‹ Études historiques sur L'ancienne LorraineChapitre 13 sur 30 · ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE

Louis XIV f *715

ROI D'ESPAGNE

Charles II f 1700

ROIS D'ANGLETERRE

Charles II + 1684

Jacques II, détrôné

en 1688

Guillaume III.... + 1702

de Monlecuculli. Les souverains de l'Europe, auxquels il n'oublia pus de notifier son avènement, le reconnurent, à l'exception de celui qui détenait ses Etats. Les lettres qu'il écrivit à l'empereur, au roi d'Espagne, aux Provinces- Unies, leur donnaient l'assurance que rien ne serait changé quant ou concours qu'il prêterait à la coalition, ainsi que l'avait fuit son prédécesseur. S'il n'y avait en effet rien de changé dans la position officielle du duc de Lorraine et de ses alliés, c'était néanmoins un notable changement que celui des personnes. A un vieillard tombé dans la décon-

CHARLES V. m

8idération, succédait un jeune prince drt>it de cœur et d'esprit, de talents reconnus, grandi dans sa lutte avec la mauvaise fortune, moins encore par répreuve du champ de bataille que par l'élévation du caractère, en qui déjà l'opinion pressentait plus qu'un habile général. Avant de le suivre sur la scène où il entre, un coup-d'œil rétrospectif est indispensable.

La princesse flous avons vu le prince Charles échouer, par l'effet d'une

/ÀutrwTe. brigue puissante, dans sa candidature au trône de Pologne. Ce qu'il regretta le plus dans cet échec n'était pas l'éclat d'une couronne. Il y avait à la cour de Vienne une jeune princesse qui en faisait les délices par ses grâces naïves et ses manières [affectueuses. Dans l'intimité où il vivait avec la famille impériale, Charles n'avait pu voir Marie-Eléonore d'Autriche, sœur de Léopold, sans être attiré vers elle par un charme irrésistible. Son inclination ne trouva pas un cœur rebelle. Si l'on peut croire à une sympathie des âmes (et malheur à qui n'y croit pas), Charles et Eléonore semblaient prédestinés l'un à l'autre. Ils eurent cependant à traverser une épreuve cruelle avant d'accomplir leur vocation. La position toute précaire de l'héritier de Lorraine ayant besoin de quelque relief pour justifier une si haute alliance, il était entendu que l'élection du prince au trône de Pologne lui apporterait par surcroît la main de la femme qu'il aimait. Tant d'espérances se trouvèrent ruinées du même coup par la nomination de Michel Koribut, homme grossier, à qui personne d'abord n'avait pensé, et lui moins qu'un autre. Ce n'était encore que l'annonce d'un malheur plus grand. £,a raison politique, plus forte que les affections des princes, voulut que la jeune sœur de Léopold épousât ce roi Michel, qui n'avait pour lui que de descendre des anciens Piasts. Charles supporta cette double disgrâce avec une rare fer-

mêlé d'àme. Il alla chercher en Hongrie une diversion à ses chagrins, et un apprentissage uiile de Tari de la guerre, son unique ressource, 1.4 H.ïaçr.j. La Hongrie, depuis qu'elle était échue par mariage au frère de Charles -Quint, n'avait jamais entièrement appartenu à ses nouveaux maîtres. Un parti considérable élut un roi national pris dans une des grandes familles du pays (1). Mais battu par l'Autrichien, Jean de Zapoli eut le tort très -grave de se mettre sous la protection de la Porte. Cet acte de désespoir appela les Ottomans au cœur de la Hongrie, et la terreur de ce voisinage émut toute l'AJIegne. Les empereurs en profitèrent avec habileté pour rendre particulière à l'empire une cause qui ne regardait que la maison d'Autriche. Durant près de deux siècles, les diètes germaniques prodiguèrent les subsides et les soldats

(i) Après la désastreuse journée de Mohatz (4526) , où la Hongrie perdit son indépendance avec son dernier roi Jagellon, Jean de Zapoly, qui tenait par sa femme Isabelle aux Jagellon de Pologne, fut élu et couronné roi de Hongrie, avant que Ferdinand d'Autriche, frère de Charles-Quint, ne fat em mesure de faire valoir ses droits, du chef de sa femme Anne, sœur et unique héritière du roi Louis, tué à Mohatz. Bien que vainqueur de Zapoly, Ferdinand I" et ses successeurs jusqu'à Léopold ne régnèrent que sur une portion de la Hongrie , toujours en guerre avec des compétiteurs nationaux, appuyés par les Turcs, on plutôt tributaires de ces derniers. Cet état de choses, modifié par des alternatives de succès et de revers, dura jusqu'à la conquête de la Hongrie par Charles V. Alors seulement les états reconnurent le droit héréditaire de 1» maison d'Autriche. Les états do royaume, composés des évèques, abbés et prélats, des barons, des députés des comilats et villes libres, se réunissaient tous les trois ans. Eux seuls avaient droit de suffrage dans l'élection du roi, comme dans elle non moins importante du palatin, le premier dignitaire de la couronne, qui commandait les armées, exerçait les fonctions royales quand le roi était absent ou empêché, et qu'on ne pouvait révoquer que par

pour aider les successeurs de Ferdinand à reprendre la Hongrie. Pendant que les Allemands et les Turcs se disputaient celle riche contrée, les princes de Transylvanie (1) «n occupaient à l'orient divers coraitats, et les magnats du royaume, ennemis du joug étranger, s'efforçaient d'y établir une souveraineté nationale. On a reproché, non sans fondement , à Léopold d'avoir provoqué la révolte des Hongrois par ses persécutions envers les protestants et surtout par ses attaques acharnées contre les libertés publiques ; mais il faut dire aussi que les factions, sous couleur de liberté, plongeaient le pays dans l'état le plus déplorable : Madgyars, Transylvains, Allemands, protestants et catholiques, ou se battaient entre eux, ou se réunissaient pour accabler les impériaux, tandis qu'à l'aide de cette anarchie les Turcs pillaient indistinctement les uns et les autres. Louis XIV, dans un but facile à concevoir, ne se faisait pas faute d'attiser ces éléments de discorde, chartes £n 1 G70, le bruit s'accrédita qu'une vaste conspiration, HFi 8r Quon disail lram^e Par le8 comtes Serini, Nadasli et Fran-

(1) La Transylvanie, portion de l'ancienne Dacie englobée dans la conquête des Huns sous Arpad, suivit le sort de la Hongrie jusqu'en 1526, époque à laquelle Jean de Zapoly, cité plus haut, l'érigea en principauté sous la suzeraineté de la Porte. Nul pays n'offrait, dans des limites aussi restreintes, un tel mélange de peuples sép irés par la religion, l'origine, les mœurs et le langage. Hongiois, Saxons, Sicules, Valaques, descendants des colonies de Trajau, Serviens, Arméniens, Polonais , Juifs , Grecs, Turcs, Bohémiens ou Egyptiens, ceux-ci en plus grand nombre qu'en aucune contrée de l'Europe, s'en partageaient le sol. Mais entre ces diverses nations, tes Hongrois, les Sicules et les Saxons avaient une prépondérance marquée et formaient seuls les états du pays, partagés en trois chambres. Entamée par les victoires de Charles V, la Transylvanie ne fut entièrement soumise au sceptre autrichien que parie traité de Carlowitz, en 1689.

gipani, menaçait la domination autrichienne. Gomme on n'en fournit que des preuves équivoques, la rumeur publique soupçonna le conseil de l'empereur d'avoir inventé le complot afin d'en tirer prétexte d'abord de punir des hommes dont le tort irrémissible était de défendre avec courage les franchises de leur nation, et ensuite de venger sur la nation même un crime qu'on l'accusait de partager. Les trois seigneurs, surpris ou livrés par la trahison, subirent la peine capitale de laquelle ne put les défendre l'illustration de leurs noms, due à d'éclatants services. Feinte ou réelle, cette conjuration parut une occasion favorôble d'affranchir l'autorité de l'empereur des entraves où la retenaient les lois fondamentales du royaume. L'espoir de porter le dernier coup aux libertés hongroises, telle fut la cause qui détermina l'envoi d'une armée impériale en Hongrie. Le prince Charles obtint d'y remplir sa charge de général de cavalerie, malgré la mauvaise volonté des ministres de Léopold, déjà jaloux de cette réputation naissante. Il fit donc contre les rebelles la campagne heureuse de 1671 ; on prit des villes, on mit des garnisons allemandes dans la plupart des forteresses. Mais le moment n'était pas encore venu où Charles, dans ces mêmes lieux et comme champion de plus nobles intérêts, devait acquérir une gloire impérissable. La trêve avec le Turc durait encore, les mécontents privés de leurs chefs se soumirentjusqu'à nouvelle explosion.

L'incendie allumé dans l'Occident par la conquête de la Hollande ayant de proche en proche embrasé toute l'Europe, amena le prince de Lorraine sur un théâtre moins éloigné. 11 fit partie du corps de troupes que l'empereur chargea Montecuculli de conduire au secours des Hollandais, et qui, rencontrant Turenne sur sa roule, réussit néanmoins à rejoindre le prince d'Orange, sans avoir été contraint de

livrer bataille. La prise de Bonn et la soumission des Etats de Cologne et de Munster furent les fruits de cette heureuse opération, bientôt suivie de l'évacuation de la Hollande par ceux qui l'avaient si rapidement conquise. De tels avantages en promettaient de plus favorables encore pour la campagne de 1674. Mais les armées impériales n'avaient plus à leur téte le grand général dont le prince Charles était avide de prendre les leçons. Tombé malade, Montecuculli se retira. Ses successeurs, le comte de Souches en Flandre et Bournonville sur le Rhin, opposés, celui-ci à Turenne, l'autre à Condé, n'étaient pas de taille à se mesurer avec de tels athlètes. Le comte de Souche, d'origine française, arrivait cependant avec une réputation brillante, noblement gagnée dans la dernière guerre contre les Turcs (1). Il perdit la bataille de Senef, où Charles, emporté témérairement par son courage, fut blessé dès le commencement de l'action. Ce malheur était peu de chose à côté de celui qui venait de frapper encore une fois le neveu de Charles IV.

La mort inopinée de Michel Koribut, vers la fin de 4675, avait laissé vacant le trône de Pologne, et libre la main de la reine Eléonore. Entre tous les concurrents que cette mort remettait en présence, le prince de Lorraine semblait avoir les chances les mieux assurées. La reine douairière, ne craignant pas de mettre à découvert les sentiments que le devoir ne l'obligeait plus à étouffer, se prononça hautement en faveur de son cousin. Elle jouissait d'un grand crédit que ses vertus aimables lui avaient à

(1) En même temps que Montecuculli gagnait la célèbre bataille de Saint- Gothard, le comte de Souche, après avoir emporté les places de Nitria et de Newhausel, faisait essuyer au pacha de Bude une sanglante défaite.

bon droit obtenu ; toute la phalange lithuanienne lui était acquise, et la protection déclarée de l'empereur devait, croyait-on, jeter dans la balance un poids décisif. Mais il se passait dans les diètes polonaises ce qui se voit encore dans les conclaves, d'où il est rare que sorte pape le cardinal entré avec le plus de voix. L'or de la France, plus puissant que les séductions d'une reine, mit la défection dans le parti lorrain. Les instructions de Louis XIV à son ambassadeur, M. de Janson, évéque de Marseille, n'insistaient que sur un point, mais un point qu'il fallait emporter à tout prix, l'exclusion du prince Charles. Lorsque cette exclusion fui à peu près certaine, le prélat français acheva de l'assurer en flattant la répugnance qu'inspirait au gros de la noblesse le choix d'un étranger. Le candidat de l'empereur ainsi écarté, et la France abandonnant celui qu'elle soutenait (1), rien n'empêcha plus la diète de porter ses suffrages sur un de ses membres, à l'extrême satisfaction du parti national. Posée sur ce terrain, la question cessa d'être douteuse : aucune illustration n'était comparable, en Pologne, à celle qu'avait acquise, sous les deux règnes précédents, le grand maréchal Jean Sobieski, vainqueur des Turcs dans trois grandes batailles, et récemment à Choczim. u A qui décernerons- nous la couronne , dit n une voix dans l'assemblée ? — A celui qui l'a l^mieux « défendue, répondit un autre voix «. Tous les regârds se tournèrent sur Sobieski, et son nom, volant de bouche en bouche, fut unanimement proclamé.

