SA CORRESPONDANCE
pareille à celle de Montaigne dans le passage si intéressant des Essais, où il conte et commente sa chute de cheval *. Puis ce seront des rétours gracieux vers le passé, comme cette notation si délicate de ses sensations à l'ile Saint-Pierre, entre les rives < romantiques » du lac de Bienne, qui remplit la cinquième promenade. Et dans la dixième qui commence ainsi : « Aujour-^ d'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante aiis de ma première connaissance avec Mme de Warens », quelle fraîche et pardonnable évocation du passé lointain ; quelle lan^ gueur délicieuse dans ce style dont la folie même n'avait d'ailleurs pu altérer la limpidité ! C'était la dernière de ces rêveries t où, disait-il, je prépare d'avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi >. Elle est interrompue, mais il avait fermé le cercle; la vie de son esprit, le « long rêve », comme il l'appelle dans une lettre à Malesherbes, était fini. • On ne le saurait pas tout au long, sans la Correspondance.
La Correspondance. — Ronssean épisftolier. — Goût allo-^ broge de son sel attlqae. — Certes il n'était rien moins qu'épistolier. Il n'avait ni la souplesse, ni la coquetterie, ni la présence d'esprit que le genre exige. 11 le confessait : c C'est un geni'e dont je n'ai jamais pu prendre le ton et dont l'occupation me met au supplice,... je n'ai de l'esprit que dans meâ souvefiirs » : et encore sur ce chapitre de l'esprit est-il mauvais juge. Qu'on lise, par exemple, certaines plaisanteries de Saint- Preux et de Rousseau en personne sur l'Opéra français, ou mieux ia Vision de Pierre de la Montagne , dit le Voyant, Combien laborieuse est sa fantaisie ! Quels épais calembours ! Se peut-il rien voir de plus allobrogcf Et c'est à propos de cette erreur de son goût qu'il écrira : « Du Peyrou lit imprimer à Genève ce • chiffon qui n'eut dans le pays qu'un succès médiocre, les Neuchâtelois, avec tout leur esprit, ne sentant guère le sel atlique ni la plaisanterie, sitôt qu'elle est un peu fine » ! 11 n'a donc pas eu, en général, plus d'esprit dans ses lettres que dans la conversation, où il ne trouvait qu'après coup ce qu'il avait à répondre, ayant, comme on dit, le mot de l'escalier, c Que n'ai-je ma plume dans ma bouche! > s'écriait-il. Il ne l'avait même
l. Voir ci-dessus, p. 141.
e$4 JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
pas flomreat ao boot des doigts, quand fl écrÎTaîl un simple billeU
Les meilleures des quinze cents lettres de loi que Ton a publiées jusqu'ici sont des mémoires, des i^doyers ou des dissertations, toujours des pièces d'éloquence. Mais elles cirent toutes sortes de renseignements précieux sur ses œuvres et sa vie, expliquant Tune et apportant aux autres les plus curieuses corrections, sons le coup des critiques. En un mot, elles achè- Tcnt de nous faire connaître son caractère et ses idées: elles montrent Fardent Jean^acques en action.
La • Lettre A Ckristofte ëe ■€•■■■■> •. » La Lettre à ChrUiophe de Beaumont se rattache aux écrits biographiques de Rousseau, par la première partie où il se peint en raccourci. EHe présente, dans son développement, une dialectique aussi serrée que celle de la Lettre à D'Alembert, et elle est surtout remarquable par sa conclusion. La nature du débat et Torgueil de Fauteur mis à part, Rousseau n'a rien écrit qui soit d'une plus fière allure, d'une plus mâle éloquence que cette péroraison* Elle vaut, par là, les plus beaux passages de la frofeBiian de fui du Vicaire savoyard.
Les « Lettoes 4e la Meatai^e -. — Les hetire$ de la Montagne n'ont ni le même feu, ni le même éclat. Ce n'est pas quïl faille prendre à la lettre la déclaration de c stoîque modération >, qu'afficha plus tard leur auteur. Bien qu'il proteste, dans ses notes sur le intiment des citoyens, c qu'il a fait de douloureux sacrifices pour ne pas troubler la paix de sa patrie », et bien qu'il les ait faits réellement dans la suite, on pourrait relever, parmi ces Lettres, plus d'une conséquence formidable tirée du I Contrat social, dont il voyait la violation dans celle de la Constitution genevoise. Il y a même une théorie en règle du droit du c peuple souverain » à s'insurger conU% les c vingt-cinq despotes... injustes magistrats, qui se mettent au-dessus dés lois ». Mais ses efforts pour se contenir sont évidents, et don^ nent ici à son éloquence un accent de gravité curieux à noter.
Le théâtre de Ronsscan. —.11 y a un Rousseau peu connu, intéressant, par contraste, et qu'il faut avoir lu, pour connaître l'auteur tout entier : c'est Fauteur dramatique. Avant d'avoir ~^ué son talent d'éprivain à la vérité, au point de s'excuser de