DORANTE
Et c'est ce qui marque, madame, combien on doit
s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées Car
enfin si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les régies, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
Quand on ht cette scène pour la première fois, avant d'avoir fait son tour d'Allemagne, on la trouve spirituelle, mais on n'y attache pas grande impor-
tance. Les adversaires de Dorante et d'Uranie sont trop évidemment dans leur tort. D'ailleurs, c'est la coutume des poètes, dont l'envie discute les succès, de jeter à la tête des mécontents les succès mêmes qu'on leur reproche et qu'on voudrait bien diminuer. Mais quand on revient d'Allemagne, sans en être plus au clair, et qu'on retombe sur cette page classique, on la trouve resplendissante d'un éclat tout nouveau. Ce qui paraissait superficiel devient profond, et les lieux-communs s'en gravent dans la mémoire comme des vérités originales, d'une hardie nouveauté. Et vraiment ils ont un sens nouveau. C'est un résumé de sagesse, qui nous confirme dans le résultat négatif où nos réflexions menacent d'aboutir. Nous étions en quête de principes fixes, d'après lesquels il nous fût possible de juger l'œuvre d'un poète quelconque, et voilà que nous commençons à soupçonner que ces principes n'existent pas ou n'ont pas encore été formulés, et que le plus ^ûr est toujours de nous laisser aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles. Dès cet instant, on prête une oreille plus attentive aux propos des sages qui ont cherché sans trouver beaucoup mieux, et si par hasard on vient à rencontrer quelque philosophe de renom qui donne à cette espèce de scepticisme l'autorité de la science, on note avec soin chacune de ses paroles. Pareilles rencontres ne sont point rares.
On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent dans un certain mets, et me rappeler que chacun d'eux m'est agréable, en m 'assurant de plus, avec vérité, qu'il est très sain, je reste sourd à toutes ces raisons; je fais l'essai de ce mets sur ma langue et sur mon palais, est c'est d'après cela (et non d'après des principes universels) que je porte mon jugement.
Voilà qui est net et clair. Est-ce encore du Molière? Non, c'est du Kant. Le même Kant dit la même chose sous d'autres formes beaucoup plus savantes.
Pour décider si une chose est belle ou si elle ne ]'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination. Notre jugement n'est donc pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le principe qui le détermine est purement subjectif.
Si le commencement de la phrase exige quelque attention, la fin ne laisse rien à désirer sous le rapport de la clarté. Un dicton populaire traduit fort bien la pensée de Kant : Chacun son goût.
C'est ainsi que Kant, aidé de Gœthe et de Molière lui-même, nous délivre de Hegel, qui nous avait appris à nous défier de Schlegel, lequel nous avait enseigné à douter de Boileau et de tous les critiques français.
Mais on ne se résigne pas si facilement à manquer de boussole ; aussi ne revient-on des grandes théo-
ries philosophiques et littéraires que pour se rabattre sur des analyses plus modestes, mais qui tendent au même but. Qu'est-ce que le goût? Peut-on disputer du goût? Y a-t-il un goût général et qui fasse loi? Quoique ces questions touchent par plus d'un point à des problèmes compliqués, la réponse ne se fait pas attendre, et il faut beaucoup moins de temps pour en finir avec l'illusion du goût qu'avec celle des théories. J'ignore si l'académie française a jamais su ce que c'est que le goût; mais il n'est pas nécessaire de comprendre tout ce qu'on croit, et l'académie française est tenue de croire au goût, afin de ne pas douter d'elle-même. La dernière fois qu'elle en a parlé, elle en a fait un sentiment qui peut se perfectionner. ^ Un homme qui n'est pas de l'académie, mais qui, par l'étendue de ses connaissances, vaut une académie, et qui en vaut plusieurs par sa capacité de travail, M. Littré, croit aussi au goût, et le définit sans hésitation, — les dictionnaires n'hésitent jamais, — « une faculté toute spontanée, qui précède la réflexion, que tout le monde possède, mais qui est différente chez chacun, et qui fait apprécier les beautés et les défauts dans les ouvrages d'esprit
* L'académie française a mis au concours, il y a quelques années, la question suivante : « De la nécessité de concilier dans l'histoire critique des lettres le sentiment perfectionné du goût et les principes de la tradition avec les recherches érudites et l'intelligence historique du génie des divers peuples. »
et dans les productions des arts ». Il est vrai qu'il nous arrive sans cesse, en regardant un tableau ou en lisant des vers, de ressentir une impression en quelque sorte immédiate et de l'exprimer aussitôt sous la foraie d'un jugement. Mais il est très douteux que la réflexion n'y soit pour rien. Une idée aussi peut naître instantanément dans notre esprit, et toute idée renferme un commencement quelconque de réflexion. Il y a de la réflexion dans le seul phénomène de la parole; il y en a tout un trésor accumulé dans notre mémoire, et chacun sait combien nos souvenirs influent sur les impressions du goût. Mais le goût est-il réellement une faculté à part ? La psychologie moderne va-t-elle donc reprendre à son compte les errements de l'ancienne physique, et faire jouer aux facultés un rôle analogue à celui que les fluides jouaient autrefois? L'esprit se souvient, vite une faculté; il imagine, une faculté; il abstrait, une faculté; il juge, une faculté; le goût prononce, une faculté; la conscience parle, une faculté; le naturaliste observe, une faculté; le somnambule rêve, une faculté
Mais au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez- vous recueillir ?
Quand vous aurez fait de l'homme un fagot de facultés, en sera-t-il plus facile à comprendre ? Ne voyezvous pas que ce mot de faculté est un de ces signes
trompeurs dont la fonction est de dissimuler l'absence des idées? C'est le signe de l'inconnu, et plus vous le prodiguez, moins vous savez ce que vous dites.
Ce qu'il y a de bizarre, c'est que la tentation de rendre raison des phénomènes par l'interN^ention d'une faculté simple et spontanée est d'autant plus grande que les phénomènes sont plus compliqués. Je me l'explique cependant. Nous associons naturellement les idées de simplicité et de rapidité. Quand un phénomène est instantané, nous nous le figurons comme simple, l'esprit ayant de la peine à concevoir, dans un moment indivisible, l'action simultanée de forces multiples. Il n'en est pas moins vrai que dans les phénomènes intellectuels et moraux, la soudaineté n'est pas le moins du monde en raison de la simplicité. Tout au contraire. Les opérations 'de l'esprit sont d'autant plus promptes qu'il s'y porte tout entier, d'autant plus lentes qu'il se scinde pour agir. Il en est comme de nos mouvements physiques. Pour bouger un doigt de la main, les autres restant immobiles, il nous faut un effort qui demande du temps, tandis que la main tout entière se meut à volonté, avec aisance et rapidité. De même, nous ne pouvons dégager de nos pensées ce qu'elles ont de plus abstrait, c'est-à-dire raisonner en tenant l'imagination à distance, que par un effort laborieux et prolongé, tandis que la pensée poétique, qui est
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à la fois sensation, sentiment.et pensée, image, chant et idée, a des élans soudains, des inspirations immédiates. L'instinct, la conscience, le goût, participent de cette rapidité. On en conclut qu'ils répondent à des facultés simples "et spontanées ; il faut en conclure, au contraire, que l'âme est tout entière dans les divinations de l'instinct, dans les mouvements de la conscience et dans les impressions du goût. Ce qui est spontané, c'est ce qui tient à tout le moi et le réfléchit dans son ensemble.
