‹ Études historiques sur Jeanne de ConstantinopleChapitre 3 sur 3 · T. IV , P · texte numérisé non relu

T. IV , P

» de le livrer à Jeanne, ne jugea point toutefois que 3» son crime méritât la mort. On emprisonna le prétendu )» Baudouin et l'on crut que toute cette affaire serait » oubliée avec le temps. Il n'en fut pas ainsi et les )> choses en vinrent même au point qu'on dût craindre » les entreprises des factieux pour délivrer le prison- » nier. »

Si l'on adoptait cet incident comme vrai , il fournirait deux arguments en faveur de notre opinion : d'abord l'indulgence du roi de France , ensuite la persistance des Flamands dans leur sympathie pour le vieux comte. N'est-il pas au moins étonnant que le roi de France ait jugé que le crime du vieillard ne méritait pas la mort? Rappelons-nous un instant quel était ce crime : Quoi ! un homme arrive en Flandre et en Hainaut , il prétend en être le légitime souverain ; il prend possession des deux comtés , en chasse la comtesse , lève des impôts , crée une armée , fait des chevaliers , confère des fiefs et des privilèges , conclut des traités de paix et d'alliance, commet , en un mot , le crime d'usurpation et de lézemajesté le plus audacieux dont parle Fhistoire et ce crime ne mérite pas la mort ! Et c'est au treizième siècle qu'une telle opinion est prononcée par le suzerain même de la comtesse dépouillée , par celui-là même , qui prétendit avoir jugé et qui condamna le vieillard coupable d'un pareil attentat ! Cette tardive indulgence de Louis VIII ne trahit -elle pas en lui le regret d'avoir été injuste à l'égard du vieux comte, et son intercession auprès de Jeanne , afin d'obtenir au moins la vie sauve à celui que sa sentence avait dépossédé , ne montre-telle pas que , si le roi avait consenti à rétablir la comtesse dans ses comtés , il ne voulait cependant pas se rendre complice d'un parricide? Ce passage nous

fournirait , comme second argument , une réponse victorieuse à ceux qui veulent soutenir que le vieil ermite perdit tous ses partisans après l'entrevue de Péronne et nous prouverait au contraire, que le parti qui le soutenait encore malgré sa captivité , était tellement puissant que Jeanne dût redouter les efforts qu'il pouvait tenter pour mettre le vieillard en liberté et que ce fut , par suite de cette crainte, qu'elle le fit mourir.

La comtesse consulta avant tout son conseil sur le supplice dont il fallait punir le malheureux vieillard. M. Emile Gachet (1) dit que dans ce conseil, Arnould, le sire d'Audenaerde , l'un des plus fermes soutiens de Jeanne, fit décider la mort du traître. Cela semblerait nous faire comprendre que la décision ne fut pas prise sans contestation et que le sire Arnould dût faire des efforts pour emporter la majorité. Ce seigneur était effectivement le partisan le plus complètement dévoué à la comtesse, la chronique scandaleuse de l'époque insinue même qu'il était son amant (2) , et que ce fut pour lui que Jeanne refusa de payer le prix de la délivrance de son mari , nous n'osons pas nous arrêter à cette accusation parcequ'elle ne nous paraît pas s'appuyer sur des renseignements respectables , et nous nous bornerons à dire que le sire Arnould se montra hostile à Ferrand de Portugal. Quand celui-ci vint dans le pays après son mariage, Arnould non seulement lui refusa l'entrée de Gand , mais s'étant mis à la tête des Gantois, il repoussa par la force des armes le nouveau comte

(1) Revue du Nord, 1. 1. p. 169.

(2) Voyez la préface du Faux Baudouin , de M. Jules de St-Genois,

page 1.

son maître et le refoula jusqu'à Courtrai (1). Jeanne-, malgré cette circonstance, lui donna toujours la confiance la plus illimitée , elle le chargea constamment des missions les plus importantes et les plus délicates; elle lui témoigna dans toutes les occasions une grande affection. Arnould de son côté, n'abandonna la comtesse dans aucune des circonstances difficiles de son règne, il vivait dans son intimité et, s'il n'était pas son amant, il lui montra du moins un dévouement et un attachement sans bornes. Cela a pu donner lieu h l'opinion qu'on avait qu'il existait une liaison coupable entre Jeanne et Arnould et explique aussi l'empressement que mit Arnould à faire prendre par le conseil de la comtesse une décision violente contre le vieux comte.

Il fut donc décidé qu'on ne lui épargnerait aucune humiliation et qu'avant d'en venir à son exécution , on le ferait passer par toutes les souffrances que la haine et la cruauté pouvaient inventer.

Cet infortuné, dont l'âge devait au moins inspirer la pitié et commander l'indulgence , fut ignominieusement garotlé sur une méchante haridelle, traîné dans la boue, promené dans les villes qui récemment encore avaient été témoins de son triomphe et exposé aux railleries et aux mauvais traitements de la populace que l'on excitait contre lui. Le terme de ce douloureux voyage fut Lille; là, de nouvelles et de plus terribles épreuves attendaient encore le vieux comte.

Rocoles (2) , assure que la comtesse 1 jî fit appliquer la torture , le força par les tourments à dire qu'il

(1) Warnkœnig, Histoire de la Flandre, tome I, p. 222.

était un imposteur et à confesser qu'il était Bertrand de Rains, natif de Champagne, ménestrel et jongleur de son métier.

Puisqu'on prétendait que le vieil ermite n'était pas Baudouin de Constantinople , il fallait bien lui donner un nom quelconque. Philippe Mouskes nous apprend une particularité que nous reproduisons ici pour la première fois après lui , c'est que plusieurs versions coururent dans le public sur le nom du solitaire et sur sa qualité. A Péronne , en présence du roi de France, l'abbé du petit Citeaux près de Blois (1) , déclara qu'il avait vu le vieillard dans la forêt d'Argonne , (dans le Champagne et le Barrois), qu'il y portait l'habit et y menait la vie d'un pénitent , malgré cette déclaration , l'opinion était restée indécise ; les uns (2) soutenaient que le vieil ermite s'appelait le Normand, les autres Raoul l'Allemand, ceux-ci Gierri de Mets, ceux-la Bertrand de Rains. Il paraît qu'on s'arrêta définitivement à cette dernière qualification et que, d'après Rocoles , on fit pendant les angoisses de la torture , déclarer au malheureux qu'il était un imposteur et que son nom était Bertrand de Rains. Nous croyons toute-

tétant li abés de l'aumosne Fu husciés f si l'a connéu.

(Con li a moult griément néu) Qu'il l'ot en la foerist d'Argonne V eus pénant, s'en ot la gonne.

Le 1 l'apieloient Norman Li autres Raoul l'Aleman Et li plusiours Gierri de Miés Le fil Bertin. ........

fois devoir ajouter que. des auteurs soutiennent qu*il ne se démentit pas même au moment de sa mort (1).

Quoiqu'il en soit de cette question , qu'il ait ou non été forcé par la torture, de déclarer qu'il n'était pas le comte de Flandre , il ne nous sera guères difficile de faire voir que la substitution du nom de Bertrand de Rains au véritable nom de la victime de Jeanne était d'une extrême maladresse.

