‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 48 sur 334 · SA VÉRACITÉ RELATIVE : MŒURS DES CROISÉS · texte numérisé non relu

SA VÉRACITÉ RELATIVE : MŒURS DES CROISÉS

leur intérêt commun, pour faire dévier la croisade vers Zara et Constantinople, au mépris des serments des croisés et des objurgations réitérées dlnnocent III. Mais rien ne prouve que ce plan aurait été conçu par les Vénitiens, dès qu'ils signèrent le traité de 1201, dont Villehardouin avait été le principal négociateur, et tout indique au contraire qu'il serait né de circonstances ultérieures à ce traité. D'ailleurs, en prêtant les mains à cette transformation de la croisade sainte en une entreprise militaire et politique, qui ne fut en somme qu'un acte de grande piraterie et parfois d'exécrable vandalisme, Villehardouin put croire et dut croire un moment qu'il prenait le chemin de Jérusalem, sinon le plus court, du moins le plus sûr. Et puis la soumission promise de l'Église grecque au souverain pontife, le dessein conçu et achevé de « conquerre la terre et mettre à Tobédience de Rome > achevaient de rassurer sa conscience, même sur son installation définitive en Remanie ! D'ailleurs il suivait son suzerain : là était le sommaire de ses devoirs tout féodaux, ceux pour la violation desquels il n'a pas assez d'invectives à l'occasion. Et à la suite de son seigneur il frappait les grands coups qui évitent la mauvaise chanson, comme dit Roland :

Or guart cascuns que granz colps i empleit, Maie cançun ja cantée n'en seit!

Ajoutons que, en sa qualité de diplomate, il ne se croyait pas obligé de tout dire. Mais ici son silence est excusable; ce qui ne l'est pas, c'est ce qu'il dit, traitant en déserteurs les dissidents qui avaient pour excuses leur piété et les ordres formels du pape, c'est-à-dire l'esprit et la lettre de leur engagement.

Tyrannie et vandalisme des croisés. — Villehardouin fait blanc de son épée. — Le second reproche adressé à Villehardouin est encore relatif à une réticence dont l'importance historique est moindre, mais dont la portée morale est plus grave. Il s'agit du silence qu'il garde ou du peu qu'il rapporte sur les actes de cruauté et d'intolérance, d'exaction et de pillage par lesquels les croisés souillèrent leur victoire et dont Innocent m nous est un garant plus sûr, et aussi indigné d'ailleurs.

que le témoin oculaire, l'historien grec Nicétas. Muet sur le bon droit des patriotes grecs, sur le stupide vandalisme des croisés, Villehardouin n'a d'indignation que pour ceux qui n'apportent pas leur butin à la masse commune. Pour le reste il fait blanc de son épée. C'est, par exemple, un singulier prétexte pour déposséder les gens que d'invoquer leurs méfaits : t Or oîez se ceste genz dévoient terre tenir ou perdre ! > Le maréchal de Romanie n'a ici d'autres excuses que ses préjugés et son ignorance.

Une vérité de chaocellerie. — €e qni rond Villehardouin peu Mympatliique. — Mais, ces réserves faites, on ne peut accuser Villehardouin d'avoir altéré les faits qu'il rapporte, et il avait le droit d'écrire : c Ce tesmoigne Jofroiz de Villehardouin li mareschaus de Champaigne qui ceste ovre traita ». Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il dit est vrai, c à son escient, par verte ». C'est ce qu'on appelle une vérité de chancellerie, et c'est ainsi que notre madré Champenois crut concilier pour la postérité ses doubles devoirs d'historien et de diplomate.

Certes il a fait des calculs plus habiles que celui-là, car sou autorité en est fort diminuée sur des points essentiels, et il n'obtient pas la sympathie de ses lecteurs, malgré les preuves éclatantes de sa bravoure réfléchie, de sa fidélité de vassal, et même du grand talent d'écrivain que nous allons faire ressortir.

L'ÉCRIVAIN

Composilion de sa chronique. — La chronique de Villehardouin a été intitulée par les éditeurs : la Conquête de Constantinople. Ce titre désigne mal de simples mémoires dictés, au fil des événements, probablement pour être récités en pubhc, comme en témoignent ces formes prémonitoires, si fréquentes parmi ses récits : c Seignor, sachiez.... Or oiez... », etc. Aussi toute recherche de l'effet en est-elle absente, dans le détail des

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narrations ou des harangues, comme dans Tensemble de la composition.

