 à 1515.

Louis XII a obtenu le plus beau surnom des rois de France : il fut tout d'une voix appelé le Père du peuple. Et ici le mot peuple a une grande valeur , et annonce une révolution : ce n'est point un mot banal appliqué à une foule depuis long-temps gouvernée par un maître; c'est un mot nouvellement introduit dans la langue pour désigner une jeune nation affranchie, formée des débris des serfii et des corvéables de la féodalité. Elle ouvroit les temps modernes , cette nation ; elle avoit la force et Téclat qu'elle eut dans sa première métamorphose , lorsque les Franks , transformés en François , entrèrent dans les siècles du moyen-Age.

Louis XII étoit arrière-petit-fils de ce Louis , duc d'Orléans , par qui le sang italien commença à couler dans les veines de nos monarques , et à leur communiquer le goût des arts : race légère et romanesque, mais élégante, brave, intelligente, et qui mêla la civilisation à la chevalerie. On ne sauroît trop rappeler le mot de Louis XII en parvenant au trône : « Le roi de France ne venge pas les « querelles du duc d'Orléans (1498\ »

Louis XII épousa la veuve de Charles VIIL La Bretagne fot le dernier grand fief revenu à la couronne* Ainsi périt la monarchie féodale : commencée par le démembrement successif des provinces du royaume « elle finit par la réunion sue-

ceisite de ces provinces au royaume, comme les fleuves sortis de la mer retournent à la mer. Il restoit encore une soumission pour les comtés de Flandre et d'Artois, possédés par Tarchiduc d'Autriche; mais ce n'étoit plus qu'un vain hommage auquel ni celui qui le rendoit, ni celui qui le recevoit, n'attachoit aucune idée d'obéissance ou de supériorité. Les lambeaux de la monarchie féodale tndnèrent assez long-temps dans la monarchie absolue, de même que l'on voit aujourd'hui des débris du despotisme impérial flotter parmi les libertés constitutionnelles. Le passé se prolonge dans l'avenir, et une nation ne peut ni ne doit se séparer de ses tombeaux.

La cour de l'Échiquier en Normandie fut érigée en parlement : ainsi tomboient tour à tour les pièces de la vieille armure gothique.

Louis XII porta la guerre en Italie : aussitôt que nos querelles cessèrent au dedans , elles commencèrent au dehors; il falloit une nouvelle issue à l'humeur guerrière de la France. Louis XII prétendoit au duché de Milan par les droits de Valentine de Milan son aïeule, et au royaume de Naples par les droits de la maison d'Anjou. Dominoient alors à Rome les abominables Borgia : César Borgia, le héros de Machiavel; Alexandre VI avec sa fille triplement incestueuse, nommée Lucrèce, comme pour offrir à Rome un contraste fameux avec l'antique pudeur romaine. Le Milanois fut conquis dans l'espace de vingt jours , le royaume de Naples en moins de quatre mois : ce royaume fut occupé de

BTUDKâ HISTOHIQUES. T. IV. Il

concert avec Feurdinand-le-CathoIiqae. Bientftt le» François «t les Espa^ols se brouillent pour le partage de cet État (1500, ISOl, 1502). D'Aubigny perd la bataille de Seminare, le vendredi 21 ayril, et le vendredi 28 du même mois, le duc de Nemours est vaincu et tué à Cérignole par Gk>nzalve de Cordoue, dit le grand capitaine. La maison d'Armagnac finit en la personne du duc de Nemours, et ce duc de Nemours n'étoit rien moins que le dernier descendant de Khlovigh : reste étrange au commencement du seizième siècle ! Le parlement d'Aix avoit été créé en 1501.

Cependant Charles^Quint étoit né (1500). Alexandre meurt (18 août 1503). Après Pie III, qui n*oc* cupa le siège pontifical que vingt-cinq jours, vient Jules II, dont le nom annonce et le règne des arts, et une révolution dans le genre d'influence que la cour de Rome exerça sur le monde chrétien. Cette cour cessa d'être plébéienne, et, par une double erreur, elle s'attacha au pouvoir aristocratique lorsqu'il expiroit L'ère politique du christianisme déclinoit

Les états de Tours de 1506 vous montrent ces assemblées parvenues à leur dernier point de perfection, séparées de la magistrature parlementaire du pouvoir exécutif. Louis XII les ouvre dans Une séance royale, environné des princes du sang et de toute sa cour, ayant à sa droite le chancelier de France : c'est la forme même dans laquelle commencent aujourd'hui les sessions législatives, et ce qui montre que les grands de la cour ne

faUoient point ou ne feisoient plus partie des états.

La ligue de Cambrai formée contre les Vénitiens se dissipe, comme toutes ces coalitions où des princes ennemis se réunissent dans un intérêt momentané.

Henri VII d'Angleterre meurt, et est remplacé sur le trône par Henri VIII (1509 et 1510).

Jules II se ligue contre les François en Italie avec Ferdinand, Henri VIII et les Suisses. Le dernier des chevaliers François, Bayard, digne de clore Tépoquede la chevalerie, se signale à Saint-Félix et à la journée de la Bastide (1511). Concile général de Pise, où Jules II est cité par Louis XIL Concile de Latran en opposition au concile de Pise.

Bataille de Ravenne gagnée le jour de Pâques, 11 avril 1512, sur les confédérés par le duc de Nemours, le chevalier Bayard, Louis d'Arce et Latttrec Le duc de Nemours achète la victoire de sa vie ; il est tué âgé seulement de vingt-trois ans. Ce jeune prince étoit Gaston de Foix, fils de Marie, soeur de Louis XII, pour lequel le comté de Nemours avoit été érigé en duché-pairie (1507). Il ne le faut pas confondre avec Armagnac, duc de Nemours, le dernier des Mérovingiens dont on a parié.

