II
La plupart des jeunes poëtes, dans leurs vers moroses, représentent la critique une grosse férule à la main. C'est une flatterie : quand elle n'a qu'une férule, la critique manque à ses devoirs; il lui en faut deux. Si les auteurs, en effet, tombent incessamment sous sa compétence, les lecteurs, à leur tour, n'é
(1) Voir Revue des Deux Mondes, 15 juin 1845.
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chappent pas tout à fait à cette juridiction. Sans doute, dans les époques favorisées où le goût est un suprême arbitre et où l'admiration ne craint pas d'avouer le bon sens pour complice, le public, de lui-même, vient en aide à la critique, au lieu d'appeler son contrôle; c'est l'âge d'or, ce sont des intervalles de far niente pour ceux qui font profession de juger les écrits. Mais il est des heures moins heureuses : c'est quand les maladifs caprices de la décadence ont perverti le tact des choses littéraires, c'est quand les mobiles engouements de la mode se sont substitués à l'enthousiasme de la poésie vraie. Alors la tâche est doublement lourde pour ce qu'on appelle la critique; car, s elle ne consent pas à abdiquer, il faut forcément qu'elle s'interpose entre ce public et ces écrivains, également dévoyés, qui, par d'équivalentes flatteries, s'entretiennent, se fortifient dans leurs mutuelles faiblesses. On a dit mille fois que la société faisait la littérature à son image; c'est juste la moitié de la vérité, laquelle ne se complète et ne se rectifie que par la proposition contraire, à savoir que les lettres impriment au monde contemporain leur propre caractère. En effet, l'action ici est toujours réciproque, et pour la société comme pour la littérature, c'està-dire en abrégé pour celui qui lit comme pour celui qui compose, l'influence exercée est à peu près égale à l'influence subie. Voilà pourquoi c'est un devoir quelquefois de redresser le goût public quand il se fausse; voilà pourquoi le succès, qui à lui seul ne prouve rien, a besoin, pour devenir définitif, de la sanction du temps comme de celle des vrais juges. Assurément, il a dû se débiter dix fois plus d'exemplaires des Mystères de Paris que de Colomba; mais, en vérité, est-ce la faute de Colomba ou celle des lecteurs? Dans vingt ans, sans nul doute, le public sera sur ce point revenu à l'avis des lettrés. Cet art de la critique, si décrié des poètes, a donc tout au moins le mérite d'être une protestation contre les mauvais entraînements de la foule, et ainsi de ne pas laisser périmer les droits du talent.
Est-ce à dire pourtant qu'il faille pousser le pessimisme jusqu'à prétendre que le public a toujours tort? En général, les
jeunes poètes seraient assez de cet avis, et ils traitent à peu près le public [lecteur ici n'est pas synonyme) avec autant de bonne grâce qu'ils font des critiques. A la vérité, ce n'est point tout à fait pour les mêmes causes : celui-là est un grand coupable tout bonnement parce qu'il ne lit point, tandis que ceuxci sont de méchants envieux, parce qu'ayant lu, ils n'admirent pas, ce qui, dans l'esprit de tout rimeur, est un manque grossier de logique. Évidemment il y a, au sein de la presse, une mystérieuse conspiration organisée contre la jeune poésie; évidemment, les déloyaux rédacteurs sont ici d'accord avec leur stupide auditoire, qu'ils tâchent bassement de flatter, A présent les journaux sont faits
Moins par leurs rédacteurs que par leurs abonnés.
Voilà avec quelle aménité on s'exprime dans le camp des bardes néo-romantiques.
Pour notre part, bravant ces foudres, nous avouerons hautement que, sur le point en litige, nous sommes précisément de l'avis du public. Le public, répétez-vous, dès qu'il s'agit de vers (de vos vers, pourrais-je objecter), refuse obstinément de lire : — c'est que sans doute il relit, et il a raison, car l'original, après tout, vaut mieux que le pastiche. Or, il faut bien l'avouer, l'imitation, avec l'hypocrisie de l'indépendance, a été la plaie fatale de la seconde génération du romantisme : à l'heure qu'il est, la jeune école a son école de l 'empire. M. Vacquerie, par exemple, est, toute proportion gardée, vis-à-vis de Victor Hugo, quelque chose d'analogue à ce qu'était Luce de Lancival pour Racine. Et notez que l'avantage se trouve tout entier du côté de Luce, car, en décalquant avec servilité les chefs-d'œuvre du xvir siècle, on pouvait risquer d'être un médiocre plagiaire, mais on était sur d'être raisonnable, tandis qu'en reproduisant, avec un crayon gauchement appuyé, le bizarre style de Cromwell, on tombe dans la charge de l'exagération, c'est-à-dire dans ce que le ridicule a de plus grotesque.
