VI: PADYA
« Trois choses doivent être par-dessus tout évitées par le roi : la passion désordonnée des richesses. l'orgueil qui fait perdre les saines notions du juste et de l’injuste, et la fréquentation des gens débauchés.
« 11 n’y a pas de trésor pour un peuple qui soit plus important qu'un roi qui méprise les plaisirs, qui est accessible à tous, ne connaît ni le rang ni la naissance en face d'une injustice, et applique sa fortune à soulager la misère.
« Le vice ronge les rois les plus puissants, comme l'eau qui mine peu à peu les roches élevées, et les précipite dans la plaine.
« Le vice le plus petit produit toujours les effets
les plus désastreux ; gros comme un grain de mil, il produit des fruits plus grands que les palmiers.
« Toute la prospérité d’un roi qui s’adonne au vice s’en ira en poussière et en fumée, comme une
poignée d'herbes sèches que l’on jette au milieu d’un brasier.
€ Un roi vertueux qui maîtrise ses passions, conduit ses sujets dans le chemin de la vertu; qui donc oserait résister aux magnanimes exemples d'un roi.
« L'amour immodéré de l'or est une passion plus dégradante pour un roi que pour les autres hommes, car les richesse: ne viennent se centraliser dans ses mains que pour qu'elles s’en retournent par mille canaux divers, soulager la misère et récompenser la vertu.
« Ainsi les vastes étangs, par les canaux d’arrosage, s’en vont à la saison sèche fertiliser les champs de riz.
« Le roi doit jouir modérément de tous les plaisirs, sans jamais devenir l’esclave d’aucun d'eux. Un del prince soucieux de ses devoirs, attentionné aux affaires de l'État, n’a rien à craindre des stratagèmes de ses ennemis. »
VII PADYA
« Un roi doit choisir pour ministres des hommes pleins de sagesse et d'expérience, et qu’il sache se conduire de façon à s'assurer leur dévouement.
« C’est avec leur secours intelligent qu’il guérira les maux qui atteindront son royaume et saura en prévenir le retour.
« Qu'il s’attache ces hommes éminents en les traitant, non en sujets, mais en amis.
« Quand :1l sait attirer à lui les hommes les plus vertueux et les plus habiles de son royaume, un roi double sa puissance ; leur secours vaut mieux que celui d’une nombreuse armée.
« De tels ministres sont pour un roi comme des yeux toujours ouverts, qui surveillent tout et à qui rien n'échappe dans les affaires de l’État. !
« Mais comme le roi ne peut rien avoir de caché pour eux, il ne doit les choisir qu'après les avoir mis à l'épreuve et s’être assuré de leur mérite.
« Le roi qui a des ministres vertueux et honnêtes, dont il suit en toute circonstance les conseils, et qu’il traite comme des amis dévoués, n'a rien à craindre de ses ennemis.
« Il n’y a pas de plus grand bonheur pour un roi que de posséder des conseillers qui ont le courage de lui dire la vérité.
« Le roi qui ne sait pas apprécier des ministres qui osent lui résister, marche à sa perte certaine.
« Ainsi qu’un vaysia ne peut faire le commerce sans argent, ainsi un roi ne peut gouverner sans les sages conseils de ministres désintéressés.
« Le roi qui ne sait pas s’entourer d’amis dévoués et honnêtes est très-habile pour se créer des ennemis. »
ass LE PARIAH DANS L'HUMANITÉ.
VIIIe PADYA
« Un roi vraiment digne de ce nom ne fait point sa société des courtisans, des flatteurs et des baladins, et il éloigne de lui les gens peu estimables, quand même ils appartiennent à sa propre famille.
« Ainsi que l’eau en passant dans la terre, se sature des choses qu’elle rencontre, l’homme prend les qualités oules défauts des gens qu’il fréquente.
« Chaque homme à sa naissance reçoit des dieux des qualités spéciales, mais ces qualités progressent, se modifient ou se perdent totalement, suivant le milieu où il vit.
« La plupart des opinions, des croyances et des sentiments de l'homme ne lui appartiennent pas en propre, et doivent être attribués aux gens qui l'entourent. |
« Les rois ont toujours autour d’eux une foule de personnes intéressées à les tromper pour s'emparer de leur confiance et Leur arracher leurs faveurs.
« De même que le roi a des gardes pour la sûreté de sa personne, il faut qu'il s’entoure d'amis éprouvés, désintéressés, toujours prêts à lui faire connaître la vérité, et qui seront les gardiens de son esprit.