Bertrand de Rains était un ménestrel très-célèbre de 3a Champagne; on le surnommait Bertrand le Clos (2), soit qu'il fut boiteux, soit à cause de ses bons mots. Il était fils de Pierre Cordeille et homme-lige du seigneur Clérembaut de Chappes qui l'aimait beaucoup à cause de son esprit (5).

Nous sommes forcé ici d'entrer dans quelques détails sur l'importance des ménestrels et sur le rôle qu'ils jouaient dans la société au treizième siècle. Ils étaient aimés du peuple qu'ils divertissaient , sur les places publiques , par leurs chansons et leurs histoires , et choyés dans les manoirs de la noblesse dont ils dissipaient l'ennui par le récit de légendes et d'aventu-

(1) Chronique de Tours, tome xvm , pag. 308 et 309 , citée par Sismonde de Sismondi, 1. 1. tom. vi, p. 442.

Et s'ost à nom Biertram li Clos Pour ses dis et pour ses boins cos.

Ses père ot non Pière Cordeile S'iert om monsignor Clarembaut

De Capes

Et cil Clarembaut moult l'amoit Pour cou que bon gillière estoit.

res de chevalerie ; la discipline même des moùtiers perdait de sa rigueur pour les accueillir. Leur vie nomade se passait au grand jour. Parcourant le pays dans tous les sens , ils trouvaient partout une bienveillante hospitalité , et pour peu qu'ils eussent quelque renom dans la gaie science , ils acquéraient beaucoup de richesses , quelquefois une importance politique et , dans tous les cas , une popularité d'autant plus grande qu'ils étaient plus experts.

Bertrand de Rains était une célébrité (1) parmi les trouvères ; c'est assez dire qu'il était connu , sinon de quelques Flamands qui pouvaient l'avoir rencontré dans leurs expéditions militaires , du moins des habitants de la Champagne et de la Picardie et par conséquent du peuple de Përonne. Si le vieillard qui traversa cette ville en triomphe pour aller conférer avec Louis VIII , avait été Bertrand de Rains , était-il possible que personne n'eût reconnu le ménestrel . et que pas une voix ne se fût élevée dans cette foule qui l'environnait pour lui crier: Vous êtes un imposteur ! Vous n'êtes pas Baudouin de Constantinople ; vous êtes Bertrand le Clos, le ménestrel, le jongleur, qui, autrefois, nous a si souvent divertis ! D'ailleurs Bertrand de Rains se serait bien gardé de paraître dans une ville qui avait été le théâtre de ses exercices de ménestrandie , portant les insignes de l'empire et comme prétendant aux comtés de Flandre et de Hainaut, Au surplus , Bertrand était Champenois; il ne pouvait, comme nous l'avons déjà expliqué, ni parler , ni prononcer le flamand , tandisque le vieillard

(]) Les trouvères de la Flandre et du Tournesis, par M. Arthur Dinaux, P. 125.

qui comparut devant Louis VIII parlait cette langue et lui devait sa popularité en Flandre et sa délivrance de l'esclavage en Syrie. En faut-il d'avantage pour se convaincre que l'ermite de Glançon ne pouvait pas êire Bertrand de Rains?

Le vieux comte fut conduit au pilori de Lille et lié à l'infâme poteau par les mains et le col , entre deux chiens. Il avait , au dire de Mouskes (1) , un masque noir et cornu. Cette circonstance extrêmement curieuse a attiré l'attention de M. le baron de Reiffenberg , qui a cru devoir donner une explication du sens des deux vers que nous donnons à la note : « Ce masque, dit-il , » n'était qu'auprès de lui , car, voulant prouver au peuple » que Termite de Glançon était un imposteur, il eut » été plus que singulier de lui mettre un masque sur la » figure. » Les expressions de Mouskes [Et sot d'apries lui une baboire) , et surtout le vers 25,299, semblent complètement justifier cette explication , cependant nous pensons que , quand le masque figurait dans les exécutions judiciaires, il ne servait guères qu'à couvrir la figure. Nous sommes d'autant plus disposé à croire que le masque couvrait la face du vieillard , que nous avons lu quelque part que celui-ci exerçait par ses regards une si grande puissance sur les masses, qu'on l'accusa d'avoir recours à des moyens surnaturels , c'est-à-dire à la magie (2). Ce prétexte pouvait merveilleusement ser-

Et s'ot d'apriês lui une baboire Corne diable cornue et noire.

(2) D'Oudegheerst, Annales de la Flandre, T. II, P. 121, à la note.

vir ceux qui , au moyen d'un masque , voulaient empêcher le peuple de reconnaître dans les traits du vieillard mis au carcan la figure du vieux comte.

Le malheureux n'était pas encore arrivé au terme de sa douloureuse épreuve. Avant de le faire mourir on î'écartela impitoyablement (1) et à la fin on le pendit avec des chaînes de fer a un gibet près de Lille, dans le voisinage de l'abbaye de Loos. Quelques auteurs prétendent, d'après un passage d'un vieux livre intitulé Le Romant de Baulduin, qu'il fut pendu d'abord dans la halle de Lille , et qu'après sa mort , la comtesse le fit détacher et traîner sur une charrette aux fourches patibulaires hors de la ville , pour y être exposé à la voracité des oiseaux de proie (2).

Rocoles , l'historiographe de France , l'adversaire de notre opinion , qui du reste est extrêmement consciencieux dans les détails qu'il rapporte et qui était h la source des renseignements , Rocoles (3) assure que dans le moment qu'on le menait au supplice, le vieux comte déclara que sa fille, la comtesse , avait, sur une partie secrète de son corps , un signe de naissance , connu seulement de lui , son père , de sa mère et de sa nourrice et dont la connaissance ne pouvait avoir été divulguée , sa mère et sa nourrice étant mortes depuis longtemps.

Gette déclaration était de nature à jeter au moins le

(1) Warnkœnig, Histoire de la Flandre, T. I, P. 239.

(2) Voyez la note de M. de Reiffenberg, à la page 484, tome I, de la chronique de Mouskes et D'Oultreman, Constantinopolis Belgica, page 393.

(3) Des imposteurs insignes , T. I, P. 168.

doute , si non la terreur dans l'âme de ceux qui présidaient à l'affreux supplice du comte \ car si le renseignement qu'il donnait était vrai , comment douter encore de son identité avec Baudouin de Constantinople? Mais sa mort était décidée , on n'eut aucun égard à sa déclaration et sans examiner si elle était vraie , sans consulter la comtesse , qui probablement avait donné des ordres en conséquence , on acheva le vieillard qui, dans les angoisses de son agonie , s'écria : 0 dure mort ! Exclamation sublime par sa simplicité et qui donne la mesure des horribles souffrances du cœur de ce père qui périssait par le fait de sa propre fille !

S'il faut en croire l'auteur du livre de Baudouin (1) , il y eut du tumulte pendant l'exécution : « Et tantost 3> la commune de Lisle courut à la porte des halles et » crioient pour Dieu que Ton ne fist mal au conte Bau- « douin : mais nonobstant ce les traitres qui le tenaient » ne voulurent riens faire. » M. Emile Gachet (2) confirme cette allégation par ces mots : «Toutes les précau- » tions avaient été prises et un appareil redoutable » d'hommes armés imposa aux factieux.» Ainsi, comme on le voit, Jeanne et ses partisans avaient tout fait pour que le supplice du comte de Flandre ne fut pas troublé par ceux qui auraient voulu empêcher ce parricide.

