PASCAL : CONCLUSIONS SUR LES PENSÉES
mais rapprochez-les du modèle, ce sont des monnaies du même or, dont Pascal a marqué pour la première fois le titre. »
Ajoutons, pour terminer, que de tous les apologistes chrétiens il est le plus voisin de nous. Outre que sa polémique n'est plus dirigée seulement contre les hérétiques, comme celle de Bossuet, mais contre les incrédules, dont il prévoit les assauts, un siècle avant Voltaire, sa mélancolie est déjà celle de ces âmes en peine qui ont la blessure du doute, ou la tristesse des chutes et des ruines dont elles ont été les témoins ou les victimes.
Enfin le livre des Pensées^ dans son éloquent chaos, dans le drame visible de ses raisonnements géométriques et de ses extases mystiques, est une sublime image de la tète et du cœur ^ de son auteur. Biaise Pascal parait bien avoir été tel que le définit le dernier en date de ses critiques, M. Sully Prudhomme : € un génie scientifique de la plus haute volée, engagé dans une âme religieuse au suprême degré, tant par nature que par éducation, dont le mysticisme fut exaspéré, dans le milieu le plus propre à le nourrir, par les suites cérébrales d'une longue et cruelle maladie ».
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Sa Jeunesse. — Jean de la Fontaine naquit, le 8 juillet 1621, à Château-Thierry. Son père était maître des eaux et forêts, et sa mère, Françoise Pidoux, fille d'un bailli de Coulommiers. Son éducation paraît avoir été fort négligée; on lui laissait lire, à l'aventure, tout ce qui lui tombait sous la main ; et, de bonne heure, il prit l'habitude d'obéir à son caprice ou aux impressions du moment. Quelques livres de piété prêtés par un chanoine de Soissons ayant ému son imagination, il crut d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique ; et, vers sa vingtième année, il entrait à l'institut de l'Oratoire, puis au séminaire de Saint-Magloire, à Paris, où il entraîna même son frère Claude, qui persévéra. Pour lui, il s'aperçut vite de sa méprise, et en 1641 revint chez son père, qui, dans l'espoir de ranger à la règle un fils trop désœuvré, s'empressa de le marier, en 1647, à Marie Héricart — qui avait de la beauté, de l'esprit, n^is la tête aux romans et à l'évent, un peu comme lui, — et de lui assurer la survivance de sa charge. Ce fut encore une erreur : car sa vocation conjugale n'était pas plus sérieuse que l'autre, et le seul signe qu'il en ait donné est cette exclamation qui lui échappe dans Philémon et Baucis :
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré refîort des ans. Ah! si.... Mais autre part j'ai porté mes présents.
Ses inadvertances ne tardèrent point à le rendre aussi oublieux de son foyer que de son office. Des deux côtés, il ne vit qu'une sinécure, et des prétextes aux distractions insouciantes.
Tandis que, sous apparence d'inspecter les forêts, après s'être barbouillé de quelques termes de l'art forestier, pris dans les dictionnaires, il promenait sa rêverie à l'ombre des bois soumis à sa juridiction, une ode de Malherbe, celle qui commence ainsi :
Que direz-vous, races futures ? etc.
qu'il entendit réciter par un officier, éveilla par hasard ses instincts poétiques. Il se mit donc à rimer au hasard, et à lire ^^ nos vieux auteurs, surtout Rabelais, Marot et ces fabliaux qui meublaient encore les bibliothèques de province. Épris d'une vive passion pour les pastorales de Racan, il s'essaya même à traduire librement Y Eunuque de Térence (1654).
La Fontaine et Fonqnet. — Ce fut alors qu'un parent de sa femme, J. Jannart, substitut de Fouquet dans son office de procureur général au Parlement de Paris, profita de l'occasion pour présenter La Fontaine au surintendant, qui aimait et protégeait les lettres. Un si charmant esprit ne pouvait manquer de plaire à un connaisseur, et il devint rapidement le poète ordinaire d'une sorte de cour, célèbre par ses magnificences. Ce cercle brillant lui inspira le Songe de Vaux, des épîtres, des ballades, des sizains et dizains, par lesquels sa reconnaissance acquittait les quartiers de la pension de mille livres que lui servait son Mécène. En ces pièces légères il ne s'élevait guère au-dessus de Voiture, de Sarrasin ou de Benserade ; et s'il fut bon que la faveur de Fouquet, en l'initiant à la vie mondaine, lui donnât toute *sa politesse, il risqua pourtant de s'assoupir ou de s'affadir parmi ces délices. Si ces douceurs s'étaient trop prolongées, un épicurien si naturellement ami du sommeil et du rien-faire courait le péril de se relâcher en tous sens. Dans un pareil milieu, les bagatelles frivoles lui seraient venues plus volontiers que les fables, avec leur morale agréable et forte.