Quelque sensible que fût le coup qui lui était porté, le prince de Lorraine ne murmura point. La fortune avait pris plaisir à opposer un instant comme rivaux ces deux

(1) Le prince de Neubourg.

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hommes qu'elle devait bientôt associer dans un commun triomphe. Mais, de cette courte rivalité, le vaincu ne garda nul levain d'aigreur ou de jalousie ; il avait l'âme trop haute pour se plaindre d'un choix justifié par d'éclatants services, lui qui, comme le vainqueur de Choczim, attendait tout de son épée. S'il conserva quelque ressentiment de sa défaite, ce fut seulement contre le monarque qui en était la cause première, et dont l'inimitié ne se lassait pas de le poursuivre. Après l'épreuve vint la consolation, ces deux alternatives qui se partagent la vie humaine, mais pas toujours en d'égales proportions. La reine Eléonore, dans la crainte qu'un doute, plus pénible que les mécomptes de la fortune, ne se glissât dans le cœur de son amant, prit soin de l'assurer, par une lettre affectueuse, du déplaisir qu'elle éprouvait elle-même; elle joignit à ses regrets l'espoir u qu'ils pourraient l'un et l'autre avoir un jour « une plus heureuse destinée «. La main délicate d'une femme avait su poser sur une blessure prête à s'envenimer l'appareil le plus propre à en arrêter les ravages, ciuriet v En attendant que se réalisât l'espérance qu'on lui lais-

^•m^de" 8a*1 enlrevo*r> 'e Prmce Charles reprit avec une nouvelle ..ardeur son métier de soldat. Montecuculli, que la jalousie des confédérés, plus que la maladie, avait écarté du commawjement, l'année précédente, ayant été rappelé comme le seul capable de tenir tête à Turenne, Charles fit sous les ordres de son premier maître cette mémorable campagne de 1 G75, regardée par les juges les plus consommés comme le chef-d'œuvre de l'art militaire. La mort de Charles IV, survenue dans le cours de cette année, encore qu'elle ne changeât rien à la possession de la Lorraine, mil son héritier sur un meilleur pied dans l'armée impériale. D'abord, c'était son droit personnel qu'il avait maintenant à défendre ; il ne relevait plus d'un homme fantasque, dont les

boutades impossibles à prévoir compromettaient sans cesse une cause déjà si désespérée ; puis, il figurait dans la coalition, non plus seulement comme général de l'empereur, mais à titre de souverain reconnu et de chef d'une petite armée qui lui appartenait en propre. Les douze régiments de cavalerie lorraine, formant un total d'environ six mille chevaux, n'étaient pas à dédaigner dans un temps où l'on faisait la guerre avec peu de monde, ce qui ne diminuait ni le nombre des grands généraux ni celui des actions d'éclat. On obtenait beaucoup avec de faibles moyens, la gloire n'y perdait rien, et l'humanité y gagnait par moins de sang versé. Enfin une haute marque de faveur, qui était en même temps un acte de justice, acheva de rendre la position du duc Charles respectable aux yeux de ses alliés, et jusqu'à un certain point menaçante pour l'allier monarque, dont il avait, sans le mériter, encouru la disgrâce. Lorsqu'à la fin de la campagne, Montecuculli, après avoir affronté tour à tour Turenne et Condé, se retira volontairement de la lice, ce fut Charles V que Léopold, approuvé par tous, désigna pour le remplacer. Le généralissime des armées impériales n'avait encore que trente-deux ans.

Opérations L'Europe entière était sous les armes. Des conférences, militaires, ouvertes d'abord à Cologne, rompues après l'enlèvement brutal du comte Guillaume de Furstemberg, puis reprises à Nimègue sous la médiation du roi d'Angleterre, n'empêchèrent pas la continuation de la guerre : les Hollandais, échappés à la destruction et soutenus par de puissants alliés, n'avaient nulle envie de traiter; Louis XIV, accoutumé à dicter la loi, voulait l'imposer encore, et l'empereur n'entendait pas la* recevoir. On fit donc de part et d'autre de grands préparatifs. Sans raconter dans leurs détails les campagnes de 4676, 77 et 78, encore que notre

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héros s'y montre sur le premier plan, nous en rapporterons seulement quelques traits qui lui sont plus particuliers. Au début de son commandement, il prit Philippsbourg, cette tête de pont sur l'Allemagne, qui, depuis trente ans, tenait les électeurs du Rhin en crainte et en respect. Le siège fut long, mais si bien conduit que le duc de Luxembourg, à la télé d'une armée de quarante mille hommes, ne put secourir la place. L'année suivante, la guerre se rapprocha de la Lorraine. Charles V se voyait à la veille de rentrer victorieux dans ses Etats, qu'il n'avait pas revus depuis sa première jeunesse. De Sarrebrûck, dont il s'était emparé, il s'avança jusque sur les bords de la Seille, au cœur de la Lorraine, menaçant à la fois Metz et Nancy. A Metz , la population lui était peu favorable ; mais è Nancy elle attendait un libérateur. Un peu prématurément, il avait écrit sur ses drapeaux : Maintenant ou jamais (aut nunc aut nunquam), devise dont il ne devait réaliser que la seconde moitié. Certes ni le cœur ni le talent ne lui firent défaut. Mais appelé par les Hollandais qui parlaient de quitter la partie s'ils n'étaient secourus, contrarié par le cabinet de Vienne, dont il n'osait enfreindre les instructions souvent peu judicieuses, il ne fut pas maître de suivre le plan qu'il avait conçu. II faut dire encore qu'il trouva dans le maréchal de Créquy un adversaire qui, jaloux de laver l'affront de Consarbrùck, déploya le génie d'un grand capitaine. A la suite de plusieurs avantages, Créquy, passant le Rhin, investit Fribourg qu'il força de capituler le cinquième jour, pendant que Charles, obéissant à un ordre de Vienne, avait mis ses troupes en quartier d'hiver. La prise de la capitale du Rrisgau compensait pour la France la perte de Philippsbourg, et les succès se trouvant à peu près balancés, le congrès de Nimègue eut plus de chances d'aboutir. Mais avant que les plénipolen-

liaires réunis sur les bords du Vahal ne parvinssent à poser les bases de la paix, un changement heureux se fit dans la destinée du duc Charles.

Mariage de On n'a pas oublié peut-être la gracieuse reine Eléonore chwies v. n- geg promesses iorSqUe, impuissante à faire élire en Pologne celui qu'elle avait élu dans son cœur pour son roi et pour son mari, elle lui montrait en perspective des jours plus fortunés. Ces jours allaient luire. L'empereur l'annonça de sa main au duc de Lorraine, vers la fin de la campagne de 1677. Après deux années d'hésitation, Léopold consentait à une union qu'il avait concertée le premier dans l'hypothèse du trône de Pologne, mais qui, ce trône échappé et celui de Lorraine incertain, coûtait à son orgueil. Il sentit sans doute que la constance de sa sœur et les services de son général méritaient cette récompense. En se rendant à Vienne pour obéir à un ordre si doux à recevoir, Charles fut arrêté à Philippsbourg par un accident qui mit ses jours en danger (1), et dont les suites nécessitèrent un assez long retard, impatiemment enduré. Enfin les augustes fiancés reçurent la bénédiction nuptiale dans la chapelle du château de Neustadt, petite ville près de Vienne et apanage de la reine Eléonore à son retour de

(!) En visitant les fortifications de cette place, une planche mal clouée se déroba sous ses pieds et le fit choir dans un fossé de quinze pieds de profondeur. Cette chute, qui pouvait causer la mort du prince, màis dont les conséquences se bornèrent à de fortes contusions et à une blessure à la jambe, ne parut pas être seulement l'effet du hasard. Le gouverneur de Philippsbourg , soupçonné d'une odieuse noirceur, fut conduit à Vienne ; cependant l'enquête la plus minutieuse ne fournit aucune preuve de sa culpabilité. Malgré son impatience, Charles ne put se mettre en route que dans le mois de janvier 1678, marchant à petites journées, et obligé encore de s'arrêter à Bade (près Vienne), pour y prendre des bains.

Pologne. Cérémonies pompeuses, fêtes et divertissements, c'est le programme, à quelques variantes près, de tous les mariages princiers ; mais on y voit plus rarement les vertus simples et modestes et les tendres affections de l'âme y être le gage d'un bonheur. durable. Ce bonheur du moins ne manqua pas au duc Charles : la femme qu'il venait de prendre fut la fidèle et dévouée compagne de sa vie, et la mère heureuse d'une florissante famille. L'empereur ayant donné le gouvernement du Tyrol à son beau-frère, le château d'innsbi uck, à défaut du palais ducal de Nancy, reçut les nouveaux époux. Ils ne purent y être longtemps réunis : la campagne de 1678, qui allait s'ouvrir, ramena Charles à la téle des armées.

Paix de Trois armées se disposaient à attaquer la France ; celle s,meg«e. ^ ^exaii agjr sur je j^in avait mission de reprendre

Fribourg et de recouvrer l'Alsace. Créquy, opposé derechef au duc de Lorraine, fit avorter ce plan. 11 maintint la guerre sur le territoire de l'empire et déjoua toutes les entreprises de son adversaire. Il n'y eut pas d'action générale ; plus d'une fois les armées se côtoyèrent dans les défilés de la Forêt -Noire, on crut qu'elles allaient en venir aux mains. Mais tout se borna à quelques escarmouches où l'avantage fut alterné. Créquy ne voulait que harceler les impériaux, les empêcher d'investir Fribourg ou de pénétrer en Alsace. Il y réussit, son incontestable habileté n'y contribua pas seule. Les armes n'étaient pas égales entre les deux jouteurs : le général français, renforcé par des troupes fraîches, pouvait se porter rapidement d'un point à un autre, au lieu que son adversaire, bridé par ses instructions, ne recevant pas de renforts et n'ayant guère sous son commandement que les troupes des Cercles, se consumait en efforts stériles. C'est que l'Autriche, inquiète du côté de l'Orient et abandonnée de ses alliés, ne suffisait

plus à la lutte dont elle finissait par supporter tout le poids. La Hollande, et à sa suite l'Espagne, avaient conclu des traités séparés (40 août et 47 septembre 4678) ; la première se retirait en récupérant ce qu'elle avait perdu ; l'Espagne se crut heureuse de sauver le reste des Pays-Bas en abandonnant à la France la Franche-Comté et la plupart des villes conquises en Flandre et dans le Hainaut. Resté seul, l'empire fléchit à son tour; seulement, la complication des intérêts engagés ayant entraîné des lenteurs, la paix ne se signa qu'au commencement de l'année suivante (5 février). Les conditions dictées par le vainqueur, n'imposèrent pas au corps germanique de nouveaux sacrifices ; mais elles furent accablantes, d'une part pour les alliés du Nord obligés de rendre à la Suède leurs conquêtes, et de l'autre pour la Lorraine.