Oui, ce fut un parricide ; c'est-là notre conviction. Cette conviction sera encore mieux justifiée par les détails que nous donnerons plus tard ; elle a trouvé son principal motif dans un fait bien curieux; c'est que plusieurs de nos adversaires , malgré les efforts qu'ils

(1) Page 55.

(2) Revue du Nord, vol. IV , page 170.

ont faits pour justifier Jeanne , ont néanmoins laissé glisser dans leurs écrits des passages qui prouvent qu'euxmêmes doutaient. Nous ne parlons ici ni de Meyer, ni de Buzelin, ni de D'Oultreman, ni des auteurs de la chronique de Wydts , ils avaient pris le parti de faire passer îe vieux comte de Flandre pour un imposteur et nous avons fait voir comment ils se sont acquittés de leur tache; mais nous parlons de ceux de nos adversaires qui étaient de bonne foi , qui n'avaient à cœur autre chose que la recherche de la vérité , et ceux-ci ont douté. En veut-on des preuves? Qu'on relise l'article de Rocoles sur le faux Baudouin. Rocoles, historiographe de France, avait cependant à défendre la réputation des ancêtres de son souverain et néanmoins le doute domine tout son récit. Voici ce qu'il dit (1) : « Famd ancipiti !» jurene an injurié. Son supplice n'empêcha pas le !» peuple de croire que la fille avait mieux aimé pendre » son père, que de lui remettre la souveraineté. Ce sont » les paroles par lesquelles M. De Mezeray conclud le » récit de cette aventure. » Une page plus loin (2) , Rocoles ajoute que l'acte de fondation de l'hôpital-comtesse à Lille , autorisait la croyance du vulgaire ; quelques lignes plus loin encore (3) , il dit : « Que Jeanne fonda » cet établissement dans la croyance qu'elle eut d'avoir 2» fait mourir son père à un gibet. » Et il finit enfin son travail par cette phrase : « Ainsi l'on ne doit pas s'éton- » ner si toute l'Europe resta dans le doute , si ce fut » avec justice que la comtesse fit mourir cet imposteur. »

(1) Des imposteurs insignes , T. I,P. 168.

(2) Ibid. ibid. ibid. 169.

(3) Ibid. ibid. ibid. 170.

Philippe Mouskes lui-même, dans plusieurs passages de son œuvre, laisse entrevoir qu'il n'était pas parfaitement convaincu; nous nous contenterons d'en reproduire un seul qui prouve que Févêque de Tournay sentit le besoin de rassurer sa conscience en rendant en quelque sorte la Providence responsable et solidaire de son opinion : Si le vieillard, s'écrie-t-il (1), avait été le comte Baudouin , il est certain que Dieu eut fait un miracle pour lui comme il le fit pour saint Fiacre !

Pendant la nuit qui suivit le supplice du vieux comte, l'abbé de Loos sortit de son monastère à la tête de sa communauté , se rendit processionnellement vers le lieu où le cadavre du vieillard était suspendu, le détacha du gibet et l'enterra honorablement dans son abbaye.

Cette démonstration de toute une communauté d'hommes pieux et instruits était extrêmement significative ; aussi Buzelin (2) et l'auteur d'une description manuscrite (3) de l'abbaye de Loos en citant ce fait , en nientils la réalité. Buzelin se contente de dire que le fait est faux : Falsitatis omnino comperta sunt , sans se donner la peine d'appuyer sa dénégation sur quelque autorité. L'auteur anonyme du manuscrit (4) s'exprime ainsi:

Se cou fust le quens Bauduins C'est la vérité et la fins Dieu evist fait pour lui miracle Autretant com pour St-Fiacle.

(2) Annales Gallo-Flandriœ } pag. 275.

(5) Qui, d'après son style , date du commencement du xvme siècle.

(4) Tom. h. Ce manuscrit existe à la bibliothèque de Lille et a pour titre : Description de l'abbaye de Loos } où il est parlé de sa fondation et de ses neuf premiers abbés avec ce qui s'est passé de plus remarquable de leur temps depuis l'an 1147 à Van 1289.

u Le même auteur (celui de XAuctarium aquicinctinuni) » ajoute une autre chose encore moins vraisemblable , j» à savoir que l'abbé de Loos , qui était dans ce temps- » là, nommé Jean, prévenu comme tant d'autres de » l'erreur populaire que ce faux comte de Flandre était j> le véritable , sortit la nuit à la tête de sa communauté 3> et alla dépendre le corps du pendu , le rapporta et » l'enterra honorablement dans son abbaye et que pour » cela la comtesse Jeanne le fit déposer. Ce récit est 3> manifestement faux dans toutes ses parties et il est j) surprenant qu'un réligieux d'Anchin , abbaye si voi- 3) sine de celle-ci qui apparamment a composé cet Aucta- » rium, c'est-à-dire ce supplément à l'histoire de Flan- 3> dre , se soit oublié jusqu'à croire une fable pareille; » car il est certain qu'en l'an 1225 qu'arriva cette tra- 3) gédie , Don Guillaume de Carnins était abbé de Loos, 3> Don Jean de Warneton étant mort abbé , deux ans » auparavant, c'est-à-dire l'an 1223, comme nous l'avons 3> dit ci-devant. D'ailleurs cet abbé Guillaume était trop 3) sage et trop bon sujet pour avoir donné dans une 3» erreur si grossière et si contraire à l'honneur et aux » intérêts de sa souveraine. L'estime et la considération 3> que cette princesse a témoignée d'avoir pour lui, » dans les fondations de Marquette et de l'hôpital-com- » tesse, le justifient assez sur cet article. 3»

On voit, par cet extrait, que celui qui composa cette description manuscrite de Loos croit l'honneur de l'abbaye intéressé à nier le fait que nous venons de rapporter , mais, au moins, il s'efforce de baser sa dénégation sur quelques motifs que nous allons examiner.

D'abord nous sommes obligés de convenir que l'auteur de la chronique d'Anchin s'est mépris sur le nom

de l'abbé de Loos (1) qui rendit les derniers devoirs au vieux comte , mais nous ne pensons pas que ce soit là une erreur d'une bien grande importance.

L'auteur de la description manuscrite de l'abbaye de Loos semble surtout appuyer son opinion sur ce que Jeanne accorda à l'abbé Guillaume des faveurs , lors de la fondation de Marquette et de l'hôpital-comtesse , mais en admettant même que Jeanne eut continué sa bienveillance à l'abbé Guillaume, nous ne pensons pas qu'on pourrait en conclure que l'abbé n'ait pas fait enterrer le vieux comte , puis que l'histoire nous prouve par des pièces authentiques que la comtesse ne se vengea d'aucune institution ni d'aucune des personnes qui avaient montré de la sympathie pour son père , et nous expliquerons bientôt le motif de sa conduite.

