M*"* DE WARENS. — ROUSSEAU A ANNECY
part pour l'hospice des Catéchumènes de Turin. Il y vit cloitré (12 avril — 23 août 1728) et en fort mauvaise compagnie, mais il y fait la connaissance du bon abbé Gaime, qui sera son principal modèle du « vicaire savoyard », aux mœurs près. Il se laisse catéchiser, convertir, non sans ergoter, si on veut l'en croire, et est enfin congédié avec 20 francs en poche, produit d'une quête faite le jour de son abjuration.
Il retâte du métier de graveur, glisse à la domesticité, dans Turin : d'abord chez une dame de condition, Mme de Vercellis; puis comme laquais, c moins la livrée », du comte de Gouvon, premier écuyer de la reine. Là il a l'occasion de montrer quelque savoir et quelque esprit ; on le distingue, et le propre fils de la maison, l'abbé de Gouvon, entreprend d'achever son éducation, et du moins lui apprend « à lire moins avidement et avec plus de réflexion ». Mais la rencontre d'un ancien camarade d'atelier et son humeur aventurière le poussent à se faire chasser. Il court de nouveau les grands chemins, ayant pour viatique une fontaine de Héron, cadeau de l'abbé de Gouvon, qu'il montre sur les places et dans les auberges. On s'en amuse sans payer; elle casse, et Rousseau se rabat sur Annecy où est toujours sa protectrice.
Rousseau à Annecy (i'Yli^O-l'ydO)! au séminaire i au lutrin. — Il y passe un peu plus d'un an à muser au bord du lac, à musiquer à la cathédrale et à recueillir des impressions vives, sans doute, mais dont Michelet a singulièrement exagéré l'influence sur sa sensibilité et son tempérament, en écrivant : « Tous les germes de Rousseau sont là ». Il entrelit aussi quelques livres, notamment La Bruyère, que lui commente Mme de Warens avec une certaine expérience de la ville et de la cour. Sur ces entrefaites, un parent de sa protectrice, chargé déjuger de son esprit, lui en trouve juste assez pour devenir curé de village. On le met au séminaire d'Annecy. Il y emporte les cantates de Glairambault, en guise de livre de chevet, et échoue si bien dans son nouvel apprentissage, comme dans les deux autres, qu'il sort du séminaire au bout de deux mois (août 1720), ayant appris fort peu de latin et de théologie, mais l'air d'Alphée et Aréthuse.
Ce goût de la musique prend alors le dessus, et pendant six
mois il s'y livre passionnément et avec succès, dans la maitrise de la cathédrale, sous la direction de M. Lemaître, de son vrai nom Nicoloz. Ici nous pouvons enfin constater qu'il a cessé d'être, selon son expression navrée, « le rebut de tous les états ». Mais son maître, quelque peu ivrogne et épileptique, après des discussions avec les chantres du chapitre, les plante là et s'enfuit, et Jean-Jacques l'escorte sur Tordre de Mme de Warens. A Lyon, le musicien est saisi d'une attaque d'apoplexie et assez lâchement abandonné par son compagnon, qui, naturellement, reprend le chemin d'Annecy. Mme de Warens en était partie pour mener à Paris une intrigue politique assez malpropre, aujourd'hui débrouillée, mais qui ne fait rien à l'affaire. Passons encore.
Deux années de bohème* — Jean*Jacqnes « Vanssore de Villeneuve » professeur de musique, ehef d'orehesire, tm* ehement» apprenti écrivain, sous l'uniforme, à la belle étoile. — Rousseau mène alors, de dix-huit à vingt ans, une existence vagabonde : « Ce sont les plus grandes extravagances de ma vie, dit-il, et il est heureux qu'elles n'aient pas plus mal fini. » Il fonde sa cuisine, à Lausanne et à Fribourg, sur la musique qu'il ne sait guère, et enseigne sous le nom ronflant de c Vaussore de Villeneuve ». Ici son effronterie est tout à fait excusable, témoin, en cas analogue, Jules Janin, dans le Chemin de traverse; même elle devient tout à fait comique, quand il s'improvise chef d'orchestre. Il se fait, grâce à son italien et notamment devant le sénat de Berne, avec une verve oratoire qu'il ne retrouva plus guère, le truchement d'un archimandrite de Jérusalem quêtant pour le rétablissement du Saint- Sépulcre. M. de Bonac, l'ambassadeur de France à Soleure, flaire l'aventurier sous l'archimandrite et retire Rousseau de son équivoque compagnie. Ce dernier ayant conté ses aventures à l'ambassadeur, le secrétaire de l'ambassade, M. de la Martinière, c voulant voir de son style », lui en demande une relation, qui s'est retrouvée. C'est le premier en date des écrits de Rousseau, avec une lettre à son père de l'hiver de 1730 à 1734, tout à fait remarquable par le tour oratoire qui, chez lui, était évidemment inné. La correction relative de ces deux écrits, très travaillés, est curieuse à rapprocher des fautes grossières qui
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émaillent ses autres billets vers la même époque, et on y a déjà la preuve de la puissance de la réflexion et de la lime chez notre futur auteur.