Le Milanois est perdu pour Louis XII, qui ne conserve en Italie que quelques places, avec le cliAteau deBfdan. Le concile de Pise est transféré à Milan, ensuite à Lyon. Jules II frappe d'interdit le royaume de France et la ville de Lyon en particulier : méprise de temps; ces foudres, comme la féodalité,

164 ANALYSE RAISONNEE

étoicnt épuisés; les vieilles mœurs n*étoient plus que des usages.

Ferdinand s'empare du royaume de Navarre; Maximilien Sforee reprend la souveraineté du Hilanois, les Médicis celle de Florence. L'empereur Maximilien l" veut se faire pape. La reine, Anne de Bretagne, meurt. Jules II la suit dans la tombe. Léon X lui succède. Louis XII reprend le Milanois , et le perd enfin à la bataille de Novare. La France est attaquée par Maximilien, Henri VIII et les Suisses. Tout s'arrange au moyen de plusieurs mariages, les uns projetés, les autres accomplis. Ix)uis XII épouse Marie, sœur de Henri VIII, dans les bras de laquelle il trouva la niort Le comte d'Angouléme, qui devint François I*', aima Marie, et s'en éloigna de peur de perdre une couronne. Ce calcul n'étoit guère de son âge et de son caractère : aussi ne céda-t-il qu'au conseil de Orignaux , ou de Gouffier, oudeDuprat (1512, 1513, 1514, 1515).

Ix)uis Xll décède le l*' janvier 1515 à l'hôtel des Tournolles à Paris. Il réduisit les impôts de plus do moitié; il avoit une affection tendre pour ses sujets, qui la lui rendirent, malgré ses fautes dans la politique extérieure; il voulut toutes les franohisos dont on pouvoit jouir sous la monarchie tralors. Il est convenable de remarquer qu'à cette ê|HHiue, etjusqua celleoù nous vivons, les peuples iH^gloient leur haine ou leur amour sur le plus ou le moins de taxes dont ils se trouvoient cha]^g;és. AujounUuii que lespece humaine a gagné en in- It HijjtMuv et en civilisation, les nations attachent

moins leurs affections à ces intérêts tout matériels : elles accorderoient plus volontiers le nom de père au souverain qui accroitroit leurs libertés, qu'à celui qui épargneroit leur argent.

FRANÇOIS r.

De 1515 à 1547.

François 1" étoit arrière-petit-fils de Louis d'Orléans et de Valentine de Milan. Trois générations avolent déjà changé le monde ; soixante ans de la découverte de la presse , quoique non libre , avoient produit un mouvement considérable dans les esprits. Les controverses de Luther prêt à paroitre , ou ne se fussent pas propagées avec la méhic rapidité, ou auroient été étouffées, si la presse ne s'étoit trouvée là tout juste à point pour les répandre.

Firançois I" rentre en Italie (1515). Le 14 de sq[>tembre il livre aux Suisses , à Marignan , ce combat que Trivulce appela le combat des géants : ce ftit la première grande victoire remportée par les François depuis leurs défaites à Crécy, Poitiers et Azincourt Cette bataille n'avoit plus aucun des caractères de ces premières batailles ; elle étoit à celles-ci ce que les batailles de la révolution ont été à celle de Marignan. Le sénat de Venise déclara, par un décret, que François V^ et tous les princes de sa raceseroient nobles vénitiens ;décretque lx)uisXVIlI demanda à effacer de sa main, lorsqu'il reçut l'ordre de quitter Vérone. Commencement de la vénalité des charges , qui amène l'inamovibilité des juges.

Ferdinand , roi d*Aragon par lui-même , roi de Castille par sa femme Isabelle , roi de Grenade par conquête, roi de Navarre par usurpation, héritier de trois bâtards couronnés, meurt, et Charles* Quint monte sur le trône.

Le traité de Fribourg produit entre la France et les Suisses cette paix nommée perpétuelle , qui ne laissa plus à ceux-ci que l'honneur de verser leur sang pour les François (1516).

Concordat entre Léon X et François l*', auquel s'opposèrent le clergé , l'université et le parlement , comme attentatoire aux libertés de l'Eglise nationale. Luther, cette même année (1517), s'éleva contre les indulgences prêchées en Allemagne. Henri VIII étoit sur le trône ; il alloit porter un autre coup à la foi catholique dont il se constitua d'abord le défenseur. En 1521 , Ignace de Loyola fut blessé dans le château de Pampelune que les François tenoient assiégé : Loyola fut pour les réformés ce que saint Dominique avoit été pour les Albigeois ; mais la Saint-Barthélémy ne détruisit point le protestantisme, et les Croisés exterminèrent les Albigeois.

Charles-Quint est élu empereur après la mort de Maximilien : son concurrent étoit François I"" (1519). Alors la France se trouva enveloppée par les possessions de la maison d'Autriche : l'Espagne, conquérante en Amérique et dans les Indes, disoit que le soleil ne se couchoit pas sur ses États. La découverte de l'Amérique produisit une révolution dans le commerce , la propriété et les finances de Tan-

cien monde. L'introduction de Tor du Mexique et du Pérou baissa le prix des métaux , éleva celui des denrées et de la main-d'œuvre, fit changer de main la propriété foncière , créa une propriété inconnue jusqu'alors , celle des capitalistes , dont les Lombards et les Juife avoient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route , la société se renouvela sous le rapport des finances, comme elle s'étoit renouvelée.sous les rapports moraux et politiques.

