CHAPITRE XIII
LBÇONS DE CHBISTNA AU PBUPLB.— -PASABOLB DU PâOHBUB. — PBNSÉBS BT MAXIMES.
La parabole joue un grand rôle dans renseignement familier du rédempteur indou. Christna affectionnait cette forme imagée quand il s'adressait a^ peuple, moins apte à comprendre ses leçons philosophiques sur Timmortalité de l'âme et la vie future.
Cette manière de frapper Tintelligence et de tirer Tidée morale de Faction de certains personnages mis en scène est conforme aux habitudes orientales, et nous savons que c'est de la littérature asiatique que sont sortis les fables et les apologues.
Bien ne fera mieux comprendre, croyons-nous, l'œuvre populaire de Christna que la citation d'une de ses plus célèbres paraboles, celle du pécheur, si fort en honneur et en respect dans l'Inde qu'on s'applique à la fixer dés Tàge le plus tendre dans la mémoire des enfants.
Christna revenait d'une expédition lointaine et rentrait à Madura avec ses disciples. Les habitants s'étaient portos
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en foule à sa rencontre et avaient jonché la terre de branchea de cocotiers.
A quelques lieues de la ville, le peuple 8*arréta, deman dant à entendre la parole sainte; Chrlstna monta sur une petite éminence qui dominait la foule et commença ainsi ;
Parabole du pêcheur.
• 8 r les bords du Gange, au-dessus des lieux où des •entaines de bras viennent diviser son cours sacré, vivait un pauvre pécheur du nom de Dourga.
« Dés l'aube, il s'approchait du fleuve pour j faire 6€S ablutions selon la manière prescrite par les livres saints, et tenant à la main une tige fraîchement coupée de Theibe divine du cousa, il récitait pieusement la prière de la Sâvitri, précédée des trois mots mystique» : Bhour, Bhouvah, Shouar; puis, le corps et l'àme ainsi purifiés, il se mettait courageusement à l'ouvrage pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille.
« Le Seigneur lui avait donné par sa femme, qu'il avait épousée à Tàge de douze ans, vierge et dans toute la fleur de sa beauté, six fils et quatre filles, qui faisaient sa joie^ car ils étaient pieux et bons comme lui.
« Le plus âgé de ses fils pouvait déjà l'aider à conduire sa barque et à lancer ses filets, et ses filles, enfermées dans l'intérieur de la maison, tressaient le poil soyeux et long ,des chèvres pour en faire des vêtements, et pilaient pour le repas le gingembre, la coriandre et le safran, dont elles faisaient une p&te qui, mélangée avec le jus du piment rouge, devait servir à préparer le poisson.
« Malgré un continuel labeur, la famille était pauvre; oar, jaloux de son honnêteté et de ses vertus, les autres pécheurs s'étaient réunis contre Dourga et le poursuivaient chaque jour de leurs mauvais traitements.
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« Tantôt ils dérangeaient ses filets ou, pendant la nuit, transportaient sa barque dans le sable, afin qu'il perdît la journée entière du lendemain pour la remettre à fiot.
n D*autres fois, quand il allait à la ville pour vendre le produit de sa pèche, ils lui arrachaient ses poissons de force ou les jetaient dans la poussière, pour que personne n'en youlût en les voyant souillés.
« Assez souvent Dourga revenait fort triste au logis, songeant qu'il ne pourrait bientôt plus subvenir aux besoins de sa famille. Malgré cela , il ne manquait jamais de porter les plus beaux poissons qu'il prenait aux saints ermites et recevait tous lee malheureux qui Tenaient frapper à sa porte, les abritant sous son toit et partageant avec eux le peu qu'il possédait, ce qui était un continuel sujet de dérision et de moqueries pour ses ennemis, qui lui adressaient tous les mendiants qu'ils rencontraient, en leur disant : — Allez trouver Dourga, c'est un nabab déguisé, qui pèche seulement pour se distraire...
« Et ainsi ils plaisantaient sur sa misère, qui était leur ouvrage.
« Mais les temps devinrent très-durs pour tout le monde, une effroyable famine désola le pays tout entier, le riz et les menus grains ayant complètement manqué à la dernière récolte. Les pécheurs ennemis de Dourga furent bientôt aussi misérables que lai et ne songèrent plus à le tourmenter en face du malheur commun.