Sur son désir de voir Paris, M. de la Martinière l'y expédie avec la perspective d'un poste de cadet auprès du neveu d'un colonel suisse. Chemin faisant, la tète de Jean-Jacques fabrique pour l'avenir un maréchal Rousseau, Pourquoi pas? Voltaire l'a dit :
Rose et Fabert ont ainsi commencé.
Mais le colonel était un ladre et Rousseau se trouvait réduit à sa paye de soldat, quand il apprend que Mme de Warens avait regagné la Savoie ou le Piémont.
Il pend l'uniforme au croc, pousse l'indiscipline jusqu'à jeter à la porte d'Auxerre une lettre satirique en vers à l'adresse du « vilain vieux avare » de colonel, et repart de son pied léger pour la Savoie, comme il en était venu, ayant fort déchanté d'ailleurs sur Paris et l'Opéra. Mais, pour rejoindre sa protectrice, il ne prit pas par le plus court, eut à Lyon ses pires aventures de vagabond, mourant de faim et couchant à la belle étoile, ce qui nous a valu une de ses pjlus fameuses descriptions, celle de la nuit au bord de la Saône. Enfin il reçoit des nouvelles de Mme de Warens qui était à Chambéry, et de l'argent pour la rejoindre, ce qu'il fit c avec transport », mais toujours à petites journées, et fort attentif aux montagnes et aux cascades. Il calcule mélancoliquement que ce fut le c dernier voyage pédestre » qu'il ait fait en sa vie, et note aussi, ce qui nous touche davantage : c C'est la dernière fois de ma vie que j'ai senti la misère et la faim >. Il allait trouver en effet, à Chambéry, bon souper et bon gite.
DEUXIÈME PÉRIODE (i'732-1741.)
Honssean à Chambéry. Lo cadastre i la musique $ les échecs I les romans; les lettres et les sciences. — IWarcisse. — Une crise salutaire. — Les détails de la vie de Rousseau à Chambéry sont restés obscurs, malgré de récents et intéressants
travaux, et ceux qu'il nous donne sont sujets à caution, mais l'histoire de son esprit y apparaît assez clairement, et c'est l'essentiel. On peut même aujourd'hui en dater les phases principales, avec une précision qui fait défaut dans les Confessions, leur auteur les écrivant de mémoire et brouillant les faits jusqu'à Avancer, par exemple, de deux ans son installation aux Charmettes, une date quittait pourtant bien mémorable pour lui et pour nous!
Rousseau fut d'abord employé au cadastre, s'en dégoûta vite et se crut une fois de plus la vocation de la musique. Il se remit à l'apprendre en l'enseignant, et aussi « par l'étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau ».
Sur ces entrefaites, il se lie avec un gentilhomme savoyard assez lettré, M. de Conzié, qui, venu pour prendre de lui des leçons de musique, finit par lui en donner de littérature et l'enchante de Voltaire. Le « germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans sa tête » ne demandait qu'à éclore, quand paraissent les Lettres philosophiques. « Quoiqu'elles ne soient assurément p*as son meilleur ouvrage, écrit Rousseau, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temps-là. » Il faudrait donc dater de 4734 cette phase importante de l'histoire de son esprit, et aussi, sans. doute, l'ébauche de Narcisse ou V Amant de lui-même, d'après la vague rectification de date que Rousseau apporta au « mensonge* » de la préface, laquelle avait présenté cette comédie comme écrite à dix-huit ans. Mais il dispersa encore quelque temps son attention sur d'autres objets, tels qye la phy»sique, la pharmacie, la botanique, les échecs etles romans de Prévost. € Je passai, dit-il, deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l'étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon dea livres que la connaissance de leur contenu. » Mais il se blesse et manque de s'empoisonner, dans une expérience maladroite de chimie. Cet accident, à la suite duquel il fait son testament (27 juin 1737), et une maladie plus ou moins imaginaire
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qui motive un voyage à Montpellier (4737), amènent une crise morale. Celle-ci l'oriente vers des occupations sérieuses, et, la conversation de quelques honnêtes gens l'y aidant, il se sent « entraîné peu à peu, malgré son état, ou plutôt par son état, vers l'étude avec une force irrésistible ».