« Les qualités personnelles d’un roi sont vite annulées quand ce dernier ne sait pas s’entourer des hommes les plus capables de l’aider à bien gouverner. |
« Un roi ne peut avoir autant d’yeux, d'oreilles et de bras, qu’il lui en faudrait pour tout voir, tout entendre, et agir promptement et justement dans toutes les circonstances. Il est donc obligé de voir, d'entendre, d'agir souvent par autrui.
« Les plus grands rois sont ceux qui d’un œil sûr ont toujours su distinguer le mérite pour l’élever jusqu’à eux. De bons ministres conduisent toujours un roi à la gloire.
« Tandis que des ministres pervers font un mauvais roi, d’un prince pourvu des meilleures qualités personnelles. »
1Xe PADYA
« Que le roi ne s'engage dans aucune entreprise sans avoir pesé dans son conseil les sacrifices auxquels elle l’expose, et les bénéfices qu'il peut en retirer.
« S'ilne tente rien surtout qui puisse diminuer ses États, le désir légitime qu’il a de les augmenter ne doit pas l’entrainer dans des aventures hasardées.
« Qu'il fuie toute chose dont le résultat n’est point certain, car ce serait se laisser guider par une ombre.
« Quand le roi est contraint à la guerre par les attaques de ses ennemis ou pour le bien de ses sujets, qu’il ne le fasse jamais qu'après s'être bien rendu compte de la force de son armée, de ses res-
sources, et de la position de ceux qu’il va combattre.
« Qu'il n’oublie rien de ce qui doit lui donner l'avantage, là plus petite négligence peut être grosse de résultats, et lui faire perdre son royaume.
« Il ne faut pas qu'il dise : allons d'abord de l’avant, et nous nous conduirons ensuite d’après les circonstances : la réussite est toujours à celui qui a mûri ses projets d'avance.
« La victoire affectionne ceux qui, pleins d’audace et de décision dans l’attaque, se sont montrés prudents et habiles dans la conception de leurs plans.
« Peu importe le nombre des soldats, la qualité des armes et la force des citadelles, si tout cela n’est pas aux mains de chefs prudents et expérimentés.
« Que le roi se souvienne que la plus grande qualité d’un conquérant est d'être clément après la victoire, qu’il enjoigne à ses soldats de respecter les ennemis désarmés, les femmes, les enfants, les vieillards et les neutres.
« Qu'il ne se déshonore pas par la manière dont il usera de sa victoire; les rois qui ne font la guerre que pour satisfaire keurs instincts sanguinaires ne . méritent que le mépris des honnêtes gens. »
X° PADYA
« Dès que son armée entre en campagne, le roi doit entretenir de nombreux espions qui viennent chaque jour lui faire des rapports sur la marche de son ennemi, et les forces dont il dispose.
« Qu'il soit constamment au courant de la situation, et par d’habiles promesses, qu’il cherche à détacher de lui ses alliés.
« Qu'il s'applique à connaître ses desseins, et à le tromper sur les siens; un ennemi qui ne sait rien de nos projets est à moitié vaincu.
« Qu'il n’accepte jamais le combat sur le terrain que son ennemi a choisi, mais, par des manœuvres savantes et des feintes simulées, qu’il l’attire dansune position défavorable pour lui.
« On a vudes rois qui, avec des forces inférieures et une direction habile ont triomphé d’ennemis beaucoup plus puissants qu'eux, mais on n’a jamais vu des rois étourdis et légers, favorisés par la victoire, même avec des soldats courageux.
« Qu'il fuie les attaques téméraires; sur lechamp de bataille un roi ne doit pas écouter les ardeurs de son courage; le courage inconsidéré des chefs entraîne les meilleures armées à leur perte.
« Ce n’est pas en se lançant, à la tête de ses éléphants, contre des chars garnis d’archers, qu’un roi
force la victoire à lui obéir; un roi qui combat n’est presque jamais un roi qui sait commander.
« Que, placé sur un lieu élevé, il dirige tous les mouvements de ses troupes, envoie des renforts à celles qui faiblissent, et soit sur le champ de bataille comme un habile joueur d'échecs.
« Ce n’est que dans les cas désespérés, lorsque la trahison se glisse dans les rangs de ses soldats, que monté sur son éléphant de guerre, et tenant haut son parasol blanc, un roi doit-se jeter dans la mêlée, pour payer de sa personne.