De même que le tempérament est le résultat de l'organisme et du jeu des fonctions vitales, le goût est le résultat du caractère, de l'éducation et de l'ensemble de la vie intellectuelle. De là vient qu'on peut fort bien disputer du goût, mais que ces disputes ne sauraient aboutir à une conclusion précise. L'influence en est semblable à cellç que deux individualités exercent à la longue l'une sur l'autre en se rapprochant et se pénétrant mutuellement.
Mais le goût, fût-il réellement une faculté à part, nous n'en serions pas plus avancés. Qu'attendonsnous de lui ? Qu'il fasse ce que n'ont pas fait les théories; qu'il nous serve de boussole pour nous orienter sur les flots incertains de la critique. Or on pensera du goût tout ce qu'on voudra, ce qu'on peut le moins en attendre, c'est justement ce que nous lui demandons. M. Littré ne nous a pas laissé ignorer que cette faculté du goût varie d'homme à
homme, et Kant nous avait dit avant lui que le jugement esthétique est entièrement subjectif. Donc, chercher un goût qui fasse règle, c'est chercher un homme dont la pensée fasse loi. Gela se fait à Rome en ce moment, et il ne faut point désespérer de voir bientôt quelque père jésuite déduire des schéma pontificaux une rhétorique infaillible.
Allons-nous, peut-être, procéder à la façon des démocraties, et nous mettre à compter les suffrages? Vaines et puériles tentatives I II faudrait recommencer tous les jours. Les faits parlent ici plus haut que tous les raisonnements du monde. On pouvait encore se faire illusion il y a quelque chose comme un siècle. Cette question du goût est une question française. Il n'était pas entièrement impossible de croire à un goût régulateur quand les hommes lettrés de l'Allemagne, de l'Angleterre et même de l'Italie avaient les yeux tournés vers la France comme vers la patrie du goût. C'était le temps ou Voltaire disait :
Faites tous vos vers à Paris, Et n'allez point en Allemagne.
Mais dès lors se sont opérées d'ardentes réactions nationales. La France avait obtenu une sorte d'hégémonie dans la république des lettres ; elle a eu le tort d'en abuser, et elle en a été punie avec excès, comme il arrive toujours. Il n'y a pas aujourd'hui de
goût plus décrié que le sien. Tous ses grands écrivains ont été bafoués l'un après l'autre. Corneille est descendu au rang des rhéteurs; son chef-d'œuvre est une imitation boursoufflée de Guillen de Castro. Molière est le plus dégénéré des descendants d'Aristophane. La Fontaine a corrompu la fable. Boileau n'est qu'un fade pédant, et quant à Racine, on ne comprend pas qu'il ait pu faire illusion si longtemps, car s'il y a un théâtre pauvre et dépourvu d'originalité, c'est le sien. Schlegel, le plus savant des critiques qui ont manqué de jugement, a dû une partie de sa fortune littéraire à l'ardeur de cette réaction. Gœthe a eu beau protester. C'est Schlegel qui a appris à l'Allemagne ce qu'elle devait penser de la littérature française ; c'est lui qui a donné le ton et qui le donne encore, car il ne faut pas croire que l'Allemagne en soit revenue ni qu'elle en revienne de si tôt. Quelques hommes supérieurs, juges indépendants et éclairés, se sont dépouillés de plus d'une prévention ; mais le grand public persiste dans son hostilité, et les jugements qui ont cours dans la conversation ou dans les conférences littéraires sur les écrivains français du XYII® siècle, ne leur sont rien moins que favorables. Les goûts s'opposent aujourd'hui aussi bien que les nationalités, et chacun fait valoir son droit.
Que ceux qui croient encore à cette abstraction décevante d'un goût général et humain, capable de
nous servir de boussole, veuillent bien considérer et peser ce simple fait. Voici Voltaire, l'esprit le plus juste et le plus dégagé qu'ait produit la France pendant Je XVIIIe siècle, le plus français, le plus cultivé : il appelle Aristophane un poëte comique qui ne fut ni comique, ni poëte. Voici maintenant Hegel, le plus grand des philosophes allemands du siècle actuel et celui qui s'est le plus occupé des choses du goût : à ses yeux, Aristophane est de tous les poètes comiques celui qui est le plus comique et le plus poète. Combien il est à regretter que l'académie française ne nous ait pas dit si le goût « perfectionné » est celui de Voltaire ou celui de Hegel !
Ainsi les difficultés se multiplient, et nous en sommes réduits à nous demander pour la dixième fois : Que faire dans cet embarras ?
M. Stapfer n'est pas le- premier qui ait tenté sans succès la recherche d'une théorie littéraire ou d'un goût qui fasse loi. Bien d'autres avaient fait avant lui des expériences non moins décevantes. De leur désillusionnement est née une école critique, qui compte partout des représentants distingués, mais
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dont les principaux chefs sont en France, et qui se préoccupe beaucoup moins de ranger les auteurs dans Tordre de leur mérite que de les étudier de très près, en se pénétrant de l'esprit de l'époque et de la société où ils ont vécu. On l'appelle l'école historique.
i\f. Villemain, dont les journaux viennent de nous annoncer la mort, a ouvert à la France cette voie nouvelle, où lui-même il ne s'est engagé qu'avec prudence. Il était trop français de nature, il poussait trop loin cet esprit de finesse qui fait le charme particulier des bons écrivains de son pays, pour jamais se défaire entièrement de l'illusion du goût « perfectionné » ; mais il avait appris de M»»© de Staël qu'il y a dans le monde une littérature allemande; celle de ' l'Angleterre lui était familière, et il avait d'ailleurs l'intelligence trop ouverte pour ne pas sentir l'insuffisance des règles traditionnelles, qu'une critique étroite voulait appliquer à toutes les productions de l'esprit humain, sans tenir compte de la différence des temps et des lieux. Etudiant Voltaire et la poésie du XVIIIe siècle, il ne se fatigua pas à démontrer, après Laharpe, l'excellence d'un poète, qui déjà ne répondait plus aux besoins des générations nouvelles; il vit en lui une des manifestations du génie de l'époque et s'en servit pour la peindre. Le succès fut grand, succès non de talent seulement, mais de nouveauté; on comprit que la critique littéraire était
DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE îiBl
transformée. Dès lors les progrès furent rapides, et bientôt M. Villemain se vit devancé par de nombreux disciples. La rhétorique céda le pas à l'histoire, et les études littéraires devinrent des études de mœurs. Aujourd'hui, les principaux critiques français, ceux qui donnent le ton ou qui le donnaient il y a peu de temps encore, les Sainte-Beuve, les Renan, les Taine, les Schérer, sont tous des historiens. Il est même arrivé aux deux derniers, de parler de la critique comme si elle ne devait et ne pouvait être qu'histoire. Esprits vigoureux et systématiques, ils nous ont donné le programme de l'école.