Nous allons maintenant faire voir pourquoi nous persistons à donner croyance à la tradition de la chronique d'Anchin , plutôt qu'à la description manuscrite de Loos: c'est d'abord parceque la chronique d'Anchin est beaucoup plus ancienne et se rapproche davantage par sa date de l'événement, ensuite parceque l'abbaye d'Anchin étant très voisine de celle de Loos , les manifestations publiques des moines de cette dernière abbaye devaient être nécessairement connues des moines leur proches voisins, qui, au surplus, n'avaient aucun intérêt à inventer cette histoire. Mais ce sont-là les plus faibles de nos arguments ; ce qui détermine notre conviction est puisé dans les ouvrages de deux auteurs contemporains de l'événement : d'abord dans la chronique

(1) C'était bien effectivement G. De Carnin qui était alors abbé, voyez Y Histoire de l'abbaye de Loos, par L. De Rosny,pag. 52-57.

de Philippe Mouskes (1) , qui rapporte qu'à l'abbaye de Loos on était persuadé que le supplicié était vraiment le comte de Flandre; en second lieu, l'auteur du livre de Baudouin (2) en rapportant la circonstance tout au long, ajoute : « Et tantost monta à cheval l'abbé de » Loos avecques deux de ses moynes et s'en vint le dit » abbé devers la dame et lui dis : Madame, je prens » sur mon ame que celuy homme qui ainsi a esté mur tri » au gibet estait rostre père, le bon conte Baudoin ; « mais faussement vous l'avez fait mourir. Et la con- » tesse lui respondit que elle n'en scavait riens et qu'il ?» s'estoit nommé vers elle Bertrand de Ray. »

Nous avons donc appuyé sur trois monuments contemporains la conviction que nous avons que l'abbé de Loos rendit les honneurs de la sépulture à son vieux maître pendu comme un imposteur, à savoir : La chronique de l'abbaye d'Anchin, Le livre de Baudouin et La chronique de Philippe Mouskes, qui, si elle ne parle pas de l'enterrement du comte Baudouin , assure néanmoins que les moines de l'abbaye de Loos étaient convaincus de l'identité du vieil ermite et de Baudouin de Gonstantinople; nous avons opposés ces autorités à Buzelin qui écrivit ses ouvrages quatre cents ans après l'événement qu'il nie sans preuves, et l'auteur de la Description manuscrite de l'abbaye de Loos qui écrivit son livre au commencement du dernier siècle et qui ne prouve pas son opinion.

Quar cil de Lobes et plusiour Disoient auques à laisor Que teus*entresains ot mostrés Que c'iert h quens en vérités.,

(2) Édition de MM. Serrure et Voisin, pag. 56.

Si nous avons mis un si grand soin à constater la démarche généreuse de l'abbé de Loos , c'est parce que nous attachons une grande importance à ce fait. L'abbaye de Loos était plus que toute autre abbaye de la Flandre, dans le cas d'avoir sur Baudouin de Constantinople des renseignements très-précis. Simon, troisième abbé de Loos , accompagna Baudouin en Orient (1) et il est évident que la tradition des événements survenus au comte a dû se conserver dans cette abbaye , pure de tous les éléments qui auraient pu en altérer la vérité. D'ailleurs, et ceci mérite l'attention, le vieillard fut exécuté dans un endroit qui était dans la juridiction ecclésiastique de Loos. 11 est donc presque hors de doute que l'abbé ou , au moins , un moine de cette communauté fut appelé à donner au patient les secours spirituels pendant son supplice, et qu'il a récueilli les dernières protestations du comte. Combien n'est donc pas importante la déclaration de cet abbé qui vint assurer sur le salut de son âme à Jeanne qu'elle avait fait mourir son père !

Le peuple tout entier avait la conviction que Jeanne avait fait mourir son père. Nous ne citons pas d'autorités, parce qu'il faudrait indiquer tous les auteurs qui ont écrit sur Fhistoire de la Flandre ; en effet , quelle que soit l'opinion qu'ils aient adoptée au sujet du vieil ermite , tous , sans exception , font mention de l'obstination que les sujets de Jeanne mirent dans leur croyance : quelques-uns de nos adversaires ne trouvent même pas d'expressions trop énergiques pour stigmatiser ce qu'ils

(1) Histoire de l'abbaye de N. D. de ^oos } par M. De Rosny, p. 23. — D'Oultreman, Constantinopolis Belgica, p. 68.

comment l'opiniâtreté et la folie du vulgaire. Il est à remarquer que rien ne put détruire cette conviction chez le peuple, ni la sentence de Louis VIII, ni la décision du conseil de la comtesse. Ce fut envain que celle-ci fit publier dans ses comtés que le vieillard était un imposteur et qu'il se nommait Bertrand deRains; ce fut envain qu'elle le fit promener dans toutes les villes pour l'exposer aux regards de la foule ; le peuple examina le vieillard et cet examen le confirma encore clans sa croyance. Les douloureuses épreuves auxquelles fut soumis le vieux comte , les tortures qu'on lui fit subir, les cruautés de son supplice n'ébranlèrent pas l'opinion populaire et n'excitèrent dans les masses qu'un senîiment de respect et de pitié pour la victime.

Lorsqu'enfin cette victime eut succombé, toutes les voix s'élevèrent à la fois pour accuser la comtesse de parricide. Le vieux comte n'était plus qu'un cadavre, ce ne pouvait donc être ni l'intérêt privé, ni l'intérêt politique qui déterminait la conduite des Flamands et des Hennuyers. Les auteurs de la chronique d'Andréas Wydts (1), ces redoutables adversaires de notre opinion qui vouent au bourreau et au gibet ceux qui soutiennent que Jeanne fit mourir son père , disent à propos de celte inébranlable conviction du peuple : « Oui , ce bruit en

(1) T. I, P. 527. Jae zoo verre liept dit gerugt , dat men bynaer daegelyTis nietiwe omstandigheden in de tegemvoordigheyd vt^n Joanna dierf rerhaelen , de welke van het gemeyn en ander volck wierden uytgestroyt 7 tôt bevestinge dat het geenen hermîet } maer waerlyk Baudewyn keyser van Constantinopelen en graef van Vlaenderen en Henegauw was , den welke n va?i zyne eigen dogter was opgehangen otn van haere heerschappien niet berooft te worden. Zoo veel wiert er eyndelyk gezeit dat Joanna beleed: T'en waere ik uyt den mondt van Bertrand Reyns verstaen hadde wie hy was , ik zoude moeten geloven dat het mynen vader is geweest.

" Tint au point que presque tous les jours , dans la pré- » sence même de la comtesse , on racontait de nouveaux » détails inventés par le peuple pour prouver que ce » n'était pas un ermite , mais bien véritablement Bau- » douin de Constantinople , comte de Flandre et de » Hainaut , qui avait été pendu par sa propre fille, afin » que celle-ci ne fut pas dépouillée de ses domaines. On » en raconta enfin tant , que Jeanne elle-même dit : Si je » n'avais appris de la bouche de Bertrand de Rains qui » il était, il faudrait que je crusse qu'il était mon père. »

Voilà donc, si non un premier indice de doute, du moins une espèce d'incertitude qui s'élève dans le cœur de cette femme naguères encore si ferme et si orgueilleuse. Son âme, inflexible jusque-là , semble se courber sous l'accusation universelle; elle descend jusqu'à chercher à se justifier, et dès ce moment une modification surprenante s'opère dans sa conduite.

