UN LIVRE PARIAH
Nous avons dit que le pariah était moins ignorant que corrompu, et que ce qu’il y avait de profondément triste dans sa situation, c’était que son état, comme celui des sauvages de l’Afrique et de l'Océanie, ne pouvait pas être attribué à un début encore imparfait dans la vie civilisée, mais bien à une décadence physique, intellectuelle et morale, qui, chez les nations comme chez les individus, conduit à une décrépitude servile sans remède.
Ce semble être une loi de nature, que l’on ne ramène pas plus à la virilité un vieillard qu’un peuple vieilli.
Avant de continuer notre étude sur le pariah, de voir comment ilse dégrade dès l’enfance par l’exemple et l'éducation qu'il reçoit de ses parents, et le
spectacle de brutalité et d’immoralité qu’il a sans cesse sous les yeux, c’est ici le lieu de parler d’un livre étrange, par son origine, d’un livre que tous les pariahs ont entre les mains, et qui est émané d'un des leurs, ce dont ils tirent la plus grande vanité.
Nous voulons parler du Livre des Devoirs de Tirouvallouva; sans cesse ils en chantent, comme par une amère dérision, les stances morales et élevées qui forment, avec leur. conduite, le plus triste de tous les contrastes. Qu’espérer de gens pour qui les mots de vertu, d'honneur et de moralité ne sont plus que des formules sans valeur ?
- L'étude de ce livre nous conduira à penser que ce
n’est pas par une meilleure éducation que l’on relèvera le pariah, puisque, ainsi que nous allons le prouver,-la plupart n'ignorent rien de ce qui constitue le bien dans l'humanité, mais par une révolution complète dans le droit social et politique de l'Inde, par l'abolition des castes et la reconnaissance du droit de propriété aux déshérités de l'Inde. On ne trouvera peut-être pas un pareil sujet indigne de l'attention des nations civilisées, quand on saura que ces misérables sont au nombre de quatante à cinquante millions d'individus, du cap Comorin aux chalnes de l'Himalaya ; et que l'Angleterre ne éera jamais rien pour eux, car le décret d'abolition des
castes et d’émancipation des pariahs, par la propriété, serait le signal de la chute de sa domina- . tion. ;
Soit, elle aurait à réprimer une insurrection de deux cent millions d'hommes refusant de reconnaître ses ordonnances; soit,en cas d’acceptation elle n'aurait plus qu’à se retirer devant l’union de tous les Indous réclamant leur indépendance.
Il faut qu’on le sache bien en Europe, et c'est pour cela que la prétendue mission civilisatrice de l’Angleterre n’est qu'un mensonge; cette contrée ne peut régner paisiblement sur l’Inde que par les divisions de castes,qui ne permettent pas à deux hommes de castes différentes de coucher sous le même toit et de manger ensemble, ce qui rend toute révolution unitaire impossible. Une caste se soulèvera comme en 1857, mais, ainsi que cela est arrivé à cette époque, toutes les autres la laisseront écraser sans lui porter secours, parce que le préjugé religieux Jeur défend de combattre avec des gens qui ne sont pas de leur tribu. :
Le pariah, nous ne saurions trop le répéter, n’a rien à entendre des maîtres actuels de l'Inde...
Le livre dont nous allons donner la traduction a été, chose bien extraordinaire pour qui connait les préjugés du pays, adopté même par les brahmes, qui ont donné à son auteur le nom de Tirouval-
louva ou le divin prêtre pariah (tirou, divin, et vallouva, prêtre pariah).
Cette traduction a déjà été tentée trois fois, mais aucune n’est complète.
La première en vers latins, par le P. Beschi, a été faite sur un exemplaire expurgé par les brahmes, dans lequel on a soigneusement enlevé les nombreux et importants passages qui ont trait aux pariahs.
La seconde, faite par la Société biblique de Londres, a en outre retranché tout ce qui ne cadrait pas avec ses idées de prosélytisme.
La troisième, due à M. Lamairesse, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées de Pondichéry, a été faite sur une copie identique à celle qui a servi au P. Beschi. |
Nous pouvons doncaffirmer que le véritable livre de Tirouvallouva n’a pas encore été réellement traduit, puisque, destiné surtout à proclamer l'égalité des hommes et à relever le pariah, il n’est nulle part fait mention du pariah dans ces trois essais, faits sur des copies brahmaniques et adaptés aux préjugés de la foule. Aucun des trois ne contient également le proœmium dans lequel Tirouvallouva réclame la dignité d'homme pour les siens, et maudit ceux qui les ont rejetés dans les rangs de brutes.
Pendant plusieurs années, j'ai fait de vains efforts pour découvrir le véritable manuscrit de Tirouval-
louva,soigneusement caché par les brahmes, et c’est seulement dans la pagode de Chelambrum, dans le Carnatic sud, que j'ai pa obtenir une copie non tronquée de ce curieux ouvrage. On nous a afirmé, mais nous ne nous portons pas garant de la vérité de l’assertion, que presque tous les manuscrits du livre des Devoirs de Tirouvallouva n'étaient que des paraphrages de copistes, donnant libre carrière à leur propre imagination. Dans tous les cas, le manuoscrit que nous avons eu entre les mains est tout différent de celui qui a servi au père Beschi et aux autres traducteurs.
Les précédents traducteurs n'ont pas pu s’apercevoir de leur erreur, car l'ouvrage expurgé est dans toutes les mains comme un livre classique, et ce n’est que par hasard, n’en ayant aucun soupron, que j'ai appris d’un brahme, avec qui j'étudiais les antiquités sanscrites, qu'il y avait un autre manuscrit de Tirouvallouva.
Quelques brahmes, il est vrai, soutiennent, dans un intérêt de caste facile à concevoir, que tout ce qui a rapport aux pariabs, dans ce poëme, est d’interpolation récente, mais peut-être n’ajoutera-t-on pas grande foi à leurs allégations, si l’on veut bien se souvenir que l’auteur, appartenant lui-même À cette classe méprisée, il est naturel de penser qu L a écrit son livre pour elle. |
Quoi qu'il en soit, jai traduit sans me faire juge du débat.
Tirouvallouva a composé quatre ouvrages qui portent les noms de Traité des Devoirs, Traité de l'Amitié, Traité de l'Amour et de la Vertu religieuse. Le père Beschi a eu le tort de confondre ces quatre ouvrages en un seul, bien qu’ils n’aient aucun rapport entre eux. Ainsi ferait le traducteur qui donnerait sous un même titre le De officiis et le De amicitia de Cicéron.
Ses successeurs ont fait comme lui, et sila Société biblique de Londres n’a pas mêlé le livre de l'Amour au livre des Devoirs, elle a eu le tort de joindre à ce dernier, comme s'ils faisaient corps avec lui, le traité de l’Amitié et l’essai sur la Vertu religieuse.
Comme le père Beschi, M. Lamairesse a traduit sans faire aucune distinction entre les quatre livres. Le manuscrit dont il s’est servi est également trèsdifférent de celui que nous possédons.
Nous ne donnons ici que le traité des Devoirs. Cet ouvrage se compose d’une série de Padyà ou stances, faciles à apprendre ou plutôt à chanter, car tout se chante dans l’Inde, depuis les Védas jusqu’au traité d’algèbre. Nous conservons à la traduction les divisions de l'original.