« Que faire dans cet embarras? » disions-nous après n'avoir trouvé qu'incer.titude dans les impressions du goût et dans les spéculations de l'esthétique? — « Rien, nous répondent les représentants les plus autorisés de l'école historique, sinon renoncer à la recherche d'un principe qui n'existe pas et d'une boussole qu'on n'a point encore inventée. Vos philosophes sont d'habiles comédiens qui abusent le monde, ou des innocents qui s'abusent eux-mêmes. Ils ont 'beau se draper dans leur objectivité magistrale; ils ont leurs préférences comme le premier venu, et ils n'appliquent jamais que la règle de leurs préférences. Schlegel se fait une théorie d'après Aristophane, qu'il aime, et au nom de cette théorie il condamne Molière, qu'il n'aime pas. Hegel en fait à peu près autant, avec plus d'esprit et de profon-
36î2 LE SCEPTICISME
deur. Les critiques français font Tinverse, ce qui revient au même. Leur théorie n'est que du Molière mis en préceptes, et c'est au nom de Molière qu'ils réprouvent tout ce qui n'est pas Molière. Ce serait pure folie que de vouloir déterminer l'idée du comique, abstraction faite des œuvres comiques; aussi les philosophes les plus audacieux n'ont-ils jamais eu que l'apparence de cette folie. Leurs théories les plus abstraites sont des généralisations déguisées, mélanges confus de souvenirs et d'axiomes. Ce qui est souvenir est incomplet ; ils se souviennent de ce dont il leur plaît de se souvenir. Ce qui est axiome est vague et ne mène à rien. Que ne tirerait-on pas de leur fameux principe que le comique est le contraire du tragique ? Les personnages de la comédie marcheront-ils à quatre pattes parce que ceux de la tragédie marchent sur leurs deux pieds ? Avec des principes de cette force et de cette élasticité, on fait justement tout ce qu'on veut. Malheureusement il n'est guère plus facile de déterminer l'idée du comique en procédant par comparaison, car il faudrait comparer toutes les cotnédies connues, et il saute aux yeux que ce nom de comédies est une de ces appellations courantes cpi'on applique à des œuvres fort diverses ; si nous voulions choisir entre elles, nous ne le pourrions qu'en partant d'une idée préconçue du comique, ce qui nous jetterait dans un cercle vicieux. Il n'y a pas
d'idée du comique, il n'y en a ni de la poésie ni du beau, ou plutôt toutes les idées qu'on en peut donner ne sont que des généralités sans portée. Quand les philosophes veulent s'élever à l'idée générale de l'être, ils disent l'être et ils en restent là ; le moindre mot qu'ils ajoutent en troUble la pure notion. De même, s'ils veulent atteindre à l'idée absolue du beau ou du comique, ils ne peuvent dire que le beau ou le comique, car dès qu'ils disent un mot de plus, ils penchent, sans s'en douter, vers une certaine espèce de beau ou vers un certain genre de comique. Laissons-les se nourrir de ces notions stériles, et allons aux types vivants du beau et du comique ; voyons ce qu'ils ont été chez les Grecs, chez les Latins, chez les Français, chez les Allemands et ainsi de suite. Etudions les goûts de toutes les nations et de toué les siècles, non pour courir après le goût « perfectionné », ce qui n'est pas moins puéril que de chercher l'idée pure du comique, mais pour nous enrichir l'esprit de connaissances substantielles et vivre de la vie de tous.
» L'objet de la critique, continuent nos nouveaux docteurs, n'est ni de louer ni de blâmer. Il lui suffit d'avoir compris. La critique n'est que l'intelligence appliquée aux productions de l'esprit humain les plus opposées. Elle se réjouit de la diversité de la nature. Nous sommes grecs avec les Grecs, latins avec les Latins ; nous serions chinois avec les Ghi-
nois. Ce que nous redoutons par dessus tout, ce sont les jugenients absolus, qui tronquent la nature, créent des limites arbitraires, des barrières factices, et dérangent la belle harmonie de l'univers, laquelle est faite de nuances et de transitions. Les faits sont à nos yeux sacrés, par cela seul que ce sont des faits. Nous n'avons pas l'impertinente sagesse de les vouloir corriger; nous les respectons et les étudions dans un esprit de calme observation, dont rien ne saurait nous faire dévier.
» Aussi voyez ce qui arrive. Pendant que vous perdez le temps à chercher un principe ou un guide qui vous permette de juger Aristophane et Molière, nous avons déjà compris Molière et Aristophane. L'histoire de la démocratie athénienne nous à exphqué pourquoi la comédie d'Aristophane fut avant tout une satire; celle de la haute société française au XVIIe siècle nous a appris pourquoi Molière ne fut pas moins satirique, et la décadence de l'esprit chevaleresque nous donnerait de même la clef de Don Quichotte, Les grandes corruptions sociales enfantent toujours la grande satire. Mais elle change de forme selon les temps et les circonstances. Ce n'est pas nécessairement au théâtre qu'elle se produit avec le plus de franche énergie. Le premier des satiriques latins fut un historien. Tacite. Cette forme convenait mieux au génie grave et positif du peuple
romain. Au théâtre même, la satire varie infiniment. Il est telle scène qui est un salon, telle autre qui est une agora. De là quelques-unes des principales différences entre la satire d'Aristophane et celle de Mohère. Surtout elle change de forme selon le génie des différentes nations. L'imagination grecque avait reçu de la nature et de l'histoire une tout autre éducation que l'imagination française. Née sous un beau ciel, jeune et dégagée de la servitude des antécédents, elle se jouait de la vie et du monde, tandis qu'il n'est pas un poëte français qui n'ait dû se frayer un chemin à travers les obstacles accumulés autour de lui par une nature plus ingrate, des mœurs moins libres, les modèles acceptés, les traditions régnantes, lés règles de l'école, et les susceptibilités jalouses de puissances rivales : noblesse, coui', magistrature, église, Sorbonne, académie, etc. On reproche à Molière d'avoir mis de la morale dans ses comédies; mais tous les poètes français du XYII© siècle ont été moralistes autant que poètes. C'était la forme obligée de la poésie, et Molière était plus qu'un autre tenu de s'y conformer. Croit-on, peutêtre, que le Tartuffe eût été possible sans Cléante, et le sens historique et profond de l'appel à l'autorité royale, par lequel la pièce se termine, ne sautet-il pas à tous les yeux ? La maison d'Orgon, c'est la France. Le beau plaisir de condamner au nom
d'une abstraction quelconque les produits les plus naturels de l'esprit humain, et de chercher des fautes où il n'y a que des nécessités !