« Mais, parmi ses généraux, il s’en trouve un plus
habile que lui dans l’art de la guerre, qu’il lui cède sans honte la première place; cette victoire sur luimême est la plus belle qu’il puisse remporter, la gloire du général remonte toujours au roi. »
XI° PADYA
« De même que le corbeau qui choisit le jour pour combattre la chouette, parce que la nuit lui serait défavorable, le roi doit choisir le moment propice pour tomber sur les ennemis.
« Quelque grave que soit l’injure reçue, que le roi tâche de modérer sa colère, s’il n'est point préparé à la venger.
« Il faut savoir attendre avant de s'engager dans la lutte, de même qu’il faut savoir reculer à propos.
« Il faut savoir reculer pour mieux sauter, atten-
dre pour mieux frapper, fuir pour mieux attirer son ennemi dans le piége.
« Quels que soient le nombre et le courage de ses troupes, un roi doit toujours s'arranger de façon à u
manœuvrer dans le voisinage des forteresses, où il a amassé des munitions et des approvisionnements de toutes sortes.
« Le voisinage d’une place forte lui donnera une supériorité incontestable sur son ennemi, souvent même il pourra compenser avec avantage l’infériorité du nombre.
« Choisir son lieu de combat et y attirer l'ennemi doit être la principale préoccupation du véritable homme de guerre, c’est là que se reconnait l’habileté du chef; car la guerre n’est pas un combat de bêtes fauves, mais un combat d'intelligence et d'adresse.
« Rien ne remplace l'art de bien choisir ses positions ; le crocodile qui combat dans J’eau est invincible, s’il se hasarde à terre il suffit d’un homme adroit pour le tuer.
« Avec une faible armée et une bonne position on a souvent raison de forces considérables ; une fausse position est toujours une cause de perte pour une armée.
« Sur un terrain solide et bien choisi, sans souci des lances et des flèches, l’éléphant ne connaît rien qui lui résiste, qu'il s'enfonce jusqu’au poitrail dans un terrain bourbeux, et il est à la merci d’un chacal.
« Que le roi soit entouré d'officiers instruits, connaissant bien les terrains sur lesquels ils doivent manœuvrer. Qu'arriverait-il s’ils venaient à trouver un fleuve, des marais, une forêt, là où ils croyaient rencontrer une plaine et des routes faciles?
« De même qu’un ministre ignorant et orgueilleux est la perte d’un royaume, un chef ignorant et orgueilleux est la perte de son armée. »
XIIe PADYA.
« Dans le choix d'un ministre, le roi doit surtout être guidé par l'assurance que son conseiller ne se laissera gagner ni par les femmes, ni par l'amour de l'or, ni par la peur de la mort, sans cela il ne peut compter ni sur son intégrité ni sur sa justice.
«Qu'il choisisse ceux qui, à une haine vigoureuse pour le vice, joignent une vie passée dans l'étude et la pratique de la vertu.
« Bien que le brahme ait cru tous les hommes égaux, il y a des familles qui se sont illustrées par les services qu’elles ont rendus, et par la constante honorabilité de leurs membres, c’est là que le roi doit aller chercher ses ministres.
« Ne dites pas : tel homme est ou n’est pas de
bonne caste, mais dites plutôt : tel homme est ou n’est pas d’une famille honnète, et lui-même ne tient pas une conduite honorable.
« Le roi aura beau choisir ses ministres parmi les gens qui ont étudié les sciences et qui sont les disciples de la vertu, il n'en trouvera pas qui soient sans défaut.
« C’est pour cela qu’il doit fuir ceux qui n'ont d’autres soucis que la satisfaction de leurs passions et qui appartiennent à des familles dégradées par le vice.
« Qu'il ne prenne pour conseillers des gens pauvres qu'après des épreuves sérieuses, car, arrivé au faite du pouvoir, l’homme cède trop facilement au désir de s'enrichir.
« Qu'il n’élève pas à ce rang suprême des favoris incapables et uniquement à cause de l'affection qu'ik ressent pour eux, les actes des incapables anéantissent souvent pour des siècles la prospérité d'un État.
« Quand Je roi a choisi ses ministres, après de longues réflexions et de sérieuses épreuves, qu’il leur donne sa confiance et soit aussi long à la
leur retirer qu'il a été long à la leur accorder.