Aux aventures des croisades succédèrent des aventures d'outre-mer d'une tout autre importance ; le globe s'agrandit, le système des colonies modernes commença , la marine militaire et marchande s'accrut de toute l'étendue d'un océan sans rivages. La petite mer intérieure de l'ancien monde ne resta plus qu'un bassin de peu d'importance ^ depuis que les richesses des Indes arrivoient en Europe par le cap des Tempêtes. A trois années de distance l'heureux Charles-Quint triomphoit de Montezume à Mexico , et de François 1^ à Pavie.

Mais ce qui fit avancer les autres peuples vers l'indépendance et la civilisation enchaîna les nations soumises au sceptre de Philippe II ; les Amériques, l'Espagne et les Pays-Bas perdirent leurs, libertés pour des siècles. Ces champs de la Flandre, où les communes avoient si long-temps combattu pour leur émancipation , ne furent plus ensanglantés que par des échafauds ou par les batailles que •'y livrèrent les oiaisons de France et d'Autriche»^

L'entrevue de FrançoU I* et de Henri VIII , près de Guines , appelée le ccunp du drap dor, (ut une dernière parade des temps féodaux , un simulacre des tournois , des cours plénières, de ces-tmciennes mœurs déjà assez passées pour n'être plus que des spectacles (1520).

Le duc de Bouillon déclara la guerre à Fempereur : celui-ci crut que le duc étoit secrètement appuyé de la France : commencement des guerres entre Charles-Quint et François I^. Le Milanois est perdu de nouveau ; Léon X , qui a donné son nom à son siècle , meurt. Il écrivoit à Raphaël : a Vous ren- « drez mon pontificat à jamais célèbre. » Il prophétisoit Malheureusement la renaissance des arts tomba presque au moment de la réformation dont la rigidité proscrivoit les arts. Si Fardeur religieuse des siècles qui élevèrent les monuments gothiques avoit encore existé au temps des Michel-Ange et des Raphaël , de combien d'autres chefe-d'œuvre Rome, déjà si riche , seroit ornée !

A Léon X succéda Adrien VII , qui laissa la tiare à Clément Vil, autre Médicis (1521).

Prise de Rhodes par Soliman II (1522).

Le connétable de Bourbon , que pcrsécutoit la duchesse d'Angouléme, passe au service de Charles- . Quint Le marquis de Villane , sollicité par l'empereur de prêter son palais au connétable , répondit : « Je ne puis rien refuser à votre majesté , mais si « le duc de Bourbon loge dans ma maison , j'y met- « trai le feu aussitôt qu'il en sera sorti , comme lieu « infecté par la trahison , et ne pouvant plus être

« habité d*un homme d'honneur. » Seul traître que les Bourbons aient jamais compté dans leur race.

Le capitaine Bayard est tué dans la retraite de Rebecque (1524). ail fut tiré ung coup de hacque- « bouze , dont la pierre le vint frapper au travers « des reins, et lui rompit tout le gros os de reschine. « Quand il sentit le coup , se print à crier Jésus I Et « puis dist : Hélas l mon Dieu , je suis mort l Si print a son espée par la poignée et baisa la croisée, en signe « de la croix, et en disant tout hault : Miserere mei, nDeus , secundum misericordiam iuam; devint ina continent tout blesme , comme failly des esperitz, « et cuyda tomber : mais il eut encore le cueur de « prendre Tarson de la selle ; et demeura en cest « estât jusques à ce que ung jeune gentil honmie , « son maistre d'hostel , lui ayda à descendre , et le

« mit soubz ung arbre. Ses povres

« serviteurs domestiques estoient tous transsiz, entre a lesquelz estoit son povre maistre d'hostel, qui ne « l'abandonna jamais ; et se confessa le bon chevalier « à luy , par faulte de prestre. Le povre gentil homme « fbndoit en larmes , voyant son bon maistre si mora tellement navré , que nul remède en sa vie n'y « avoit ; mais tant doulcement le reconfbrtoit icelluy « bon chevalier, en luy disant : Jacques , mon amy » « laisse ton deuil; c'est le vouloir de Dieu de m'oster € de ce monde ; je y ay la sienne grâce longuement « demeuré 9 et y ay receu des biens et des honneurs « plus que à moi n'appartient : tout le regret que « j'ay à mourir, c'est que je n'ay pas si bien hit mon a devoir que je devoys. »

Le connétable de Bourbon, du parti des ennemis, se présenta pour consoler Bayard : € Monsdgneur, « lui dit le capitaine , ne faut avoir pitié de moi , « mais de vous qui êtes armé contre votre roi , votre « pays et votre foi. » Bourbon insista , et parla de bons chirurgiens ; Bayard répliqua : « Je cc^ois que «je suis blessé à mort Je prends la mort en gré et « n'y ai aucune desplaisance. » Le connétable s*en alla les larmes aux yeux et s'écriant : « Bien heureux le « prince qui a ung tel serviteur, et ne sçait la France « qu'elle a perdu aujourd'huy ! »

Le marquis de Pescaire (Femand-François d'Avaloz) dit: « Plust à Dieu, gentil seigneur de Bayard, « qu'il m'eust cousté une quarte de mon sang , sans «mort recevoir, je ne deusse manger chair de « deux ans , et je vous tiensisse en santé mon pri-

« sonnier ! »

Bataille de Pavie, 14 février 1525. On ne retrouve plus l'original du fameux billet : Tout est perdu fors t honneur; mais la France, qui l'auroit écrit, le tient pour authentique. Jean , pris à Poitiers , fut servi à table par son vainqueur, et traité à Londres comme un monarque triomphant; François V^ fut transféré rudement dans les prisons de Madrid : les chevaliers, que le monarque françois vouloit faire revivre, n'étoient plus. Au reste, les états de Bourgogne, en 1526, ne se crurent pas liés par le traité de Madrid , qui détachoit , sans leur consentement , la Bourgogne de la France ; les états de Paris , en 1 359, refusèrent de ratifier le traité négocié pour la délivrance du roi Jean : il n'y a de permanent que l'in-

dépendance des peuples , toutes les fois qu'elle est appelée à parler seule.