» Et non-seulement nous avons cet avantage de comprendre ce que les autres jugent, mais nous comprenons encore leurs jugements. Les mêmes causes généi'ales qui ont produit Molière, ont produit la critique française sur Molière, et l'ont maintenue jusqu'à des temps rapprochés de nous, où d'autres causes, également générales et profondes, ont bouleversé la société française et porté atteinte à ses plus solides traditions. Vous avez expliqué vous-même la critique de Schlegel, et vous n'avez eu qu'un tort, celui d'y mêler des paroles dures à l'adresse d'un homme qui n'a pas demandé à naître, et sans lequel l'histoire compterait un original de moins. Il est vrai qu'elle est formaliste, comme Gœthe l'a très bien dit. Mais pouvait-elle être autre chose ? Elle s'oppose comme réaction à une critique qui ne l'était pas moins, et la nature d'une réaction est forcément déterminée par celle de l'action qui l'a produite. C'est à la critique française que nous devons SchlegeL Schlegel est un Laharpe retourné ; mais il est plus savant que Laharpe, et il n'a pu se dégager de son joug que parce qu'il avait multiplié les points de comparaison. Si Hegel conclut à peu près comme lui, c'est qu'il est porté par le même courant d'opposition ; d'ailleurs il est de la famille des philoso-
phes, non de celle des érudits. Il continue la tradition de Descartes, de Spinoza, de Kant, et voilà pourquoi ses sentences tombent de plus haut. Vousmême, vous n'avez rien qui ne soit clair à nos yeux. Vous n'êtes ni le premier qui se soit mis en quête d'un principe dirigeant, ni le dernier qui revienne lassé d'une vaine poursuite. Votre lassitude est celle du siècle. Quand l'humanité a ressassé pendant quelques générations des arguments contraires, elle finit par se dégoûter d'un labeur inutile. Vous en êtes là, et il n'y a entre vous et nous qu'une seule différence : nous avons rompu sans retour avec des discussions sans portée; nous sommes la critique affranchie; nous ne demandons plus l'impossible; nous ne demandons qu'à comprendre, et depuis que nous avons borné là notre ambition, nous y avons trouvé tant de profit et de jouissance, que nous plaignons les malheureux qui, trop infatués de leur chimère, ne savent pas imiter notre philosophie. »
Ainsi parlent les critiques historiens, et ce langage est tous les jours plus applaudi.
Pour rendre tout à fait intéressante la comparaison que fait M. Stapfer des tendances de cette troisième école avec celles des écoles précédentes, il ne manque qu'une étude sur Molière par un des maîtres de là critique historique. MM. Taine et Schérer n'en ont parlé qu'en passant, et le travail le plus étendu que lui ait consacré Sainte-Beuve date d'un
temps où sa critique n'était point aussi désintéressée qu'elle le fut plus tard. Il s'en est surtout occupé dans ses anciens Portraits, lorsque, faisant une première revue des classiques français, il songeait à déblayer le terrain, en faveur de ses amis, les poètes romantiques. Il faudrait une étude sur Molière analogue à celle de Taine sur Racine. Cette lacune est regrettable ; mais il est facile de la combler par la pensée. L'école historique s'est fait connaître par des productions assez variées pour qu'on sache dans quel esprit elle aborderait Molière et pour qu'on puisse au moins pressentir ses conclusions.
ConclusionSy\e mot est-il juste? A-t-elle le droit de conclure? Personne ne le lui contesterait, si elle ne s'en privait pas elle-même. Elle ne peut conclure qu'en déviant de son programme. En matière littéraire, conclure signifie choisir; or quiconque professe que les faits sont sacrés par cela seul que ce sont des faits, et déclare mettre sa joie dans la variété de la nature, s'ôte par là même le droit de choisir.
Et cependant les critiques historiens choisissent, eux aussi. Les artistes et les poètes dont ils nous parlent sont exactement les mêmes que ceux auxquels l'ancienne critique prodiguait ses éloges, et ils ignorent ceux qu'elle ignorait. Ils ont beaucoup parlé de Racine, ils n'ont pas consacré la plus petite étude à Gampistron ; ils ont souvent nommé Molière,
et s'ils ne l'ont pas encore étudié d'assez près, c'est parce qu'on ne peut pas faire tout à la fois ; mais je ne sache pas qu'ils aient jamais parlé de Legrand, et vous verrez qu'ils n'en parleront guère, malgré la passion tardive que cet infortuné poète devait inspirer à Schlegel. Est-ce que Legrand n'est pas un fait aussi bien que Molière, et le théâtre de Gampistron existe-t-il moins réellement que celui de Racine? Ah ! messieurs, si vous êtes revenus de tant d'illusions, de grâce, que ce ne soit pas pour nous jeter dans un embarras nouveau en nous obligeant à vous demander compte de l'arbitraire de vos choix.
Mais l'objection ne les arrête guère : « Nous sommes, disent-ils quand on les presse sur ce chapitre, nous sommes les historiens de la littérature. Or l'histoire ne peut être qu'un abrégé. Parmi les incidents sans nombre dont se compose la vie des peuples, elle choisit ceux qui sont plus saillants. Nous faisons comme elle ; nous nous attachons aux œuvres qui ont fixé l'attention publique, et qui, par là, ont acquis plus d'importance. Le temps nous manque pour tout voir et tout comparer; la vie est trop courte. Si nous choisissons, ce n'est pas en vertu d'un principe ni d'un système, c'est par une simple nécessité matérielle, et si, comme le commun des mortels, nous allons de préférence aux auteurs qui ont été plus lus et plus admirés, c'est que l'impor-
tance historique d'un écrivain se mesure au nombre de ses lecteurs. »
On ne peut nier que cette réponse ne soit habile, mais elle n'est point suffisante. Si les maîtres de la critique affranchie se réjouissent autant qu'ils le disent de la diversité de la nature, ils se font tort à eux-mêmes et ils nous font tort de tout un monde, en se renfermant dans les limites de la critique traditionnelle. L'excuse du temps n'en est pas une ; si peu qu'on en ait, encore faut-il l'employer de manière à multiplier autant que possible ces jouissances variées. Qu'est-ce d'ailleurs que cette question d'importance qui devient une question de nombre? La critique affranchie, qui doit tout lire indifféremment, aspire sans doute à répandre l'esprit de curiosité dont elle est animée. Qu'elle y travaille, et il n'est pas sûr que dans dix ans Racine ait plus de lecteurs que Gampistron, Molière plus que Legrand. Qui sait ce que l'avenir nous réserve? Voilà M. Michelet qui, dans son dernier ouvrage, avoue ingénument qu'à part quelques exceptions, parmi lesquelles Molière figure à peine, et Racine pas du tout, la littérature française du XYII^ siècle Vassomme, Victor Hugo, sij'encroisM. Paul Stapfer, en dit à peu près autant de Racine, quand il dit tout ce qu'il pense. Est-il bien sûr que leur impression ne finisse pas par devenir dominante? Dans la république des lettres, il y a sur les œuvi'es du passé une sorte de scrutin ouvert à
perpétuité. Nul n'a le droit de le fermer à un moment donné, et les critiques historiens Font moins que personne. La logique de leur situation exige qu'ils lisent, qu'ils étudient, qu'ils écrivent aussi librement que s'il n'existait aucune sorte de tradition. Encore une fois, ils n'ont pas le droit de choisir.
