‹ Études indianistesChapitre 11 sur 122 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LieUB DE MANOU ET DBS PBAtBBS, POUB OONFISQUBR A LEUR PROFIT LA SOCIÉli PBIMITfVB DBS VBDAS. — CRÉATION DBS CASTES*

Ditidê êi impera.

Les Vedas créèrent par la révélation religieuse une époque de foi ardente qui, bien que le libre arbitre et la raison aient été en honneur chez les premiers peuples de rinde, dut merveilleusement préparer le terrain pour Tœuvre de la domination brahmanique ou autrement dit des prêtres; domination qui s'établit dans cette antique contrée à la suite de l'avènement de Chrîstna, qui vint accomplir la parole de Dieu et racheter l'humanité des fautes commises par ses ancêtres.

Certes s'il fut au monde une société, une civilisation

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fortement constituée , destinée à braTer les siècles et à •urrivre aux invasions de toute nature, ce fut la société brahmanique, encore Tivante aujourd'hui malgré la perte , de son ancien prestige et de sa puissance politique.

Comme elle avait su façonner ses hommes pour Tobéissance et le respect, ne laissant à leur volonté, à leur ini- ^tive aucun acte de vie publique ou privée, réglementant même le droit de manger et de se vêtir, elle avait sup* primé à jamais ces deux adversaires gênants de tout pouvoir despotique, la volonté et la liberté.

D'où sont donc venu ces brahmes qui parlaient la langue la plus belle, la plus perfectionnée qui soit au monde, qui oiit creusé, retourné, fouillé en tout sens le problème de la vie, et n*ont rien laissé à innover aux chercheurs de Tantiqnité et des temps modernes dans le domaine des sciences morales, philosophiques et littéraires? D'où sont donc venus ces hommes qui, après avoir tout étudié et tout mis en doute, tout renversé et tout reconstruit, en étaient arrivés, en dernière analyse, à rapporter tout à Dieu avec la fol la plus vivace, et, conséquents avec leurs principes, à édifier une société théocratique qui n*a pas eu d'égale, et, depuis plus de cinq mille ans, résiste à toute innovation, à tout progrès^ fière de ses institutions, de ses croyances, de son immobilité.

Nous alloua voir qu'elle fut la source de toutes les sociétés anciennes qui la copièrent plus ou moins servilement ou plutôt qui conservèrent la tradition portée aux quatre coins du globe par les émigrations suocessives.

Suivant les uns, les brahmes furent des envahisseurs guerriers qui asservirent Tlnde sous leurs lois; suivant les autres, les brahmes furent les descendants, les successeurs du novateur Christna, qui profitèrent des grands souvenirs laissés par ce dernier dans le peuple pour confisquer à leur profit la tradition religieuse et asseoir leur puis* sanoo.

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La seconde de ces opinions parait être la plus Téritable, la plas conforme à la kgiqize des fisits.

Si, en effet, la domination brahmanique eût été le résultat d*une invasion brutale, le pouvoir nouveau qui se serait fondé sans rejeter complètement Tinfluence religieuse eût été, sans aucun doute, plus féodal, et tout au moins les chefs des tribus envahissantes, en se faisant rois, n'eussent jamais consenti à se reléguer au second plan, et à n'être que les vassaux et les serviteurs de leurs prêtres.

Ce pouvoir sacerdotal n'a dû et n'a pu s'établir que grâce à la puissance habilement exploitée de l'idée religieuse sur les consciences; sans cela il n'eût été accepté ni par les chefs ni par le peuple qui ne devaient retirer aucun avantage de leur esclavage.

Les brahmes sentirent le besoin de donner une origine <livine à la société qu'ils étaient parvenus à dominer; aussi, conservant pour eux la tradition primitive de FÉcriture sainte sur la Genèse et la création de l'homme, flrentils jouer à Brahma un rôle à leur convenance qui devait pour toujours assurer leur supériorité.