L'année de la captivité de François 1^, prisonnier, vit Albert, margrave de Brandebourg, grand-maître de Tordre Teutonique , embrasser le luthéranisme et s'emparer des provinces de Tordre. Les descendants d'Albert sont devenus rois de Prusse.

Le traité de Cambrai, en 1 529, termina les guerres dltalie entre François l'' et Charles-Quint La Bretagne est réunie à la France par une ordonnance expresse. Avant Tédit du domaine de 1566, nos rois pouvoient librement disposer de leurs biens patrimoniaux ; ces biens ne devenoient inaliénables que par leur réunion au domaine ; d'où il faut distinguer deux choses dans l'ancien droit commun de la troisième race : la propriété particulière du prince, la propriété générale de la couronne.

François 1^ fonde Tin&nterie Françoise : elle remplaça les fantassins allemands à notre solde. Cette infisoiterie fot d'abord formée sur le modèle des légions romaines , et divisée en corps de six mille hommes. On en revint à la division par bandes de cbq ou six cents hommes , origine de nos régiments. Henri, frère puîné de François dauphin, épouse à Marseille Cadierine de Médicis (1532, 1533).

Le schisme d'Angleterre éclate en 1534, à propos du divorce de Henri VIII , pour épouser Anne de Boulen. Cette année même, 1534, les doctrines de Calvin se glissoient en France sous la protection de Marguerite , reine de Navarre , sœur de François 1^ ; et cette année encore Ignace de Loyola

f7î ANALYSE RAISONNÉE

fonda la société de Jésus : quand les idées dés peuples sont mûres pour un changement , il arrive que les princes se trouyent faits pour les développer. Nouvelle guerre entre la France et TEspagne, à propos de la décapitation , par François Sforce , de l'envoyé de France à Milan. Charles-Quint , revenu triomphant de son expédition d'Afrique , est battu en Provence et en Picardie.

Henri devient dauphin par la mort de François, son frère aîné, empoisonné. Les anabaptistes sont dispersés par le supplice de Jean de Leyde, à Munster (1536). Charles-Quint est ajourné à la cour des pairs de France, comme vassal rebelle, ainsi que Tavoit été le prince Noir ; ridicule résurrection des droits périmés de la monarchie féodale (1537).

Charles-Quint traverse la France (1539) pour aller apaiser des troubles survenus dans cette ville de Gand , berceau des tribuns et asile des rois.

L'ordonnance de Viilers-Coterets (1539) commande l'abréviation des procès, le non-empiètement des tribunaux ecclésiastiques sur les justices ordinaires, et la rédaction en François des actes publics. On s'est étonné que cette ordonnance n'ait pas été rendue plus tôt : il falloit bien attendre la langue; elle ne commença à être assez débrouillée pour être convenablement intelligible que sous le règne de François ^^ Si, dès l'an 1281 , l'empereur Rodolphe obligea d'écrire les actes impériaux en langue vulgaire , c'est que l'allemand étoit une langue mère parlée de tout temps par un peuple qui l'entendoit. 1^ langue Françoise n'étoit qu'un patois né princi-

paiement des langues romane et latine; des siècles s'écoulèrent avant qu'elle devint une langue générale dans toute l'étendue de la monarchie. Edouard III put défendre l'usage du jargon normand dans les tribunaux d'Angleterre, parce qu'il trouva derrière ce jargon l'anglois , ou le bas allemand , conservé par les Saxons conquis.

La procédure criminelle, devenue presque publique, cesse de l'être sous le chancelier Poyet

On commence à voir paroitre les noms fameux dans les règnes suivants : le cardinal de Lorraine et son firère, le premier duc de Guise, le connétable Anne de Montmorency et Catherine de Médicis (1 540).

François l*' établit de nouvelles relations exté-* rieures; il envoie des ambassadeurs à Soliman II, à Gonstantinople, et en reçoit de Gustave-Wasa, roi de Suède. Ce prince, célèbre par son courage et ses aventures, rendit la Suède luthérienne, et devint chef militaire des protestants (1542).

En 1544, bataille de Cérisoles, gagnée par les François.

En 1545, premières exterminations des guerres de religion en France; exécution des villes hugue* notes de Cabrières et de Mérindol.