Si, néanmoins, ils choisissent, ils ne peuvent prendre pour guide de leurs choix l'assentiment général qu'à la condition de lui reconnaître une valeur particulière. Ils ont une théorie, qui est celle du succès. Elle est peut-être aussi bonne qu'une autre, et je ne vois, pour ma part, aucun motif de la mépriser ; mais outre les difficultés qu'elle rencontre dans l'application, le succès pouvant grandir et diminuer d'un jour à l'autre, elle a l'inconvénient d'être une théorie. On ne nous fera pas l'injure, sans doute, de vouloir nous l'imposer. On donnera des arguments à l'appui, on la justifiera en raison. On nous dira pourquoi le succès est, en littérature, la marque de ce qui est bon. Mais nous voilà rejetés dans les discussions mêmes où nous nous sommes perdus en étudiant les motifs des jugements portés sur Molière, d'abord par les philosophes, puis par les hommes de goût. Bonne chance à ceux qui auront le courage de recommencer I Pour nous, nous sommes las de tourner dans un cercle vicieux.
Inutile d'insister. MM. Taine et Schérer, les plus hardis parmi les théoriciens de l'école historique,
sont des hommes de trop d'esprit pour trouver autant de plaisir à Legrand qu'à Molière. Ils ont aussi leurs préférences.
Là est le côté faible de l'école historique et son inconséquence évidente. L'indifférence mêlée de curiosité derrière laquelle elle se retranche, ne lui offre aucune position tenable, et ses prétentions ne sont ni plus ni moins illusoires que celles de l'école dogmatique ou de l'école du goût. Elle se dit libre parce qu'elle ne veut pas voir ses entraves ; mais il n'y a qu'à la regarder faire un seul pas, pour s'assurer qu'elle n'est pas plus qu'une autre maîtresse de ses mouvements. Elle subit, sans se l'avouer à ellemême, la servitude de la tradition, et elle s'embarrasse d'autant plus dans l'arbitraire des théories et du goût qu'elle se pique davantage d'y échapper. Tous ses efforts pour ne pas juger n'ont abouti qu'à déguiser ses jugements, et à supposer même qu'elle parvînt réellement à ne plus juger du tout, on se demande quel avantage elle en tirerait : car enfin, quel est l'homme qui y renoncera jamais de bonne foi? Ce n'est pas un plaisir seulement, c'est un besoin, et « l'impertinente sagesse » qui consiste à vouloir corriger les faits, pourrait bien être la plus incurable et la plus universelle de toutes les maladies humaines» tellement incurable, tellement universelle qu'il est aussi chimérique d'en vouloir guérir que de vouloir se séparer de son ombre.
Voilà dans quel cercle d'idées roule la petite comédie de M. Paul Stapfer. Seulement le lecteur est prié de ne point chercher ici un de ces excellents feuilletons dont nous parlions au début, qui tiennent lieu de volumes. Il y a dans le livre de M. Stapfer des surprises dramatiques, dont nous n'avons pas essayé de donner l'idée. Les critiques français y forment un chœur agi'éable ; le disciple de Hegel s'y livre à une profonde méditation, etc., etc. Je ne suis pas même sûr d'avoir toujours exactement rendu sa pensée, et, à dire le vrai, je n'y ai pas visé. Malgré quelques divergences d'appréciation, son livre rendait si bien ma propre expérience qu'il s'est en quelque sorte confondu avec elle, et que je n'ai point cherché à en faire la séparation.
Cependant il faut un dénouement à la comédie. Si c'est une comédie à la manière d'Aristophane, le dénouement est trouvé. Supposez un chœur de graves personnages, costumés non en nuées, mais, ce qui n'est pas plus extraordinaire, en points d'inten'ogation ; supposez-les dansant une sarabande si folle que le vertige les prenne et qu'ils aillent l'un après l'autre rouler dans la coulisse : quand le dernier sera tombé, on tirera le rideau, et ce sera le dénouement. Si c'est une pièce dans le goût français, on finira bien par voir apparaître un Ariste ou un Cléante, qui nous donnera le mot de l'énigme. C'est en effet ce qui arrive. L'auteur est français, et
il reste fidèle aux errements de Molière. Tl essaie une conclusion.
Cette conclusion est aussi modeste que possible.
Il y a aujourd'hui, dit M. Stapfer, une question pendante, la question de la critique littéraire. Un autre l'eût d'abord résolue; pour moi, j'ai voulu d'abord l'examiner, au risque de ne la point résoudre. En effet, maintenant que l'examen est terminé, j'avoue que je ne vois pas la solution. Je l'avoue, non comme un philosophe qui pose orgueilleusement des bornes à la science humaine, mais en homme de bonne foi, qui pense que la science humaine peut résoudre au moins la question de la critique littéraire, qui confesse sa propre ignorance sans y condamner l'univers, et qui ne demande pas mieux que d'être instruit.
Cependant il fait un dernier effort, et dans quelques pages très simples, dénuées de toute prétention, sages et fort bien écrites, il essaie d'indiquer la valeur que peuvent avoir, à les prendre isolément, les principes sur lesquels reposent les trois écoles qu'il a passées en revue, et il montre comment ces principes pourraient, en se combinant, se corriger et se compléter les uns les autres. A vrai dire, cette tentative in extremis est plus intéressante que concluante. Trois illusions contraires s'annulent en s'additionnant; mais elles ne sauraient donner le résultat positif que donne en algèbre la multiplication des valeurs négatives. Ce qui reste du livre de M. Stapfer, ce n'est pas cette vague lueur tinale, mais bien les résultats, en apparence décourageants.
de rexamen rigoureux par lequel il a fait passer les principes divers de la critique littéraire. M. Stapfer en a eu le sentiment : « La comédie pourrait peutêtre mieux finir, dit-il en terminant ; mais c'est ici un livre de bonne foi, et je suis forcé d'en demeurer là. » Ce livre, c'est le procès de la critique : elle a été pesée et trouvée légère.
Je n'ai pas l'intention de conclure à mon tour. Mais, ainsi que le dit M. Stapfer et comme l'académie elle-même a pris soin de le constater officiellement, il y a aujourd'hui une question de la critique littéraire, et il n'est guère possible de l'étudier sans essayer d'en marquer au moins la portée. Peu de mots suffiront.