Ce n'est plus cette femme qui avait refusé de payer la rançon de son mari pour régner seule; qui avait raillé Jean de Nesle en le dépouillant de son patrimoine; qui avait trompé la bonne foi d'Innocent III pour perdre Bouchard d'Avesne , son beau-frère ; qui avait refusé obstinément à ses sujets ruinés un traité de commerce avec l'Angleterre; ce n'est plus cette femme enfin qui s'était complue à irriter ses grands vassaux, ses barons et ses gens de métiers; elle met au contraire maintenant tout en œuvre pour appaiser ce peuple qu'elle avait si souvent froissé; elle le flatte, quoiqu'il l'ait chassée et abreuvée d'outrages ; dans son isolément elle éprouve le besoin de regagner l'affection de ses sujets , qu'elle avait toujours dédaignée, et pour atteindre ce but, elle envoie à toutes ses bonnes villes et fait publier partout des chartes d'amnistie et de pardon. Ces chartes sont par-

venues jusqu'à nous; nous traduisons ici littéralement celle qui fut publiée à Lille (1) et qui offre probablement la formule généralement adoptée. Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur cette pièce qui servira merveilleusement notre cause : « Jeanne, comtesse de Flandre » et de Hainaut, à mes amés le bailli , les échevins et » tous ceux de Lille, salut. Sachez tous que , éclairée par » la bonté divine, je vous déclare ainsi que tous ceux » que je haïssais à l'occasion de Bertrand de Rains, qui » se fit appeler mon père , librement et absolument 5» absous de la rancune que vous m'avez portée et du for- 3» fait que vous avez commis envers moi. Je fais néanmoins » une réserve pour ce que vous auriez pu commettre con- » tre un autre ou contre d'autres que moi , toutefois la » personne de Bertrand susdit est exceptée de cette ré- » serve. A ce propos je vous supplie de faire intercéder » pour moi auprès du Seigneur. Donné à Lille , le 24 Sep- » tembre 1225. »

II y a dans ce document bien des choses à remarquer : d'abord, n'est-il pas surprenant que la comtesse n'y laisse pas apercevoir la moindre aigreur contre Ber-

(1) Bévue du Nord, T. IV, P. 170.

Johanna Flandriœ et Hainoniœ comihssa dilectis baillivio^ scabinis et omnibus illis de Insulâ salutem. Noverit universitas vestra quod ego divini amoris intuitu vos et omnes illos quos odio habebam occasione Bertramni de Bais qui se patrem meum fecit appellari de omni rancore et fore facto quod mihi fecistis quittos clamo libre et absolutè excepto eo de quo fueritis ergà alium vel alios quant erga me, excepto tantummodo corpore Bertramni prœdicti, unde rogo vos quatenùs ad Dominum pro me intercedere faciatis. Datum Insulis feriâ quintâ ante festum sancti Michaëlis, anno Domini M CC XXV, — MS. de la bibliothèque de Lille, E. M. 85, folio 225. (Le titre original se trouve dans les archives de la ville).

trand de Rains , qu elle ne lui donne pas la qualification de fourbe ou d'imposteur et qu'elle se contente de dire : qui se patrem meum fecit appellari , sans ajouter au moins que ce fut faussement et méchamment qu'il se fit appeler son père ? Puis , à la fin de sa charte et à propos de Bertrand de Rains , elle supplie ses sujets de faire intercéder poîtr elle auprès du Seigneur f

Mais qu'avait-elle besoin de cette intercession , si elle était innocente? Si elle demande les prières de son peuple , c'est donc qu'elle sentait que son cœur n'était pas assez pur pour qu'elle osât se mettre en présence de la divinité et lui adresser directement ses supplications? Puis , quel était le crime pour lequel elle implorait l'intercession de tout son peuple ? Répondez à cette question , vous qui nous représentez Jeanne comme le modèle de toutes les vertus : mais avant de répondre y rappelez-vous que ce peuple à qui elle demande des prières, l'avait expulsée de ses domaines , qu'il avait , aux yeux de nos adversaires , violé les lois divines et humaines en aidant à l'usurpation de la Flandre et du Hainaut- que ce peuple s'obstinait à croire que la comtesse avait fait supplicier son père et que , non content de tous ces crimes, il ajoutait chaque jour à sa forfaiture la calomnie et l'imprécation, en criant, dans toutes les occasions à sa souveraine: Vous êtes meurtrière et parricide. Rappelez-vous, que c'est à ce peuple qu'elle demande d'intercéder pour elle. Si cette prière de Jeanne n'est pas un aveu direct de son crime , elle indique au moins qu'il existait dans l'âme de cette femme une grande agitation et qu'elle subissait déjà les épreuves de l'expiation.

Ce pardon accordé par Jeanne étonna le peuple sans affaiblir sa conviction. On continuait d'accuser la comtesse qui, de son côté, était tourmentée par un doute-

chaque jour plus poignant; elle était aux prises avec sa conscience et voulant à tout prix savoir la vérité sur l'ermite de Glançon, elle s'arrêta à un moyen qui prouve à l'évidence qu'elle-même n'avait foi ni dans le jugement de Louis VIII , ni dans la sentence de son propre conseil, ni dans les rapports que ses partisans et ses amis lui avaient faits, ni même dans la déclaration que la torture avait arrachée au vieux comte. Elle envoya Jean > évêque de Mitilene , et un bénédictin nommé Albert, en Bulgarie, sur les lieux même où l'on disait que Baudouin avait péri. Ces envoyés devaient rechercher et recueillir tous les renseignements qui pouvaient jeter quelque lumière sur le prétendu supplice de Baudouin de Gonstantinople à Terrenove.

Et que produisit cette mission dont la comtesse devait attendre le résultat avec tant d'anxiété? Nous avons dit dans le paragraphe qui précède , que les envoyés de la comtesse ne rapportèrent en Flandre pour constater la mort de Baudouin en Bulgarie , ni une déclaration des successeurs de Joannice, ni un témoignage des anciens de Terrenove qui avaient survécu , ni des renseignements consignés dans les écrits du pays et de l'époque, mais tout simplement l'attestation d'une vieille femme bourguignonne qui demeurait près de Terrenove et qui prétendit avoir, vingt ans auparavant, reconnu dans le cadavre mutilé d'un supplicié le corps de Baudouin de Constantinople et l'avoir respectueusement déposé dans la sépulture. Pour donner plus de crédit à ce récit, on le mêla d'histoires de prodiges et de miracles (qui du reste ne reçurent jamais la sanction de l'Église); on y fit, comme nous l'avons déjà dit, dominer l'élément réligieux , afin de le faire plus facilement adopter par le vulgaire. Tous ces efforts ne changèrent aucunement

îa croyance générale, le peuple persisla dans sa conviction. D'Oultreman dit même (1) que de son temps encore ceux de Lille , de Valenciennes et beaucoup d'autres étaient assurés que Jeanne avait été parricide. La comtesse même n'obtint ni Pappaisement de sa conscience, ni la paix du cœur; enfin le seul résultat de cette mission en Bulgarie fut de fournir à l'histoire la preuve la plus irrécusable que la comtesse Jeanne , après le supplice de l'ermite de G-lançon , doutait ellemême si sa victime n'était pas son père. Quand nous disons qu'elle doutait, nous poussous la reserve aussi loin que possible, car ce que nous avons déjà rapporté pour prouver que le vieillard n'était pas un imposteur, nous autorisait peut-être à dire qu'elle n'en était plus à douter et que l'inquiétude et l'anxiété qu'elle éprouvait étaient des indices de remords et d'expiation.

Du reste cette expiation et par conséquent l'aveu de son crime se trouvaient en quelque sorte inscrits par un symbole indélibile dans l'institution de l'hôpital-comtesse à Lille.