« Les choix sans réflexion et les défiances sans motifs sont également nuisibles, c’est la confiance des rois qui fait les grands ministres. » |
XIII PADYA
« Dès qu’un homme, par le choix du roi, parvient à la première des fonctions de l’État, il ne doit plus se laisser guider que par deux choses, la volonté du bien et la poursuite du mal.
« Un ministre digne de ce nom doit tourner tous ses efforts vers l’accroissement dutrésor public, de la prospérité du royaume et de la gloire du roi.
« Que par ses soins, son expérience et sa prudence, tous les dangers, tous les fléaux, toutes les influences mauvaises soient écartés.
« Le principal devoir d’un ministre est d’aimer l'État plus que le roi, et le roi plus que lui-même et que toute sa famille, qu’en tout et pour tout il n'ait d'autre guide que l'intérêt général.
« Si un ministre, à l'amour de l’État et du roi, joint la haine des plaisirs et le mépris des richesses, il est aussi parfait qu’un homme peut l'être dans sa condition.
« Qu'il connaisse bien tousles devoirs de sa charge, ait toutes les aptitudes nécessaires pour les bien remplir.
« Qu'il veille sans cesse dans toutes les branches à la bonne administration de l’État, qu'il veille surtout quand tout le monde se repose.
« Qu'il consacre au travail toutes les heures qu'il ne consacre pas à la nourriture et au sommeil, et qu'il ne prenne de ces deux choses qu'avec sobriété.
« La sagesse n’habite pas un corps repu ou somnolent, qu’il ne considère la nourriture et le lit que comme des moyens d'acquérir de nouvelles forces pour le travail.
« Quand un roi a müûürement délibéré sur une question avec ses ministres, qu’il laisse à celui dont elle dépend le soin de l’exécuter.
« La responsabilité engendre l'énergie dans l'exécution, il n'y a rien attendre de l’homme capable de concevoir, et que l’on réduit à l’obéissance.
« Celui qui conçoit doit exécuter, que le roi mette donc tous ses soins à bien choisir ceux qui doivent concevoir, et qu'il les laisse libres dans l’action.
« Si les ministres font leur devoir tous les employés subalternes font le leur, et les ministres font leurs devoirs quand le roi sait choisir des hommes en qui il peut avoir confiance. »
XIVe PADYA
« Les nombreuses familles sont bénies par les dieux; que le roi augmente donc sa famille le plus possible, car c’est là qu'il est assuré de trouver la plus grande assistance dans la fortune, le plus grand dévouement dans l’adversité.
« Dans le malheur, les amis, même ceux qu’'ilaura comblés de bienfaits, l’abandonneront; seuls ses parents lui resteront fidèles.
« Quelles que soient sa puissance, ses richesses et l'étendue de son royaume, un roi qui n’est pas entouré d’une nombreuse famille est comme un lac d’une grande étendue, mais sans profondeur.
« Que le roi s’entoure donc de ses parents comme d’une ceinture, comme les triples fossés que l’on creuse autour des forteresses.
« Qu'il les traite avec bonté, et subvienne à tous leurs besoins, suivant le rang qu'ils occupent, sans cependant les favoriser au détriment d'aucun de ses sujets.
« Cependant, qu’il ne leur donne pas une part trop grande dans l'administration de l’État; il ne faut pas que les jouissances du pouvoir leur tournent la tête, et les portent à ouvrir trop facilement l'oreille aux mécontents.
« Une foule de rois ont perdu le trône et la vie pour avoir confié à leurs frères le commandement de leurs armées.
« Que le roi se contente donc de partager avec ses parents sa fortune particulière, sans jamais choisir parmi eux ni ses ministres, ni ses gouverneurs de province, ni ses généraux.
« N'étant pas excités par l’ambition, et tenant tout de lui, ses parents se rangeront autour de son trône, et en seront les plus fermes soutiens.
« Si parmi ses parents le roi en découvre quelqu'un au caractère inquiet et orgueilleux, cherchant à se rendre populaire, qu’il l’avertisse d’abord, et s’il persiste à troubler la paix publique et à conspirer, que le roile bannisse. »
XVe PADYA
« Que le roi élève son fils dans la pensée que les souverains qui cessent de faire régner la justice sur la terre sont indignes de la couronne.
« Qu'il lui enseigne bien surtout qu'il n'est pas pour un roi de pire défaut que la paresse ; un roi paresseux qui passe sa vie dans les appartements des femmes est bientôt le jouet de tous les vices.