La question de la critique littéraire, si nettement posée par M. Stapfer, n'est point isolée. Elle se rattache par des liens étroits à la plupart des grandes questions qu'agite notre époque. Nous vivons dans un siècle peu favorable au dogmatisme. Partout où il le rencontre, il lui intente un procès. En théologie, il poursuit de ses sarcasmes les syllabus pontificaux et généralement tous les résumés de doctrine; en philosophie, il a déclaré la guerre aux a 'priori de la métaphysique; dans les sciences naturelles, il révoque en doute, sous prétexte d'obscurité, cette notion ù' espèce si chère aux anciens classificateurs ; en littérature enfin, il repousse sans scrupules les
cadres et les lieux communs de l'ancienne rhétorique, et c'est à peine s'il a plus de respect pour les spéculations de cette rhétorique moderne, qui a pris le grand nom d'esthétique. Ces diverses réactions sont nées d'un besoin toujours plus vif de saisir les réalités vivantes et d'en finir avec les mots. Si l'on en croit Bossuet, la vérité ne serait autre chose que ce qui est ; seulement l'illustre évêque l'entendait à la manière des théologiens de son temps ; il distinguait entre les réalités, reléguant les unes dans le néant, élevant les autres à la dignité de l'absolu. L'esprit moderne ne distingue plus ou distingue mal. Tout ce qui est réel est réel, et par les mille voix qui lui servent d'organes, il ne cesse de nous répétei- : « Point de dogmes, des faits ; point de raisonnements, des observations; point d'espèces, des formes ; point de règles, des œuvres. La vérité, c'est ce qui est I »
Je ne sais si ces tendances diverses et parallèles aboutiront toutes à des résultats également heureux ; je ne sais non plus s'il existe entre elles une solidarité assez étroite pour qu'il soit impossible de les séparer et qu'on en soit réduit à les approuver ou à les condamner en bloc. Je me borne à en constater l'analogie évidente. Elles représentent dans des domaines différents ce qu'on a coutume d'appeler le scepticisme de notre époque.
Pour les personnes qui, au lieu de s'en tenir à
l'usage courant, cherchent le sens profond des mots, en remontant à leur oi'igine, le mot de scepticisme éveille deux idées parentes, mais faciles à distinguer.
Le sceptique est celui qui regarde. D'après tous les dictionnaires, le verbe grec axéircoiiai signifie regarder autour de soi, considérer avec attention.
L'habitude de regarder a de grandes conséquences. Plus on regarde un objet, plus on y trouve à regarder. Il en est de même des questions scientifiques, littéraires, morales ou autres. A première vue, elles paraissent simples. Etudiées longuement et de près, elles se trouvent toujours plus compliquées qu'on ne croyait. Il* n'est pas un seul savant véritablement observateur, qui, après dix ou vingt ans de travaux, ne répète pour son compte ce que j'entendais dire il y a peu de jours à un physicien encore jeune, quoique sa réputation soit faite depuis longtemps : « J'ai passé l'âge où les questions sont faciles. » Celui qui regarde beaucoup ne peut que beaucoup douter. Il ne doute pas pour le plaisir de douter, il doute parce qu'il n'ose pas prononcer. Mais l'esprit s'habitue au doute, comme il s'habitue à la foi. L'expérience de l'incertitude, chaque jour répétée, peut avoir pour conséquence une sorte d'impossibilité de croire et de se décider. Poussons les choses à l'extrême, et nous aurons le sceptique idéal, celui qui finit par se faire une gloire et un
plaisir, souvent un système, d'osciller perpétuellement entre le oui et le non.
Les esprits nés critiques n'oublient jamais que le principe du scepticisme n'est autre que l'intelligence elle-même; ils appellent sceptique celui qui regarde, et le mot est pour eux un éloge.
Les esprits nés tranchants ne songent qu'à la versatilité de caractère où le scepticisme peut conduire. Us appellent sceptique celui qui se complaît à flotter dans l'incertitude, et le mot devient pour eux la pire des injures.
Quelque domaine qu'on aborde, théologie, philosophie, littérature, art, science, il importe de se rappeler qu'il y a scepticisme et scepticisme. Mais si jamais il est nécessaire de distinguer exactement, c'est dans les questions artistiques ou littéraires. Nulle part l'oubli des nuances n'est plus fatal. En littérature, oublier la nuance, c'est oublier la vérité.
Le triomphe de l'école historique, sa force, l'unique raison de ses succès, est d'avoir introduit, dans la critique, le scepticisme qui regarde.
La suite des littératures ressemble à un fleuve qui aurait la propriété de conserver l'image des objets qui s'y sont mirés tour à tour. Les divers paysages qu'il a réfléchis subsistent encore; mais les hommes qui les animaient ont disparu; et il ne reste d'eux que le reflet dans le fleuve. Le critique
dogmatique en remonte les bords un Guide à la main, il constate; le critique historien se moque du Guide, il veut voir les choses comme elles sont et non comme on les lui montre.
Constater n'est qu'une routine, regarder est un art. L'école historique a poussé cet art à un point de perfection auparavant inconnu. Elle a renouvelé et doublé l'intérêt des études littéraires. L'ancienne critique était au bout de son latin. Que restait-il à dire sur Racine, par exemple, à un disciple de Boileau ou de Schlegel? Rien, absolument rien. Mais qu'un esprit formé à l'école nouvelle, Sainte-Beuve ou Taine, rencontre Racine en son chemin, et l'on découvrira avec étonnement que ce vieux sujet était à peine effleuré. Aujourd'hui, l'on peut être nouveau en parlant des classiques les plus rebattus.
Le beau nom d'humanités qu'on réserve pour les études littéraires, signifie sans doute qu'en nous mettant en communication directe avec les plus grandes intelligences du passé, elles nous délivrent de nos étroitesses, de nos préjugés de coterie, de nos pédanteries de province, de nos gaucheries de petite ville — toutes les villes sont petites -— pour nous rendre à l'humanité. Mais l'école dogmatique empêchait ou diminuait cet effet civilisateur. Quand nous partions pour la Grèce, elle nous glissait son guide dans la poche, et c'était notre province que nous emportions avec nous. La critique moderne a
reconquis pour la république des lettres le privilège de l'universalité.
Le dogmatisme littéraire prenait en soi la mesure du présent et dans le présent celle de tous les temps. Illusion d'orgueil et d'ignorance! Nous y tombons tous, et nous y tomberons toujours; mais l'école historique a le mérite de l'avoir reconnue et d'en combattre énergiquement le principe.