Qu'on en soit sûr, le secret de l'indiiférence générale pour
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ies débuts des jeunes poëtes ne gît ni dans le prétendu matérialisme industriel d'une époque qui rêve aux chemins de fer, ni dans le comfort égoïste d'un âge bourgeoisement constitutionnel; ce thème de déclamations usées contre notre état social est bon tout au plus pour les préfaces des recueils de sonnets intimes et des poëmes humanitaires. Il y a une manière bien plus simple d'expliquer la persistance que met le public à ne pas lire les manuscrits que les rimeurs de vingt ans s'opiniâtrent à faire passer chaque année à l'état de volumes inédits : c'est que le public n'aime que les bons vers. — « Mais, peut-on dire, la foi littéraire de 1828 s'est peu à peu éteinte, et l'attention maintenant se détourne ailleurs : l'art se voile, la poésie contristée s'enfuit, laissant le terrain à l'âpre politique. Nécessité fatale que sentent les maîtres eux-mêmes ; aussi les plus habiles dérivent-ils vers le rivage où se porte le Ilot : Childe-Harold errant des partis, le glorieux amant d'JElvire n'a-t-ii pas transporté à la tribune ses enchantements de sirène, sans songer qu'à la chambre chacun est naturellement muni de cette cire que le prudent Ulysse glissait dans l'oreille de ses compagnons? et, de son côté, Olympio, ie poète appiaudi, ne médite-t-il pas, à l'heure qu'il est, sur ies bancs du Luxembourg, quelqu'une de ces harangues couturées d'antithèses et panachées de métaphores dont ses préfaces et ses lettres de voyage peuvent donner l'idée d avance? En somme, la poésie reprend pour l'heure son vol vers ces sereines régions de l'idéal qui sont sa contrée à elle, et d'où elle ne s'exile qu'à la voix môme du génie. »
Telles sont les raisons à peu près par lesquelles l'amour-propre de tout débutant méconnu explique le morne silence qui accueille la naissance et la mort ( c'est tout un ) de ces jolis voiumes aux couvertures printanières que chaque semaine voit éclore. On ne saurait faire de bruit dans le vide, telle est la loi physique qui, à les en croire, justifie les jeunes poètes et accuse l'époque où nous avons ie malheur de vivre. A notre sens, ce sont ià autant de leurres frivoles, autant de subtilités captieuses, qui no sont bons qu'à servir do calmants aux vanités blessées. il. 28
Sans doute, les maîtres se taisent, et, transfuges momentanés de la poésie, ils désertent la plupart vers la politique; mais c'est qu'une autre, une double ambition les tente. Leur supposer des rancunes pour l'équivoque succès de la Chute d'un Ange et des Burgraves serait une explication aussi peu digne de M. de Lamartine que de M. Victor Hugo : le talent se retrouve, il a ses lendemains, et ce ne sont pas les lecteurs justement enthousiastes de Jocelyn et des Feuilles oV Automne qui feraient ici défaut à quelque éclatante revanche. Oui, la poésie est encore aimée en France, si passionnément aimée, qu'on est pour ainsi dire en éveil et comme aux aguets dès que l'espérance, dès que l'apparence même d'un talent nouveau se laisse entrevoir. Voyez plutôt quel accueil sympathique a fait aussitôt la foule à la sévère étude romaine de M. Ponsard; voyez avec quelle attention bienveillante les lecteurs lettrés ont au premier abord reçu cette muse sereine de M. de Laprade! C'est à l'auteur de Lucrèce, c'est à l'auteur de Psyché de ressaisir, de mériter, par de nobles efforts, cette palme de l'art qui s'est complaisamment penchée sur eux. La seule conséquence que nous voulions tirer de là, c'est que la faculté de l'émotion littéraire ne s'est pas éteinte, que le goût des vers subsiste, qu'il y a un public tout prêt pour le vrai poëte, en un mot, que le Juif errant ne nuirait pas plus aux Méditations, si elles