Ils eurent par la suite des imitateurs constants, et depuis eux on peut dire, l'histoire des peuples à la jnain, que Dieu ne fut plus que Tinstrument docile du prêtre.

Suivant eux :

Brahma de sa bouche produisît le Brahme, c'est-à-dire le prêtre;

De son bras sortit le Tchatrias ou le roi ;

De sa cuisse naquit le Yajsias ou le marchand et le cultivateur ;

De son pied, enfin, il tira le Soudras, c'est-à-dire l'artisan, le serviteur, l'esclave des autres castes.

Aux Brahmes fut réservé l'enseignement des Vedas ou Ecriture sainte, Taccomplissement des sacrifices et la surveillance des rois.

Le Tchatrias eut pour devoir de gouverner, suivant Ja

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loi de Dieo, arec l'appui des prêtres, eft de protéger le peaple.

Le Vajsias fut obligé de cultiver la terre, soigner les bestiaux, tisser les étoffes, fabriquer tous les objets nécessaires à. la vie, pratiquer l'échange, faire le commerce et payer Timp^t.

Quant au Soudras, créé le dernier, il dut se résigner, ainsi que nous Tavons dit, à Tobéissance et au servage.

Chaque homme, et œ fut la règle inflexible, ne put ni pour services rendus, ni pour action d*6clat, ni pour tout autre motif sortir de la caste où il était né, et dès lors nulle ambition ne venant Tagiter, nul espoir d*une situation meilleure n'étant offert comme stimulant à son énergie, rindou, dont chaque pas, chaque mouvement, de la naissance à la mort, fut compté, réglementé par des habitudes et des lois, se plongea dans cette vie de rêve, de superstitions religieuses, de fanatisme et de matérialisme qui est encore celle qu'il mène aujourd'hui, et qui lui fait repousser tout changement comme un mal, tout progrès comme un crime.

Certes, les Brahmes se préparèrent ainsi une nation facile à gouverner, impuissante à secouer le joug, et sans force même pour se plaindre; ils en obtinrent longtemps honneurs, dévouements, richesses et respect. Mais du jour aussi où les populations du Nord regardèrent d'un œil jaloux les splendeurs et les richesses de Tlndoustan, du jour où Tinvasion mongole lança contre eux ses hordes rapides, en vain il essayèrent de se défendre, tous leurs efforts furent impuissants à galvaniser pour la lutte ce peuple dont ils avaient fait un troupeau d'esclaves, et qu'ils avaient atrophié pour assurer leur domination. Seuls les Tchatrias se firent tuer, mais sans pouvoir reculer Theure fatale de la chute commune. Et les Brahmes, tout en implorant dans leun pagodes un Dieu Impuissant

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à les sauver, Tirent s'écrouler le prestige de leur nom et leur pouvoir politique, grâce aux précautions mêmes prises par eux pour les conserver.

Depuis, rinde a été la terre classique des invasions, et ses peuples se sont toujours soumis, sans murmure, au joug nouveau qui venait s'imposer, peut-être même n'as* sistaient-ils pas sans plaisir au renversement de ces hautea castes qui les avaient si longtemps dominés.

Parmi les écrivains anciens remontant à la civilisation des Yedas était Manou, le sublime et sacré législateur. Les peuples en avaient conservé le souvenir; il avait inscrit en tête de ses lois religieuses et politiques la responsabilité des actes, l'égalité de Thomme, le libre arbitre et la liberté ; il était dangereux de le conserver tel quel, aussi les brabmes eurent-ils pour premier soin de falsifier cet ouvrage en le réduisant et l'adaptant à leurs nouvelles doC'* trines, en donnant le prétexte spécieux, à ceux qui auraient pu s'apercevoir de l'altération, que le livre original était réservé à l'étude des sages et des béros.