« Un roi paresseux a été de tous temps proclamé par les sages le plus épouvantable fléau qui puisse atteindre un peuple.
« De même qu’une forteresse est inutile sans des soldats courageux pour la défendre, de même tous les avantages et toutes les chances heureuses sont inutiles au roi paresseux, car il ne saura pas s'en servir.
« Un roi doit tout surveiller et tout prévoir ; mal-
heur à celui qui, par paresse, ne s’inquiète pas des affaires de son royaume : il finira ses jours dans la tristesse ‘et l'isolement.
« La prévoyance, l'application au travail, la sagesse dans les conseils, et les décisions, la promptitude dans l'exécution, telles sont les qualités principales qui font les grands monarques.
« Que le roi gouverne toujours ses sujets de façon que son fils, en lui succédant, ait pendant toute sa vie, comme un exemple, les louanges de son père qu’il entendra dans toutes les bouches.
« Être adulé pendant la vie est le propre de tous les princes, mais être regretté sincèrement et chanté après sa mort par la reconnaissance des peuples n’arrive qu’à un petit nombre de souverains.
« Quand la main qui dispense les faveurs et les richesses est fermée pour toujours; quand les propos flatteurs ne peuvent plus attirer de récompense, c’est alors qu’il est beau de mériter la louange, car il n’y a plus que les hommes de bien qui la donnent.
« Quand le bûcher a terminé son œuvre, que les cendres du roi ont été recueillies dans l’urne funéraire, allez voir sur le soir si l’on pleure dans les chaumières, et vous saurez ce que valait le roi qui n’est plus. »
XVI‘ PADYA
« Un roi doit rendre la justice à tous ses sujets indistinctement, sans être indulgent jusqu’à la faiblesse, mais sans être plus sévère que la loi.
« Ainsi que l’univers ne vit que par la pluie, les hommes ne vivent que par la justice.
« Tout dépend du roi, même les prières et les sacrifices que l’on fait aux dieux, car il ne doit pas permettre qu’on les néglige, et c'est par des lois équitables, qui défendent la fortune et la vie de chaque homme, que la prospérité et l’abondance règnent dans les États.
« Le roi qui, pendant le cours de son existence, s’appliquerait à ne blesser en rien la justice, à prendre soin des intérêts du plus petit comme du plus grand,
verrait bientôt tous les peuples de la terre se ranger sous son sceptre.
« Partout où règne la justice, le bien se développe et prospère comme les moissons après la pluie.
« Le roi est le défenseur naturel de tous ses sujets,
mais il n’a pour se défendre contre lui-même que la Justice.
« Tout en veillant à ce que les ennemis du dehors ne viennent pas porter le trouble dans ses États, que
le roi soit énergique pour surveiller les ennemis du dedans.
« Qu'il punisse sans pitié cette tourbe de voleurs, de meurtriers et de malfaiteurs de toute espèce, qui prétendent se soustraire aux lois et qui portent la désolation chez les gens paisibles.
« Qu'il les arrache, ainsi qu’un cultivateur expérimenté, qui rejette hors de la terre les mauvaises
herbes qui gènent la croissance du riz et des plantes utiles. |
« La justice doit être égale comme une balance, mais elle doit être inexorable comme le feu du ciel,
Car, sans le châtiment, la justice cesserait bientôt d'exister. »
XVIIe PADYA
« Que le roi se montre équitable et modéré dans l'établissement et la perception des impôts, et ne confie cette branche de l’administration qu'à des hommes intègres et éprouvés.
« Celui dont les prodigalités, après avoir épuisé le trésor et les impôts habituels, s’attaquent à la fortune des particuliers, est aussi coupable que ceux qui détroussent les voyageurs.
« Quant aux rois qui emploient les violences et les tortures pour extorquer les biens de leurs sujets, ils sont cent fois plus misérables que les assassins, et renaltront pendant des milliers de migrations dans le corps des animaux immondes.
« De pareils souverains ne pourront parvenir au séjour d’Indra qu'après avoir souffert, dès qu'ils au-
ront reconquis la dignité d'hommes, tous les maux qu’ils auront fait endurer aux autres.
« Que le roi, vraiment digne de ce nom et protecteur de ses peuples, recommande à ses ministres de veiller attentivement sur les bas agents du fisc, car ces gens sont plus altérés d’or que les plaines de sable qui absorbent les eaux de la pluie.