La part de l'arbitraire est petite dans les œuvres des maîtres vraimerft grands et salués comme tels par les applaudissements d'un peuple unanime. Tant qu'on ne sent pas les nécessités diverses qui les ont faites ce qu'elles sont, on ne les a pas comprises. Fénelon trouvait de l'arbitraire dans le chœur des tragédies grecques, et s'en prévalait pour critiquer la tragédie grecque; aujourd'hui, on en conclurait plutôt que Fénelon avait encore des progrès à faire dans l'intelligence des chefs-d'œuvre d'Eschyle et de Sophocle. Schlegel tance vertement Molière à propos de ses Aristes et de ses Gléantes, ne se doutant pas qu'il montre par là combien Molière lui est étranger. Leur erreur à l'un et à l'autre est de la même nature que celle de ces bons bourgeois qui, ayant appris le catéchisme dans leur enfance et n'étant point sortis de la boutique paternelle, s'étonnent, au Louvre, de la nudité des statues antiques. Schiller trouvait la Phèdre de Racine très belle, « le genre admis ». La vraie critique ne fait
pas cette restriction, sa tâche étant justement de comprendre ce genre que Schiller condamnait. Retrouver le passé, le faire revivre tout entier, le ressusciter à nos yeux : voilà le triomphe de l'intelligence critique. Belle œuvre, qui est poésie aussi !
En s'appliquant à regarder, la critique historique a mis à néant toute une littérature faite de parallèles alambiqués et de rapprochements factices, qui, malgré de grands airs d'importance, n'a jamais produit que des puérilités, telles, par exemple, que le long enfantillage de la querelle des anciens et des modernes.
Parce que Racine et Euripide ont fait l'un et l'autre une Iphigénie, on les traitait comme deux écoliers en rhétorique, qui auraient paraphrasé le même motif, et l'on mettait en regard leurs compositions pour savoir lequel des deux s'en est le mieux tiré. On notait les différences et l'on penchait, selon les cas, pour l'un ou pour l'autre. Il est fort utile de les noter, en effet, mais pour en chercher les causes et mesurer la distance infinie qui sépare des œuvres en apparence analogues. Les croisements de sang, fruits ordinaires de la conquête, la dispersion de certains peuples, l'asservissement de quelques autres et l'effort de leur réaction contre le malheur, la formation de nationalités nouvelles, l'émulation que des rapports toujours plus étroits ont établie entre les diverses races humaines : voilà les maîtres de
rhétorique qui ont formé le goût moderne. Depuis qu'une pensée sémitique s'est emparée du génie des races ariennes, et que la décadence de l'empire romain a produit en Europe le plus formidable remuement dont les hommes aient gardé le souvenir, il n'y a rien, ni dans nos mœurs, ni dans nos lois, ni dans notre politique, ni dans nos arts, ni dans notre philosophie, ni dans notre religion, rien qui ne soit le résultat d'un ou plusieurs amalgames, curieusement élaborés par ce grand expérimentateur qui s'appelle l'histoire.
L'essentiel est de comparer des choses comparables. On compare deux viandes ; on ne compare pas une viande avec le ragoût d'un vol-au-vent. Si l'on veut établir un parallèle vrai, et par conséquent instructif, entre les anciens et les modernes, il faut prendre l'un après l'autre les éléments multiples dont se compose le génie de nos races actuelles — le juif, le grec, le latin, le germain, le celtique, etc. — et voir ce qu'ils sont devenus dans les diverses combinaisons auxquelles ils ont donné lieu. Aucun n'est resté à l'état pur, ils se sont tous plus ou moins modifiés : chacune de ces modifications est importante à étudier. Il est également important de rechercher si leur mélange n'a pas des vertus qu'on ne retrouve dans aucun d'eux pris isolément, comme cela arrive pour la poudre, qui est explosible, quoique les substances dont elle est composée ne le
soient pas. Ces comparaisons exigent une grande finesse d'analyse, et les résultats n'en sont jamais qu'approximatifs, ce qui oblige à les refaire sans cesse; mais la science tout entière n'est qu'un art d'observation approximative, lequel se perfectionne constamment.
En se plaçant sur le terrain de l'histoire, la critique moderne s'est placée sur le terrain de la réalité, et s'est ouvert la voie du progrès. 11 y a maintenant une science littéraire. Il se peut qu'elle ne constitue pas à elle seule toute la critique, mais elle en est devenue le fondement indispensable. Gomme les sciences d'observation, elle vit non-seulement d'instinct, mais de travail, et le premier venu peut, en se donnant la peine de fouiller, lui rendre d'utiles services. Le but à atteindre est de suivre de siècle en siècle le mouvement de la fortune littéraire des peuples civilisés, et de chercher la raison de toutes les pertes et de tous les gains qu'ils ont faits. Cette étude, application nouvelle du génie de l'histoire, n'existerait encore qu'à l'état embryonnaire sans les hardiesses du scepticisme moderne. Elle s'est fait, en littérature, la part du lion ; et si l'on songe à la multitude d'aperçus nouveaux dont, en quelques années, elle a enrichi l'esprit humain, on se persuadera, avec M. Stapfer, qu'elle a un grand avenir. C'est une conquête qui ne le cède à aucune. Le scepticisme est fécond quelquefois.
Mais le scepticisme fécond n'est jamais que celui qui regarde. Il a pour principe une sorte de haute curiosité, qui passionne l'intelligence. Ce n'est pas l'amour, mais elle y ressemble; ce n'est pas la foi, mais elle en tient, et, comme l'amour, comme la foi, elle ne s'éteint que dans l'indifférence. Pourquoi donc quelques-uns des maîtres de l'école historique se piquent-ils de je ne sais quelle raideur d'insensibilité ? Que nous parlent-ils de calme observation, et que signifie cette prétention de nous faire une critique expurgée de tout jugement? Cette férocité, comme l'appelle M. Stapfer, est sans doute très sérieuse d'intention; mais elle ne dépassera jamais l'intention, car c'est le propre des matières qui relèvent du goût, de ne comporter ni l'indifférence, ni le calme de la pure observation scientifique. En littérature, tout est impression, et le travail, qu'on nous recommande aujourd'hui comme le plus puissant auxiliaire de la critique, a pour premier objet de varier nos impressions. Or les impressions ne se jugent pas du dehors. D faut les avoir éprouvées pour en pouvoir parler. Si la critique croit commander la confiance en affectant l'insensibilité, elle se trompe ; le plus fin connaisseur est, au contraire, le plus impressionnable, celui qui est le moins maître de son émotion en présence de la beauté. On peut douter des théories littéraires, on peut hésiter à traduire une impression personnelle en un jugement
public et formel; mais celui à qui manque l'impression, manqua tout simplement de ce qui fait le sens littéraire, et celui qui l'éprouve a beau la renfeiTner en soi, elle n'en subsiste pas moins, elle n'en est pas moins jugement.
Aussû ne croyez pas que nos critiques modernes mettent en pratique le calme qui règne dans leurs programmes. Leur critique est tout simplement la plus passionnée qui fût jamais. Qui a mieux connu que M. Sainte-Beuve les impatiences du goût? Qui a porté plus loin que M. Renan l'art du dédain ? Qui a des engouements plus vifs que M. Taine ? Qui a des jugements plus inexorables que M. Schérer? Ce sont des sensitives, ces prétendus sceptiques, qui parlent de calme observation. Bien loin d'émousser la pointe vive de leurs impressions, leurs études variées n'ont fait que l'acérer plus encore, et ce n'est pas d'eux qu'il faut attendre cette mollesse de goût, qui se prêtant indifféremment à tout, serait seule capable d'enfanter une critique dépouillée de jugements, et mériterait seule la condamnation qui, de tout temps, a frappé avec justice la stérile inconsistance d'un scepticisme systématique.