Sa narration* -- Son pittoresqnc. — Ses récits de bataille ont, dans leur ordonnanc:î, la précision technique d'un rapport d'état-major, mais ils sont rehaussés çà et là, au courant des faits, par des traits descriptifs ou pathétiques, d'autant plus saisissants qu'ils sont plus inattendus et plus courts. Par là il rappelle Thucydide. On peut citer comme de curieux spécimens de sa manière en ce genre : tout le récit de la défaite et de la retraite d'Andrinople, celui de la délivrance du Chivetot, ou encore celui de l'appareillage de la flotte à Corfou où éclate le mâle orgueil du soldat devant le spectacle de sa force. Le voici : « Et bien tesmoigne Jofroiz li mareschaus de Champaigne, qui ceste uevre dita (qui aine n'i menti de mot à son escient, si come cil qui a touz les conseuz (conseils) fu), qu'onc si bêle chose ne fu veûe. Et bien sembloit estoire (flotte) qui terre deûst conquerre; que tant qu'on pouoit veoir a ueil ne pouoit on veoir se voiles non (sinon) de nés et de vaisseaus, si que li cuer des ornes s'en esjoïssoient moût *. >

Certes il est bien loiu d'éprouver devant les merveilles de Conslantinople l'émotion bavarde de som contemporain Robert de Clari. A la vue de la capitale de l'Orienï il se bornera à noter la richesse et la hauteur des monuments, < ces halz murs et ces riches tours,... ces riches palais et ces haltes yglises ». S'il honore d'une attention plus particulière la colonne de Théodose, < une des plus haltes et des mielz ovrées de marbre qui onques fust veue b, c'est qu'on va précipiter Marchuflès de son sommet *. Néanmoins ces traits suffisent à témoigner de son émotion et la communiquent. Quel pathétique par exemple dans ce cri du barbare stupéfait à l'aspect de Constantinople : < Et sachiez que il n'i ot si hardi cui la chars ne fremist », suivi de cette remarque virile : que chacun alors regarde ses armes ! Il ne s'attarde pas décrire, au matin d'une bataille, la beauté du ciel et le chant des oiseaux, comme son continuateur Henri de Valenciennes.

1. Cf. Extrait des chroniqueurs, p. 18 sqq. ; p. 66 sqq. ; p. 79 sqq. Hachette.

2. Cf. au contraire ladmiration prolixe de Robert de Clari pour les monuuients ea général et les colonnes en particulier (cf. Extraits des chroniqueurs, p. 127 sqq. Hachette).

Pourtant il notera le paysage d'un trait rapide, dans le goût des vieux trouvères.

Glers fut li jurz 6 belz fut 11 soleilz,

dit l'auteur de Roland, au jour de Roncevaux, et Villehardouin, au matin de l'assaut de Conslantinople, notera aussi sobrement : < E li matins fu beaus, un pou après le soleil levant >. Il rencontrera même, toujours sans le chercher, le pittoresque des mots, outre celui des choses, par exemple quand il montre l'usurpateur Marchuflès c chauçant les hueses (honseaux) vermeilles du mort », ou qu'il s'écrie devant les flots des Grieus (Grecs) sortant de Conslantinople : c cil avoient si grant foison de gent, que tuits fuissiens noté entr'aus (noyés parmi eux) >.

Lies haraug^es dans Villehardouin. — Les discours qu'il rapporte sont vigoureux et directs, et permettent d'affirmer qu'il était le plus éloquent des croisés, le mieux emparlé, pour lui appliquer une de ses expressions. Nous citerons : pour son pathétique, sa harangue au peuple de Venise; pour sa fermeté, celle à Isaac, et pour sa mâle concision, celle où il décide le doge à la retraite et qui tient en deux phrases, que voici : « Sire, vous veez la mésaventure qui nous est avenue : perdu avons l'empereur Baudouin et le comte Loueïs, et le plus de nostre gent, et de la meilleur. Or pensons deu remanant garir; que se Dieu n'en prent pitiez, nous somes perdu ^ > Il a su la mort de ses compagnons d'armes, en guise d'oraison funèbre, des phrases courtes comme des épitapheset d'un style tout lapidaire; ainsi sur Thibault : < Chaques hom de son aage ne fu plus amés de ses homes ne de l'autre gent », ou encore sur Boniface dont la mort tragique clôt sa chronique : < Ha las ! come doulereus domage ci ot à l'empereeur Henri et à touz les Latins de la terre de Romenie, de tel ome perdre par tel mésaventure, un des meilleurs barons et des plus larges, et des meilleurs chevaliers qui fust en remanant (dans le reste) deu monde! »

Le style de Villehardoain. Analogies entre sa chronique et les chansons de g^este de la bonne époque. — Ainsi le trait dominant du style de Villehardouin, dans la narration

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