‹ Études indianistes (volume 2)Chapitre 79 sur 134 · NAISSANCES · texte numérisé non relu

NAISSANCES

Contrairement à ce qui existe chez tous les peuples, quel que soit le degré de civilisation auquel ils sont parvenus, la naissance d’un enfant dans la maison d’un pariah ne donne lieu à aucuné cérémonie religieuse et à aucune réjouissance de famille; l’amour n’est pour rien dans la venue du pauvre être sur la terre, et le père, le plus souvent, ne la considère que comme une cause d'embarras.

On peut affirmer que la moitié au moins des enfants de cette race maudite meurt dans les premiers mois de sa naissance, la plus grande partie faute de soins, et le reste par la main criminelle des parents.

Dès que la femme pariah est accouchée, elle fait dans un coin de la case un trou dans la terre, le re-

vêt d'herbes sèches et de feuilles, y dépose le nouveau-né, et. sans s'inquiéter de ses cris, vaque à ses occupations habituelles dont le mari ne la dispense pas même ce jour-là. Elle ne donne à téter pour la première fois à son nourrisson que le lendemain.

Afin d’éviter qu’en son «absence l’enfant ne soit tracassé par les mouches, moustiques et autres insectes, elle recouvre le tron à l’aide d’une large pierre, en ménageant une très-petite ouverture pour laisser circuler l’air. Il arrive assezsouvent, quand la pauvre case est située au milieu des jungles, que la mère, en rentrant au logis, trouve la pierre écartée et le trou vide. L'enfant a été emporté par un chacal ou une hyène qu'il a attirés par ses cris.

A cette vue, la pauvre femme se désole, car même dans cette race impure et dégradée, ce n’est pas en vain que ses flancs ont tressailli et qu’elle est devepue mère; mais il ne faut pas qu’elle exhale trop fort ses plaintes, car si elle venait à troubler le repos de son mari, elle serait accablée de coups .-de rotin. |

Les travaux dontelle estaccablée et les mauvaistrai tements qu’ellesubitchaque jour, nepermettentguère à la femme pariah de conserver son lait plus d’un mois ou deux, aussi dès la seconde huitaine de la naissance, commence-t-elle à donner à son enfant de la bouillie de riz ou de millet, et quand elle est trop

misérable pour s’en procurer, elle remplace ces grains par diverses espèces de racines et d'herbages qu’elle fait cuire jusqu’à ce que le tout forme un brouet que l’enfant puisse avaler facilement. Il est de ces pauvres mères qui, à force de travail et d’économies, parviennent às’acheter une maigre chèvre qu’elles font pâturer dans les jungles. Elles ont alors un peu de lait pour leur nourrisson; mais généralement cette ressource leur est vite enlevée par leurs maris qui, un beau jour, pressés par la faim, tuent la chèvre et la mangent, sans s'inquiéter de savoir si cet acte barbare ne va pas causer la mort de l’être chétif qui leur doit le jour.

Partout où j’ai pu observer la femme, à l’état de nature, dans l’Inde, en Océanie ou dans les plaines du Far-West américain, j'ai consiaté que la maternité développait en elle des qualités de tendresse et de dévouement que l’on eût vainement cherchées chez son mari grossier et cruel ; j’at remarqué également que, prises dans l’ensemble, les femmes étaient beaucoup plusfaciles que les hommes aux sentiments élevés, et aux idées de progrès et de civilisation. L’esclavage antique de la femme n’est donc pas le résultat d’une infériorité qui lui est propre, mais de la brutalité du maître.

L'enfant s'élève ainsi, abandonné à lui-même; un jour, il sort de son trou, en s’aidant des mains et

des genoux et s’en va se chauffer au soleil, à la porte de la hutte de feuillage ; il commence à marcher à quatre pattes, comme les animaux, avant d'arriver à se mouvoir surses pieds, et l'indifférence des parents est telle qu’il en est qui conservent cette posture jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. À six ans, l'enfant est obligé de contribuer aux gains de la famille ; le père daigne alors s'occuper de lui, et nous allons voir bientôt pour quelle honteuse besogne il s'applique à les former.

Le pariah ne distingue plus le bien du mal.

Il ne vénère plus ses ancêtres et ne respecte plus son père.

1] ne protége pas sa femme.

Et il dégrade l'enfance.

Le poëte Tirouvallouva a tort, le pariah n'est plus un homme.

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