SON ÉLOQUENCE : COMMYNES ET BOSSUET
et tout romanesque de ses analyses psychologiques, par la portée de ses idées, par l'intensité de l'expression, par le mordant de son ironie et en maint endroit par son éloquence.
Son éloquence. — Commynes et Bossnef. — Cette éloquence n'est guère dans ces discours qui sont rares et courts, comme celui-ci du duc Jehan de Calabre : « Or ça, nous sommes à ce que nous avons tous désiré : voy la le Roy et tout son peuple sailly de la ville, et marchent, comme dient nos chevaulcheurs ; et pour ce, que chascun ait bon vouloir et cueur. Tout ainsi qu'ilz saillent de Paris, nous les aulnerons a l'aulne de la ville, qui est la grant aulne. » Elle est tantôt dans des réflexions courtes et incisives sur cet esprit d'imprudence et d'erreur.
De la chute des rois funeste avant-coureur;
dans celle-ci par exemple : c Et ne s'en trouve point pis disné ne pis couché.... A l'heure qu'il y pensera le moins. Dieu luy fera sourdre ung ennemy, dont par adventure jamais ne se feust advisé » ; ou dans cette autre qui renferme en deux lignes toute l'oraison funèbre du Téméraire : « Or sont flnees toutes ses pensées, et le tout tourné à son préjudice et honte; car ceulx qui gaignent en ont tous jours l'honneur » ; tantôt encore dans une longue tirade, comme celle où il évoque, par ces j'ay veu pathétiques, la grandeur déchue de la maison de Bourgogne : < D'Angleterre y ay veu les deux frères du roi Edouard, le duc de Clarence, et le duc de Clocestre qui puis s'est faict appeller roy Richard; de l'autre parti du roy Henry qui estoit de la maison de Lancastre, y ai veu toute ceste lignée, ou peu s'en failloit. De tous costez ay veu ceste maison honnoree, et puis, tout à un coup, cheoir sens dessus dessoubz; et la plus désolée et deffaicte maison, tant en princes que en subjectz, que nulz voisins qu'ils eussent ». Elle est enfin dans tous ces passages où il sonde les cœurs comme Tacite, ou déclare aux grands de la terre, sur le ton de Bossuet dont on l'a rapproché souvent, c pourquoy la puissance de Dieu se montre plus contre les grans que contre les petiz ». Ne sent-on pas déjà passer le souffle oratoire du grand sermonnaire, et n'entend-on pas sonner l'accent même du Sermon sttr Vambilion, dans ces
lignes d'une éloquence si pressante et si pathétique : « Mais des grands princes et princesses, de leurs grans gouverneurs, et des conseillers des provinces et viles désordonnées et desobeyssans a leur seigneur, et de leurs gouverneurs, qui se informera de leur vie? L'information laicte, qui le portera au juge? Qui sera le juge qui en prendra la congnoissance, et qui en fera la pugnition?... L'information sera la plainte et la clameur du peuple y qu'ilz fouUent et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion ne pitié ; les douloureuses lamentations des vefves et orphelins, dont ilz auront faict mourir les maris et pères, dont ont souffert ceulx qui demeurent après eulx; et generallement tous ceulx qu'ils auront persécutez, tant en leurs personnes que en leurs biens : cecy sera V information, et leurs grans criz pour plaintes et piteuses larmes les présenteront devant Noslre Seigneur qui en sera le vray juge, qui, par adventure, ne vouldra attendre a les pugnir jusques a l'autre monde, et les pugnira en cestuycy? >
Place de Commynes dans la littératnre hlaloriqne, — Le premier en date des i^rands mémorialistes. — Voilà certes une éloquence toute nouvelle dans notre langue. Mais elle est plus forte de choses que de termes ; et elle ne suffit pas, vu sa rareté et les défauts du reste, à élever Commynes, comme écrivain, au niveau de ses prédécesseurs ou même de quelques-uns de ses contemporains. La brièveté lumineuse de Villehardouin, la bonhomiç enjouée de Joinville, le coloris de Froissart, font paraître assez terne et assez gauche la langue de Commynes. Il est même au-dessous de Georges Chastellain pour l'ordonnance de la composition et l'allure du récit, comme d'Olivier de la Marche pour la couleur ou le naturel. Néanmoins, par la maturité de sa pensée et certaines qualités neuves de sa langue abstraite, il a fait sentir le premier que le français moderne était capable de grandeur et de force, en un mot d'éloquence. Il a apporté dans l'histoire cette auctorilé et cette gravité dont le louait Montaigne, et, s'il n'est pas encore un historien, du moins est-il plus qu'un chroniqueur, le précurseur direct de nos grands mémorialistes, des Retz et des Saint-Simon.
Inférieur aux Villehardouin, aux Joinville, aux Froissart et même à d'autres chroniqueurs par les qualités du style, il les
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