Il est nécessaire que nous fassions remarquer ici que Jeanne, depuis la mort violente du vieux comte, ne cessa presque pas de fonder des établissements pieux et de doter des abbayes. Ces fondations passaient inapperçues du peuple ou du moins le peuple ne les attribuait pas à une intention particulière de îa fondatrice. Mais en 1256 (2), dix ans après l'exécution du vieux comte,

(1) Constantinopolis Belgica ,V. 594. — Etiamnùm Insulmu, Valen~ ciennenses pluresque alii populi ah Johannd comité patrcm impie esse enectum credunt.

(2) Mirœus, P. 100, T. IIÏ.

Jeanne fonda près de son palais à Lille (1), un hôpital destiné spécialement à accueillir les pèlerins et les voyageurs malades (2). La charte de fondation porte que cet établissement de charité était érigé en l'honneur de la Ste- Vierge et pour le salut des âmes de la comtesse , de ses ancêtres et successeurs et surtout de celle de Ferrand de Portugal.

Mais l'opinion populaire prétendit que la comtesse avait fondé cet hôpital pour expier son parricide. Plusieurs auteurs et , entr'autres , celui de la description manuscrite de l'abbaye de Loos , M. Gachet, Rocoles et D'Oultreman rapportent cette tradition et il est à remarquer que ce dernier ne la dément pas (5) ; mais il s'est bien gardé de dire le motif pour lequel le peuple avait cette croyance et , en cela , il est resté conséquent avec le principe qu'il avait adopté de passer sous silence ce qui aurait pu contrarier sa version. Heureusement d'autres auteurs sont de meilleure foi et parmi eux celui de la description manuscrite de l'abbaye de Loos (4) , M. Emile Gachet (5) et surtout Rocoles (6) , dont nous reproduisons le passage, nous apprennent que le peuple avait été autorisé à croire que l'hôpitalcomtesse avait été fondé par Jeanne pour expier son parricide « parceque l'on voit des armes et les marques

(1) L. 1. Juxta domum nostram apud Insulas

(2) L. 1. Quia vero hospitale prœfatum specialiter in sustentationem perigrinorum et transeuntium fundare disposui.

(5) Voyez Constantinopolis Belgica, P. 394.

(4) Cette description existe dans la bibliothèque de Lille , un extrait m'en a été fourni par M. le bibliothécaire.

(5) Revue du Nord, T. IV, P. 174.

(6) Des imposteurs insignes, T. I, P. 169.

» du sujet de la fondation, scavoir une potence aux mu- 3» railles et vitres, jusqu'aux rideaux des lits, aux plats, » assiettes, nappes et serviettes, ce qu'assurément les direc- » teurs dudit hôpital n'auraient pas souffert si l'acte de » la fondation n'authorisait la croyance du vulgaire. »

L'on comprend facilement que nos adversaires n'ont pas consigné l'existence d'une image de potence sur les murs, les vitraux et l'ameublement de l'hôpital-comtesse, sans s'efforcer de trouver une explication qui ne fût pas trop désavantageuse à leur système. Leurs efforts ont servi au moins à nous transmettre la forme exacte de cette empreinte ou de cette marque : c'était une double potence , une potence à deux branches , figurant assez bien un T majuscule (1). Nous nous emparons de ce fait qui est établi d'une manière positive , il est essentiel pour nous de démontrer que cette image n'était pas celle d'un gibet simple , à un seul bras et qui aurait assez bien figuré un F majuscule: car, s'il en avait été ainsi, cet F aurait, sans le moindre doute, représenté la lettre initiale du nom de Ferrand de Portugal , premier mari de Jeanne , puisque la charte de fondation établit que le principal but de l'institution était le repos de l'âme du malheureux comte Ferrand , et par conséquent ce fait aurait été complètement nul pour la discussion.

Cette empreinte ou ce signe était donc la représentation d'une double potence, d'un T. Maintenant, voici comment nos adversaires s'y sont pris pour écarter cette accablante difficulté. Ils ont prétendu que ce signe ne , représentait rien qu'un T majuscule, initiale du nom

(1) Description manuscrite deloos, T. II.— Revue du Nord, T. IV, "\ 174.

de Thomas de Savoie, second mari de la comtesse (1). Mais cette assertion ne peut pas se soutenir un seul instant par la raison que l'hôpital-comtesse fut fondé par Jeanne seule , pendant son veuvage , à une époque où le nom de Thomas de Savoie était complètement inconnu en Flandre et où il n'y avait pas encore apparence qu'il serait devenu l'époux de la comtesse. Ceci est incontestable , puisque la charte de fondation de Thopital est datée du mois de février 1236 , et que le second mariage de Jeanne eut lieu à la fin de 1237 (2) ; deux ans moins deux mois s'étaient donc écoulés entre ces deux événements ; les bâtiments et les vitraux , sinon les meubles de l'hôpital , avaient donc reçu cette empreinte accusatrice (3) avant que Thomas ne devint comte de Flandre.

En 1239, Jeanne donna une charte (4) , dans laquelle Thomas de Savoie dût intervenir comme comte de Flandre. Cette charte règle seulement l'administration de l'établissement (5) , sans entrer dans le moindre

(1) Extrait de la description susdite: « Les Lillois croyent que les meu- 5i bles dans cet hôpital sont marqués d'une potence; mais cette potence » prétendue n'est rien d'autre qu'un grand T, première lettre du nom » de Thomas de Savoie, qui était le second mari de la comtesse, quand » elle fonda cet hôpital dans le lieu où il est à présent. » — M. Emile Gachet, dans la Revue du Nord , dit : « Etes vous bien sûr, que ce n'était » point le T initial de Thomas de Savoie, second mari de la com- » tesse? »

(2) La charte par laquelle est constatée la prestation du serment de fidélité de Thomas de Savoie, au roi de France et qui fut faite aussitôt après son mariage, porte la date du mois de Décembre 1237.

(3) En 1239, au mois de Septembre, l'hôpital-comtesse était complètement achevé, et prêt à recevoir des malades.

(4) Mirœus, T.III, P. 104.

(5) Elle parle seulement des attributions des proviseurs et du maître de l'hôpital, des devoirs des chapelains et de la juridiction canonique.

détail sur le but de sa fondation et sans fournir le moindre indice qui pourrait nous faire admettre que Thomas de Savoie aurait mérité , soit à titre de bienfaiteur , soit à un titre quelconque , que son nom fut représenté dans tous les recoins de l'hôpital. D'ailleurs, n'eut-il pas été ridicule , absurde et de la dernière inconvenance que Jeanne eut fait mettre le nom de Thomas de Savoie, son second mari , sur un établissement fondé pour le repos de l'âme de son premier époux? Enfin Rocoles (1) nous apprend que cette potence se trouvait avec des armes; ces armes étaient évidemment celles de la Flandre , et non celles de Thomas de Savoie, car s'il n'en avait pas été ainsi , nos adversaires n'auraient pas manqué de citer cette circonstance, qui aurait mis leur explication à l'abri de toute réplique.