Les deux chefs du schisme, Luther et Henri VIII, meurent, le premier en 1546, et le second en 1547i François 1^, qui commença la persécution contre les huguenots, suivit deux mois après dans la tombe le tyran des libertés politiques et le fondateur des libertés religieuses de l'Angleterre (1*' mars 1547),

Charles- Quint se traîna neuf ans sur la terre

après son rival : il abdiqua en 1556, se retira au monastère de Saint-Just, dans FEstramadure, et célébra vivant ses propres funérailles. Enveloppé d'un linceul, couché dans une bière, il chanta, du fond de son cercueil, l'office des morts, que les reli^eux célébroient autour de lui. a G'étoit l'honmie a pour lequel, dit Montesquieu, le monde s'étendit, « et l'on vit paroitre un monde nouveau. » Ce monde nouveau donna la mort à François l*'. Toute la destinée de Charles*Quint pesa sur celle du monarque firançois. Importuné jusque dans ses derniers jours des rivalités de ses maîtresses et de celles des maitresses de son fils, François 1^ mourut en chrétien qui reconnoit sa fragilité; Charles-Quint s'en alla comme un ambitieux qui se revêt du froc et du cercueil, dépité de n'avoir pu se parer de la dépouille du monde. Les foiblesses du monarque espagnol ne furent pas apparentes comme celles du monarque françois, dont la galanterie étoit aussi éclatante que la valeur. Un inceste mystérieux qui, dans les ombres d'un cloître, donna naissance à un héros , a été reproché à Charles-Quint : ses désordres avoient quelque chose de sérieux, de secret et de profond comme lui.

II y a des époques où la société se renouvelle , où des catastrophes imprévues , des hasards heureux ou malheureux , des découvertes inattendues déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement, les lois, les mœurs et les idées. Cette révolution, qui paroit subite, n'est que le travail continu de la civilisation croissante.

<iue le résultat de la marche de cette ciTÎlisation vers le perfectionnement nécessaire, efficient, attaché à la nature humaine. Dans les révolutions, même en apparence rétrogrades, il y a un pas de (ait 9 une lumière acquise pour aveindre quelque vérité. Les conséquences ne se font pas immédiatement remarquer en jaillissant du principe qui les produit; ce n*est guère qu'après une cinquantaine d'années qu'on aperçoit les transformations opérées diei les peuples par des événements déjà vieux d'un demi-siècle.

Ainsi, lorsque François 1^ monta sur le trône, la découverte de l'Amérique, la prise de Constantinople parles Turcs, l'invention de l'imprimerie, toutes ces choses, qui avoient précédé le règne de ce roi, commençoient à agir en étendant le domaine de l'homme physique et moral. Des mers inconnues à braver, de nouveaux mondes à explorer, offroient des objets dignes de leurs efforts à l'esprit chevaleresque et religieux qui régnoit encore, aux lettres, aux sciences et aux arts, qui renmssoient , aux gouvernements et au commerce , qui cherchoient de nouvelles sources de puissance et de richesses. L'imprimerie sembloit en même temps avoir été trouvée tout exprès pour multiplier et répandre les trésors que les Grecs, chassés de leur patrie, avoient apportés dans l'Occident Les courses transalpines de Charles YIII et de Louis XII avoient foit passer dans les Gaules ce goût des élégances de la vie, perdu depuis long-temps. Milan , JFlorence, Sienne, virent reparoitreces noms, qu'ils

avoient bien connus au temps de la conquête des Normands et de Charles d'Anjou : les La Palice, les Nemours, les Lautrec, lesVieilleville, netrouTèrent plus, comme leurs pères, une terre demi-bai4iare, mais une terre classique, où le génie d'Auguste s'étoit réveillé, où, comme les vieux Romains, ils adoucirent leurs rudes vertus à la voix des arts accourus une seconde fois de la Grèce. Quand Bayard acquéroit le haut renom de prouesse, c'étoit au milieu de lltalie moderne, de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée; c'étoitau milieu de ces palais bâtis par Bramante, Michel- Ange et Palladio, de ces palais dont les murs étoient couverts de tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres; c'étoit à l'époque où Ton déterroit les statues et les monuments de l'anti* quité; tandis que les Gonzalve de Cordoue, les Trivulce, les Peseaire, les Strozzi combattoient, que les artistes se faisoient justice de leurs rivaux à coups de poignard, que les aventures de Roméo et de Juliette se répétoient dans toutes les familles, que rArioste et le Tasse alloient chanter cette chevalerie dont Bayard étoit le dernier modèle.

Les guerres de François V% de Charles- Quint et de Henri VllI mêlèrent les peuples, et les idées se multiplièrent. Des armées régulières, connues en Europe depuis la fin du règne de Charles VII , firent disparoitre le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées : Bayard put combattre tels fils de Pizarre et de Fernand Cortès , qui avoient

TU tomber les empires du Pérou et du Mexique. Ces infidèles, que les chevaliers alloient, avec saint Louis , chercher au fond de la Palestine , maîtres de Constantinople , et devenus nos alliés, intervenoient dans notre politique; leur prince envoyoit le renégat grec Barberousse combattre pour le pape et le roi très chrétien sur les côtes de la Provence.

Tout changea donc dans la France; les vêtements même s'altérèrent; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit , finesse et naïveté par la sœur de François F' , la reine de Navarre ; par François V lui-même , qui faisoit des vers aussi bien que Marot; par Rabelais, Âmyot, les deux Marot et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques , celle des lois romaines , l'érudition générale, furent poussées avec ardeur; les arts acquirent une perfection qu'ils n'ont jamais surpassée depuis en France. La peinture, éclatante en Italie, fut transplantée dans nos forêts et nos châteaux gothiques; ceux-ci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency, quidisoitses patenôtres, ornoit Ecouen de chefs-d'œuvre; le Primatice embellissoit Fontainebleau; François r%qui se faisoit armer chevalier comme au temps de Richard Cœur-de- Lion , assistoit à la mort de Léonard de Vinci , et recevoit le dernier soupir de ce grand peintre; et, auprès de tout cela, le connétable de Bourbon, dont les soldats , comme ceux d'Alaric, se préparoient à saccager Rome; ce connétable, qui devoit mourir

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d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini, représentoit dans ses terres de France la puissance, la vie et les mœurs d'un ancien grand vassal de la couronne.

