SA MÉTHODE DISCURSIVE; UNITÉ MORALE; BONNE FOI
Ses idées ont la mobilité t du vif argent qui va se menuisant et 6'espaq)illant sous les doigts >, lorsqu'on prétend le saisir ou le contraindre. Par conséquent, les formules n'ont aucune prise gurce libre esprit qui fuit, se dérobe et, du jour au lendemain, ne se reconnaît plus.
Telle est l'impression de ceux qui abordent les Essais, comme il abordait lui-même la plupart des sujets qu'il traite, au hasard et à l'aventure. On serait alors tenté de le regarder comme un rêveur plus soucieux de s'ébattre que de s'assâgir. Mais, pour peu qu'on le pratique familièrement, les traits décisifs d'une physionomie se dégagent, et l'harmonie d'un caractère éclate sous les contradictions de ces confidences qui se sont fait écouter du lointain avenir, sans s'être jamais adressées directement à la postérité.
L'oiiUé morale du livre* — Sa bonne fol. ^ Ce qui nous frappe tout d'abord, c'est la bonne foi d'une conscience qui Toudrait savoir la vérité sur la destinée humaine, mais se résigne d'avance à des mécomptes, et s'en console par le sentiment de sa pleine indépendance, ou l'attrait même d'une poursuite désintéressée. Faute de mieux, l'observateur aura du moins enrichi son expérience, et satisfait sa curiosité par de nouveaux témoignages qui pourront confirmer son doute universel. Or, cette incertitude ne lui étant jamais un tourment, il parait moins désireux de la dissiper que de s'y affermir et de la propager autour de lui, comme un calmant propre à tempérer le fanatisme des violents qui se croient infaillibles. Il entre même quelque prévention dans cette défiance qui suspend tout jugement, de peur d'être dupe. Il est visible qu'au lieu de se tourner en douloureuse inquiétude, ces indécisions lui deviennent une sorte de volupté. Elles se prêtent si bien aux ressources de sa verve, et les font valoir avec tant d'avantage que nous finissons par y soupçonner un secret parti-pris, ou l'entraînement d'une habitude irrésistible. En effet, il n'est pas une question frivole ou sérieuse que Montaigne ne s'ingénie à résoudre par le pour et le contre. Qu'il s'agisse de la vie pratique ou morale, de l'objet le plus vulgaire ou le plus relevé, il ne risque une opinion que pour rebondir vers une autre qui la contredit ; mais il lui en oppose immédiatement une troisième dont il s'écarte de nou-
veau, sans s'arrêter à aucune. On dirait un pendule agité par de légères oscillations jusqu'au moment où il trouve son équilibre dans rimmobilité, à égale distance des points extrêmes qu'il avait touchés un instant pour s'en éloigner au plus vite. Voilà quelle est la méthode, ou plutôt (car ce mot ne sied guère à Montaigne) l'allure instinctive d'une intelligence que M. Prevost-Paradol, dans son beau livre sur les Moralistes français, comparait à ce champ de bataille où, semées. par Jason, les dents d'un dragon c se changèrent soudain en hommes armés prêts à s'égorger les uns les autres >. Mais, tandis que cette lutte intérieure est pour certaines âmes une fatigue et une souffrance, elle divertit comme une comédie ce philosophe narquois et souriant qui cherche dans une enquête impuissante son amusement et même son repos.
Doctrine des « Essais ». — Son qniirlier générmi, — Chapitre snr Raymond Sebond. — Pour nous en convaincre, il suffirait d'ouvrir à la première page venue ce journal psychologique où l'homme et l'écrivain ne font qu'un. Mais il vaut mieux aller droit à un chapitre capital et de longue haleine, où se concentrent les éléments épars dans tous les autres; car il ressemble à un grand lac au sein duquel se seraient déversés les cours d'eau descendus des collines environnantes. Nous voulons parler de l'étude que Montaigne intitule Apologie de Eaimond Sebond^ et qui forme, à elle seule, la sixième partie des Essais (l. III, c. XII). Nous avons déjà vu que dans sa jeunesse, pour complaire à son père, il avait traduit un livre latin de ce docteur espagnol, la Théologie naturelle, traité qui prouvait la nécessité de la foi par « la vue du monde et des créatures *. C'était une entreprise analogue à l'ouvrage de Fénelon sur VExistence de Dieu. Publiée en 1569, selon les volontés paternelles, cette traduction subit des censures diverses : les uns estimèrent périlleux le projet d'appuyçr le dogme sur la raison, et les autres reprochèrent à la thèse de n'être pas concluante. Or ce fut sous couleur de répondre à ces objections que Montaigne composa cet essai dédié à la reine Marguerite — que devait épouser Henri IV, trois ans plus tard, — esprit aimable, friand do doctes entretiens, aussi peu prude que possible, et affranchi de toute idée gênante.