III. — Le fabuliste
l.a nonveanté de sa fable; le drame aux eeat aetes divers. — Telle fut la personne, tel fut le poète. Car chez lui la poésie était moins un talent que sa vie même. Tandis que Cor-
neille, Racine et Boileau n'éprouvaient qu'à certaines heures choisies l'action du dieu qui ne les prit pas tout entiers, La Fontaine subit constamment, en toute rencontre, l'intime et irrésistible influence. De là ses faiblesses et sa force : ses faiblesses, car il ne s'appartenait plus, et vivait à la merci de tous les entraînements; sa force, car il s'élevait au-dessus de luimême par la vertu secrète qui lui fit sentir, dans l'éclair d'une rapide intuition, toute vérité comme toute beauté. Combien de pensées morales, par exemple, qui, chez lui, ne viennent pas de la réflexion, et qui sont supérieures au ton habituel do sa vie! Il les doit grâce à l'inspiration. Aussi ses vers furent-ils une sorte d'expansion involontaire et incomparable par son ingénuité. Encore aimait-il mieux jouir solitairement de ses rêves que les saisir au passage : c'est ce que prouve le tardif éveil de sa verve; car il avait trente-huit ans lorsqu'il se mit en train d'écrire. Mais s'il se plut, ici comme ailleurs, à prendre ses aises, il est certain du moins que ce nonchalant, une fois tenté par la gloire de bien dire, fut aussi soucieux de la perfection qu'il l'était peu de sa fortune et de ses devoirs.
Pour résumer les mérites si divers du genre qu'il renouvela, et qui — à quelques heureuses trouvailles près qu'on glane chez les premiers trouvères du Roman de Renart, chez Marie de France et chez Marot, — sec et ingrat chez les uns, scolastique et diffus chez les autres, avait été jusqu'alors indiqué plutôt qu'exploité par les aphorismes d'Ésope, les paraphrases de Phèdre, l'exubérante improvisation du moyen âge, il nous suffira de rappeler ces vers par lesquels il définit son œuvre :
J'oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers
Et dont la scène est l'univers.
(Livre V.)
Faire de l'apologue un théâtre où tous les types de la physionomie humaine sont mis en scène dans de petits drames qui amusent la raison, et nous ménagent mille émotions indécises entre le rire et les larmes, voilà donc, chez La Fontaine, la