‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 126 sur 337 · PENSÉES : LEUR PLAN · texte numérisé non relu

PENSÉES : LEUR PLAN

présenter un texte sincère. Mais l'érudition exigeante de M. Ernest Havet mit la dernière main à cette restauration, en réparant plus d'une erreur et d'un oubli, notamment dans la célèbre conversation sur Epictète et Montaigne. Aussi peut-on dire que son nom est désormais inséparable de celui de Pascal, dont il est, avec Sainte-Beuve, l'interprète définitif, ou du moins le plus compétent ». Après ce préambule historique, nous essayerons d'exposer la thèse de Pascal, et d'indiquer le plan qu'il a suivi.

Plan du monament. Esprit scîentiGque — Pour un géomètre, chez lequel l'extrême sensibilité devenait elle-même une extrême logique, la méthode étant de première importance, dégageons d'abord celle que s'est proposée cet impérieux esprit formé par la discipline des sciences exactes et naturelles. V Entretien de Pascal avec M. de Sacy sur Epictète et Montaigne sera notre guide, comme pour Sainte-Beuve et Prevost-Paradol, et tous ses commentateurs de bonne foi ; car c'est la clef du livre.

Pascal prétend appliquer à l'apologie du dogme la méthode de l'expérience et de l'induction; ou plutôt, il veut donner au christianisme, dans la science de l'homme, le rôle que joue l'hypothèse dans celle de la nature. Rassemblant un nombre imposant de faits psychologiques, dont nous ne pouvons nier l'existence, il tend à prouver que toute philosophie est impuissante à les expliquer, qu'une seule religion y réussit, qu'en dehors d'elle l'homme serait une énigme pour lui-même, par conséquent qu'elle est la vérité absolue ; car ses mystères sont l'unique solution de ces problèmes qui, sans elle, nous seraient inaccessibles. 11 en est donc de la foi comme de la croyance à l'une des lois qui régissent le monde, l'attraction par exemple, que personne n'a pu voir ni toucher, mais dont la vertu n'en

1. Pour les autres éditeurs et commentateurs des Pensées. — M. Molinier notamment, dont le texte est le plus scrupuleusement fidèle et a été reproduit dans la quatrième édition de M. Havet, — et leurs mérites respectifs, voir Précis historique et critique de la littérature française, par Eugène Lintilhac, t. II ch. V (Paris, André-Guédon), et la bibliographie ci-après.

est pas moins évidente, puisqu'elle seule nous fait comprendre le suprême ressort de l'univers, celui qui agit sur tous les corps, depuis le grain de sable jusqu'aux astres.

On voit par là comment Pascal est devenu moraliste. Faisant pour la théologie ce que Socrate fit pour la philosophie, c'est-àdire la fondant sur l'observation de l'âme humaine, il interrogea notre raison et notre volonté pour les convaincre toutes deux d'une infirmité native, qui les condamne Tune à ne rien savoir, et l'autre à ne rien pouvoir, malgré des ambitions qui attestent une origine toute divine. Plus sont étranges les contradictions qui éclatent chez l'être moral dont il sonde l'abime, et plus sera vive la lumière qui sortira de ces obscurités. Car, après nous avoir confondus par le spectacle des contrariétés que ne sauraient concilier ni les stoïciens qui enivrent notre orgueil, ni les épicuriens qui nous dégradent, il nous montre dans le christianisme la seule issue qui reste à notre désespoir, en attendant que nous l'acceptions avec joie, comme une bienfaisante certitude.

En somme, l'auteur des Pensées se propose d'amener un homme à adhérer d'esprit et de cœur à la vérité de la religion chrétienne. De là deux ordres de preuves : les raisons proprement dites qui s'adressent à l'esprit seul, et celles où le cœur parle aussi. Les raisons du premier ordre se réduisent à deux chefs principaux : d'abord les contradictions de notre nature morale que le dogme de la chute et de la rédemption explique seul; ensuite le fameux pari. Les raisons du second ordre sont les preuves directes et indirectes de la vérité de la religion chrétienne, tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, des prophéties et des miracles, de l'histoire et surtout de la foi. Nous insisterons sur celles du premier ordre.