François V\ qui ne fut pas un grand homme, mais auquel le surnom de grand jw est néanmoins resté, ce père des lettres , qui voulut rompre toutes les presses dans son royaume, attira les femmes à la cour. Cette cour , lettrée , galante et militaire, méloit les faits d'armes aux amours. Alors commença le règne de ces favorites qui furent une des calamités de l'ancienne monarchie. De toutes ces maîtresses , une seule, Agnès Sorel, a été utile au prince et à la patrie.

Une aventure , choisie entre mille , suffira pour faire connoitrc la haute société sous François I". Brantôme , qui , avec un autre genre de talent , imite souvent Froîssard , est en cette matière le conteur parfait : « J'en ay ouy conter d'une autre du temps «du roy François T', de ce beau escuyer Gruffy, a qui estoit un escuyer de l'escurye dudit roy , et «mourut à Naples au voyage de M. de Lautrec, et « d'une très grande dame de la cour, qui en devint «très amoureuse; aussi estoit-il très beau, et ne a lappeloit-on ordinairement que le beau GrufJy, « dont j'en ay veu le pourtrait qui le monstre tel.

« Elle attira un jour un sien valet de chambre «en qui elle se fioit, pourtant inconnu, et non veu «dans sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy « bien habillé, qui sentoit son gentilhomme, qu'une «très belle et honeste dame se reconàmandoit à

« luy , et qu'elle en estoit si amoureuse , qu'elle en « desiroit fort Taccointance plus que d'homme de « la cour; mais par tel si, qu'elle ne vouloit pour € tout le bien du monde qu'il la vist et la connust ; «mais qu'à l'heure du coucher, et qu'un chacun «de la cour seroit retiré, il le viendroît quérir et «prendre en un certain lieu qu'il luy diroit, et de « là il le mèneroit chez cette dame ; mais par tel « pact aussi, qu'il luy vouloit boucher les yeux avec «un beau mouchoir blanc, comme un trompette € qu'on mène en ville ennemie, afin qu'il ne pust «voir ny reconnoistre le lieu, ny la chambre, là I où il le mèneroit, et le tiendroit toujours par les «mains, afin de ne deffaire ledit mouchoir; car «ainsi luy avoit commandé sa maîtresse pour ne «vouloir estre connue de luy jusques à quelque « temps certain et préfix qu'il luy dit et promit . .

« Partant le messager se départit

«d'avec Gruffy, qui fut en peine et en songe, luy « ayant grand sujet de penser que ce fiist quelque « partie jouée de quelque ennemy de cour , pour «lui donner quelque venue, ou de mort, ou de « charité envers le roy. Songeoit aussi quelle dame «ce pouvoit estre, ou grande, ou moyenne, ou «petite, ou belle, ou laide, qui plus lui faschoit «(encore que tous chats sont gris la nuit). Par «quoy après en avoir conféré à un de ses com- «pagnons des plus privez, il résolut de tenter la «risque, et que, pour l'amour d'une grande, qu'il «présumoit bien estre, il ne falloit rien craindre «et appréhender : par quoy le lendemain que le

« roy y les reynes , les dames et tous et toutes celles c( de la cour se furent retirez pour se coucher , ne « faillit de se trouver au lieu que le messager Favoit « assigné , qui ne faillit aussitost à l'y venir trouver a avec un second, pour luy aider à faire le guet, si « Fautre n'estoit point suivi de page , ny laquais , ny tt valet, ni gentilhomme. Aussitost qu'il le vid, luy «dit seulement : Allons, monsieur; madame vous naitencL Soudain il le banda et le mena par lieux «estroits, obscurs, travers et inconnus; de sorte (( que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit a là où il le menoit : puis, il entra dans la chambre, ode la dame, qui étoit si sombre et si obscure, a qu'il ne pouvoit rien voir ni connoistre , non pluf a que dans un four.

a Bien la trouva-t-il très bien parfumée , qui luy

« fit espérer quelque chose de bon ;

« et après le mena par la main , luy ayant

«osté le mouchoir, au lit de la dame, qui l'atten-

« doit; et se mit auprès d'elle

« où il n'y trouva rien que très exquis , tant à sa tt peau qu'à son lit et son linge , qu'il tastonnoit avec « les mains ; et ainsi passa la nuict joyeusement avec «cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer. . .

« Mais rien ne lui faschoit , disoit-il ,

« sinon que jamais n'en sceut tirer aucune parole.

ail n'avoît garde : car il parloit assez souvent «à elle le jour, comme aux autres dames, et pour «ce, l'eust connue aussitost. De folastreries , de «mignardises, de caresses, elle n'y espargnoit a aucune : tant il y a qu'il se trouva bien.

«Le lendemain matin, à la pointe du jour, le « messager ne Saillit de le venir esveiller , et le lever «et habiller, le bander et le retourner au lieu où « il Tavoit pris, et de luy dire adieu jusqu'au re- « tour , qui seroit bien tost.

«Le beau Grui^, après l'avoir remercié cent «fois, luy dit adieu, et qu'il seroit toujours prest «de retourner; ce quil fit : et la feste en dura un « bon mois , au bout duquel fallut à Gruffy partir « pour son voyage de Naples , qui prit congé de sa « dame , et luy dit adieu à grand regret , sans en «tirer d'elle aucun parler seulement de bouche, «sinon soupirs et larmes, qu'il luy sentoit couler INI des yeux. Tant il y a qu'il partit d'avec sans la «connoistre nullement, ny s'en apercevoir. »

11 fout maintenant trouver place pour la réformation au milieu de ces mœurs licencieuses et l^res : elle avoit la prétention de reproduire le premier christianisme chez les chrétiens vieillis, comme François T' vouloit ressusciter la chevalerie parmi les porteurs de mousquets et d'arquebuses.