« Un soir que le pauvre homme revenait du Gange sans avoir pu prendre le moindre poisson, et comme il songeait amèrement qu'il ne restait plus rien au logis , il rencontra au pied d'un tamarinier un petit enfant qui pleurait en appelant sa mère.
M Dourga lui demanda d'où il venait et qui Tavait ainsi abandonné.
•« L'enfant répondit que sa mère l'avait laissé là en lui disant qu'elle allait lui cherchera manger.
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• Ému de pitié, Dourga prit dans ses bras le pauvre ^etît et remporta dans sa maison; sa femme, qui était bon ne y lui dit qu*il avait bien fait de ne pas le laisser mourir de faim.
« Mais il n'y avait plus ni riz ni poisson fumé; la pierre à earrj n'avait pas retenti ce soir-là sous la main des jeunes allés qui la frappent en cadence.,
« Ma montait silencieusement dans Torbe céleste; la famille entière se réunit pour Tinvocation du soir.
« Tout à coup le petit enfant se mit à chanter :
« — Le fruit du cataca purifie Teau , ainsi les bienfaits ^ purifient l'âme. Prends tes filets, Dourga ; ta barque ^ flotte sur le Gange, et les poissons attendent.
« Voici la treizième nuit de la lune; Tombre de Télé- ^ phant tombe à Test; les mânes des ancêtres demandent ^ du miel, du beurre clarifié et du riz bouilli. Il faut leur « en offrir. Prends tes filets, Dourga , ta barque flotte sur « le Gange, et les poissons attendent.
« Tu donneras des repas aux pauvres oîi Tamrita cou- « lera aussi abondante que les eaux du fleuve sacré ; tu « offrira aux Rendras et aux Adjtias (ancêtres décédés] la « ehair d'un chevreau â toison rouge, car les temps d'ô- -« preuve sont finis. Prends tes filets, Dourga; treize fois tu -« les jetteras ; ta barque fiotte sur le Gange, et les poissons « attendent.
« Dourga émerveillé pensa que c'était un conseil qui lui arrivait d'en haut; il prit ses filets et descendit avec le plus fort de ses fils sur les bords du fieuve.
« L'enfant les suivit, monta dans la barque avec eux, et ayant pris une rame se mit à la diriger.
« Treize fois les filets furent lan^s dans l'eau , et â chaque coup la barque, ployant sous le nombre et le poids ^es poissons, fut obligée d'aller les déposer à terre pour «'alléger. Et la dernière fois l'enfant disparut,
« Ivre de joie, Dourga se hâta de porter à ses enfanta
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de quoi apaiser leur faim ; puis, songeant immédiatement qu'il y avait d'autres souffrances à calmer, il courut chez ses voisins les pécheurs, oubliant le mal qu'il avait reçu d'eux pour leur faire part de ses richesses.
« Ceux-ci accoururent en foule, n'osant croire à tant do g^énérosité, et Dourga leur distribua sur-le-champ le res* tant de sa pèche miraculeuse.
« Pendant tout le temps que dura la famine, Dourga continua non-seulement à nourrir ses anciens ennemis, mais encore à recevoir tous les malheureux qui accouraient auprès de lui. Il n'avait qu'à jeter ses filets dans le Gange pour en obtenir immédiatement tout le poisson qu'il pouvait souhaiter.
« La disette passée, la main de Dieu continua à le protéger, et il devint si riche par la suite qu'il put à lui seul élever un temple à Brahma, tellement somptueux et magnifique que les pèlerins de tous les coins du globe venaient en foule pour le visiter et y faire leurs dévotions.
