AVÈNEMENT DE LA PROSE : PETITS CHRONIQUEURS
gnon, pour se donner du cœur, tout Français s'écrierait volontiers : € Seneschaus, laissons huer ceste chenaille, que, par la coife Dieu, encore en parlerons-nous entre vous et moi de ceste journée es chambres des dames >.
Voilà ce qu'attestent ces nombreux Mémoires qui, depuis tant de siècles, comptent parmi les productions les plus curieuses de notre esprit national. . . 1 .
IKos chroiiiqncnrs secondaires. — Nos chroniqueurs sont les continuateurs naturels des trouvères épiques, et leur succèdent comme les logograpkes aux aèdes dans l'ancienne Grèce. Les chroniques latines traduites et amplifiées en langue vulgaire ou euromancées, et les poèmes historiques dérimés, voilà la double source des chroniques françaises. Le Flamand Henri de Valenciennes^ un contemporain de Villehardouin et son continuateur, parait bien n'avoir fait que dérimer une des innombrables chansons du cycle des croisades. Plus de 5(V chroniques françaises suivent celle-là, sans compter les latines, entre Villehardouin et Joinville. Les Gi*andes Chroniques de Saini-Denis, qui se continueront sans interruption, en français, jusqu'au xv*' siècle, à partir de leur traduction du latin en 1274, par dom Primaty sont les plus considérables. Mais les Récils d'un ménestrel de Reims (1260) (selon le titre de l'édition de Wailly) et la compilation connue sous le nom de Chronique d* Outre-Mer sont de beaucoup les plus remarquables par le style. Elles ont, surtout la première, une aisance simple, du mouvement, du pittoresque. Celles du xiv° siècle n'offrent guère que leur intérêt historique et nous ne trouvons à citer parmi leurs auteurs que Jean Lebel, pour l'honneur qu'il a eu d'offrir d'abord un thème et un modèle à Froissart. Le genre se relève un peu au xv° siècle, entre Froissart et Commynes, avec Enguerrand de Monstrelet, le prolixe continuateur de Froissart^ que Rabelais dit plaisamment c plus baveux qu'un pot à moutarde », puis avec Georges Chastellain, Jean Juvénal des Ursins, sans oublier Christine de Pisan.
IVos quatre grands elironlqucnrs. Continuité de leurs ehroniqaes respectives. — Nous nous arrêterons seulement ici aux maîtres chroniqueurs : Villehardouin, Froissart, Joinville et Commynes. Avant de les étudier séparément, remar-
quons qu'en fait, de Villehardouin à Joinville et de Joinville à Froissart — qui est plus séparé de Commynes par les idées que par le demi-siècle d'intervalle, — il y eut presque continuité, Joinville étant né moins de vingt ans après la mort de Villehardouin, et Froissart moins de vingt ans après celle de Joinville; et qu'ils vont nous présenter, en oculaires témoins, le tableau de près de quatre siècles de notre histoire nationale.