Voir l'article déjà cité de la Revue archéologique
devant ce lamentable exode de tant de chefs-d'œuvre et Tappauvrissement de la Ville éternelle, source des trésors qui allaient enrichir toute TËurope. Deux princes qui se succédèrent alors sur le trône pontifical, l'actif et zélé Ganganelli, Clément XIV, l'intelligent et généreux Braschi, Pie VI, résolurent non seulement d'appliquer plus sévèrement les lois qui devaient régler l'exportation des objets d'art, naais d'entreprendre, pour le compte de la Chambre pontificale, des achats et des fouilles dont les résultats formeraient un nouveau musée.
Ce fut l'origine du Musée Pio-Clemenlino. Le Musée du Capitole, commencé par Innocent X au milieu du xvii° siècle, accru par les soins de Clément XII, Benoît XIV, Clément XIII (1730-1769), était comble. Le Belvédère du Vatican possédait, depuis Jules II, un certain nombre de statues très célèbres, mais Id aussi la place manquait. On prit donc le parti de transformer l'appartement d'Innocent VIII, qui datait de la fin du xv® siècle et que décoraient les peintures du Pinturicchio, en une galerie, et de joindre, par des constructions nouvelles, le Belvédère aux autres portions anciennes du palais. Clément XIV chargea Jean-Baptiste Visconti, le père d'Ennio Quirino, le plus connu de cette célèbre famille d'archéologues, de diriger les fouilles officielles en même temps qu'il surveillerait les fouilles et entreprises des particuliers. Visconti eut en outre, à partir d'août 1778, la mission de décrire et de publier le nouveau Musée; le tome I*' parut en 1782; il était, comme furent les suivants, l'œuvre d'Ennio Quirino. C'est Clément XIV qui a donné le Méléagre, la tête colossale de Faustine,
LES COLLECTIONNEURS AU XVIIl^ SIÈCLE 281
rAmazone et bien d'autres morceaux précieux de la galerie actuelle des statues ; mais Pie VI, qui eut un plus long règne, eut dans les travaux de construction comme dans Tenrichissement des nouvelles galeries la plus grande part. Le Vatican obtint par lui, grâce à d'intelligents achats, plusieurs des marbres retrouvés dans les fouilles du comte Fede, de Jenkins et d'Hamilton à la villa Adriana. Il entreprit une vaste fouille à Otricoli, Tancienne Otriculum en Ombrie. C'est Pie VI qui édifia cette monumentale salle ronde où il plaça, outre l'immense vasque de porphyre trouvée dans les Thermes de Dioclétien, les pavages en mosaïque, la Junon Sospita et les pièces colossales trouvées à Otricoli, la tête de Jupiter, peut-être copie ou imitation du Jupiter de Phidias, la tête de Claude avec la couronne civique, etc. C'est lui qui dota la salle dite de la Croix grecque du sarcophage de Constance, du sarcophage d'Hélène, mère de Constantin, habilement restauré. C'est lui qui donna la série des Muses avec Apollon, la statue d'Eschine et tant d'autres. Ainsi se formait magnifiquement le Musée Pio-Clementino. Toute cette activité savante et artistique et les nobles loisirs qu'elle suppose, qui faisaient de Rome un séjour si enviable aux étrangers, allaient être emportés dans la tourmente de la fin du siècle. Désormais ce n'était plus de fouilles ni de collections qu'il pouvait être question. Ce Piranesi, que nous avons vu agent du roi Gustave III pour les beauxarts, « délivré de toutes autres affaires, étant nommé uniquement pour ces nobles objets », comme le disaient ses instructions, en homme plus habile que scrupuleux, changeait ses batteries. Après la mort
282 LES COLLECTIONNEURS AU XVIIl^ SIÈCLE
tragique de Gustave III, le gouvernement de la Suède, aux mains du duc de Sudermanie, régenl pour le jeune Gustave-Adolphe IV, se transformait complètement, faisant alliance plus ou moins ouvertement avec le parti révolutionnaire; et si l'on envoyait comme représentant de la Suède auprès des diverses cours italiennes le brillant comte d'Armsfeld, ami de Gustave III, c'était en réalité pour se débarrasser de lui. Piranesi, qui à ses fonctions artistiques était arrivé à joindre celles de consul, se mettait ostensiblement tout au service d'Ârmsfeld, mais lorsque celui-ci, lié avec tout ce monde d'émigrés français qui arrivait à Rome, favori à la cour de Naples de la reine Caroline, se faisait en réalité l'agent de l'émigration et de la contre-révolution, malgré les ordres contraires de son gouvernement, Piranesi, jugeant d'un coup d'œil sûr que l'avenir n'était pas là, vendait au gouvernement suédois les secrets de son patron, se livrant au plus vil espionnage. La seconde partie de sa vie est tout occupée par ces basses et obscures intrigues, qui ne laisseraient pas, telles qu'elles se présentent dans sa correspondance inédite, de former une assez curieuse page de l'histoire de Rome pendant les années de l'époque révolutionnaire.
Cependant cet habile homme se sentant, par suite de nouveaux changements, également compromis avec tous les partis en Suède, s'en détachait complètement, et voyant un nouvel astre se lever à l'horizon après l'occupation de Rome par les armées françaises, il devenait commissaire dans l'administration des finances de la République romaine (1798). Fort menacé cependant au milieu des vicissiti^des qui sui-
dirent, il se résolut à embarquer tout son attirail d& gravure et alla s'établir à Paris. C'est alors qu'il donna une nouvelle édition des planches exécutées, par son père et par lui-même. Il entreprit aussi une fabrique d'objets en terre cuite d'après des modèles antiques, candélabres, vases, etc. L'aide qu'ir obtint d'abord du gouvernement français ne suffit pas pour en assurer le succès. La maison Didot lui acheta finalement tous ses fonds ; les cuivres de ses gravures, furent incorporés dans les collections du Louvre. Il mourut à Paris le 27 janvier 1810, ayant pu voir au musée Napoléon au Louvre quelques-unes des plus, belles œuvres de la sculpture antique qui étaient sorties de terre sous ses yeux pour enrichir les collections de Rome.
Rome, 1895.