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Le fait qui domine toute l'histoire de l'École de Droit de Beyrouth est la continuité de son succès, attesté par des témoignages concordants pendant les trois siècles et demi où nous la connaissons, de 200 environ à 55L
Ce succès continu est un exemple unique dans l'histoire des Universités de l'Antiquité, car Rome même a fini par perdre au Bas-Empire sa prépondérance au profit des Écoles des provinces. Les fils des sénateurs d'Antioche allaient encore k Rome en 388. On peut être sûr qu'au v^ siècle ils n'y allaient plus, et que les jeunes Gaulois du même temps lui préféraient Bordeaux ou Autun.
Peut-on comprendre le succès continu de Beyrouth? Il semble qu'il s'explique d'un mot emprunté à saint Grégoire le Thaumaturge : r^oXiq 'Più[).xïvMzépx. Beyrouth est une ville plus romaine que toute autre en Orient. Sa « romanité » s'accuse par ses monuments, peut-être parce que les Empereurs en ont fait le siège du dépôt des lois. Elle s'accuse surtout parce qu'on y enseigne le droit romain dans l'esprit de Rome. De toutes les villes de l'Orient, elle est la seule où l'on puisse respirer l'air de Rome. Alexandrie, beaucoup plus peuplée, la ville qui aurait dû, quant à l'enseignement du droit, lui faire une concurrence redoutable, est une ville grecque. Les autres cités qui possèdent des Écoles de Droit sont trop petites pour être des centres d'attraction ou bien, elles aussi, sont grecques, comme l'est Athènes. Antioche, où n'a jamais G. 20
pu s'acclimater une École de Droit, est avant tout syrienne.
Ainsi Beyrouth participe au prestige de Rome et au prestige du droit romain; elle est, selon saint Grégoire de Nazianze, viiAO)v i2:ç Aùcroviv^wv. Le rameau juridique romain, planté en Syrie au ii" siècle, y a pris de la force pendant les deux derniers siècles du Haut-Empire au cours desquels s'est formée la tradition de sa valeur pédagogique.
Mais la tradition n'est rien sans l'évolution. Au Bas- Empire, Beyrouth n'a pas subi la déchéance de Rome et, au contraire, son enseignement a prospéré encore. Son École de Droit a connu son apogée au moment même où l'Occident restait stationnaire ou reculait. C'est qu'elle a su évoluer, c'est-à-dire s'adapter, et, en même temps, qu'elle a su éloigner d'elle les deux dangers qui la menacèrent en plein succès.
L'évolution de l'enseignement à Beyrouth est une vraie révolution. Elle a été marquée vers le début du v* siècle, date considérable dans ses annales, par le changement de langue et de méthode, le grec triomphant du latin, l'exégèse et la ■7:xpxypxort supplantant ïintprpretatio. Alors Beyrouth s'écarte pour toujours de Rome et se rapproche de Constantinople; elle devient, ou redevient, grecque à l'heure propice, quand la Cour elle-même s'est définitivement orientalisée. Ses grands maîtres du V siècle continuent d'enseigner le droit romain, mais ils ont su le revivifier au contact de la pensée grecque.
Son triomphe — le mot n'est pas trop fort, puisqu'elle est alors la seule École créatrice du monde entier — son triomphe n'avait pas été obtenu cependant ^ns risques.
Au iv'' siècle, Beyrouth avait pu craindre d'être découronnée par Constantinople, la capitale. Mais elle avait pour elle la longue possession qui lui permettait de résister. Quand la concurrence de Byzance se fit le plus dangereuse, en 425, lors de l'institution d'une Université
d'Etat, Beyrouth se défendit par le talent des Cyrille et des Patricius, de ces « maîtres œcuméniques » qui maintinrent et développèrent davantag-e sa réputation.
Quelques années plus tard, elle sut échapper à un autre danger, au monophysisme, et ici encore c'est un homme qui la sauva. Qu'Eustathe, son évêque, — après avoir obtenu pour la ville le titre de métropole et peut-être pour l'Ecole \e privilegiumstitdii — n'eût pas signé la profession de foi de Chalcédoine (451), qu'il eût suivi Timothée Élure en 460, et l'avenir de l'École était compromis. Si ses maîtres n'avaient pas été orthodoxes, Justinien les aurait-il appelés dans les commissions du Code, du Dig-este et des Institutes, aurait-il accordé aux œuvres des Beyrouthins la même influence sur sa propre codification? Car les destinées de l'École de Beyrouth ont eu un couronnement glorieux : dans l'œuvre législative de Justinien, le droit nouveau élaboré par les « maîtres œcuméniques » s'est mêlé au vieux droit classique de Rome et c'est pourquoi le nom de Beyrouth, pour les juristes, mérite d'être uni à celui de Rome même.