paraissaient à présent, que ne le firent dans leur temps les Ermites de M. de Jouy. Selon nous, l'heure n'a donc jamais été plus propice : sans compter les jouteurs désarçonnés, tels que celui des ïambes, ou ceux qui se préparent vaillamment, comme le chantre de Marie, à porter de nouveaux coups, on pourrait compter bien des lutteurs renommés qui en ce moment se reposent. Ainsi, l'illustre auteur des Chansons s'obstine coquettement dans son glorieux silence; ainsi Éloa redouble les plis de sa robe mystérieuse avant de s'asseoir dans son fauteuil académique, tandis que la muse aimée des Consolations fait une retraite à Port-Royal, tandis que Rolla, errant sur les pas de la Paresse qu'il a trop bien chantée ici même, regrette, comme Mignon, sa patrie absente,
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cette région delà poésie d'où il s'est volontairement exilé. Tout cela fait des conditions excellentes et faciles à ceux qui commencent : l'attention est disponible, pour ainsi dire : il suffirait de la surprendre; trônes et tabourets princiers sont vides, il suffirait de s'y asseoir. D'où j'infère que, si aucun talent nouveau ne sort avec éclat des rangs pressés de cette armée de débutants amenés par chaque génération, ce n'est nullement la faute de ceux qui écoutent, mais de ceux qui parlent. Les jeunes poètes avouent, avec cet orgueil de l'humilité dont ils ne savent pas tous se garer, qu'ils ne comptent guère sur le public : Habemus confitentem reum. C'est avouer son impuissance à se faire écouter : en semblable occurrence, on ne doit s'en prendre qu'à soi-même.
A vrai dire, l'on a fait, nous avons fait nous-même, depuis dix ans, tant d'expériences infructueuses, nous avons éprouvé dans ces sortes de lectures tant de mécomptes mortellement ennuyeux, que s'abstenir serait presque légitime. Quelque vrai poète cependant pourrait un jour se rencontrer qu'on serait heureux de découvrir, de hautement signaler. Dieu merci, c'en est assez pour que le devoir dise de poursuivre cette tâche avec l'infatigable bonne volonté que donne l'espérance. Sur ce point, la conscience adresse souvent au critique la même question familière que dans le conte : « Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? » Malheureusement, l'épreuve faite, c'est toujours la même réponse : « A droite, je ne vois défiler, au milieu de l'éternelle poussière du chemin, que des bandes uniformes, toutes vêtues de l'étoffe écarlate des Orientales ou des couleurs diaprées des Harmonies; à gauche, je n'aperçois que quelque pauvre hère égaré, dont la livrée bariolée et rapiécée comme celle du panniculus antique, montre qu'il ne cache sa nudité qu'avec les dépouilles de plusieurs. » — Tentons encore une fois l'entreprise, et voyons si nous serons plus heureux...
(Suivaient plusieurs exemples, ce que nous appelons [es pièces justificatives; après quoi le critique concluait.)
Tel est, en somme, le bulletin de ces derniers mois. Pour quelques-uns, on l'a vu, les vers sont une distraction élégante, une sorte de dilettantisme raffiné d'esprit auquel ils s'appliquent avec grâce; pour d'autres, c'est une vocation malheureuse et voisine du ridicule. Mais, en tout cela, où trouver le représentant poétique des générations nouvelles? où rencontrer le successeur, le frère puîné de ces maîtres à qui la France doit les Méditations et les Feuilles d'Automne? Sa venue pourtant serait opportune, car sans lui les plus jeunes risquent de s'attarder dans une école vieillie ou de s'égarer dans les caprices individuels. Certes, le jour où on pourra le saluer et le reconnaître sera une fête pour la pensée, car la poésie est un aliment nécessaire aux grands peuples : elle exprime et rend à l'âme ce que l'âme a de plus élevé et de plus délicat.