« Que secrètement il envoie dans les provinces des gens inconnus, sur l’honnèêteté desquels il peut compter, pour surveiller les collecteurs d'impôt, et, s'étant fait rendre secrètement des rapports sur ce
qu'ils ont vu, qu'il frappe sans miséricorde sur les coupables.
« Les bas agents du fisc ressemblent à une éponge : imbibée de liquide et qui ne le rend que quand on la presse.
« Dans les temps d’inondation et de sécheresse que le roi vienne au secours de ses sujets, en diminuant les impôts dans la proportion du mal qui a été causé par ces fléaux. |
« Que le roi se souvienne bien que les richesses ne viennent se centraliser dans ses mains que pour de là retourner en bienfaits comme une pluie bienfai-
sante sur la tête des malheureux.
« Qu'il s’en serve pour établir partout des refuges pour les voyageurs, les pèlerins et les pauvres; qu’il y fasse distribuer du riz, afin que sur le soiril puisse se dire, avant de se reposer, que personne dans ses États ne dormira sur la terre nue, en proie aux souffrances de la faim.
« Le roi qui fait un pareil usage de ses richesses acquiert la gloire la plus pure sur cette terre, et l'immortalité dans l’autre vie. »
XVIII PADYA
« Que le roi soit clément et charitable, car la clémence et la charité sont les deux vertus qui conservent et font prospérer tout cet univers.
« Il doit être moins irrité des fautes de ses sujets, que peiné de la nécessité où il se trouve de les punir.
« Que, même en châtiant, un roi ne soit jamais la terreur de ses sujets; celui qui répand la terreur autour de lui par l’atrocité des supplices qu’il ordonne se prépare une fin misérable.
« Il n’est pas de fardeau dont un roi puisse se débarrasser plus difficilement dans l’autre vie que de la haine de ses sujets.
« C’est par la clémence qu’un roi est l’image des
dieux sur cette terre, c’est par la charité qu’il est l'image de la vertu.
« Tant que le visage d’un souverain ne respire pas la clémence, il ressemble à une harpe dont on ne peut tirer des accents mélodieux, à un arbuste sans fleurs, à un arbre sans fruits.
« Ce n’est pas pour semer l’épouvante autour de lui que le roi a été créé par les dieux, mais pour conduire ses sujets dans la voie du bien, comme la lumière qui, dans la nuit, dirige les voyageurs égarés.
« C’est par la charité que tous les hommes sont unis, et usent de mansuétude les uns envers les autres, se pardonnant mutuellement leurs défauts.
: « Comment veut-on que les hommes soient charitables entre eux si le roi ne donne pas l’exemple de la justice et de la clémence?
« C’est une grande vertu que le pardon des injures, et un roi doit d'autant plus la pratiquer, qu'il lui est plus facile qu'aux autres hommes de se venger.
« Le roi qui s’abaisse à frapper pour satisfaire une vengeance personnelle ressemble à l'éléphant qui emploierait toute sa force pour écraser une fourmi.
« Un roi ne se laisse aller à l'injustice et à la colère que quand ilestentouré de mauvais conseillers, c'est pour cela qu'il ne saurait employer trop de prudence dans le choix de ses ministres. »
XIXe PADYA
« Deux choses sont indispensables à un roi, la science des lois et des agents secrets, mais honnêtes et dévoués à sa personne. Par ces agents connus de lui seul, il apprend toutes les injustices et tous les méfaits commis dans ses États, et la connaissance des lois lui permet de les apprécier. |
« Ces hommes dévoués lui font aussi connaître les conspirations que ses ennemis du dedans et du dehors trament contre lui.
« Par eux il surveille toute l’administration de son royaume, et les fonctionnaires nombreux qui y sont employés.
« Du jour où un roi monte sur le trône de ses ancêtres, immédiatement il se forme autour de lui une entente secrète entre tous ceux qui ont part
LES DEVOIRS. | 183 aux choses du gouvernement pour empêcher la vérité d'arriver jusqu’à lui.
« On l’entoure comme d’une muraille destinée à séparer le roi de ses sujets, et aucune plainte ne peut arriver jusqu’à lui.
« Les meilleurs ministres, les plus honnêtes, s’opposent à ce que rien ne puisse arriver au souverain que par leur canal; croyant à leur infaillibilité, ils peusent qu’ils ne peuvent mieux servir leur maître qu’en s’emparant de toutes les affaires de l’État.