La réformation est l'événement le plus important de cette époque; elle ouvre les siècles modernes, et les sépare du siècle indéterminé qui suivit la disparition du moyen-âge.

Jusqu'alors on avoit souvent vu des hérésies dans l'Église latine, mais peu durables, et elles n'avoient jamais altéré l'ordre politique. Le protestantisme devint, dès son origine, une affaire d'Etat, et divisa sans retour la cité. Les métamorphoses opérées dans les lois et dans les mœurs doivent nécessaî-

182 ANALYSE AAISONNÉE

rement amener des changements dans la reli^on; il étoit impossible que Textérieur de l'édifice changeât , sans que les bases mêmes de cet édifice ne fussent ébranlées.

La réformation réveilla les idées de l'antique égalité, porta l'homme à s'enquérir, à chercher; à apprendre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui , revêtue d'une forme chrétienne^ attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société toytte militaire en une société civile et industrielle ; ce bien est immense , mais ce bien a été mêlé de beaucoup ' de mal , et l'impartialité historique ne permet pas de le taire.

Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme étoit alors catholique ou universel; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la papauté n étoit que le tribunat des peuples , lorsque Tâge politique du christianisme fut arrivé.

Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tête du corps politique, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, parles savants et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions inférieures; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.

La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que le culte catholique; de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Equitable et moral , le protestantisme est exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus de la laison que de la tendresse ; il vêtit celui qui est Dii, mais il ne le réchauffe pas dans son sein; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du •pauvre : pauvres comme lui, ils ont pour compa- {^ns les entrailles de Jésus-Christ; les haillons , la paille, les plaies, les cachots, ne leur inspirent ni dégoûts , ni répugnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité; il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un être aimé de Dieu et ressuscité à l'éternelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort ; pour lui les tombeaux ne sont point une religion, car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une âme souffrante : dans ce monde, il ne se précipite point au milieu du feu , de la peste; il garde , pour sa famille particulière, ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine.

Sous le rapport religieux, la réformation conduit insensiblement à l'indifférence ou à l'absence com-

plète de foi : la raison en est que l'indépendance de Tesprit aboutit à deux abîmes : le doute ou Fincrédulité.

Et par une réaction naturelle la réformation, en se montrant au monde, ressuscita le fenatisme catholique qui s'éteignoit : elle pourroit donc être accusée d'avoir été la cause indirecte des horreurs de la Saint-Barthélémy , des fureurs de la ligue, de l'assassinat de Henri IV, des massacres dlrltnde, de la révocation de l'édit de Nantes et des dragonnades. Le protestantisme crioit à l'intolérance de Rome, tout en égorgeant les catholiques en France, en jetant au vent les cendres des morts, en allumant les bûchers de Sirven à Genève , en se souillant des violences de Munster , en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlandois à peine aujourd'hui délivrés après deux siècles d'oppression. Que prétendoit la réformation relativement au dogme et à la discipline ? Elle pensoit bien raisonner en niant quelques mystères de la foi catholique, en même temps qu'elle en retenoit d'autres tout aussi difficiles à comprendre. Elle attaquoit les abus de la cour de Rome ? Mais ces abus ne se seroient-ils pas détruits par le progrès de la civilisation ? Ne s'élevoit-on pas de toutes parts, et depuis longtemps , contre ces abus? Erasme , Rabelais, et tant d'autres , ne commençoient-ils pas à remarquer et à faire sentir, sans le secours de Luther, les vices que le pouvoir non contrôlé et la grossièreté du moyen-âge avoient introduits dans l'Église? Les rois n'avoient-ils pas secoué le joug des papes ? Le

long schisme du quatorzième siècle n'avoit-il pas attiré les yeux mêmes de la foule sur l'ambition du gouvernement pontifical? Les ma^strats ne feisoient-ils pas lacérer et brûler les bulles?

La réfbrmation , pénétrée de l'esprit de son fondateur^ moine envieux et barbare, se déclara ennevûe des arts. En retranchant Fimagination des facniltés de l*homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Elle éclata au sujet de quelques au- 'ïnÔDes destinées à élever au monde chrétien la basili^é de Saint-Pierre : les Grecs auroient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve?

Si la réformation, à son origine, eût obtenu un plein succès, elle auroit établi, du moins pendant quelque temps, une autre espèce de barbarie : traitant de superstition la pompe des autels, d'idolâtrie les chefs-d'œuvre de la sculpture, de l'architecture et de la peinture, elle tendoit à faire disparoitre la haute éloquence et la grande poésie à détériorer le goût par la répudiation des modèles , à introduire quelque chose de sec , de froid , de pointilleux, dans l'esprit, à substituer une société guindée et toute matérielle à une société aisée et tout intellectuelle, à mettre les machines et le mouvement d'une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ces vérités se confirment par l'observation d'un fait

Dans les diverses branches de la religion réformée, cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau, selon qu'elle s'est plus ou moins

éloignée de la religion catholique. En Angleterre où la hiérarchie ecclésiastique s'est maintenue , les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthéranisme conserve des étincelles d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite en descendant jusqu'au quaker, qui voudroit réduire la vie sociale à la grossièreté des manières et à la pratique des métiers.