II est donc bien prouvé que le signe T qui se trouvait partout à l'hôpital-comtesse de Lille , ne représentait pas la première lettre du nom de Thomas de Savoie. Mais alors que figurait-il autre chose qu'une potence? Et que signifiait à son tour cette image de l'instrument du supplice de Baudouin de Constantinople , si ce n'est que le but secrèt et mystérieux de la fondation de cet hôpital, était l'expiation du parricide de Jeanne , comme le soutenait la tradition populaire? La comtesse fonda cet établissement de charité pour y accueillir et faire soigner, pendant leur maladie , les pèlerins et les pauvres voyageurs en mémoire des douleurs qu'avait souffertes son vieux père qui avait été pèlerin et qui avait parcouru l'Asie et l'Europe pauvre et souffrant comme eux.

Nous devons consigner ici un fait qui nous paraît

extrêmement remarquable. Lorsque l'hôpital-comlesse fut achevé et quand il s'agissait d'en organiser le service intérieur, Jeanne, comme nous l'avons déjà dit, promulgua , en 1 239 , conjointement avec son second mari , une charte dans laquelle elle réglait l'administration de l'établissement. Dans cette charte elle attribue en quelque sorte le titre d'administrateur en chef de la maison (1) à ce même abbé de Loos , qui avait si courageusement protesté contre elle en détachant du gibet et en enterrant honorablement dans son abbaye le corps du vieux comte , et qui était allé lui déclarer à elle-même qu'elle avait fait pendre son père ! Nous nous empressons de dire ici que le lieu où l'hôpital fut fondé n'était pas dans la juridiction ecclésiastique de l'abbaye de Loos (si cela avait été, on aurait expliqué d'une manière fort simple la nomination de l'abbé comme chef de l'administration), mais dans la juridiction du chapitre de St-Pierre de Lille (2), de sorte que Jeanne, en donnant à Guillaume de Carnin ce titre , a positivement voulu lui accorder un témoignage de faveur. Cette circonstance est très-singulière, surtout quand on la rapproche de tout ce que nous avons rapporté sur l'abbé de Loos et d'un passage de Buzelin (3), dans lequel cet auteur dit que l'on prétendait que l'abbé de Loos connaissait toute la vérité au sujet de l'ermite de Glançon.

(1) Mirœus, 1,1, — Ad officium terà protisorum specialiter pertinebit instituere de coneilio abbatis de Laude magistrum in ipso hospitali residentem et de coneilio ejusdem abbatis, eumdem magistrum destituere si inveniatur manifeste culpàbilis } negligens tel re m issus.

(3) Annales Gallo-Fland. P. 275. — Laudensis monasterii antislitem cjus veritatis (nempè paricidii ) , conscium.

Jeanne survécut huit ans à la fondation de l'hôpitalcomtesse ; pendant cette période de sa vie et surtout depuis 1240 à 1243 (1), elle avait, de concert avec Thomas de Savoie , travaillé avec le zèle le plus actif au bonheur de ses sujets. Elle réforma presque complètement la constitution du pays, elle donna de nouvelles lois, Keuren, à un grand nombre de villes et de ehâtellenies , elle renouvella l'organisation des échevins de beaucoup de communes. Tout, en un mot , était changé dans cette femme, et ces institutions dans lesquelles elle s'était montrée très libérale , et qui complétèrent la base des libertés politiques de la Flandre , jointes à la fondation d'un nombre presque incroyable d'établissements pieux , durent lui gagner l'affection de ses sujets. Il est pourtant certain que Jeanne ne put pas retrouver la paix de l'âme et le calme de la conscience. La violence de ses passions et Fagitation de sa vie avaient ruiné sa puissante organisation ; à l'âge de cinquante ans (2) , elle était en proie aux infirmités d'une précoce vieillesse , sentant que ses forces l'abandonnaient et présageant une mort prochaine , elle s'y prépara de la manière la plus édifiante.

Buzelin (3) nous apprend , d'après la chronique manuscrite de Marquette , que Jeanne qui avait fondé cette abbaye , s'était fait construire dans son enceinte une maison où elle aimait à se retirer , quand elle voulait jouir de quelques jours de repos et se soustraire aux

(1) Warnkœnig, Histoire de la Flandre, T. I, P.

(2) Meyer, Annales Flandriœ, fol. 74 verso, dit qu'elle mourut à 51 ans.

(3) Annales Gallo-Flandriœ , P. 251.

fatigues de ses préoccupations politiques. La comtesse s'y fît transporter dès qu'elle ressentit les atteintes de sa dernière maladie , et quand elle s'apperçut des progrès du mal qui devait l'enlever , et qu'elle se fut fait déclarer par ses médecins que son existence ne pouvait pas se prolonger longtemps , elle voulut se dépouiller spontanément de cette puissance qui lui avait fait commettre ses crimes , et se réfugier dans le sein de la religion , cette puissante consolatrice de toutes les souffrances , quelle que soit leur origine. Elle supplia Thomas de Savoie , son époux , de lui permettre de se séparer de lui , et de quitter le siècle pour se vouer à Dieu; sa prière lui fut accordée.

Avant d'entrer à l'abbaye de Marquette , Jeanne voulut formuler sa dernière volonté ; elle fit son testament et y apposa son sceau en présence de son mari Thomas de Savoie , de sa sœur Marguerite , du prieur et de trois moines des Dominicains de Valenciennes , qui étaient probablement ses directeurs spirituels , et de plusieurs autres personnes. Dans cette pièce , nous trouvons un passage dans lequel l'aveu le plus explicite de son crime est formulé, car après le préambule ordinaire, Jeanne dit (1) : « Je veux avant tout, que toutes les dettes que j'ai » et qui sont constatées soient payées. Si fat injuste- » ment occupé l'héritage d' autrui, ou des biens que mes » ancêtres avaient indûment détenus , je veux qu'ils soient « rendus et restitués, quelque part qu'ils se trouvent , et je » donne à mes exécuteurs testamentaires le pouvoir d'as-

(1) .... Si alicujus hereditatem injuste occupavi vel a meis antecessoribus injustè occupatum detenui, illud reddo et restituo ubicumque situm sit et do potestatem executoribus mets subscriptis assignandi et inducendi in possessionem illos quibus competit de jure restitutio.

» signer et de rétablir dans leurs possessions , ceux à qui » la restitution est légitimement due. » Nous fesons remarquer ici que cette phrase: Si alicujus hereditatem

injuste occupavi etc n'était pas du tout un préambule

usité dans les testaments , car celui de Ferrand , que nous avons sous les yeux, n'en donne pas le moindre indice. La comtesse , en faisant son testament , avait donc bien la pensée qu'elle a\ait dépouillé quelqu'un de son héritage légitime. Et cette déclaration est faite au moment où Jeanne renonçait au monde, et parconséquent à la souveraineté , au moment où elle se dépouillait de ses comtés pour les laisser à sa sœur, au moment enfin où elle allait rendre compte à Dieu des actes de sa vie ? Nous pensons que ce fait joint à tout ce que nous avons rapporté jusqu'ici , ne peut plus laisser le doute dans l'esprit des personnes qui examineront la question sans passion.

Berthe , Fabbesse de Marquette , la reçut parmi les filles de St-Bernard , la revêtit de l'habit de novice , l'entoura d'attentions et de soins, et lui apporta constamment les douces consolations que suggère une vraie pitié. Jeanne ne survécut que quelques jours à cette cérémonie; malgré ses longues souffrances et sa résignation et malgré les prières de toute la sainte communauté qui l'environnait , les angoisses et les terreurs de l'expiation la poursuivirent jusqu'à son dernier soupir. Elle vit approcher la mort avec horreur , comme nous l'apprend sa pierre sépulcrale que nous transcrivons ici littéralement :

Est sita Flandrensis princeps et Hannoniensis In tumulo tali vitâ nituit speciali , Sîcùt Susanna, cœlebs fuit ista monialis ; Nobilitas talis , proies fuit imperialis ?