« Quelque soin qu’un roi mette à se tenir au courant de tout, il est des choses que tous se ligueront pour lui cacher.
« Qu'il ait donc un certain nombre d'agents fidèles et choisis avec le plus grand soin; qu’il les envoie déguisés en religieux, en pénitents, en voyageurs, tout étudier, tout voir, tout découvrir.
« Il faut que ces gens soient prêts à supporter toutes les tortures et toutes les privations, sans jamais savoir qu'ils sont les gens du roi.
« Qu'ils soient soutenus dans leur mission par l’âpre jouissance que donne la souffrance pour la justice et la vertu, que, dédaignant honneurs et richesses, ils se contentent d’être le bras droit de la justice du roi.»
XXe PADYA
« Lorsque le roi a appris quelque chose de grave d’un de ses agents secrets, qu’il l'envoie inspecter une autre province et fasse constater le fait par un second envoyé qui ne sait rien de la mission accomplie déjà par le premier.
« Si les rapports des deux émissaires concordent,. alors le roi est sur la trace de la vérité.
« Après s'être bien assuré de nouveau qu’il n’est pas trompé, que le roi agisse alors avec énergie pour réparer le mal qui lui a été signalé.
« Si l’acte coupable provient d’un de ses ministres, après s'être procuré toutes les pièces qui prouvent sa faute qu'il le fasse appeler, et, sans autres explications, qu’il lui dise sans lui donner le temps de composer son visage :
« Voici ce quiest, vous avez fait telle chose en tel lieu, qu'avez-vous à répondre pour votre défense ?
« Que le roi l’écoute aussi longuement qu’il voudra parler; pour l'esprit intelligent et subtil, la vérité se dégage toujours des paroles de l'aceusé.
« Si le ministre dit : Je n'ai point fait cela par moimême, mais cela doit être attribué à un des employés de province qui a trompé ma confiance,
« Le roi répondra simplement : Ilne peut continuer à siéger dans les conseils, le ministre qui, par sa sévérité à punir les moindres fautes, ne sait point inspirer une crainte salutaire aux fonctionnaires.
« Sile ministre répond: Je vais lui infliger un chàtiment égal à son crime,
« Le roi répondra simplement : Il le fallait punir avant que la plainte de l'innocence fût arrivée jusqu'au pied de mon trône.
« Si le ministre répond : Ce fait est arrivé par ma faute et la trop grande confiance que j’accordais au coupable,
« Le roi répondra simplement : Un ministre confiant est le pire des hommes, .la confiance est permise quand on dirige ses propres affaires et non celles de l’État.
« Que le roi alors brise sans pitié le ministre négligent ou coupable, c’est ainsi qu'il brisera le mur construit entre lui et la vérité, et qu'il finira par avoir autour de lui des conseillers prudents et honnêtes. »
XXIe PADYA
« Un roi doit avoir un caractère vigoureusement trempé, car il doit recevoir la bonne fortune sans s'enorgueillir et l’adversité sans se laisser abattre.
« Il n'y a pas d'avantage comparable à la force d'âme, c'est cette qualité qui nous console de la perte de tous les autres.
« Les rois courageux ne se laissent abattre par aucuns revers, Car ils trouvent en eux-mêmes la force de se relever et de corriger la fortune.
« La réussite, alors qu’elle paraît les abandonner pour un temps, finit toujours par revenir aux cœurs forts.
« Pareils à la fleur du lotus, qui perce les couches d’eau les plus profondes pour venir planer à la surface, les rois doués d’un véritable courage dominent toujours les événements.
« Les rois ne doivent concevoir que de grandes choses, car, quand bien même ils ne réussissent pas dans leurs projets, il leur reste la gloire d’avoir tenté des entreprises dignes d’eux.
« Dès qu’il a mürement résolu d’entreprendre quelque chose, un roi ne doit pas plus reculer que l'éléphant de guerre devant une nuée de traits, c'est par l’indécision de ceux qui lesexécutent qu’échouent les meilleurs projets.
« Sans la décision et la rapidité dans l'exécution, uu roi ne parvient ni à augmenter sa puissance, ni même à conserver la sienne.
« Quand l’éléphant est assailli par les tigres, n’écoutant que son courage, il fond sur eux et les met en déroute; si, au contraire, il venait à fuir, toute la troupe des carnassiers se précipiterait à sa poursuite et, s'élançant sur lui, s’accrocherait sur son dos avec ses griffes ;
« Si l'animal, dans sa panique, s’enfonce dans une tourbière, il devient alors, malgré sa puissance, la proie de ses ennemis.