Dès l'ouverture des conférences à Nimègue, Charles V avait prétendu, comme souverain, y faire recevoir ses ambassadeurs. Les alliés belligérants et l'Angleterre, puissance médiatrice, admirent cette prétention sans aucune difficulté ; mais les ambassadeurs français la repoussèrent obstinément. Ils disputèrent sur la forme et sur le fond : le duc de Lorraine, disaient-ils, n'avait pas le droit de se faire représenter par des agents de celte haute qualification (I) ; tout au plus des envoyés d'un ordre inférieur

(1) Les ambassadeurs de France (maréchal d'Estrades, comte d'Avaux et Colbert-Croicsy) demandèrent la preuve que les prédécesseurs de Charles V eussent accrédité des agents, sous le titre accepté d'ambassadeur , dans leurs transactions avec les cours étrangères. Le président Canon et le baron de Sérinchamp , plénipotentiaires lorrains, tout en relevant l'inconséquence d'une telle demande, quand chacun savait que les archives ducales avaient été transférées à Paris et à Metz, vendues à des épiciers ou distribuées aux soldats pour allumer le feu, alléguèrent néanmoins di-

seraient-ils admissibles. Quant au fond, ils soutenaient que depuis la cession consentie par le feu duc et l'extinction de l'usufruit, la Lorraine ne pouvait plus être restituée que sous le bon plaisir du roi, son légitime possesseur. Ces raisons ne satisfirent ni les Hollandais ni les impériaux, engagés d'honneur à ne poser les armes qu'après le rétablissement de Charles V. La Lorraine, malgré l'affaissement dans lequel elle était tombée, pesait encore d'un assez grand poids dans la balance politique pour arrêter les négociations de l'Europe. Après une longue attente , Louis XtV, comme suprême concession, posa une alternative dont il laissa le choix aux parties intéressées, sous la condition formelle que ses offres ne l'engageaient qu'autant qu'elles seraient acceptées dans un bref délai. 11 proposait ou de revenir purement et simplement aux clauses de la paix des Pyrénées , sans modification aucune , ou Téchange de la ville de Nancy et de la prévôté de Longwy contre Toul et une parcelle à prendre dans les Trois-Evèchés, la France gardant Marsal et ayant droit de souverai-

vers exemples, où la preuve exigée était notoire, entre autres le traité de Iï>42, en pleine diète d'empire, entre l'empereur Charles- Quint et le bon duc Antoine. Pour en finir, le duc, plus raisonnable que le roi, donna l'ordre à ses représentants de se contenter du titre de ministres plénipotentiaires : il lui suffisait que les autres puissances eussent reconnu ses droits. Les ambassadeurs français avaient encore élevé la prétention de n'écouter les propositions lorraines qu'autant qu'on admettrait l'envoyé de l'évèque de Strasbourg à faire valoir dans le congrès les griefs de son maître au sujet de l'enlèvement du comte de Furstemberg, frère de l'évèque ; comme s'il y avait la moindre parité entre un prince souverain et un sujet de l'empire. Ces misérables chicanes ne mériteraient pas d'être relevées, si elles n'attestaient les dispositions hostiles de Louis XIV, non honteuses de s'abriter sous de si pauvres arguments.

neté sur quatre grandes routes stratégiques qui rayonneraient de Nancy vers Metz, Saverne, Besançon et la Champagne. A ce prix, et à aucun autre, Charles pouvait être rétabli dans ses Etats. Les plénipotentiaires lorrains déclarèrent sans hésiter que leur maître aimerait mieux renoncer à son pays que d'y rentrer à de si dures conditions. En effet, le premier terme de l'alternative enlevait au duc tout le Ba trois, et le second, en lui àtant sa capitale et la souveraineté des quatre routes stipulées, ne lui laissait plus que des tronçons de territoire, sans communication entre eux. L'empereur ayant absolument besoin de la paix par des motifs que nous dirons tout à l'heure, les articles concernant la Lorraine furent inscrits au traité dans leur rigide teneur. Vainement Léopold offrit-il, en échange de la restitution de Nancy, le rasement de Philippsbourg et la place de Dinan en Flandre. Tout ce qu'il put faire fut de déclarer que sa ratification ne préjudicierait en rien aux droits du duc son beau-frère. Quant à ce dernier, il rejeta les articles en question, et ses ministres protestèrent, en son nom, pardevant les ambassadeurs signataires. Inébranlable dans son refus, Charles apporta dans les formes une extrême modération (t). Il n'entendait pas, disait-il, se poser en ennemi de la France et de son glorieux monarque. Peut-être se flattait-il encore de fléchir par cette déférence l'immuable volonté qui le dépouillait. C'était une illusion. Louis XIV tenait sa proie, et toutes les sollicitations tentées par les amis de Charles V, ne purent obtenir qu'il s'en dessaisit.

(1) Il est à remarquer que Charles V, si autorisé à se plaindre de Louis XIV, ne s'exprima jamais sur ce monarque que dans les termes du respect, bien différent en cela du prince de Vaudémont, qui, pour se pousser auprès du prince d'Orange et des Espagnols , déchirait un roi dont il n'avait qu'à se louer personnellement.

Le duc de Bavière et d'autres princes de l'empire s'y ei»ployèrent sans suecès. La question lorraine se trouvait donc, non vidée, mais ajournée. Par le fait, le due de Lorraine restait en guerre avec le roi de France : étrange disproportion que Louis se plut à relever en paroles insultantes, lorsqu'il chargea son ministre Pomponne de répondre à des instances importunes : u Que Sa Majesté s'étant »» accommodée avec tous les potentats de l'Europe, il ne lui « restait plus d'ennemi que M. de Lorraine, dont elle tâ- « cherail de se garanlirn.

Ia Veuve de son duc, condamnée à subir indéfiniment la domination étrangère, la Lorraine disparait pour ainsi dire

« dans cette période de son histoire. Elle n'a plus d'existenee qui lui appartienne, elle se confond avec les provinces françaises, et tout se réduit pour elle à savoir si elle sera plus ou moins opprimée. Ayant deux maîtres, elle paie volontairement à celui qu'elle aime des contributions que l'autre prélève par la force. Devenue route militaire de la France, elle est sans cesse foulée par le passage des soldats. La paix de Nimègue ne la délivre qu'à moitié, et va lui apporter d'autres contraintes. Une ordonnance royale prescrivit aux Lorrains qui avaient pris du service à l'étranger de rentrer dans leurs foyers, sous peine de confiscation de leurs biens. Il y eut des familles ruinées en punition de ce qu'elles comptaient un père, un fils, un frère, dans les armées impériales. De semblables rigueurs, adoptées précédemment, n'avaient pas empêché Charles IV, pendant son long exil, de tenir toujours un corps de troupes lorraines sous ses ordres. Charles V ne suivit pas cet exemple. Non seulement il licencia ses régiments, mais il renvoya la plupart des gentilshommes attachés à sa fortune, se réduisant à l'éclat le plus modeste. En retour de tant de mortifications, Dieu bénit son mariage ; il lui na~

quit un fils (11 septembre 1679), que l'empereur tint sur les fonts de baptême, et qui reçut le nom de Léopold. C'était l'enfant que la Providence destinait à cicatriser des plaies déjà bien profondes, et qui devaient s'envenimer encore.

chambres Des mesures dont les conséquences eurent de la gravité, le reun,on' jetèrent la perturbation dans les provinces nouvellement acquises par la France. Louis XIV, se croyant assez fort pour tirer de la paix des résultats non moins fructueux que ceux obtenus par la guerre, établit en Alsace, en Franche-Comté et à Metz, des chambres dites de réunion, à l'effet de revendiquer, au nom des traités de Munster et de Nimègue, toutes les aliénations que le cours des âges < avait pu distraire de ces souverainetés. L'électeur palatin, nombre de princes souverains de l'empire, le roi de Suède comme duc de Deux-Ponts, le roi d'Espagne pour le Luxembourg, se virent traduits devant ce tribunal insolite. On a blâmé, non sans raison, les procédés violents de Louis XIV; mais il faut reconnaître, et les publicistes allemands en conviennent eux-mêmes, que les textes mal définis des traités de Munster lui fournissaient un prétexte spécieux. Les ministres impériaux avaient commis l'énorme faute, aux conférences de Nimègue, de ne pas discuter et fixer le sens des articles équivoques, auxquels on se référait dans les traités précédents. Ils laissèrent ainsi la porte ouverte à de futures prétentions qui eurent surtout le tort d'être immodérées. Le temporel des Trois-Evéchés n'avait jamais formé un tout homogène ; fractionné en une foule de lambeaux épars sur la Meuse, sur la Moselle, sur la Sarre et jusque dans les Vosges, il se prétait au nouveau système avec une merveilleuse élasticité. A titres de dépendances féodales, la chambre de Metz adjugea successivement au roi le duché de Deux-Ponts, les comtés de Sar-

briïck, Sponheim, Salm, Bitche, Hombourg et une infinité de seigneuries immédiates. Elle étendit ses recherches sur la Lorraine et le Barrois, faisant revivre l'ancienne suzeraineté que les comtes de Champagne avaient autrefois exercée sur les premiers comtes de Bar. On affectait de regarder la Lorraine comme une usurpation des ducs sur les Trois-Evéchés. Libre de puiser dans le trésor des Chartres dont la citadelle de Metz conservait encore le dépôt, la chambre en sortait les titres favorables à ses prétentions ; et de peur que l'équité des tribunaux ne sauvegardât le droit , des commissaires royaux durent seuls connaître des difficultés qui pourraient survenir. Nombre de vassaux, tant ecclésiastiques que séculiers, se virent ainsi poursuivis. Défense fut faite au Barrois nonmouvant de reconnaître d'autre souverain que le roi , d'autre justice suprême que le parlement de Metz. La chambre, enchérissant d'un arrêt sur l'autre, en vint à déclarer la Lorraine presque en masse, villes, prévôtés et châtellenies, passible de la loi de réunion (1). A force de zélé, on avait été trop loin ; il fallut s'arrêter, ou plutôt on laissa la chambre rendre des arrêts, mais on se garda d'en exiger la stricte exécution. En définitive, cette politique envahissante et arbitraire fut loin d'être favorable à la France ; elle souleva dans l'empire d'implacables ressentiments, dont les effets ne se firent guère attendre.

(1) Un arrêt du 10 septembre 1683 soumit à la réunion non seulement les villes et châtellenies de Nancy, Lunéville, Saint-Dié, Mirecourt, Charmes, Saint-Nicolas, Bitche, Epinal, Sarrebourg, Saint-Avold, Marsal, Dieuze , les comtés de Vaudémont et de Chaligny, mais encore un grand nombre de bourgs ou prévôtés spécialement énumérés, et généralement toutes les terres et seigneuries situées dans l'étendue des diocèses de Metz, Toul et Verdun.

Cependant, si puissante que soit la main qui s'est appesantie sur la Lorraine, elle n'est pas entièrement étouffée; elle vit encore dans le plus noble de ses enfants, dans celui qui a préféré l'exil à la servitude, mais dont, en dédommagement, la Providence s'apprête à récompenser le sacrifice. Revenons à lui et aux événements dans lesquels il jouera de plus en plus un rôle capital.

Nouveaux Ce qui avait donné tant de hâte à l'empereur de finir la trouble, en guerre sur ,e Rnin> c»esl qu^i avait a la soutenir sur le

Hongrie.