« Et c'est ainsi, habitants de Madura, que vous devez protéger la faiblesse, vous aider entre vous et ne jamais rous souvenir de ses torts auprès d'un ennemi malheureux. »
Cueillons maintenant au haeard, tellement la moisson est abondante, quelques-unes des maximes dont il se plaisait à parsemer ses enseignements familiers :
« Les hommes qui n'ont pas d'empire sur leurs sens ne iont point capables de remplir leurs devoirs. »
m II faut renoncer à la richesse et aux plaisirs quand ils ne sont pas approuvés par la conscience. »
« Les maux dont nous affligerons notre prochain nous poursuivront ainsi que notre ombre suit notre corps. »
« La science de Thomme n'est que vanité; toutes ses
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bonnes actions sont illusoires quand il ne sait pas les rapporter à Dieu. »
u Les œuvres qui ont pour principe Tamour de son semblable doivent être ambitionnées par le juste, car ce seront celles qui pèseront le plus dans la balance céleste. »
« Celui qui est humble de cœur et d*esprit est aimé de Dieu ; il n*a besoin de rien autre chose. »
« De même que le corps est fortifié par les muscles, r&me est fortifiée par la yertu. »
• Il n'y a pas de plus grand pécheur que celui qui convoite la femme de son prochain. »
Nous appelons Tattention sur la parole suivante, que beaucoup croient née d'hier :
H De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui déchirent le sein en la labourant, de même nous devons rendre le bien pour le mal. »
«* Si tu fréquentes les bons, tes exemples seront inutiles: ne crains pas de vivre parmi les méchants, pour les ramener au bien. »
« Si un habitant peut causer la ruine de tout un village, il faut Ten chasser ; si un village peut causer celle de tout un district, il faut le détruire ; mais si un district occasionnait la perte de l'âme, il faudrait le quitter. »
« Quelques services que Ton rende aux esprits pervers, le bien qu'on leur fait ressemble à des caractères écrits sur l'eau, qui s'effacent à mesure qu'on les trace. Mais le bien doit être accompli pour le bien, car ce n'est point sur la terre que l'on doit attendre sa récompense. »
« Quand nous mourons, nos richesses restent à la maison ; nos parents, nos amis ne nous accompagnent que juS"
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qu'au bûcher; mais nos vertus et nos TÎces» nos bonne» œuvres et nos fautes nous suivent dans Tautre vie. »
« L*homme vertueux est semblable au multipliant g^goiK tesque, dont Tombrage bienfdsant donne aux plantes qui l'entourent la fraieheur et la vie. n
« La science est inutile à lliômme sans jugement, ainsi qu'un miroir à un aveugle »
m L'homme qui n'apprécie les moyens que d'après sens envie de parvenir perd bientôt la notion du juste et de^ saines doctrines. «
A vous, messieurs les oasuîstes, inventeurs de eett» maxime : La fin justifie les moyens.
« L'infini et l'espace peuvent seuls comprendre l'espao* et rinfiniy Dieu seul peut comprendre Dieu. »
« L'honnête homme doit tomber sous les coups des mé^ ehants, comme l'arbre sandal» qui, lorsqu*on l'abat, parfume la hache qui l'a frappé. «
Écoutez maintenant les conseils que Christna donne àl'homme juste, qui veut se sanctifier dans le Seigneur et mériter la récompense éternelle.
m — Qu'il se livre chaque jour à toutes les pratiques d^ dévotion pieuse et soumette son corps aux austérités Ift plus méritoires.
«( — Qu'il craigne tout honneur mondain plus qie le poison et n'ait que mépris pour les richesses de ce mon jet
n — Qu'il sache bien que ce qui est au-dessus de toui, e^est le respect de soi-même et l'amour du prochain.
« — Qu'il s'abstienne de la colère et de tous mauvais traitements même envers les animaux, qu'on doit respecter dans l'imperfection que Dieu leur a assignée.
. «, — Qu'il chasse les désirs sensuels, Fenvie et la cupidité.
M — Qa*il fuie la danse , le chant , la musique, les hoissons fermentées et le jeu.
M — Qu*il ne se rende jamais coupahle de médisances, d'impostures et de calomnies.
M — Qu'il ne regarde jamais les femmes avec amour et s'ahstienne de les embrasser.
M — Qu'il n*ait point de querelles.
u — Que sa maison, sa nourriture et ses habits soient k>ujours des plus chétifs.
« — Qu'il ait constamment la main droite ouverte pour !es malheureux, et ne se vante jamais de ses bienfaits.
u — Quand un pauvre vient frapper à sa porte, qu'il le reçoive, lui lave les pieds pour le délasser, le serve luimême et mange ses restes, car les pauvres sont les élus du Seigneur.
• — Mais surtout qu'il évite, pendant tout le cours de sa vie, de nuire en quoi que ce soit à autrui : aimer son semblable, le protéger et l'assister , c'est de là que découlent les vertus les plus agréables à Dieu. »
C'est ainsi que Christna répandait parmi le peuple les saines doctrines de la plus pure morale, ainsi qu'il initiait «es auditeurs aux grands principes de charité, d'abnégation et de dignité de soi-même, à une époque où les contrées désertes de l'Occident n'étaient encore habitées que par les hôtes sauvages des forêts.
Qu'a donc ajouté notre civilisation, si ûôre de ses pro« grès et de ses lumières, à ces sublimes levons?
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