‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 132 sur 334 · LA SATIRE DANS LES FABLES : SES DEUX MANIÈRES · texte numérisé non relu

LA SATIRE DANS LES FABLES : SES DEUX MANIÈRES

dramatique est surtout sensible dans la vive aisance des dialogues où il met directement en jeu ses acteurs, au lieu de se substituer à leur initiative, et de parler en son nom. De là vient un comique imprévu qui s'ignore, parce qu'il jaillit de ces mots spontanés qui sont une explosion de nature. Si d'aventure le poète intervient dans sa pièce, c'est encore un attrait de plus. Ne le fait-il pas à la façon du chœur antique, pour prendre part à l'action, approuver les uns, railler les autres, admirer, gourmander, rire et pleurer avec ses personnages, ou parfois confesser ses faiblesses, regretter les années envolées, et s'échapper en aveux que l'on aime? Car chez lui, le moi nous enchante toujours, et ces caprices de son humeur ont tant de grâce, qu'on les prendrait volontiers pour une loi de ce genre dont il dit avec un si tendre accent :

L'apologue est un don qui vient des immortels;

Ou, si c'est un présent des hommes, Quiconque nous Ta fait mérite des autels :

Nous devons, tous tant que nous sommes, Eriger en divinité Le sage par qui fut ce bel art inventé. Cest proprement un charme : il rend Tâme attentive, Ou plutôt il la tient captive, Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.

(Dédicace du livre VII.)

Sa première et sa seconde manière. — Ce n'est pas qu'il ait, de prime-saut, rempli toute l'étendue de son génie. Ses préludes, sauf le fini des détails, ne franchissent guère les limites de la tradition. La Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Renard, voilà bien la fable élémentaire, dans son humble simplicité, avec son court récit, servant d'exemple pour appuyer un distique ou un quatrain moral; on dirait qu'il veut essayer ses ailes. Mais il ne tarde pas à s'enhardir, et, dès la fin du premier livre, le Chêne et le Roseau témoigne déjà qu'il a pris son essor : car, en un cadre modeste, il a trouvé le moyen d'introduire la plus sublime poésie. Dès lors, il est maître, il excelle ; et bientôt — par exemple dans le Meunier, son Fils et VAne — il se joue avec tant de liberté que l'apologue semble disparaître.

C'est sa seconde manière qui s'annonce. Elle consiste à s'affranchir de toute entrave, à mêler toutes les couleurs, tous les tons et tous les genres. Le motif qu'il développe va lui devenir un prétexte à l'élégie, à l'idylle, à l'épître, au conte, à l'anecdote, à la rêverie, aux mille confidences d'une fantaisie qui nous fait penser tour à tour à la grâce d'Anacréon, à l'atticisme de Térence, à la mélancolie de Virgile, à la finesse d'Horace, à la sincérité de Montaigne et à l'esprit de Voltaire, ou plutôt de Villon et de Marot : car l'ironie de La Fontaine effleure sans blesser jamais.

D'ailleurs il s'en explique à merveille — en écrivain qui a la pleine conscience de son art et de ses moyens — en tête de son second recueil de fables (3« et 4« parties, livres VII-XI) : t J'ai jugé à propos, y déclare-t-il, de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance dans les deux autres parties, convenaient bien mieux aux inventions d'Ésope qu'à ces dernières, où j'en use plus sobrement pour ne pas tomber en des répétitions ; car le nombre de ces traits n'est pas infini. Il a donc fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me semblaient le demander de la sorte. Enfin j'ai tâché de mettre, en ces deux dernières parties, toute la diversité dont j'étais capable. >

C'est surtout dans son second recueil, au septième livre, que se déclare cette pleine indépendance. Aussi l'ensemble est-il c proprement un charme », depuis les Animaux malades de la peste, qui ouvrent la série des chefs-d'œuvre, jusqu'à cette dernière fable où, sous ce titre : tin Animal dans la lune, il traite des mondes astronomiques avec une majesté que ne désavoueraient ni un Lucrèce, ni un Copernic ou un Galilée :

J'aperçois le soleil : quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour : Mais, si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l*œil de la nature ?

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