Danube, vive et orageuse. La Hongrie, continuant à braver la ruine et la persécution pour secouer le joug de la maison d'Autriche, s'agitait de nouveau. Soutenus par les Polonais (I) et par les Transylvains, les rebelles mirent à leur tête un jeune chef plein d'audace et de talents, le comte Emeric Tekely, qui brûlait de venger le sang de tous les siens immolés dans les luttes précédentes. La fortune et son courage le servirent d'abord à Souhait, il battit les impériaux, et les chassant devant lui, pénétra jusqu'en Autriche. On eut recours pour l'arrêter à de feintes négociations, afin de laisser le temps à l'armée du Rhin d'arriver sur les lieux. Tekely avait écrit sur ses étendards : Pro arts et focis, belle devise, si elle eût été vraie ; mais il visait à la royauté, et pour assouvir son ambition et sa ven-

(1) La femme de Jean Sobieski, roi de Pologne, était fille d'un simple gentilhomme français, le marquis d'Arquien, en faveur de qui, devenue reine, elle demanda l'érection d'un duché-pairie. Pour complaire à Louis XIV et le disposer à cette grâce, d'ailleurs si facile, le roi de Pologne permit aux agents français d'emrôler dans ses Etats des volontaires destinés à secourir les mécontents de Hongrie. Sobieski arrêta plus tard ces enrôlements, soit à l'instigation de la reine, sa femme, blessée du refus peu politique de Louis XIV, soit plutôt par suite de l'irritation qu'il éprouva lui* même en voyant les soi-disant patriotes hongrois se donner aux Turcs et faire avec eux la guerre aux chrétiens.

CHARLES V. m

geance, il livra sa patrie aux ennemis du nom chrétien. Déclaré prince de Hongrie sous le protectorat des Turcs qui lui donnèrent des secours, il s'empara de Zatmar, de Cassovie et de plusieurs places de guerre. Derrière la Hongrie se formait un orage plus à craindre

préparatifs

des Torci. encore que la guerre civile. Les Ottomans s'étaient refusés à renouveler avec l'empereur la trêve dont le terme approchait. S'il est vrai que la politique de Louis XIV ne fut pas étrangère à ce refus, l'histoire est en droit de reprocher au roi très-chrétien d'avoir, dans des vues peu conformes à ce titre, exposé l'Europe au danger le plus sérieux qu'elle ait couru depuis les grandes invasions musulmanes. Quoi qu'il en soit, le sultan Mahomet IV faisait des préparatifs immenses. Son grand-visir Kara-Mustapha , créature du fameux Koproli, mais son peu digne héritier, ne parlait de rien moins que de prendre Vienne et de subjuguer toute l'Allemagne. On ne se souvenait plus à Constantinople des terribles imprécations autrefois lancées par Soliman sur ceux de ses successeurs qui renouveleraient contre Vienne l'entreprise dans laquelle il avait échoué. L'anathème proféré par le plus glorieux des sultans inspira, dit-on, une terreur superstitieuse, qui, pendant plus d'un siècle, empêcha les Turcs de rien tenter contre la capitale de l'Autriche. Le fanatisme musulman étouffait alors ce souvenir que l'événement devait réveiller plus tard. Les rôles étaient changés. On avait vu dans le moyen-ôge l'Europe se précipiter sur l'Asie, à la conquête des lieux saints. Maintenant les hordes asiatiques, en plus grand nombre encore, se jetaient sur la Chrétienté, où les appelaient, sous le masque du patriotisme, des ambitions perverses. C'était un spectacle plein d'émotion. 11 est permis de nous y arrêter un peu, car le duc Charles V est en première ligne sur la scène, dans le grand drame qui va se dérouler.

m études •sur la lorraine.

L>sue Au bruit des armements de Stamboul, l'empereur s'occupa d'opposer une digue au torrent prêt à se répandre.

défensive

les

Turcs. Il demanda des secours à la diète, toujours prompte à promettre, mais lente à se mouvoir. Il conclut un traité d'alliance défensive et offensive avec les électeurs de Saxe et de Bavière, un semblable avec le roi de Pologne. Sobieski promit de marcher avec quarante mille hommes. Le nom de ce roi chevalier valait seul une armée, tant il imprimait de terreur aux Infidèles. Le pape Innocent XI, comme au temps des croisades, stimulait par ses lettres le zèle des défenseurs de la croix. Ennemi de Louis XIV, avec qui ses démêlés sont assez connus , il vaquait avec ardeur à ses devoirs de père des Fidèles, sans trop regretter de châtier en passant ce Fils aîné de l'Eglise, qui se montrait pour lui un fils impérieux et désobéissant. C'était le nonce apostolique à Varsovie, qui, malgré les efforts contraires de l'envoyé français, avait déterminé le concours du roi de Pologne.

invasion Cependant les Turcs, après une arrogante sommation, des Turcs. s»élajent mjs en mouvement. Semblables à une avalanche, ils inondèrent les vastes plaines du Danube, signalant leur passage par le massacre et l'incendie. Kara-Mustaptia procédait à cette expédition comme à une féte. La magnificence de ses équipages égalait celle des anciens rois de l'Asie ; il transportait avec lui un amas de richesses, plus digne d'un satrape efféminé que d'un général prêt à combattre. Mais le caractère essentiel de l'invasion musulmane réside surtout en ceci qu'elle était moins une armée dont la mission est de porter la guerre çà et là, qu'un peuple fanatique se jetant sur des peuples ennemis de sa foi pour les exterminer ou les asservir et prendre possession de leur territoire. Les Osmanlis emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, comme autrefois les nations barbares

quand elles fondirent sur l'empire romain. Il y a des historiens qui portent leur nombre à trois cent mille, non compris la multitude de femmes, d'enfants et de bouches inutiles qu'ils traînaient derrière eux. Depuis Charles-Martel, l'islam ne s'était pas rué sur la croix en phalanges plus compactes. Y aurait-il , pour arrêter ce débordement, un autre Charles armé , comme le premier, du marteau vengeur ?

charte* Le duc de Lorraine, après la paix de Nimègue, avait poanroit rej0jnt sa femme à Innsbrûck. Les quelques années qu'il y de vienne. Passa» dans les joies de la famille et les soins de son gouvernement, furent peut-être les plus heureuses de sa vie. Arraché par le danger public à sa douce retraite, il vint prendre le commandement de l'armée, auquel l'appela Léopold, d'accord avec le vœu national. Charles accepta cette tache difficile , ne s'en dissimulant pas les périls : il savait que les adversaires les plus redoutables qu'il aurait à combattre n'étaient pas ceux du champ de bataille, mais le propre entourage de l'empereur, ses ministres, ses généraux, le chef de son conseil de guerre, tous jaloux d'une préférence qui les humiliait, et bien résolus, pour perdre leur rival, à compromettre au besoin le salut de l'Etal. Leur imprévoyance, égale à leur haine, affectait d'ailleurs de ne pas croire au danger , et n'avait rien préparé pour le détourner. Le rendez-vous des troupes était à Kitsée, en regard du château de Presbourg, où l'empereur se rendit avec l'impératrice , l'archiduchesse, l'électeur de Bavière, et divers princes de l'empire. Une messe solennelle fut célébrée à la tête du camp, suivie de « la bénédiction des drapeaux par l'archevêque de Hongrie. Ensuite l'empereur, montant à cheval, accompagné d'un cortège de princes, passa l'armée en revue. On voulait, en déployant cet appareil, exalter l'esprit du soldat pour la

défense de la pairie el de la foi. L'armée impériale ne s'élevait pas à cinquante mille hommes, nombre bien insuffisant pour tenir la campagne. Les secours promis par la diète et ceux qu'on espérait de Pologne, ne remuaient pas encore. Néanmoins, prenant l'offensive, Charles mit le siège devant Neuhausel, qui était la clef de la Haute Hongrie. Il savait par ses espions que le grand-visir ne pensait pas encore à quitter Belgrade ; l'entreprise, quoique hardie, devait réussir, pour peu qu'il fût secondé. Mais les bévues calculées de la direction militaire de Vienne lui firent perdre un temps précieux, et quand il fut en mesure d'agir, l'approche des Turcs le força de s'éloigner. Il se replia sur Raab et Komorn, en renforça les garnisons, et prit position dans une ile immense du Danube, l'île de Schut, d'où il pouvait couvrir Raab ou Vienne, selon que l'une ou l'autre ville serait plus menacée. Lorsqu'il vit le Ilot des Ottomans se diriger sur Vienne, il y porta sa petite armée déjà fort réduite, longeant le fleuve, combattant Turcs et Hongrois, mais suffisant à tout. La consternation régnait dans Vienne. L'empereur venait de s'enfuir avec toute sa famille : ni le sentiment du devoir, ni les murmures d'un peuple indigné, n'avaient pu le retenir. Beaucoup de Viennois suivirent l'exemple de Léopold ; ses conseillera^ naguère si confiants, ne furent pas des moins pressés. Rien n'était prêt pour la défense, Charles y pourvut avec célérité. Sa présence ranima les courages. II fit travailler aux fortifications, il brûla les faubourgs qui auraient favorisé les préparatifs de l'ennemi , il arma les bourgeois et les étudiants ; et ces dispositions prises, il confia le commandement de la place au comte de Staremberg, le plus ferme et le plus capable de ses généraux, siège Le 14 juillet 4683, le grand-visir parut aux portes de ^™eeVienne ; quelques jours suffirent à l'investissement, l'attaque

commença. Eo même temps une proclamation de TekeH invitait ses compatriotes à se joindre aux Turcs, toujours au nom de la liberté. Lui-même, à la tête de vingt mille Hongrois, réussit à se rendre maître de Presbourg. Déjà le grand- visir y faisait construire un pont pour établir une communication entre les deux armées. Âvec le peu de inonde qui lui restait, le duc Charles se tenait en observation, harcelant les masses turques, sans pouvoir troubler sérieusement les opérations du siège. Mais il arrêta le mouvement des insurgés hongrois, mit en pleine déroute Tekeli, et reprit Presbourg, poste de grande importance, d'où les rebelles lançaient des partis dans la Moravie, et menaçaient de couper l'armée de secours, dernier espoir des chrétiens. Celle armée, que tant de vœux invoquaient, ne pouvait trop hâter sa marche. Depuis six semaines, l'intrépide Staremberg soutenait l'effort de deux cent mille assaillants ; il avait repoussé victorieusement tous les assauts, bravé les ravages du canon et de la mine, et vu tomber l'élite de ses compagnons. L'héroïque garnison n'était pas à bout de courage ; mais le manque de vivres, les maladies contagieuses, et les remparts renversés ou croulants, ne laisseraient bientôt plus que le choix de capituler ou de s'ensevelir sous des ruines. C'en était fait, pour peu que le roi de Pologne, à qui l'on expédiait message sur message, tardât à paraître. Lorsqu'on apprit qu'il n'était plus qu'à une faible distance, Charles V alla de sa personne au devant de lui. En se rencontrant, les deux héros descendirent de cheval et s'embrassèrent , ils s'entretinrent ensuite familièrement : noble simplicité de ces grandes âmes que la sainte fraternité des armes allait unir d'un lien plus étroit. Par bonheur, le passage du Danube ne fut pas disputé, non plus que celui des montagnes qui dominent Vienne, au nord-ouest, et qu'il fallait trat. u. 17

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

verser pour prendre à revers le camp des Turcs. Les troupes allemandes, polonaises et impériales ayant fait leur jonction (I), on employa trois jours à franchir les défilés et gravir les pentes escarpées des Alpes viennoises, où quelques faibles détachements postés à l'avance auraient suffi pour écraser les chrétiens. La grosse artillerie ne pot suivre ; l'armée et ses généraux étaient rendus de fatigue. Enfin, le 11 septembre, les assiégés virent les drapeaux libéral eurs flotter sur la cime du Kalemberg. Sobieski jugea qu'il mcitrait trois jours encore à descendre jusqu'aux lignes des assiégeants, à cause des nombreux ravins dont les flancs de la montagne étaient sillonnés. L'événement démeniit ce calcul. Dans le conseil tenu le il au soir afin de régler Tordre de la bataille, on arrêta que le duc de Lorraine commanderait l'aile gauche , entre le Kalemberg et le Danube, là où il y avait le moins de chemin à parcourir pour arriver à la tranchée ; les Polonais devaient tenir la droite et s'étendre dans les bois et les collines, de peur d'être surpris par les Tartares ; entre les Polonais et les impériaux, les contingents des cercles, et au centre Sobieski avec l'élite des officiers et des volontaires pour porter ses ordres partout. L'attaque, commencée le 4 2, à la pointe du jour, ne rencontra pas toute la résistance à