Sans analyser ce monologue sublime dont les accents sont brisés comme par les secousses d'une fièvre intermittente, résumons rapidement les principaux traits du tableau qui nous y représente l'âme humaine effrayée d'elle-même.

Premier ordre de preuves : De l'indifférence des hommes sur le problème de leur destinée. — Le premier signe de notre misère est pour Pascal Y indifférence du plus grand nombre sur les questions redoutables que suscite la per-spective d'une

PENSÉES : PREMIER ORDRK t)Ë PREUVES. -rM

autre vie, d'où nous sépare une barrière si fragile. Avoir tant d'imprévoyance à deux pas de la mort, n'est-ce pas une marque d'aveuglement"? A plus forte raison y a-t-il folie à triompher de notre ignorance. Que faut-il donc penser de ceux qui « font les braves contre Dieu », ou sont fiers de leur doute? Et cependant € l'homme est si dénaturé qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela! »

Loin de songer au grand problème, la plupart n'ont en effet d'autre souci que de s'en détourner à l'aide de divertissements tels que le jeu, la chasse, ïambition et la politique; mais, loin de guérir le mal, tous ces prétendus remèdes ne font que le rendre plus incurable.

L'insouciance qui nous possède sur le plus pressant de nos intérêts n'est du reste qu'une des illusions innombrables qui nous assiègent, car, autour de nous et en nous, tout est mensonge, convention ou, comme il dit , puissance trompeuse. N'est-ce pas faute de vraie science et de vraie justice que la justice et la science affectent un si vain appareil, pour duper Vimaginution, « cette maîtresse d'erreur et de fausseté... qui a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres et ses fous »? Dans cette revue des « piperies » dont s'avisent les habiles, les sarcasmes de Pascal n'épargent aucun charlatanisme. Il se raille de « l'avocat bien payé qui trouve plus juste la cause qu'il plaide », du bonnet carré des docteurs et de « leur grimace », du « déguisement des gens de guerre », des « robes rouges et des hermines », dont les magistrats e s'emmaillotent en chats fourrés ». Les rois eux-mêmes, « s'ils ne sont pas masqués d'habits extraordinaires, pour paraître tels, ne se sont-ils point accompagnés de gardes, de hallebardes et de trognes armées qui n'ont de mains et de force que pour eux? » Bref, « l'homme n'est qu'hypocrisie, en soimême et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité; il évite de la dire aux autres, et toutes ces dispositions ont une racine naturelle dans son cœur. »

Impuissance de la raison, de la volonté. — Le vrai, comment d'ailleurs pourrions-nous l'atteindre, perdus que nous sommes dans un petit canton de cette terre, lorsque « tout le monde visible n'est qu'un trait dans l'ample sein de la nature »?

Suspendus entre les deux abimes de l'infini et du néant, Je l'extrême grandeur et de l'extrême petitesse, ne sommes-nous pas tenus, par cette « disproportion même », à distance de toute réalité, de tout principe et de toute fin? Puisant alors à pleines mains dans l'arsenal pyrrhonien qui lui offre Montaigne, et en particulier dans ce formidable chapitre consacré à l'apologie de Raymond de Sébonde que nous avons eu à analyser plus haut, Pascal s'arme contre la raison de tous les arguments que lui oppose le doute le plus résolu. Il concentre en formules énergiques et passionnées tout le scepticisme où s'égaye l'auteur des Essais. « Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence; un méridien décide de la vérité : en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent : le droit a ses époques. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; telle est la conclusion où se condensent des railleries impitoyables contre nos prétentions et notre faiblesse.

Misère et grandeur île l'Iionime. — Cet état qui nous est inhérent est cependant contraire à notre inclination; car nous sommes avides de certitude : « Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. » De là, un conflit sans trêve qui témoigne tout ensemble de notre misère et de notre grandeur. N'est-ce pas grandeur en effet que de se sentir misérable"? Oui, nos misères sont « misères de grand seigneur et de roi dépossédé ». Elles ont beau nous « tenir à la gorge », elles ne répriment point l'instinct généreux qui nous relève. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant; il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que celui qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. » Telle est la contre-partie du pessimisme désolant qui nous foulait aux pieds. Voilà comment Pascal nous met sans cesse en contradiction avec nous-mêmes, par un parti-pris qu'affime ce cri de douleur : e Quelle chimère est-ce donc que l'homme, quel