Rousseau aux Charmettes (été de lYSS). — L'étude. — Un an de préeeptorat à Lyon (1*740- 1*741). — Opuscules divers. — C'est alors que Rousseau entreprit et vint à bout de compléter et de systématiser ses connaissances, avec une énergie et un succès qui en font, comme le remarque son compatriote Amiel, le type de V autodidacte. Cette entreprise eut pour théâtre, dans un site très pittoresque, près de Chambéry, la villa d'été des Charmettes, où Rousseau vint s'installer avec Mme de Warens en 4738; et son exécution était achevée quand il partit pour Paris en 4744. Nous appliquerons donc surtout à la période de 1738 à 4744 ce que Rousseau dit de tout son séjour à Chambéry : c C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient ».
Toutefois, dans cet intervalle, se place un séjour à Lyon d'un an (4'Ï^O-i744). 11 y fut précepteur des deux enfants de M. .de Mably^ et éprouva, pour son bien et aux dépens de ses élèves, qu'il ne suffit pas, pour enseigner, d'avoir de l'acquis ou même dés théories pédagogiques, telles que son Projet pour Véducation de M. de Sainte-Marie, qui est de cette époque. Notons seulement, au passage, que Rousseau, élevé jusqu'alors dans un milieu relativement pieux, se lia à Lyon avec quelques libres-penseurs dont il subit l'influence, comme en témoigne certaine* épître en vers, assez mécréante, à M. Bordes. De cette même époque (4738-4741) "datent aussi d'autres pièces de vers telles que le Verger des Charjnettes, poème médiocre, mais document précieux; et deux opéras : Iphis, resté à l'état d'ébauche, et la Découverte du Nouveau Monde, achevé, et dont il commença-même la musique. Ce furent, avec V Amant de lui-même, les premiers essais du jeune précepteur dans la carrière des lettres. Ils ne font pressentir en rien le genre de talent qui devait Tillustrer. De Lyon, où il avait médiocrement réussi, il était revenu s'en-
fermer quelques mois dans « son cher cabinet des Charmettes >, d*où il prendra son essor vers Paris à Tautomne de 1741.
Ronsseaii, « autodidacte ». — 11 « tâte la pente de son esprit ». — Avant de ïy suivre, arrêtons-nous à considérer, avec lui, comment il s'y prit pour « donner de la consistance » aux idées et aux connaissances qui s'étaient amassées dans son esprit, au hasard de ses lectures discursives, depuis les histoires de Plutarque et le roman de VAstrée^ dévorés avant Tàge de dix ans, jusqu'aux EiUretieM sur les sciences du P. Lamy, lus et relus cent fois, à vingt-cinq ans, en passant par le latin rudimentaire de M. Lambercier, du séminaire de Ghambéry et de l'abbé de Gouvon.
« Deux ou trois mois se passèrent, dit-il, à tâter la pente de mon esprit. > D'abord il veut tout embrasser d'une étreinte encyclopédique, s'égare dans des recherches divergentes, mais voit le danger, sort péniblement du labyrinthe où il s'engageait, découvre pour son compte la méthode dite de proche en proche^ voit la liaison des choses, et va des branches au tronc. Dès lors il tient son « plan d'études ». Il y introduit la variété des. occupations comme moyen de délassement, répartit son temps entre le latin toujours rebelle, les mathématiques, la cosmographie et les spéculations philosophiques de Locke, de Malebranche, de Leibniz et de Descartes, qu'il renonce à concilier, se contentant de les emmagasiner, quitte à les comparer et à les trier plus tard. Il réussit ainsi à mener à bien tout seul une entreprise redoutable pour le plus habile des pédagogues, celle de reprendre en sous-œuve, à vingt-cinq ans, une éducation interrompue à treize et d'ailleurs manquée dès le premier âge, ce qui est prodigieux.