(J) L'année entière comptait environ 65 mille hommes ainsi composés : troupes impériales ayant à leur tète le duc Charles , 18 mille ; Polonais de Sobieski , 20 mille ; Bavarois commandés par le baron d'Egcnfcld, et où était le duc de Bavière, 10 mille; Saxons sous les ordres de l'électeur en personne, 9 mille; troupes des cercles conduites par le prince de Waldeck , 8 mille. Il y avait en outre un grand nombre de volontaires de toutes nations; presque toutes les maisons souveraines de l'empire, Anhalt, Hanovre, Neubourg, Wurtemberg, Holstcin, Hohenzollern, Hesse-Cassel, etc , y étaient représentées par un ou plusieurs de leurs membres.

laquelle on s'attendait. Le grand-visir ne parut pas d'abord comprendre le danger qui le menaçait, et qu'il lui eût été si facile de prévenir. Il continua les opérations du siège ; bientôt on l'aperçut sous une petite tente rouge, assis entre ses deux fils et regardant la bataille à l'abri du soleil, car la chaleur était excessive. Cependant l'armée s'avançait de ravin en ravin , livrant un assaut à chaque cavité du sol. Déjà le duc Charles avait surmonté tous les obstacles, ii pénétrait dans les retranchements ennemis et pouvait donner la main aux assiégés, lorsque Sobieski, aux prises avec le gros des Turcs, remarqua qu'ils faiblissaient. Ils sont perdus, s'écria-t-il. En effet, les fiers soldats du croissant, comme saisis de vertige, ne combattirent plus que mollement. Eperdus, la panique les gagna, et avec elle la déroute, mais si complète que les vainqueurs eurent peine à y croire. Kara-Mustapha, dont l'impéritie avait causé ce grand désastre, se sauva pendant la nuit, abandonnant ses tentes , ses équipages , ses munitions, toute son artHlerie, et jusqu'au grand étendard de l'empire. Jamais journée plus décisive ne coûta moins de monde au vainqueur. Vienne était délivrée , et l'Allemagne pouvait respirer librement.

Dans Ja joie et le tumulte de la victoire, on ne pensa pas à poursuivre les Infidèles ; seul, le duc Charles en ouvrit la proposition qui ne fut pas écoutée. Peut-être la poursuite eut-elle été sans résultats : la peur avait prêté des ailes si rapides aux fuyards que, le lendemain de leur défaite, les ,plus agiles arrivaient déjà sur le Raab, ayant franchi vingt lieues d'un même souffle. Quand l'empereur, cet autre fuyard, mais fuyard avant la bataille, rentra dans sa capitale, l'allégresse publique acclamait encore avec enthousiasme le roi»de Pologne, le duc de Lorraine et Jes chefs de l'armée. Léopold n'avait pas l'àme assez haute pour

porter le poids du bienfait qu'il venait de recevoir. Plus inquiet de l'étiquette de sa cour que pressé de voir son libérateur , il demanda comment il devait l'accueillir : u À bras ouverts «, s'écria le duc Charles. Le conseil partait d'un grand cœur, il ne pouvait être compris. L'entrevue, soumise à une longue discussion de cérémonial, fut froide et contrainte. Dans la timidité de son orgueil, Léopold compta peut-être que l'un des siens suppléerait tôt ou tard à la froideur de ses remerciments. En effet, la dernière de son sang devait, après moins d'un siècle, acquitter avec plus d'éclat la dette arriérée de la reconnaissance.

La gloire a ses injustices ou ses caprices. Pourquoi entre ces deux grands noms, Jean Sobieski et Charles de Lorraine, qui demeureront à jamais inséparables de la délivrance de Vienne, le second est-il resté presque à l'ombre du premier? La coopération n'a cependant pas été moindre de la part du héros lorrain, et c'est à lui qu'appartient, dans la commune entreprise, la tâche la plus longue comme la plus difficile. Il est permis de croire qu'au point où en étaient les choses, tout autre chef à la place du roi de Pologne eût également dispersé les Osmanlis ; tandis que, sans l'aide du duc Charles, Sobieski eût évidemment rencontré plus d'obstacles et serait peut être arrivé trop tard. N'est-ce pas Charles qui alla recevoir son glorieux émule sur le Danube, lui qui prépara les ponts sur lesquels l'armée polonaise passa le fleuve, lui encore qui guida les troupes à travers les défilés des montagnes, lui enfin qui, d'après l'étude approfondie des lieux , conçut le plan d'attaque, que Jean n'eut que la peine d'approuver et de suivre? Mais ce qui est à l'honneur égal de l'un et de l'autre, c'est qu'aucune rivalité mesquine, aucune jalousie ombrageuse ne divisa ces deux grands hommes.

A peine le grand acte de la délivrance de Vienne était-il

et j«i accompli, que le mécontentement ét la mésintelligence se Hong™. mjrenl enlre cnefg ^ j^m^eg libératrices. Les prétentions particulières et les brigues s'étaient tues en présence du danger, elles reparurent avec le retour de la fortune. Lorsque le duc Charles avait ouvert l'avis de poursuivre les fuyards avant qu'ils ne se remissent de leur panique, il s'était surtout proposé d'entraîner les troupes des cercles, de manière à ce qu'une fois lancées elles ne songeassent plus à revenir sur leurs pas. La guerre était loin d'être finie, ni même la victoire complètement assurée, car les vaincus, infiniment plus nombreux que les vainqueurs, si on leur laissait le temps de se reconnaître, pouvaient reprendre l'offensive. Il importait donc d'agir contre eux avec toutes les forces dont on pouvait disposer. Mis en demeure de compléter leur œuvre , les alliés hésitèrent. L'électeur de Bavière allégua la fatigue de ses soldats, il aspirait au commandement général et en faisait le prix de sa coopération. Plus franc, l'électeur de Saxe rentra dans ses Etats ; le prince de Waldeck, qui conduisait les Franconiens, prétendit avoir besoin de nouveaux ordres. Le roi de Pologne montra plus de résolution. Quelque froissement que l'accueil glacial de Léopold eût laissé dans son cœur, il consentit à entrer en Hongrie avec le duc de Lorraine, dont les services étaient trop récents pour que les haines auxquelles il était en butte réussissent à l'écarter. Le grand-visir s'était réfugié à Bude, où d'abord il soulagea son chagrin en faisant étrangler trois pachas et décapiter des centaines d'officiers, offerts en holocauste à la vengeance du Sultan. Après s'être donné celte consolation, il renforça les garnisons des places fortes, réorganisa son armée, et rétablit ses communications avec les insurgés hongrois. La Hongrie presque entière ne reconnaissait plus l'autorité de l'empereur ; Charles et Sobieski compri-

rent qu'une plus longue perte de temps serait irréparable. Les deux héros s'étant avancés jusque sous les murs de Komorn, le roi, sur un faux avis, s'engagea témérairement contre les Turcs, prés de Barkan, sans attendre les troupes impériales. 11 fut défait et courut risque de la vie : abandonné des siens, meurtri par la multitude des assaillants, en outre embarrassé par son extrême corpulence, il ne dut son salut qu'à "la vigueur de son èbeval et au dévouement de deux de ses officiers. Le duc de Lorraine vint à propos le dégager, et tous deux prirent ensemble une revanche éclatante. Celte victoire, dans laquelle les Ottomans perdirent dix-huit mille hommes, entraîna la prise du fort de Barkan et de la ville de Strigovie (Gran), siège du primat de Hongrie. Cette fois, Kara-Mustapha ne put racheter sa tête par celles qu'il fit encore tomber; il expia par le fatal cordon ses vieilles et ses récentes infortunes. Malgré rapproche de la mauvaise saison, les alliés prirent encore quelques places, après quoi l'hiver mil fin à cette mémorable campagne. Jean se replia sur Cracovie , Charles partit pour Vienne. Il y reçut des lettres de félicitations de tous les rois de l'Europe, le roi de France excepté, des républiques de Venise et de Raguse, des électeurs ou princes de l'empire, et du pape Innocent XI : hommage que sa modestie méritait peut-être encore plus que ses triomphes.

croi»»de Le moment semblait venu de chasser les Turcs non n Hongrie. seulement ^ ,a Hoflgrie| roafc de l'Europe. La Chrétienté

tressaillit à celle espérance, et son vénérable chef, àl'exemple des papes d'une autre époque, prit hardiment en main la direction du mouvement religieux qui se faisait jour à travers le choc des passions humaines. De défensive qu'elle était d'abord, la guerre devint offensive. Ce fut une véritable croisade, fondée tout ensemble sur la politique et

sur la religion. Innocent XI la prêcha dans Rome. Sous sa garantie, une alliance se noua dans la capitale du inonde chrétien entre l'empereur, le Saint-Empire, le roi de Pologne et la république de Venise. On se promit de travailler en commun à l'entière délivrance des pays que les InÛdèles infestaient de leur présence depuis tant d'années. Une trêve de vingt ans conclue avec la France (1) délivrait l'empereur de toute préoccupation du côté du Rhin. Il fut ques-ru'on de donner hautement à la quadruple alliance le nom de croisade, on se contenta de l'appeler Sainte-Union, de peur d'éveiller par un titre trop significatif des préventions hostiles. Un duc de Lorraine avait été le généralissime de la première croisade, un duc de Lorraine le fut encore de la dernière, à près de six cents ans d'intervalle ; il est à remarquer que ce sont les seules qui réussirent, au moins dans une certaine mesure. A. la voix du pontife suprême et des évéques, les volontaires accoururent de toutes parts se ranger sous la bannière de la croix. Il en vint d'Italie et d'Espagne, il en vint même de la France, de la propre famille royale (-2), malgré le déplaisir de son chef impérieux.

(1) Les difficultés provenues de l'interprétation arbitraire du traité de Nimè^ue, avaient déterminé Louis XIV à recommencer la guerre (1683). Le maréchal d'Humières prit Courtrai, Créquy força Luxembourg de capituler après vingt-six jours de siège. Léopold, empêché par les Turcs, ne put secourir le roi d'Espagne; la nécessité les contraignit tous deux à signer une trêve de vingt ans (10 et 16 août 1684), pendant laquelle Luxembourg devait rester au roi.

(2) Le prince de Conti et sou frère, le prince de la Rochc-sur- Yoa, encoururent la disgrâce du roi qui ne le pardonna jamais au premier , pour s'être rendus en Hongrie sans son autorisation, C'est ce même Conti dont le grand détracteur Saint-Simon a dit tant de bien dans ses Mémoires, et qui fut élu roi de Pologne après la mort de Sobieski. Les princes français emmenèrent avec

L'Allemagne protestante et jusqu'à l'Angleterre fournirent aussi leur contingent. En regard de ce noble élan , qu'il est triste de voir les petites passions envieuses et tracassières en comprimer l'essor ! Alarmés de l'empire que le duc Charles prenait sur l'esprit de son faible beau-frère, les ministres de Léopold, fidèles a leur ancienne tactique, apportèrent leur plus grande application, non pas au succès des armes chrétiennes, mais à les faire échouer, trop bien servis dans leurs pernicieux desseins par la jalousie des généraux alliés. C'est le sort de l'humanité d'offrir presque toujours ce contraste affligeant ; mais c'est sa gloire de sortir quelquefois victorieuse de la lutte.