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monstre, quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers!... S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante et le contredis toujours, jusques à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. »

La philosophie ne saurait expliquer cette énigme. — Le problème ainsi posé, il se tourne vers les philosophes, et leur demande ce qu'ils en pensent. Or chez eux il ne constate qu'embarras ou méprises. « Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir Dieu; les autres renoncer à la raison, et devenir brute. » Egale vanité des deux côtés ! Car si la vertu des stoïciens n'est qu'un « mouvement fiévreux que la santé ne peut imiter », le bonheur que les épicuriens cherchent dans le plaisir n'est « qu'un mensonge qui trompe ». Entre les sceptiques et les dogmatiques, le choix ne vaut guère mieux; car « nous avons une impuissance à prouver invincible à tout le dogmatisme ; et nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme? » C'est Dieu qui répondra : « Ecoutez Dieu ! »

Le christianisme seul reconnaît en nous le conflit da bien et du mal, l'explique et le paciGe. — La réponse, on le pressent, elle est dans la seule religion qui puisse satisfaire aux conditions suivantes : 1° reconnaître en nous la lutte de deux natures, 2° l'expliquer, 3° la pacifier. Le christianisme, en effet, ne cesse de nous montrer la révolte du mal contre le bien, de la chair contre l'esprit, de l'erreur contre la vérité. Or la raison de ce désaccord, il la trouve dans le dogme de la déchéance. Enfin, il nous offre le salut dans le mystère de la Rédemption.

C'est là que voulait en venir cette psychologie désespérante qui fait sortir la foi d'un examen de conscience, comme une conclusion de ses prémisses. Si l'hérédité de la faute « heurte rudement l'infirmité de notre intelligence », ce n'en est pas moins « l'abîme où le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours », de sorle que « l'homme est plus inconce-

vable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme ».

Préparations an pari. Attaques contre la raison. — Tel est

ce premier calcul de probabilités. A celui-là s'en rattache étroitement un second qui n'est autre que le pari — dont on a trop négligé de chercher la place dans le système apologétique de Pascal. — et voici comment ce nous semble.

Avant de nous troubler par la menace de l'enfer, avant de nous amener par la peur à parier que Dieu est, pour nous jeter tremblants et soumis au pied de la croix, Pascal a voulu conquérir le droit de s'écrier : « HumiliezAvous, raison impuissante! taisez-vous, nature imbécile! » Il s'attaque donc à l'orgueil des dogmatiques et des athées. La force de l'athéisme étant toute dans la négation, il s'attache à établir notre impuissance à nier aussi bien qu'à affirmer. Il s'arme de tous les aiguments du pyrrhonisme ; il les renouvelle avec une force singulière, changeant en un rire amer la gaie raillerie de Montaigne, et il étale impitoyablement sous nos yeux le spectacle de nos contradictions et de nos erreurs. Ne soyons pas si flers de nos préceptes d'équité : « Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité audeçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Quelle sanglante négation de la civilisation et du progrès que le prétendu droit de guerre! 0 Pourquoi me tuez-vous? — Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? » C'est amsi qu'il aiguise les traits de Montaigne et les dirige, avec une vigueur inconnue à l'auteur des Essais, contre nos institutions, nos mœurs et nos spéculations. Ne nous étonnons pas s'il s'acharne à ruiner tout l'échafaudage des raisonnements humains, puisque ce dernier ne paraît lui servir qu'à masquer l'abime où la mort va nous jeter, en détournant notre attention de la méditation redoutable de notre destinée, en servant d'excuse aux « divertissements » qui font oublier la crainte de la justice de Dieu. Cette insouciance « en une alTaire où il s'agit de notre salut », l'étonné, l'irrite; de là l'âpreté de son accent, de là la violence de ses efforts pour nous arracher « ce mol oreiller » du doute où tant d'entre nous voudraient goûter le repos. Il multiplie ici ses assauts, car il sait qu'il sera plus qu'à moitié vainqueur, quand il nous aura réduits à parier au lieu de nier.

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