Nous lisons dans la préface d'un traité de législation de Nàrada, préface écrite par un des adeptes, un des complaisants du pouvoir brahmanique : « Manou ayant écrit les lois de Brahma en cent mille slocas ou distiques qui comprenaient vingt-quatre livres et mille chapitres, donna l'ouvrage à Narada, le sage parmi les sages, qui l'abrégea pour l'usage du genre humain en douze mille vers, qu'il donna à un fils de Bhrigou nommé Soumati, lequel, pour la plus grande facilité de la race humaine, les réduisit à quatre mille. Les mortels ne lisent que le second abrégé, fait par Soumati, tandis que les dieux du ciel inférieur et les musiciens célestes étudient le code primitif, f»

Il est clair, ajoute William Jones, que les lois de Manou telles que nous les possédons, et qui ne comprennent que deux mille six cent quatre-vingts slocas, ne peuvent être l'ouvrrge attribué à Soumati, qui est

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probablement celai qu'on désigne sons le nom de Vriddha- Manava ou ancien Code de Manou, et qu*on n*a pu encore reconstituer en entier, bien que de nombreux passages de ee livre aient été conservés par la tradition et cités souvent , par les commentateurs.

i Ainsi les Brahmes abrégèrent Manou et en firent un soutien de leurs nouvelles doctrines. Ce qui leur importait surtout était que les castes ne pussent franchir la ligne de démarcation par eux tracée, pour former un peuple qui eût pu réclamer son indépendance. Dans ce but ils prohibèrent non-seulement les mariages entre les castes différentes, mais encore toutes les associations» toutes réunions, de quelque nature qu'elles fussent.

On ne put même prier, manger on se divertir qu'avec les gens de sa propre condition, et cela sous peine de dégradation et de bannissement.

Manava-Dharma-Sastra, livre X, slocas 96 et 97 :

« Que rhomme de basse naissance qui vit en se livrant aux occupations des classes supérieures, soit à Tinstant privé par le roi de tout ce qu'il possède et banni.

« Il vaut mieux s acquitter de ses propres fonctions d'une manière défectueuse que de remplir parfaitement celles d'un autre, car celui qui vit en accomplissant les devoirs d'une autre caste perd sur-le-champ la sienne, y»

Cette prohibition atteignit les Brahmes et les rois aussi rigoureusement que les gens de basse extraction. On conçoit qu'il j avait nécessité plus urgente encore à ce que le mauvais exemple ne pût venir d'en haut.

Manava-Dharma-Sastra, livre X, slocas 91 et suivants :

« Si le brahme se fait marchand de grains au lieu de las employer à préparer sa nourriture et à en faire dei oblations, qu'il revienne lui et ses descendants dans h corps d'un ver immondo au milieu des excréments d'un chien.

« SU vend du sel, de la chair ou de la laque, il encourt

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la dégradation ; s*il vend du lait, il tombe immédiatemeni dans la caste des soudras.

u S'il vend d^autres marcbandises moins dégradantes^ au bout du septième jour il devient Vaysias.

« Le brahme devra plutôt mendier que de se livrer au moindre travail des mains et s'abaisser au niveau de Tartisan. •>

Même ouvrage, slooa 102 et suivants :

« Le brahmane qui est tombé dans la misère doit rece-« voir de qui que ce soit ; car, d*après la loi, il ne peut pa» advenir que la pureté parfaite soit souillée.

> • En enseignant la sainte Écriture, en dirigeant des sacrifices, en recevant des présents dans des cas interdits, les brahmes ne commettent aucune faute; s'ils sont malbeureux, ils sont aussi purs que Teau ou le feu.

u Celui qui^ se trouvant en danger de mourir de faîm^ reçoit de la nourriture de n'importe qui, n'est pas plus souillé par le péché que Téther subtil par la boue.

« Âdjigarta, étant affamé, fut sur le point de faire périr son fils Sounahsèpha ; cependant, il ne se rendit coupable d*aucun crime, car il cherchait un secours contre la famine. »

Le commentateur Cqllouca Batta dit que Adjigarta attacha son fils à un poteau pour l'offrir en holocauste au Seigneur, mais que ce dernier, satisfait de son obéissance, arrêta son bras. Nous reviendrons sur cette légende qui trouvera même sa place aux origines bibliques.

m Yamadèva, qui savait distinguer parfaitement le bien et le mal, ne fut nullement rendu impur pour avoir désiré dans un moment où il était pressé par la faim, manger â( la chair d*animaux immondes.