Les campagnes de Charles V en Hongrie, au milieu de tous les obstacles que lui suscitait la chancellerie impériale , dans un pays dépourvu de voies de transports , creusé de ravins et couvert de marécages, mériteraient d'être l'objet d'une étude particulière. Nous ne pouvons en dire ici que peu de mots, siège Pendant que Sobieski opérait une puissante diversion

e Bude sur *e ^iesler» el <lue *es Vénitiens prenaient l'île de Sainte- Maure, Charles, après être entré vainqueur dans Vissegrad, entreprit le siège de Bude (i684), que sa position et ses fortes tours rendaient alors presque inexpugnable. Bude, dont les anciens roi de Hongrie avaient fait la ville la plus belle de leur royaume, appartenait aux fils de Mahomet depuis Soliman-le-Magnifique (4529) ; c'était leur place d'armes principale, le boulevard de leur domination. Les

eux un jeune homme qu'on appelait à la cour Y abbé de Savoie, mais abbé demandant à troquer sa soutane contre une compagnie que Louis XIV lui refusa. Ce refus, payé bien cher, jeta chez les ennemis de la France et donna pour élève au duc Charles le grand capitaine devenu si fameux sous le nom de prince Eugène.

. ministres impériaux, que la conquête d'une ville de tant d'importance eût mis au désespoir, employèrent à l'empêcher autant de zèle, quoique moins de courage, que les Turcs eux-mêmes. D'autres auxiliaires s'en mêlèrent aussi : ces fièvres connues par leur ténacité, et qu'on appelle fièvres de Hongrie, gagnèrent l'armée chrétienne ; son général en fut atteint à deux reprises ; bref, le siège échoua. Vingt-huit mille hommes y périrent, sacrifiés à l'envie de nuire à un seul. Mais Charles n'était pas de ceux que les revers découragent. Il revint à la charge en 4686, après avoir emporté Neuhausel d'assaut, dans la campagne précédente, défait le seraskier Ibrahim et réduit à l'obéissance la Hongrie supérieure. Ce second siège, un des plus dramatiques dont l'histoire fasse mention, aurait pu fournir matière à une riche épopée. Un Tasse lui manqua, et à défaut de la poésie, l'histoire elle-même en a quelque peu négligé les émouvantes péripéties. Depuis l'échec de 1684, Bude avait pris une face nouvelle. Ses brèches réparées, son enceinte défendue par un nouveau mur flanqué de tours, ses immenses approvisionnements, annonçaient le dessein de résister à outrance. Assiégeants et assiégés rivalisèrent de fanatisme religieux et de bravoure chevaleresque. Les dégâts d'une artillerie formidable, le jeu épouvantable des mines, où les Turcs étaient passés maîtres, des assauts meurtriers (1), des sorties fréquentes, ne purent, pendant plus de deux mois, lasser l'héroïsme de la

(1) Dans l'assaut du 27 juillet, qui dura trois heures et où les assiégeants perdirent trois mille hommes et deux cents officiers, il y eut jusqu'à neuf fourneaux qui éclatèrent tour à tour sur un même point. La brèche, dans toute son étendue, n'offrait qu'un gouffre de feux, au sein duquel s'ensevelissaient des centaines de soldats, pendant que d'autres étaient lancés dans les airs.

2i6 ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

défense, égal à celui de l'attaque. La vHIe avait pour gouverneur un musulman de la vieille trempe, qui jura de ne pas se rendre, et qui tint parole. De l'issue du siège, dépendait le sort de la Hongrie. La Porte, qui en était persuadée, fit des efforts extraordinaires. Une armée de quatrevingt mille hommes, que conduisait en personne le nouveau grand-visir, Soliman-Pacha, s'approcha de Bude ; elle comptait attirer les Chrétiens hors de leurs retranchements, ou saisir un joint favorable pour les y attaquer. Tournant autour du camp des Chrétiens, plusieurs fois le visir développa son armée devant leurs lignes, comme pour kur offrir la bataille. Charles ne l'accepta point, malgré l'avis de ses généraux et l'ardeur de ses soldats. Il fit mieux. A la face de cette armée rendue impuissante par ses habiles dispositions, il emporta Bude d'assaut, le 2 septembre 1686. On y trouva, parmi les décombres et les cadavres, quatre cents pièces d'ariiUerie et des magasin» remplis de poudre (1). Témoin de ce désastre, qu'il n'avait pas su prévenir et qu'il n'osa venger, Soliman précipita sa retraite, après avoir brûlé soa camp. La prise de six autre» forteresses et la soumission du pays jusqu'à la Drave, suivirent la chute de la vieille capitale hongroise. Dans le même temps, Sobieski pénétrait dans les provinces roumaines, et Morosini, l'illustre défenseur de Candie, achevait la conquête du Péloponèse.

victoire La Sainte-Union, partout victorieuse, obtint, l'année e Mohal1- suivante, des succès plus décisifs encore. Abaffi, prince de

(i) Un des trophées de la victoire fut encore la tète de K ara- Mustapha , soigneusement conservée dans une cage de fer; l'Aleo* rau, placé sous son regard éteint, lui était peut-être chine faible consolation ; on l'envoya dans la viHe où naguère, mais dans utt état moins piteux, elle avait répandu la terreur.

Transylvanie, voyant la force revenir aux Chrétiens, passa de leur côté. Les Moscovites , entres dans l'alliance , se préparèrent à descendre en Crimée ; et les mécontents hongrois, irrités contre la Porte qui avait eu l'imprudence, sur de faux soupçons, de jeter Tékely dans les fers (1), s'étaient en partie tournés contre leurs anciens amis qu'ils combattirent avec fureur. Cependant le grand-vîsir, trembiant pour sa téte , car il n'ignorait pas le sort que la Porte réservait à ses généraux malheureux , n'avait eu garde de retourner à Constanlinople. Tout entier à la réorganisation de son armée, il y mit tant de diligence qu'il fut prêt avant les alliés. L'armée chrétienne, formée de deux grands corps, le premier sous le commandement immédiat du duc de Lorraine , le secend conduit par l'électeur de Bavière, ayant avec lui les princes Louis de Bade et Eugène de Savoie, se trouva réuni près de Velpo, sur la Drave, non loin de Mohatz, lorsque les Turcs, partis de Belgrade, débouchaient sur Eszek , place importante par sa position peu distante du confluent de la Drave et du Danube. Après quelques tâtonnements, la célèbre journée de Mohatz (*2 août 1687) vengea noblement le sang chrétien qui avait coulé jadis dans les mêmes lieux \ 1526). Les Turcs y laissèrent plus de huit mille morts ; un nombre bien plus considérable périt dans les marais , dans les bois , ou se noya dans la Drave. Le butin fut immense : quatre-vingts pièces d'artillerie, les tentes, les équipages, tous les objets de luxe que les armées ottomanes traînaient derrière elles , et jusqu'au trésor du grand-visir, furent la proie du vainqueur.

(1) Tékely, tiré de prison par ceux qui l'y avaient fait mettre, ne put ressaisir son influence perdue. A grand' peine rassembla-t-il quelques milliers d'hommes, avec lesqueb il continua de se battre pour les Turcs, plutôt en aventurier qu'en chef de parti.

Celte défaite, dont la Porte ne devait pas se relever, coûta la vie à Soliman et le trône à Mahomet IV. Une sédition fougueuse éclata dans l'armée de Hongrie, outrée de tant de revers non moins qu'impatiente de la perte de ses bagages. Le visir courut se jeter aux pieds de son maître, qui ne put le sauver et se perdit lui-même. Les janissaires , marchant sur Gonstantinople au lieu de marcher à l'ennemi , ne se contentèrent pas de la téte de leur général ni de quelques autres qu'on leur donna par surcroit. Ils s'en prirent au chef des croyants : l'infortuné Mahomet fut déposé et mis dans la même prison d'où Ton tira son frère Soliman pour le placer sur le trône. A la faveur de la confusion et de la révolte qui régnaient sur le Bosphore, la plupart des villes que les Turcs occupaient encore en Hongrie , tombèrent l'une après l'autre. S'avançant toujours, Charles entra dans la Transylvanie ; il mit des garnisons impériales dans les forteresses de cette principauté, et y fit distribuer à ses troupes leurs quartiers d'hiver.

Ce retour de fortune , aussi complet que naguère inesdeU péré, engagea le cabinet autrichien à reprendre le projet Hoayrie. jamaig perc|u de vue, même dans ses plus mau-

vais jours , celui d'abolir définitivement le droit d'élection pour le maintien duquel les Madgyars avaient couru si souvent aux armes. Un peu de terreur fut jugé nécessaire à l'accomplissement de ce dessein. Sous le banal prétexte de conspiration , on établit à Cassovie, à Eperies (1) et autres

(1) Sur la place publique de cette ville s'élevait un échafaud devenu célèbre sous le nom de Théâtre d'Eperies. m On y voyait n une trentaine de gens habillés de vert, tous bourreaux ou van lets de bourreaux, destinés et employés à donner la question, à m rouer, à décapiter, à écarteler. Les reitres et les dragons court raient le pays pour chercher des personnes de condition, tant

lieux des chambres de justice , présidées par le comte Caraffa, une de ces âmes basses et sanguinaires, telles qu'il s'en rencontre toujours pour dépasser les ordres les plus cruels. Il ne fut pas difficile de trouver des coupables ) de juges, on n'en avait que faire, le bourreau en remplissait l'office. Quand le sang madgyar eut été répandu par flots, la diète, convoquée à Presbourg, n'osa plus contester le droit de succession héréditaire dans la ligne masculine des Habsbourgs, tant autrichiens qu'espagnols; mais ni promesses ni menaces ne purent la déterminer à étendre ce droit à la ligne féminine. De leur souveraineté dont ils étaient si jaloux, les Hongrois ne gardèrent que cette vaine * prérogative que même on ne tarda pas à leur enlever. La diète consentit encore à l'abrogation de la loi de André II (1222) qui autorisait les Etats à déposer tout souverain, violateur de leurs privilèges. Enfin , le gouvernement impérial acquit le* droit si souvent combattu de mettre des garnisons allemandes dans les principales forteresses du royaume. A ces conditions, les Hongrois conservèrent leurs franchises et institutions nationales ; ils obtinrent le libre exercice de la religion protestante, et les récentes conquêtes sur les Turcs furent incorporées à leur monarchie. En définitive , la substitution de l'hérédité à l'élection promettait à l'Etat une tranquilité jusqu'alors inconnue. Le régime électif l'avait livré sans interruption aux brigues intestines, à la guerre civile , à l'intervention des Turcs et aux vengeances de l'Autriche ; il lui préparait en outre , dans un

w catholiques que protestants. On les enlevait, les uns dans une m église, les autres dans leurs maisons, à la chasse, partout où on n les trouvait ». (ifev. de Hongrie.)

Le théâtre d'Eperies joua pendant près d'une année ; Léopold le fit abattre après le couronnement de son fils, l'archiduc Joseph.

avenir plus ou moins rapproché , un sort semblable à celui qu'a subi la Pologne. Mais pas plus en politique qu'en religion, le but ne justifie les moyens, et ceux employés par le cabinet autrichien pour dompter la liberté ou si l'on veut l'anarchie hongroise, méritent que l'histoire leur imprime une éternelle flétrissure.