On peut donc n'attacher qu'une médiocre importance à la prétention qu'affichent parfois les maîtres actuels de la critique historique, de ne représenter que la pure intelligence dégagée de toute émotion. C'est un rôle qu'ils sont incapables de soutenir, et
auquel ils n'auraient jamais songé s'ils n'y avaient pas été poussés par l'effort de leur ro^ction contre l'étroitesse d'une critique, qui ne savait goûter qu'une certaine forme et un certain ordre de beautés. Il ne leur reste, pour avoir complètement raison de l'ennemi qu'ils combattent, qu'à se dégager de ce rôle factice, et à laisser voir leur supériorité réelle, qui n'est pas de prendre aux choses humaines une part moins vive, mais au contraire d'y prendre une part plus grande et de porter sur des objets plus nombreux le regard toujours fécond d'une intelligence sympathique. L'esprit n'est pas une simple machine à mesurer, il est action, il est vie, et il produit encore quand il semble ne faire autre chose que regarder ; même en critique, il est créateur. Au moment où U juge, il enfante un idéal, et c'est là précisément ce qui fait qu'il juge. Or, qui dit création, dit amour. La grande critique ne consiste pas à moins aimer.
Aussi peut-on saluer avec joie les précurseurs d'une génération nouvelle, qui, fidèle à des traditions de largeur désormais acquises et les élargissant encore, se dégagera de toute vaine affectation, et n'aura point de honte de se laisser aller franchement aux choses qui nous prennent par les entrailles. C'est par là surtout que le livre de M. Stapfer m'intéresse et me captive. Esprit jeune et bien ouvert, il est entré franchement dans le courant moderne,
et il n'en est sorti que pour le continuer en l'épurant. Talent, savoir, il a tout ce qu'il faut pour conquérir une place au premier rang ; surtout il a l'instinct de la situation, et sa première œuvre est de celles qui montrent la voie en avant. Ce qu'il y a de trop calculé dans sa Petite comédie, la recherche exagérée de l'effet comique, tient sans doute à la préoccupation du succès, préoccupation bien naturelle chez un débutant, surtout dans une époque où il est si difficile de piquer la curiosité publique et de fixer un instant l'attention. Il se corrigera de ce premier défaut. Que dis-je? il s'en est déjà corrigé. Un esprit aussi juste éprouve bientôt le besoin de ne se parer que de sa seule justesse. Pas plus loin que l'année dernière, M. Stapfer nous donnait un nouveau volume, intitulé : Causeries guemesiaises, qui n'est, en apparence, qu'un cours à l'usage des jeunes demoiselles, qui, en réalité, est un volume de fine et exquise littérature. C'est le même talent, mais déjà épuré. M. Stapfer n'a qu'à continuer : nous attendons de lui une nouvelle démonstration, démonstration vivante, de ce que peut en critique le Véritable sceptique, celui qui regarde et qui y met toute son âme.
Est-ce à dire que M. Stapfer trouve jamais une solution à ce qu'il a lui-même appelé, la question littéraire ? Nos espérances ne vont pas jusque-là. Il lui sera facile d'associer dans une combinaison toute personnelle des tendances opposées, de couronner
par d'ingénieuses théories ses recherches historiques, et de les semer de ces traits délicats, qui dénotent la finesse native du goût ; mais il n'en restera pas moins, comme ses devanciers, comme ses contemporains et comme ses successeurs, emprisonné dans l'impasse qu'il a si bien décrite, obligé déjuger sans autre garantie de la justesse de ses jugements que son goût personnel. On peut affirmer, en effet, sans vouloir le moins du monde imposer orgueilleusement des bornes à la raison humaine, que la question littéraire demeurera longtemps ouverte. Si jamais elle doit être résolue, ce ne sera qu'après la plupart des autres questions, scientifiques, morales, philosophiques, religieuses, posées par le scepticisme de notre siècle. Elle les comprend toutes en soi, car le goût n'est pas un principe, mais une résultante. Il est le produit le plus complexe, l'expression la plus fine et la plus exacte de tout ce que nous sommes. Il dépend de notre tempérament, de notre caractère, de notre expérience, de notre savoir : il est l'homme tout entier. La perfection du goût suppose la perfection de l'humanité. Demander si le goût est en voie de progrès, c'est demander si l'humanité approche de sa perfection.
Il est très facile, sans doute, de noter à certaines époques de l'histoire des progi^ès partiels du goût. Au XVfe siècle, par exemple, la langue française fait
preuve d'une puissance dialectique qu'on ne lui aurait pas soupçonnée auparavant et qu'elle a gardée dès lors; au siècle suivant, elle se façonne à l'élégance, c'est un pli nouveau qu'elle prend et qui, malgré bien des révolutions, n'est pas encore effacé. Aujourd'hui, la prose allemande, la prose savante, fait avec succès l'apprentissage de la clarté. On constate des faits semblables dans l'histoire même de la poésie. Il y a un demi-siècle à peine, Lamartine trouvait dans notre langue des trésors d'harmonie jusqu'alors ignorés, et comme s'il avait reçu du ciel la puissance de communiquer à d'autres une partie de son talent, on a vu dès lors la moyenne harmonique des vers français s'élever sensiblement.
Mais il n'est guère moins facile de noter des pertes con'espondantes à chacun de ces progrès. Elle est bien vigoureuse, la prose de Calvin, il est bien noble, le vers de Malherbe; mais que de grâces naïves perdues sans retour! que de mots heureux, riches de sens et d'expression, désappris pour jamais! Qui sait si la pensée allemande, en s'exerçant à une expression plus claire, ne perdra pas quelque chose de sa profondeur, de sa vigoureuse patience? Et quant à la poésie de Lamartine, qui n'en voit recueil prochain dans la grâce efféminée et la mollesse d'une rêverie sans objet ?
Pour oser trancher la question du progrès, en ma-
tière de goût, il faudrait avoir fait l'addition des pertes et des gains, et s'être assuré qu'on a tenu compte de tout.
U en est aujourd'hui des études littéraires à peu près comme des études géologiques : les unes et les autres tiennent registre des déploiements successifs de la fécondité créatrice. D'époque en époque, elles constatent des changements notables. C'est du plus, c'est du moins ; qiii nous garantira que ce soit du mieux? Faisons-nous une œuvre de dupe, et tout le travail de pensée auquel se livre l'humanité, avec une ardeur toujours croissante, vaudra-t-il en définitive la peine qu'il lui a coûtée? Je l'espère, je le crois ; mais pour donner de cette foi une raison suffisante, il faudrait un terme de comparaison supérieur et indiscutable.
La question de goût est devenue une question de temps, et les vraies questions de temps sont éternelles.