La disgrâce du protecteur, dont le contre-coup lui fut si cruel, le sauva donc des pentes faciles, le rendit à lui-même, et nous
BIOGRAPHIE : l'ami DE fouquet; l'épigurien. 205
valut la touchante élégie où son génie éclata, non moins que son cœur, en des vers éloquents et courageux (1662) :
Remplissez Pair de cris en vos grottes profondes, Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes.
Les destins sont contents; Oronte est malheureux.
Tout en prouvant qu'il aimait un bienfaiteur plus que ses bienfaits, il exerça sur Topinion une inflence clémente, et, mieux que tout avocat, réussit à changer en pitié la malignité publique. Aussi pouvait-il dire à bon droit :
J*accoutume chacun à plaindre son malheur.
Remarquons aussi, avec Sainte-Beuve, que t dans cette pièce, comme dans son discours en vers à Mme de la Sablière, sur ridée de se convertir, comme dans Philémon et Bauds, ou le Songe d'un Juihitant du Mogol, il rencontrait, pour l'expression de ses vœux, de ses regrets et de ses goûts, un alexandrin plein et facile qui se loge de lui-même dans la mémoire, et qui est à lui autant que ceux de Corneille et de Racine leur appartiennent >.
L'épieivieii. — Le songe de Vaux une fois évanoui par la captivité de l'enchanteur — un prévaricateur d'ailleurs, tout compte fait, — il retomba dans ses péchés mignons, et dépensa son temps, sa fortune ou son esprit, sans savoir comment, au jour le jour, au service de tous. Nul n'ignore de quelle façon expéditive il mangea son fonds avec son revenu :
Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant son bien avec son revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser : Deux parts en fit, dont il soûlait })asser L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.
Ses confessions plus enjouées qu'édifiantes nous dispensent d'entrer en des détails qui n'intéressent que sa vie privée ; nous ne suivrons donc pas les allées et venues de ce pigeon voyageur que « le plaisir de voir et l'humeur inquiète » égaraient
loin de son nid. S'il visitait parfois Château-Thierry, c'était seulement pour y vendre quelque bout de terre, lorsqu'il fallait apaiser des créanciers trop pressants. Toutefois son bien seul y passa; car il n'y avait pas communauté entre sa femme et lui, de sorte qu'elle put vivre à l'abri du besoin. Il y a toute une légende sur les dissipations de ce volage qui serait sans excuse, s'il ne nous désarmait par un air d'inconscience tellement ingénue qu'on est tenté de lui pardonner ses étourderies comme à un enfant auquel la raison n'est pas encore venue. Mais laissons dans l'ombre des faiblesses dont il fit pénitence, aux heures tardives du repentir.
Nous n'insisterons pas non plus sur les débuts qui révélèrent au public un talent de conteur qu'on ne peut louer sans en condamner l'emploi. Disons pourtant que la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, partage la responsabilité morale du poète : car ce fut elle qui l'engagea dans un genre où il avait pour précurseurs, outre les trouvères de race gauloise, Rabelais, Bonaventure Despériers et la reine Marguerite de Navarre, sœur de François I®*", sans parler de Boccace, de l'Arioste et du Pogge. Il figure donc ici en glorieuse compagnie ; mais n'y cherchons pas les circonstances atténuantes d'une licence qu'aggrave la perfection littéraire à laquelle il dut l'équivoque popularité d'un succès assez compromettant, pour que Louis XIV lui en ait gardé longue rancune.
Le fabuliste (1668). — Ce méfait d'une jeunesse trop persistante, il eut du reste à cœur de le faire oublier, au moins si l'on en juge par la préface de son premier recueil, composé de six livres, qui parurent en 1668, sous ce titre modeste : Fables d'Ésope mises en vers par M, de la Fontaine. En les dédiant au dauphin, à l'élève de Montausier et de Bossuet, il annonçait la bonne volonté de s'amender et de se réhabiliter. Il était temps I ne touchait-il pas à la cinquantaine?
L*illustre imprévoyant vivait alors au Luxembourg, sous le patronage d'Henriette d'Angleterre, dont il était gentilhomme ordinaire : fonction qui ne déroba rien à ses loisirs; car il semble que tous ses protecteurs se soient entendus pour respecter cette bienheureuse et féconde paresse qui était comme la muse du voluptueux rêveur. Mais la mort précipitée de la