Cette grande révolution légalement accomplie, l'archiduc Joseph, fils ainé de l'empereur, fut couronné roi de Hongrie dans l'église collégiale de Presbourg. Une difficulté d'étiquette empêcha le duc de Lorraine d'assister à cette pompeuse cérémonie, dont tout rkonneur revenait à son épée. Il aurait pu dire, comme Jeanne d'Are disait de son étendard, qu'ayant été au périL, il était juste qu'il fut à lagloire. Mais Charles n'insista point, il lui en coûtait peu de s'effacer.

La croisade Déjà miné par la fièvre, fruit des fatigues de la guerre s'arrête ^ans une COntree marécageuse, Charles V ne prit qu'une

«.iomphe. Parl tardive a la campagne de 1688, non moins heureuse que la précédente. A la fin de cette campagne, la Sainte- Union, sans avoir accompli toute son œuvre, l'avait beaucoup avancée. Les Turcs chassés de toute la Hongrie, la Transylvanie réunie à la couronne, l'Esclavouie reconquise, la Bosnie et la Servie profondément entamées, celle-ci par la prise de Belgrade, Vautre par les victoires du prince Louis, c'étaient là de beaux résultats, qui en présageaient d'autres relativement plus faciles. Si, lors de la formation de la croisade, le «projet de rejeter les musulmans en Asie offrait plus de grandeur que de probabilité, il était maintenant permis de croire à sa prochaine réussite. Tout y concordait d'ailleurs. Obligés de diviser leurs forces pour tenir téte à la fois aux Allemands, aux Polonais, aux Moscovites et aux Vénitiens, les Osmanlis n'avaient pour ainsi dire plus d'armée ni de gouvernement. Des sol-

dais mutinés, un sultan sans autorité, des généraux nias sacrés ou déposés à peine en fonctions, un trésor vide, voilà où en était cette puissance qui tout à l'heure faisait trembler l'Europe. Contre elle s'avançait une armée aguerrie et victorieuse, commandée par un grand capitaine , avec des lieutenants tels que Louis de Bade et Eugène de Savoie. Que ne devait-on pas se promettre de conjonctures si favorables, pourvu que rien n'en troublât le concours ? Mais toutes ces belles apparences allaient s'évanouir comme un mirage trompeur.

Ligue Si les Etais limitrophes de la Turquie, qui avaient eu le ontro la p|us £ soun-rjr cje ses invasions, s'enflammaient à l'espoir de refouler sur l'Asie ce dangereux voisin, si le zélé de la religion animait du même désir quelques dévouements individuels, ces intérêts n'étaient pas ceux dont se préoccupait le plus l'Europe occidentale. Pour l'Espagne affaiblie, pour l'Angleterre échappée aux Stuarts, pour la Hollande obéissant à Guillaume d'Orange, pour beaucoup de princes germaniques humiliés ou tremblants, l'ennemi redoutable n'était pas le Turc aux confins de l'Europe ; c'était le roi qui, placé tout près d'eux, s'agrandissait également par 4a paix et par la guerre. L'infatigable Guillaume, moteur principal de la ligue d'Augsbourg et maintenant roi de la Grande-Bretagne, employait toutes les ressources de sa rare intelligence pour porter à une rupture ouverte les princes qu'avaient profondément blessés les prétentions hautaines de Louis XIV et ses violences pendant la paix. La France était alors sans alliés, mais assez forte pour braver ses ennemis. Pressentant une attaque infaillible, et d'ailleurs irrité d'avoir eu le dessous à Cologne (t), Loués

(1) Quand les choses ont une tendance prononcée vers un but,*il

porta les premiers coups : une armée française vint prendre Philippsbourg ; une autre, entrant dans le Palatinat, le mit à feu et à sang. Crainte de s'affaiblir en laissant des garnisons dans un trop grand nombre de places, on résolut de brûler celles qu'on ne voulait pas défendre. Sur un ordre de Louvois, Heidelberg, Worms, Spire furent consumées par les flammes. Ces exécutions, dignes des temps barbares, ne servirent que trop bien la haine du roi Guillaume ; de nouveaux traités resserrèrent la ligue antifrançaise, et l'Allemagne, émue d'indignation, ne respira que vengeance.

Charles Tels étaient les événements qui, vers la fin de 4 688 èt générai»- au commencement de l'année suivante, interrompirent en

>ime contre

ia France. Orient le triomphe des armes chrétiennes. Leur gravité parut telle que le duc Charles, de retour à Vienne, conseilla de faire la paix avec le Turc qui la demandait, afin de déployer sur le Rhin toutes les forces germaniques. Peut-être pensait-il, en ouvrant cet avis, que plus puissante serait l'action contre le détenteur de son héritage, plus certaines lui deviendraient par là les chances d'y rentrer : espérance certes bien légitime après tant de mar-

nait toujours un incident qui précipite leur solution. La cause occasionnelle de la rupture de la trêve fut la postulation de l'électorat de Cologne entre deux candidats, le cardinal de Fursteraberg, évêque de Strasbourg, et le prince Clément de Bavière, évêque de Ratisbonne, qui, étant tous deux évèques, ne pouvaient être élus, d'après les lois canoniques, que par les deux tiers des voix du chapitre. Furstemberg , que soutenait chaudement Louis XIV, n'obtint qu'une majorité relative (quinze suffrages sur vingtquatre), insuffisante pour valider l'élection. Le Bavarois l'emporta, moyennant un bref d'éligibilité que lui donna le pape Innocent XI, heureux de châtier une fois de plus les hauteurs du grand roi. Louis n'avait pas à se plaindre, il récoltait ce qu'il avait semé.

ques de désintéressement. Mais il est plutôt à croire qu'en politique consommé Charles Y jugeait que vouloir conduire simultanément deux guerres à des distances si éloignées, était le moyen le plus sûr de n'obtenir nulle part des succès décisifs. L'événement lui donna raison. Le cabinet de Vienne reconnut après coup la faute qu'il avait commise en refusant à la Porte la paix qu'elle sollicitait, et dont elle était résignée à subir toutes les conditions. Un autre plan fut adopté, en vertu duquel cinquante mille hommes devaient rester en Servie, et trente mille environ marcher avec l'armée des Cercles sur les provinces rhénanes. A cette époque, le duc de Lorraine avait enfin acquis sur l'esprit timoré de son beau-frère une influence marquée. L'éclat de ses services, sa grande renommée et l'extrême modération de son caractère, sans imposer silence à la calomnie, en rendaient au moins l'accès plus difficile. Léopold lui témoignait donc une grande confiance qui ne se limitait pas aux seules choses de la guerre. Par une déférence honorable pour tous deux, il lui laissa le choix de servir sur le Danube ou sur le Rhin. Entre ceux qui s'intéressaient davantage, les uns à la guerre de Hongrie, les autres à la ligue contre la France, il y eut rivalité à qui emporterait un tel chef. Le nonce, l'ambassadeur de Venise et les ministres des Etats héréditaires demandaient que le vainqueur de Mohatz achevât d'expulser les Infidèles. Par contre, l'ambassadeur d'Espagne et les envoyés des princes de l'empire voulaient que l'on assignât la tâche la plus ardue au plus capable de la remplir. Sollicité tour à tour en sens inverse , Charles s'en remit au bon plaisir de l'empereur. Après de longues délibérations, car rien ne s'est jamais fait vite en Autriche, Léopold décida que le prince Louis de Bade remplacerait le duc de Lorraine en

274 i:tudi;s sur la lorraine.

Orient, et que ce dernier prendrait la haute direction de la campagne prête à s'ouvrir sur le Rhm.

<^mpas ue Des difficultés de plus d'une sorte attendaient le duc de le»» Charles sur ce théâtre qui n'était pas nouveau pour lui. Il avait à ménager les prétentions très-ombrageuses des électeurs et des princes, dont les uns commandaient des corps séparés, et les autres devaient agir directement sous ses ordres. Les électeurs réclamaient le pas sur les princes souverains non revêtus de la dignité électorale; ceux-ci soutenaient que la priorité électorale n'avait de vertu qu'en temps d'élection, et tous hésitaient à obéir à qui ne possédait qu'une souveraineté nominale. A la guerre comme en politique, les mesquines rivalités ont perdu plus de causes que les efforts de l'ennemi. Tout ce qu'il fallut à Charles V de souplesse et de dextérité pour prévenir un conflit ne saurait se dire. Au-dessus de toutes les petitesses de la vanité, il sortit heureusement de celte épreuve. Les amourspropres ne pouvaient être longtemps hostiles à qui s'effaçait dans toutes les occasions et semblait plus occupé de la gloire des autres que de la sienne.

Les Français étaient maîtres de toute la ligne du Rhin depuis Huningue jusqu'à Cologne, à l'exception de Coblenlz. Ce fut par ce point que Charles V déboucha sur la rive gauche du fleuve dans le but de marcher sur Mayencc et de l'investir. Il voulait dès l'abord frapper un grand coup.Mayence, située au milieu du cours du Rhin, donnait entrée dans les plus riches pays de l'Allemagne, sans cesse exposés à l'invasion et au pillage. Aussi longtemps que ce posie avantageux serait au pouvoir des Français, il était impossible de rien entreprendre de considérable. Mais on ne supposait pas qu'un général prudent osât risquer un siège de cette importance contre une garnison nombreuse,

et devant l'armée du maréchal de Duras, assez forte pour l'inquiéter. Ces considérations n'arrêtèrent pas le duc Charles. En conséquence, les électeurs de Bavière et de Brandebourg, qui devaient opérer avec leurs troupes audessus et au-dessous de Mayence, eurent ordre de ne s'engager qu'autant qu'ils resteraient en mesure de sdonner la main à l'armée de siège. Vaillamment défendue par le marquis d'Huxelles, mais mal protégée par Duras qui montra peu de vigueur, Mayence capitula le 8 septembre, après sept semaines de tranchée ouverte. Mieux pourvue de vivres et de munitions, elle eût encore prolongé cette belle défense. Sa reddition facilita la conquête de l'électoral de Cologne et la prise de Bonn, qui en était la forteresse principale. Son brave gouverneur d'Asfeldt se fit tuer sur la brèche.

La saison étant alors trop avancée pour les grandes opérations militaires, le duc Charles, après avoir mis ses troupes en quartier d'hiver, alla rejoindre l'empereur à Augsbourg, où la diète électorale délibérait sur le choix d'un roi des Romains. L'archiduc Joseph , déjà couronné roi de Hongrie, fut élu à l'unanimité des suffrages. Louis XIV vit ainsi s'évanouir sans retour le rêve de la couronne impériale à placer sur la tête de son fils ; il faut convenir que la politique de dévastations et d'incendies n'était pas la mieux entendue pour atteindre le but de cette ambition. De même que ses prédécesseurs, le nouveau roi des Romains fut soumis à la capitulation que, depuis Charles-Quint, les électeurs prescrivaient au futur chef de l'empire. Le corps germanique , quoiqu'il n'eût jamais été admis à la discussion de cet acte, protesta contre la capitulation, comme ayant été dressée sans sa participation. Une protestation présentée à l'électeur de Mayence , comme archichancelier de l'empire, et qu'il refusa de recevoir, provoqua des plain-

tes amères. Dans un autre moment, ce conflit aurait eu peut-être des suites sérieuses ; mais l'animosité contre la France dominait tellement les esprits, que Pempereur n'eut pas de peine à détourner sur elle l'orage qui pouvait compromettre la tranquillité intérieure de l'Allemagne.

