Non compris ses chants ét ses pastorales
missionnaire, son livre à la main, chanter, dans les juogles ou dans les bois, des stances en l’honneur de la vertu, du courage, de la chasteté et de l’abnégation. Il crut à la puissance du bien, ses concitoyens l’écoutèrent curieusement, chantèrent avec lui les padyàs du livre des Devoirs, mais n’en continuèrent pas moins à mener l'existence méprisée de leurs ancètres.
« — Où veux-tu que nous nous réunissions en village? lui disait-on de toutes parts. Où sont ces champs que tu nous promets, couverts de moissons verdoyantes? Montre-nous la terre où nous pourrons paisiblement élever nos troupeaux, la terre que nous pourrons transmettre à nos fils. La vertu est bonne pour ceux qui possèdent, qui peuvent jouir en paix des biens de ce monde, que nous restera-t-il à nous qui n'avons même pas le droit de faucher l'herbe de la jungle, si nous nous conduisons ainsi que tu nous l’enseignes. Qu'est-ce que l'honneur, qu'est-ce que la chasteté, qu'est-ce que le dévouement, qu'est-ce que la tempérance pour celui qui ne peut prendre de l’eau dans un fleuve, une fleur sur un buisson, un fruit sur un arbre sans être poursuivi et frappé comme un voleur?
« Où doncirons-nous nous établir pournommer un roi, ainsi que tu nous le conseilles ? En quel lieu les
cendres de nos ancètres pourront-elles n'être point profanées? Suffit-il de chanter avec toi: « les pariah sont des hommes! » pour qu’on ne nous traque plus comme les fauves, pour qu'on ne nous interdise plus la terre, l’eau, le riz et le feu? » *
C’est en ces termes que Tirouvallouva lui-même relate, dans ses Chants du pariah, les plaintes qu’il recevait partout, et l’insuccès de’ses efforts.
Ce fut un rêveur.
Avant d'écrire son livre de la loi, il aurait dû, comme tous les pasteurs d'hommes, qui ont su entraîner les foules à leur suite, prêcher la guerre sainte de l’opprimé contre l’oppresseur, de l’esclave contre le maître. |
Il aurait dû, avant d'écrire cette constitution idéale des devoirs du peuple, des rois et des soldats, affranchir les misérables auxquels il la destinait.
S'il eût répondu aux questions qu'on lui adressait : — Cette terre que vous cherchez, la voilà sous vos yeux, réveillez-vous le fer et le feu à la main, vengez-vous de ceux qui vous ont fait ce que vous êtes; s’il eût prèché la guérre, le pillage, la destruction, il eut entraîné des millions d'hommes, il ne prêchu que la paix, et, suivant sa propre expression, il passa
cas LE PARIAH DANS L'HUMANITÉ.
«.…. comme une brise parfumée qui courbe à peine la cime des grands bois, et non comme l'ouragan qui soulève les mers et dévaste les cités... »
Chaque homme est fils de son siècle, à moins de circonstances particulières, on voit peu d'hommes d'action aux époques de mollesse et de décadence ; l'empire romain, weilli, succomba sous les coups des barbares, sans que Scipion, César ou Germanicus soient sortis de leurs tombeaux, et l’Inde depuis des siècles s’endort dans sa décrépitude, sans que ses ruines impuissantes aient produit un seul caractère, un seul homme de génie.
Tirouvallouva ne fut qu’une voix et il aurait fallu un bras. Les pariahs ont gardé son souvenir, ils chantent ses vers et vénérent sa mémoire, c’est tout ce qui reste de lui et de sa tentative de régénération.
Les brahmes, aujourd’hui, se sont emparés de son œuvre, mais en l’expurgeant, nous l’avons dit, de tout ce qui a trait à la caste maudite; et comme chaque copiste, en retouchant le livre, y a introduit ses idées personnelles et ses réflexions, il s’ensuit qu’il serait peut-être aussi impossible de le reconstituer dans sa forme primitive, que de retrouver le texte complet du Vriddha-Manava.
De tous les manuscrits que nous avons pu consulter, celui qui nous a servi pour notre traduction, nous a paru le plus pur de toute interpolation.
C’est la seule production élevée qui soit réellement sortie de la race pariah, à ce titre encore nous avons tenu à la faire connaître, et surtout à la mettre en regard de la littérature (si on peut lui donner ce nom) née de l’abjection et de la misère, dont nous allons donner de nombreux extraits.