Justaj potensf fortis, démens ac horrida mortis.

Angelicis mixta sit turbis hœc comitissa

Anno milleno migravit cum quadrageno

Quarto et bis centum, quintinâ luce Decembris (1).

Résumons-nous maintenant. Deux opinions divisent les historiens sur le vieillard qui fut pendu à Lille en 1225. Les uns soutiennent que ce ne fut qu'un imposteur, que la comtesse fit pendre avec justice; les autres prétendent que ce vieillard était Baudouin de Constantinople , le légitime souverain des deux comtés.

Occupons nous d'abord de la première version. Ceux qui l'adoptent s'appuient sur le parlement tenu au Quesnoy, sur le jugement rendu à Péronne, sur le témoignage des barons, des chroniqueurs et des évêques et surtout sur la lettre qu'ils prétendent que Joannice écrivit à Innocent III , et dans laquelle il annonça que Baudouin de Constantiuople était mort pendant sa captivité à Terrenove.

Nous avons détruit l'un après l'autre tous ces témoignages , en démontrant que la réunion qui eut lieu au Quesnoy ne fut qu'un simulacre de parlement , où ne se rendirent que cinq ou six grands vassaux et où l'on ne décida rien ; en démontrant que le fait qui se passa à Péronne , fut un véritable déni de justice; que , a l'exception de deux ou trois , tous les nobles reconnurent le vieillard pour leur souverain et que leur exemple fut suivi par presque tous les gens d'église j en démontrant que si plusieurs chroniqueurs soutiennent cette version , il y en a un plus grand nombre et surtout des plus

(1) Voyez entr'autres auteurs qui reproduisent cette épitaphe, les Annales de D'Oudegherst, T. II, P. 131.

anciens qui professent la version contraire; et enfin en démontrant que la prétendue lettre de Joannice au pape, se réduisait à une simple assertion d'un écrivain italien, laquelle était lout-à-fait contraire à la vérité.

Nous n'ayons donc laissé subsister aucun des arguments de nos adversaires , et nous les avons tous combattus par des renseignements qu'eux-mêmes nous ont fournis; mais notre tâche ne s'est pas bornée à renverser leur système , et nous avons encore mis plus de soin à établir la nôtre.

D'abord et avant tout , pour justifier en quelque sorte l'opinion que nous avions sur Jeanne de Constantinopîe au sujet de l'assassinat juridique de son père, nous avons, comme préliminaire, démontré que la passion dominante de Jeanne , pendant la première moitié de sa vie avait été une ambition démesurée , et que pour satisfaire cette ambition elle avait été injuste , criminelle et perfide , puisqu'elle avait refusé de payer la rançon de son premier mari , qu'elle laissa pendant douze ans dans la prison du Louvre, et trompé sciemment le pape pour perdre son beau-frère.

Pour rendre encore plus respectable l'opinion qui affirme que l'ermite de Glançon était bien positivement Baudouin de Constantinopîe , nous l'avons appuyée de la citation d'un grand nombre de chroniqueurs très anciens ; après cela nous avons démontré que Baudouin de Constantinopîe n'était pas mort devant Andrinople ; nous avons longuement prouvé qu'il n'y avait rien de moins avéré et de moins probable à la fois que son supplice à Terrenove.

En racontant avec leurs moindres détails les événements qui se sont passés dans notre pays en 1225, nous avons fait ressortir toutes les circonstances qui

pouvaient donner du crédit à notre opinion. C'est ainsi que nous avons tiré parti de la parfaite ressemblance de l'ermite avec l'empereur sous le rapport de la figure , du son de voix et du langage ; nous avons fait valoir cette circonstance remarquable que le vieillard portait sur son corps les mêmes cicatrices que Baudouin de Gonstantinople ; et qu'on veuille bien remarquer ici qu'il ne s'agissait pas seulement d'une cicatrice insignifiante et que tout intrigant aurait pu produire sur son corps; le vieillard était couvert de blessures , il en avait aux mains, aux pieds, à la poitrine et même à la tête (1). Nous avons fait ressortir l'enthousiasme du peuple , de la noblesse , du clergé , enthousiasme qui continua même après la condamnation et le supplice du vieux comte. Nous avons rapporté combien il avait déconcerté par la précision de ses réponses Louis VIII dont la politique voulait sa perte , et mentionné la sympathie que Henri III , roi d'Angleterre et les ducs de Brabant et de Limbourg lui vouèrent. Nous avons expliqué pourquoi l'ermite de Glauçon ne pouvait pas être Bertrand de Rains.

Suivant le vieillard jusqu'au lieu de son supplice , nous avons recueilli la déclaration qu'il fit avant d'expirer, déclaration qui a fait entrer dans le domaine de l'histoire la marque de naissance que portait Jeanne de Constantinople. Enfin après que le fait fut consommé , nous avons rapporté l'acte de dévouement de l'abbé de Loos et sa démarche auprès de la comtesse et, dès cet instant, nous avons remarqué un changement complet dans le

(1) D'Qultremau, Constantinopolis Belgica, page 388.

caractère de Jeanne et des indices certains que l'expiation avait suivi de près le crime.

Cette expiation nous a été prouvée par les angoisses de la comtesse , qui , en amnistiant son peuple lui demande , à propos de Bertrand de Rains , des prières et son intercession auprès de Dieu ; qui envoie une mission en Bulgarie pour s'enquérir de la mort de l'empereur Baudouin , dont elle doutait alors , et qui , en fondant l'hôpital-comtesse à Lille , y attache Fimage de Finstrument du supplice de son père. Cette expiation nous est de plus prouvée par la terreur qui accompagna son agonie. L'aveu de son crime nous parait enfin formulé en toutes lettres dans son testament.

Cette masse de faits bien et dûment constatés par des documents authentiques , a fait naître en nous la conviction que Jeanne de Constantinopîe avait fait mourir son père.

Il nous reste une dernière réflexion à faire. Les nombreuses fondations pieuses que Jeanne institua , les grandes richesses dont elle dota l'Église , ont dû lui acquérir les sympathies et la bienveillance des monastères qui , à cette époque , étaient à-peu-près les seuls refuges de l'instruction et des lettres. Les clercs, par reconnaissance et peut-être aussi en considération de son expiation , ont dû chercher à justifier cette princesse , et au point de vue de la religion cette conduite est louable. Le christianisme absout de tous les crimes; mais l'histoire ne peut falsifier les faits , elle doit consigner les événements avec une inflexible exactitude. L'histoire est l'école des nations , tout ce qui est de son domaine , les crimes comme les vertus , doivent servir à l'enseignement des peuples et nous ne pensons pas qu'il puisse y avoir , pour les princes comme pour leurs sujets , une leçon

à la fois plus terrible et plus efficace que celle que nous offre la "vie de Jeanne de Conslantinople , expiant par vingt années de remords et rachetant par vingt années de répentir les crimes que son ambition lui avait fait commettre pendant sa jeunesse.

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