« Pareil sort attend le roi qui, en face du danger, perd son sang-froid, ne sait point concevoir un projet et l'exécuter rapidement. »
XXII° PADYA
« C’est dans un travail acharné, et non dans les jouissances corporelles, qu’un roi trouve le moyen de résoudre toutes les difficultés.
« Dès qu'il s'engage dans une aventure, qu'il ne se laisse point séduire par les résultats brillants qu'il obtient au début; tant que l'affaire n’est point complétement terminée, qu'il ne la considère point comme accomplie.
« Tous les rois qui ont laissé sur la terre un grand renom de sagesse ne le doivent qu’au travail inces- ‘sant auquel ils se sont livrés.
« De même que l'exercice est nécessaire pour maintenir le corps en état de santé, de même le travail est nécessaire à l'intelligence, les sages l'ont appelé l'exercice de l'esprit.
« De même qu'un bras débile ne peut supporter le poids d’une épée, de même un roi qui n’a pas le : goût du travail ne peut supporter le poids des affaires de l’État.
« Il devient alors le jouet de ses favoris et des intrigants, et ses ministres sont plus puissants que lui dans son royaume; il n'ose les changer, quoi qu’ils fassent, par crainte d’être obligé de s'occuper lui-même de ses affaires.
«Une patiente assiduité au travail, d’un roi médiocre a souvent fait un grand prince.
« Le roi habitué à tout voir par lui-même, à ne rien abandonuer au hasard ou à des mains plus ou moins fidèles, est récompensé de sa peine par la reconnaissance de ses peuples et le respect de ses Voisins.
« On sait qu’il ne fait pas bon d'attaquer un tel roi, toujours sur ses gardes, et qui se Le toujours, de peur d’être surpris.
« Ce que l’on appelle la part du destin et du hasard, dans les événements qui nous arrivent, n’est que le résultat inconscient des actions humaines, le mal s’accumule sans qu'on y songe, comme les grains de sable transportés par le vent deviennent montagne.
« Avant que l'ouragan se déchaîne, il commence toujours par un vent léger, celui qui fait attention à ce vent se garde de la tempête.
« Un roi travailleur et prévoyant ne laisse jamais passer les plus petits événements sans s’en occuper ; c’est avec de petites pierres qu’on bâtit les palais, un ou deux traîtres suffisent pour perdre une armée, le plus petit oubli peut conduire à de grands malheurs,
« Le roi qui veille sans cesse n’est jamais surpris par le sort. »
XXIII PADYA
« Lorsqu'un roi tombe dans le malheur sans jamais avoir rien eu à se reprocher, qu'il le supporte avec sérénité d'âme et qu’après avoir été un exemple dans la puissance qu'il en soit un dans l’adversité.
« Qu'il ne se laisse pas abattre dansla lutte contre le malheur, car il le fera reculer par son courage et sa grandeur d'âme, comme les digues finissent par avoir raison des flots en courroux.
« Comme le bœuf qui creuse avec opiniàtreté son sillon dans la terre durcie par la sécheresse, le roi finira par vaincre tous les obstacles.
« Fût-il réduit à sa dernière forteresse, à sa dernière goutte d’eau, à sa dernière poignée de riz, le roi ne doit pas se laisser aller au désespoir.
« Le roi est l’âme, l'intelligence, la vie, la résultante de ce grand corps qu’on appelle la nation, quand le roi disparait le peuple tombe sous le joug de l'étranger.
« Ce nesont donc pas ses propres causes, ses propres richesses, sa propre vie que le roi défend, ce sont celles des peuples qu'il est chargé de défendre.
« Qu'il meure donc courageusement, à la tête de son armée, sur la dernière pierre de ses forteresses, sur son dernier éléphant de combat, entirant sa dernière flèche.
« Qu'il meure en poussant une dernière fois son cri de guerre et en s’entourant d’un monceau de cadavres, la main de l’ennemine doit jamais souiller le corps sacré d’un roi.
« Celui qui a porté la couronne ne peut porter les chaînes de l'esclavage, qu’il meure entouré de combattants, repoussant la main qui lui propose de lui conserver la vie.
« Que le roi meure pour ses peuples plutôt que de se rendre, le sang des rois qui succombent sur les champs de bataille fait pousser des héros. »