Entre les matières graves agitées à Augsbourg, durant la ' courte entrevue du duc de Lorraine et de l'empereur , les plans pour la campagne suivante ne furent pas oubliés. D'après les calculs soigneusement vérifiés du général en chef , les alliés mettraient en ligne cent quatre- vingt mille hommes, tant sur le Rhin que sur la Meuse et la Moselle. Que ne devait-on pas attendre d'un tel déploiement de forces, et en particulier que ne devait pas en espérer le prince qui avait à venger de longues injures et à recouvrer son patrimoine? La diète de Ratisbonne, affranchie de tout ménagement depuis la rupture de l'empire avec la France, avait nettement reconnu les droits du dépossédé ; et la restitution de la Lorraine était entrée dès lors dans le programme des futures conditions de la paix. Charles , encore dans toute la force de l'âge , commençait enfin à voir se grouper devant lui les chances d'une meilleure fortune ; mais c'était le moment marqué par la Providence pour le terme de cette pure et glorieuse carrière.

Aux approches du printemps de 4690, lorsque le duc se reposait encore à Innsbrûck dans le sein de sa famille, l'empereur l'appela près de lui, afin d'arrêter de concert les dernières dispositions de la prochaine campagne. Arrivé à Velz, près de Lintz, il fut inopinément saisi d'un mal violent au gosier , qui prit aussitôt un caractère alarmant. On le saigna, le mal ne fit qu'empirer. A la gêne croissante de la respiration, il ne tarda pas à reconnaître lui-même que sa dernière heure était proche. La mort, qu'il avait bravée tant de fois dans les combats , le trouva prêt. Elle venait le

prendre, non comme elle avait fait de Turenne, en face de l'ennemi , mais sournoisement , loin des siens , loin de ses compagnons d'armes , quand il était de passage en une petite ville, seul et presque au dépourvu, w Je sens bien , dit-il, « que je ne verrai pas la fin du monde. w Ces paroles furent les dernières qu'il arlicula distinctement. Alors , sans ostentation comme sans respect humain, il ne chercha plus que les consolations propres à le soutenir dans ce dernier passage qui, pour l'âme chrétienne , est un commencement plutôt qu'une fin. Un religieux le confessa et lui apporta le saint Viatique ; mais la nature de la maladie et ses progrès rapides ne permirent pas au mourant de recevoir le corps de Notre-Seigneur. D'autres religieux qu'il fit appeler, capucins comme le premier, lui récitèrent l'office des morts ; ils lui lurent aussi, sur sa demande , les psaumes de David, pour lesquels il professait une grande admiration. Les sentiments qu'il faisait éclater à l'approche de la mort, n'étaient pas, ainsi qu'il arrive trop souvent , un tardif hommage arraché par le trouble de la conscience. Ces sentiments, il les avait pratiqués toute sa vie. On l'avait vu, dans le commandement des armées comme au sein de sa famille, entendre chaque jour la messe et chaque jour se recueillir dans la prière ou dans la méditation des vérités éternelles. Il mourait de même qu'il avait vécu , avec la sérénité de l'àme et les espérances du chrétien. Comme il ne pouvait plus parler , il fit signe qu'on lui donnât une plume, et il écrivit deux lettres, l'une à sa femme pour l'exhortera la résignation et lui recommander leurs enfants, l'autre à l'empereur, son beau-frère. Voici les termes de celle-ci , heureusement conservée : m Sacrée Majesté, j'é- « tais parti dinnsbrûck pour aller recevoir vos ordres ; « mais un plus grand maître m'appelle, et je pars pour lui « rendre compte d'une vie que je vous avais consacrée. Je

w supplie très-humblement Votre Majesté de vous ressoun venir d'une femme qui vous touche d'assez près , d'en- « fants sans biens et de sujets dans l'oppression «.

Charles V rendit le dernier soupir le 18 avril 1690; il avait été malade moins de deux jours. Cette mort, d'une simplicité touchante , fut le digne couronnement d'une vie oy les vertus les plus modestes trouvèrent place à côté de celies que les hommes favorisent de leurs applaudissements. La nouvelle d'un événement auquel personne ne s'attendait, émut l'Europe qui courait aux armes. Amis et ennemis s'affligèrent ou se réjouirent , selon que le défunt était pour eux une espérance ou une crainte ; mais tous s'accordèrent à rendre à la mémoire d'un grand homme un juste tribut d'admiration. Louis XIV qui l'avait dénigré , vivant, le loua, quand il n'était plus, u J'ai perdu, dit-il, le plus n grand, le plus sage et le plus généreux de mes ennemis « : mot qui, dans une telle bouche, valait toute une oraison funèbre.

Il y eut deux hommes d'une haute valeur morale, que Louis XIV méconnut ou affecta de méconnaître deux hommes qu'il pouvait gagner à son service, et qui, refoulés par sa superbe, la lui firent chèrement expier. Ce furent, à des dates peu distantes, le duc Charles V et le prince Eugène de Savoie. L'un s'éteignait prématurément, lorsque l'autre, son élève, commençait à fixer les regards. Tous deux, comme en désespoir de cause, portèrent leurs talents et leur irritation chez les ennemis de la France. Par eux, se releva la puissance abaissée de l'Autriche ; par eux, commença de pâlir et faillit se voiler lout-à-fait l'astre rayonnant de Versailles. Charles de moins sur le Danube et dans le conseil de l'empereur, Eugène à la tête des armées françaises, en place des Villeroi et des la Feuillade, quelle profonde modification dans la marche des événe-

ments, sur lesquels ils ont pesé d'un si grand poids ! Il suffit de rappeler l'invasion des Turcs, le soulèvement de la Hongrie, et la guerre qui mit Louis XIV à deux doigts de sa perte.

En revanche, si ce roi, gardant mieux sa parole, eût laissé les choses suivre leur cours, c'est-à-dire si le neveu de Charles IV eût épousé Mademoiselle de Nemours, dans les conditions garanties par la signature royale, il est à croire que les ainés de la maison d'Alsace n'auraient jamais remplacé leurs cadets sur le trône impérial. Nul doute que la retraite forcée de Charles V à Vienne, son mariage avec la sœur de Léopold, et la grande popularité qu'il dut à ses services, n'aient été les jalons de la haute fortune de son petit-fils. Toutes ces causes fondèrent en Allemagne, sur la reconnaissance publique, l'adoption d'une famille qui, en raison de ses tendances françaises pendant plusieurs siècles, était devenue suspecte aux peuples et aux souverains germaniques. En définitive, les injustes persécutions de Louis XIV se transformèrent, dans les voies mystérieuses de la Providence, en sources fécondes de prospérité, comme ces orages qui, après avoir fait craindre l'inondation, ramènent l'abondance. Charles, dont l'oeil clairvoyant plongeait si loin dans l'avenir, ne soupçonna sans doute pas qu'il était, dans les conseils suprêmes, l'instrument, mais l'instrument brisé, de l'élévation de sa race.

Testament Le voile aujourd'hui soulevé, mais alors impénétrable, P^Jvdesous lequel la main toute puissante enveloppait les desti- ' nées de la maison de Lorraine, s'adaptait d'autant mieux au précurseur de ces destinées, que lui-même, en butte aux basses passions, dut se voiler en quelque sorte aux regards des hommes pour amoindrir leur hostilité. Prendre des villes et remporter des victoires n'était rien auprès de

ce qu'il fallut à Charles de tact, de prudence et de modération afin de dérober aux entoure de l'empereur une supériorité qui les offensait, et qu'ils auraient garrottée de plus d'entraves encore, s'ils l'eussent aperçue tout entière. L'empereur seul en connut le secret, et la postérité aurait pu la mettre en doute, s'il n'en était resté un monument irrécusable. L'intimité des liens de famille, fortifiée par de longs rapports, permit à Charles de se départir avec son beau-frère de l'extrême réserve que la nécessité lui prescrivait envers tout autre, et encore était-ce avec des précautions infinies, car Léopold, par faiblesse, n'osait souvent pas le défendre contre les préventions défavorables de l'impératrice régnante, et l'animadversion envieuse de ses conseillers. L'homme qui consentait à se perdre ainsi dans l'ombre n'avait pas seulement une aptitude spéciale pour le métier de la guerre. La rectitude de son jugement, la rare pénétration de son esprit, les connaissances qu'il avait acquises par l'étude et dans le commerce avec les hommes, le rendaient éminemment propre à traiter les affaires les plus délicates. Il excellait particulièrement dans les vues et les combinaisons de la politique, science difficile, dont il avait peut-être puisé les premiers rudiments dans la vie de quelques-uns de ses prédécesseurs. Nous avons de la justesse et de la hauteur de ses appréciations un témoignage authentique dans l'écrit connu sous le nom de Testament politique de Charles V, duc de Lorraine et de Bar, écrit devenu livre parce qu'une adroite surprise l'a soustrait au mystère pour lequel l'avait composé son auteur. Nous ne pouvons en donner ici qu'un rapide aperçu (I).

(1) Voir, dans l'ouvrage souvent cité de M. d'Haussonville, l'his-

Tout serviteur dévoué de la maison d'Autriche devait voir avec impatience la position respective de l'empire et de l'empereur, l'empire n'agissant qu'avec confusion et fatalement déchiré par la discorde, l'empereur tenu en tutelle par des capitulations jurées à chaque règne, et par des électeurs presque indépendants. Frappé de cette situation , Charles V se proposa de resserrer, dans un tissu limpide et nerveux, les considérations capitales d'après lesquelles Léopold et ses héritiers devaient imperturbablement régler leur politique , afin d'acquérir en Allemagne , outre l'hérédité impériale, le pouvoir absolu que Charles-Quint et Ferdinand II s'étaient vainement efforcés d'atteindre. C'est la première partie de ses instructions. Mais il ne se .borna pas à l'Allemagne. Jetant un coup-d'œil assuré sur l'Europe entière, et démêlant avec une rare sagacité les flls embrouillés de cet écheveau, il se complut à tracer, dans la plus rigoureuse précision, le plan à suivre pour diminuer la France au profit de l'Autriche et rendre à celle-ci l'ascendant que sa rivale lui avait enlevé. Enfin, l'administration proprement dite , les questions de guerre, de commerce, de finances, etc., étaient également l'objet d'un examen non moins attentif et lumineux. Ce mémorandum que Charles remit lui-même à Léopold, vers la fin de Tannée 1687, lorsque se tenait à Presbourg la diète hongroise, devait rester dans le plus grand secret, sous la garde du chef de la maison impériale , et se transmettre avec la même réserve à ses successeurs. On croira sans peine que la fidélité ponctuelle avec laquelle les Habsbourgs suivirent

torique et l'analyse de cet écrit, le texte des principaux passages y contenus, et l'extrait du curieux mémoire qui accompagna l'envoi de la copie à la cour de Versailles.

ce programme tracé de main de maître , devint plus scrupuleuse encore quand, à la troisième génération , il échut au petii-fils de Charles V.

L'histoire du règne de Charles , qui ne régna que nominalement, n'a été et ne pouvait être que l'histoire d'un homme ; mais cet homme est marqué d'une si noble empreinte, il captive tellement par ses malheurs , par son caractère, par ses actions, qu'on nous pardonnera d'avoir cédé peut-être inconsidérément à l'attrait du sujet, tout en usant de quelque violence pour ne pas dépasser davantage les limites d'un cadre restreint. Pourquoi le narrateur serait-il tenu de cacher ses sympathies ? Alors pourquoi ne pas avouer que s'il fallait choisir entre les souverains qui ont illustré le nom de Lorraine, nous décernerions la palme à celui qui a réuni la simplicité de la grandeur antique aux vertus du chrétien ? A lui seul , il représente la Lorraine pendant une période néfaste pour elle , il en porte haut la bannière, il en est la personnification la plus élevée , et de sa poitrine s'exhale encore le souffle d'une nationalité expirante. En dehors de ce point de vue, il n'y a rien à dire d'un pays dans l' Oppression , si ce n'est de déplorer qu'il n'ait pu recueillir le fruit de tant de qualités éminentes. C'était au fils de Charles V qu'il était réservé de réparer les maux de la patrie.

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