‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 143 sur 337 · LA LANGUE DES SERMONS · texte numérisé non relu

LA LANGUE DES SERMONS

qu'on les nettoie, qu'on les fortifie ; — Vous avez acquis de grands biens, mais vos infirmités vous empêchent d'en jouir: c'est avoir le veire en main, et ne pouvoir boire, bien que tourmenté d'une soif ardente; — Donnez-moi ce couteau, que je le porte jusqu'à la racine, que je coupe jusqu'au vif, que j'aille chercher jusqu'aux moindres fibres des inclinations corrompues... ».

La langue de Bossnet. Ses latinismes. Fécondité d'inven« tîon. — Cette liberté d'invention, nous la retrouvons dans le fond même de sa langue, la plus audacieuse et la plus personnelle qui soit dans l'histoire de notre littérature. Il l'a forgée de toutes pièces par une fréquentation constante de la double antiquité profane et sacrée. « J'ai fait peu de lectures des livres français », disait-il dans un opuscule postérieur à 1670 {Sur le style et la lecture des Pères de l'Église pour former un orateur). Mais ce qu'il savait à fond, c'était le latin, celui de Gicéron comme celui de TertuUien et de saint Augustin. Il le parlait ou l'écrivait aussi couramment que son idiome maternel. De cette science intime, et de l'usage quotidien qu'il en fit, découla son français original qui se souvient encore de ses racines. Cette sève romaine éclate non seulement dans le détail des expressions, mais dans l'ampleur des tours, dans les mouvements, les jointures de la phrase, et le geste familier de l'orateur, c'est-à-dire dans ces brusqueries grandioses auxquelles se plaisait la nation qui porta la toge. Chez lui, ce n'est pas accident curieux à noter, mais bien caractère, habitude et principe, comme le déclarent ces conseils qu'il donne à l'orateur sacré : « On prend dans les écrits de toutes les langu^ le tour qui en est l'esprit, surtout dans la latine dont le génie n'est pas éloigné du nôtre, ou plutôt qui est tout le même. » C'est ainsi que, réintégrant les formes du langage dans leur sincérité native, il en renouvelle la saveur et la verdeur. De là vient la vertu de son élocution : il la conclut d'autorité, sur la foi de ce qu'on pourrait appeler son extrait de naissance.

Boardaloue et DIassillon auprès de Bossnet. Coneinsion sur Bossnet sermonnaire. — On appréciera mieux encore l'originalité de Bossnet, si on le compare à Bourdaloue qui continua ses exemples sans le faire oublier. Celui-ci, logicien grave et pénétrant, trop attentif aux choses pour s'inquiéter des mots,

écrivain clair, exact et probe, ne songeait, lui aussi, qu'à l'édification des fidèles. Il se montra supérieur par la beauté de ses plans, la rigueur de sa dialectique, le tissu serré de l'exposition; l'autorité d'une irréprochable orthodoxie, la science du cœur humain, et la ferveur de sa charité. Il « frappait comme un sourd » — selon le mot de Mme de Sévigné, à laquelle « il était la respiration » — sur les vices assis au pied de sa chaire. Sa parole avait la véhémence d'un réquisitoire. « Silence, voici l'ennemi », disait de lui le prince de Condé. Il faisait trembler les courtisans. Mais sa méthode rappelle trop quïl avait enseigné les sciences pendant dix-huit ans. Il n'est aucun terme qu'il ne définisse, aucune proposition qu'il ne prouve ; il abuse de l'appareil technique. Dans la nudité de son style exact mais timide, véhément mais décoloré, vigoureux mais froid, il n'y a guère presque rien pour l'imagination, sauf de vivantes et suggestives peintures des mœurs contemporaines, avec force portraits redoutables. S'il est par excellence le prédicateur ordinaire qui fait un cours de christianisme pratique, et l'ouvrier apostolique distribuant le pain quotidien, s'il atteint sûrement la .moyenne des auditeurs, il doit pourtant céder la palme à un génie dont le verbe est ailé comme celui des prophètes.

Quant à Massillon, qui reçut le redoutable héritage de ces deux maitres, son enseignement devait se signaler aussi par des mérites qui s'accommodèrent à des temps nouveaux. La part du dogme déjà réduite par Bourdaloue, il la restreint jusqu'à la rendre imperceptible, ou ne la rappelle guère que par acquit de conscience. Sa doctrine n"est plus guère qu'une philosophie morale. Sans doute il fallait bien faire quelques avances à ces esprits qui se piquaient de ne connaître que la raison. Mais ces transactions qui donnèrent l'exemple du respect humain sont-elles dignes de l'Evangile et de ses ministres? Ne risquent-elles pas de compromettre les principes qu'elles désirent sauver ? C'est une question que chacun résoudra selon ses sentiments. Toujours est-il que Massillon ne fut point homme à braver des oreilles superbes. Au lieu de résister à l'opinion, il crut plus sage de lui céder; et, pour compenser ce sacrifice, il rassura ses propres scrupules en exagérant les obligations du devoir jusqu'à désespérer les saints.

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