Shakespeare, selon toutes les probabilités, étoit catholique; Milton a visiblement imité quelques parties des poëmes de Sainte-Avite et de Masenius; Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos jours en Allemagne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du protestantisme s'est affoibli et dénaturé : les Goethe et les Schiller ont retrouvé leur génie en traitant des sujets catholiques; Rousseau et madame de Staël font une illustre exception à la règle; mais étoient-ils protestants à la manière des premiers disciples de Calvin? C'est à Rome que les peintres, les architectes et les sculpteurs des cultes dissidents viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolérance universelle leur permet de recueillir. L'Europe, que dis-je ? le monde est couvert de monuments de la religion catholique. On lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. H y a trois siècles que le protestantisme est né; il est puissant en Angleterre, en x\lleniagne, en Amérique; il est pratiqué par des millions dliommes : qu'a-t-il élevé? 11 vous mon-

Crera les ruines qu'il a faites , parmi lesquelles il a planté quelques jardins, ou établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à rexpérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique par une suite de saints et de grands hommes jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon , protecteur du monde dvilisé contre Attila , et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'étoit plus nécessaire de la défendre.

Si la réformation rétrécissoit le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimoit les grands cœurs à la guerre : l'héroïsme est l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers; le protestantisme fit des capitaines, braves et vertueux comme La Noue, mais sans élan; souvent cruels à froid, et austères moins de mœurs que d'esprit : les Châtillon furent toujours effacés par les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux , Henri IV, leur échappa. La réformation ébaucha Gustave Adolphe , Charles Xll et Frédéric; elle n'auroit pas fait Buonaparte, de même qu'elle avorta de Tillotson et du ministre Claude »

et n'enfonta pas Fénelon et Bossuet, de même qu'elle éleva Inlgo Jones et Webb, et ne créa point Raphaël et Michel- Ange.

On a dit que le protestantisme avoit été Seiyorable à la liberté politique , et avoit émancipé les nations. Les faits parlent-ils comme les personnes?

11 est certain qu'à sa naissance la réformatîon fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes révèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales, qui Tauroient fadt ressembler à lempire germanique : chose étrange ! on auroit vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau , et à travers lequel s'exhaloit jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais , cette première ferveur passée , les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.

Jetez les yeux sur le nord de l'Europe, dans les pays où la réformation est née , où elle s'est maintenue ; vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, la Prusse , la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemarck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gènes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui mourut : les arts et le beau soleil du Midi lui étoient mortels. En Suisse , il ne réussit que dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une grande

effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald, berceau de la liberté helvétique , le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule de la constitution , formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois, les trois pouvoirs étoient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levoient que du consentement des lords et des communes; la monarchie représentative étoit trouvée et marchpit ; le temps, la civilisation, les lumières croissantes ^ y auroient ajouté les ressorts qui lui manquoient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple an^ois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fiit plus vil que le parlement de Henri VIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie ? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe , il s'en est accommodé , et les a même rendus plus absolus.

Si les colonies angloises ont formé la république

plébéienne des Etats-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées ; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mèrepatrie, protestante comme elles. Le Maryland, état catholique et très peuplé, fit cause commune avec les autres Etats, et aujourd'hui la plupart des États de l'Ouest sont catholiques; les progrès de cette communion dans ce pays de liberté passent toute croyance , parce qu'elle s'y est rajeunie dans ton c'^ément naturel populaire , tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci , pour arriver à l'indépendance , ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo- américaines, nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le foible lien qui les attachoit au sein maternel.

Une seule république s'est formée en Europe à Taille du pi^testantisme, la république de la Hollande; mais il faut remarquer que la Hollande appartenoit à ces communes industrielles des Payslias qui, pendant plus de quatre siècles, luttèrent pour secouer le joug de leurs princes , et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étoient. Philippe 11 et les princes de la maison d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'iodé-

pendance; et ce sont des prêtres catholiques qui Tiennent aujourd'hui même de la rendre à 1 état républicain.

U fout conclure de l'étroite investigation des faits que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique, non la liberté politique; or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France, vraie patrie de la catholicité. Comment arrîve-t-il que l'Allemagne, très philosophique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas foit un pas vers la liberté politique dans le dixhuitième siècle, tandis que la France, très peu philosophique de tempérament et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés?

Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la méthode et des méditations y destructeur du dogmatisme scolastique Descartes qui soutenoit que pour atteindre à la vérité il falloit se défaire de toutes les opinions reçues , Descartes fut toléré à Rome, pensionné du cardinal de Mazarin, et persécuté par les théologiens de la Hollande.

L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine jugeant les choses et les peuples , méditant sur les lois générales de la société , portant la hardiesse de ^e% recherches jusque dans les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant, parce qu'il n'a que le corps d'enchaîné. Penser tout et ne foire

rien , c'est à la fois le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain; le spectacle de la liberté le charme, mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Comme Socrate, le protestantisme a été un accoucheur d'esprits ; malheureusement les intelligences qu'il a mises au jour n'ont été jusqu'ici que de belles esclaves.

An surplus, la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'au passé : aujourd')iui les protestants, pas plus que les catholiques, ne sont ce qu'ils ont été; les pre* miers ont gagné en imagination, en poésie, en éloquence, en raison, en liberté, en vraie piété, ce que les seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Christ, de quelque lignée qu'ils proviennent, se sont resserrés au pied du Calvaire, souche commune de la famille. Les désordres et l'ambition do la cour romaine ont cessé; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évéques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer Tunité catholique; avec quelques concessions de part et d'autre, laccord seroit bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat, le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle; comme les institutions et les mœurs , elle subit la troisième transformation; elle cesse d'être politique; elle devient

philoiophique sans cesser d'être divine; son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile.

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