M Le rigide pénitent Bharadwadja, étant tourmenté par la faim, et seul dans une forêt déserte avec son fils, accepta plusieurs vaches de Thumble artisan Vridhou.

• Viawamitra, qui fut un aint personnage succombant

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d€ besoin, se dédâa à masger la euiBse d^aa ehien qu'il aratt reçue d'un foesojeor. »

On p&nt voir, d'après cas paMagas, si l'interdietioa da kout travail, qui les eût fait déroger et perdre de laur irestige aux yeux de la foule, fut séTèrement formulé pour tes brahmes.

Il en fut de QiéoM pour les rois et toutes les autres eastes; rien ne fut égalé comme crime à la tentative de changer de situation, punie en oe monde par la dégradation et llafamie, et dans Tautre par la migration des âmes touillées de ce forfait dans le corps des animaux les plus immondes.

A partir de ee moment^ la brillante civilisation de Tlnde s'arrête, l'ignorance s'empare des masses qui, oublieuses de leur passé glorieux, ne songeant qu'à la satisfaction de lear sens, se ^^ogèrent dans la corruption la plus éhontée, corruption favorisée par les prét«res au profit de leur influence.

Et seuls les Brakmes gardèrent par devers eux les antiques traditions philosophiques, religieuses et morales qui devinrent un sujet d*études privilégié pour cette caste, et un moyen de conserver les rois sous leur domination, par le double prestige du respect religieux et de la science.

Au culte religieux simple et pur de la révélation primitive et des Vedas, ils substituèrent peu à peu pour la foule l'adoration de personnages nombreux qui, sous le nom de devas ou anges et saints, étaient regarda les uns comme les agents immédiats entre Dieu et ses créatures, les autres comme des Brahmes qui, après avoir vécu sur la terre dans la pratique de toutes les vertus, étaient allés s'absorber dans le sein de la divinité.

Brahma, la pure essence divine, n'eut bientôt plus d'autels, et les prières des mortels durent, pour parvenir 4 lui, s'adresser à ces êtres inférieurs dont les images

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peuplèrent les pagodes et les temples, et que Boudha Tint essayer de renverser plus tard par une réforme qui n'est pas sans analogie avec celle tentée par Luther au moyen ôge.

Ce fut le coup le plus terrible porté à l'ancienne société indoue, la dernière main mise à cette œuvre de décadence et de décrépitude dont n^a« aurons bientût Toccasion d'étudier les effets.

Le prêtre se renferma dans le aogme et le mystère, se prétendit le seul gardien, le seul dispensateur de la vérité en matière morale et religieuse, et, appelant à son aide les lois civiles qui se mirent servilement à sa disposition, bannit la libre pensée et la raison^ courba toute volonté, toute liberté sous la foi, et imagina, enân, ce fameux adage qui depuis a su faire un assez beau chemin : « Qu'il n y avait rien de plus agréable à Bieu que de croire sans comprendre ; que de s'ipcliner sans savoir ; que d'apporter sur le parvis de ses temples une intelligence privée de ce qui constitue Tintelligence, c'est-à-dire l'examen et 1« croyance raisonnée. »

Nous allons voir bientôt l'Egypte, la Judée, la Grèce, Rome, toute l'antiquité, enfin, copier la société brahmanique dans ses castes, ses théories, ses opinions religieuses, et adopter ses Brahmes, ses prêtres, ses lévites comme elles avaient, déjà adopté le langage, la législation et la philosophie de l'ancienne société des Vedas d'où leuri ancêtres étaient partis pour aller semer dans le monde toutes les grandes idées de la primitive révélation.

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