ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
L'oraison funèbre et ses origines. — Interprète du deuil, du regret et des consolations, le discours funèbre procède des sentiments les plus naturels au cœur humain. Aussi est-il une
des formes primitives de l'éloquence. Si rien n'est plus spontané que le culte des morts, si la reconnaissance superstitieuse des moindres peuplades élevait au rang des dieux les chefs ou les bienfaiteurs de la tribu la plus obscure, on ne s'étonnera pas de rencontrer chez des nations fameuses ces solennelles expressions d'une commune douleur. C'est ainsi que les livres saints nous font entendre la plainte de David pleurant le courage de Saûl et la beauté de Jonathas. Jusque dans cette Egypte monotone où les mœurs, les coutumes, l'immobilité des castes, et, suivant l'ingénieuse expression de Villemain, « le muet langage » des hiéroglyphes semblaient « avoir établi l'empire du silence », les privilèges d'une ombrageuse théocratie conféraient aux prêtres, à en croire Diodore de Sicile, le droit de soumettre les rois à un jugement posthume, et d'exalter ou de condammer leur mémoire devant une assemblée populaire.
Chez les Athéniens^ elle fut un hommage de reconnaissance nationale. Son caractère démocratique. Grandeur et décadence du genre. — A plus forte raison la Grèce républicaine ne pouvait-elle manquer de consacrer avec éclat les funérailles des citoyens dont elle voulait perpétuer les exemples. Chez les Athéniens surtout, dans une cité que gouvernait a souveraineté de la parole, ces hommages furent une sorte d'institution nationale. Au lendemain de la victoire ou de la défaite, on recueillait pieusement les dépouilles de ceux qui venaient de succomber pour la défense de la patrie; puis, exposés durant trois jours à la vénération publique, et, le quatrième, ensevelis dans des cercueils de cyprès, ces glorieux restes étaient conduits au lieu de la sépulture sur des chars qui pointaient chacun le nom du dème auquel appartenaient les morts. Nul dcvoûment ne demeurait sans honneur; car en ce cortège un cénotaphe représentait les combattants dont les corps étaient restés au pouvoir de l'ennemi. C'est alors qu'un orateur choisi par le peuple, ou désigné par les magistrats, prononçait l'éloge commun des victimes, et animait les vivants soit à venger leur trépas, soit à soutenir leur renommée par l'émulation des mêmes vertus.
Au sein d'une démocratie jalouse, où le patriotisme fut d'ailleurs le plus naturel des devoirs, ces louanges né publiaient
ORIGINES DE L'oRAISON FUNÈBRE : A ATHÈNES. 283
donc point les mémorables actions d'un grand homme : elles s'adressaient à la foule des humbles soldats qui s'étaient sacrifiés à une cause généreuse. Le génie d'Athènes remplissait seul un panégyrique anonyme et collectif, qui associait aux larmes des familles l'enthousiasme dont la fierté respire dans les Perses d'Eschyle « cet Homère de la Grèce historique », commef l'appelle Villemain. Tels furent les honneurs décernés aux héros de Marathon, de Salamine et de Platée. De ces monuments, le plus antique est celui que nous fait admirer Périclès parlant ainsi des guerriers qui avaient péri dans un combat contre Samos : « Ces hommes sopt devenus immortels comme les dieux eux-mêmes ; car nous ne voyons pas les dieux en réalité, mais par le culte qu'on leur rend et les biens dont ils jouissent, nous jugeons qu'ils sont immortels. Or les mêmes signes existent dans ceux qui meurent pour leur pays: » Mais à partir du jour où des conflits fratricides éclatèrent entre les cités, ces pompes traditionnelles devinrent moins imposantes, et finirent même par dégénérer en un cérémonial où les hommes d'Etat, se trouvant à l'étroit, s'étudiaient à éluder^ par des digressions politiques les heux communs d'une rhétorique vulgaire. Thucydide nous en offre un exemple lorsqu'aux débuts de la guerre du Péloponèse, après le premier sang versé, il prête à Périclès les virils accents de cette harangue où, faisant un tableau rapide et embelli d'Athènes, de ses lois, de ses fêtes et de ses mœurs sociables, il oppose cet idéal h la rudesse inhospitalière et à la sombre discipline de l'oligarchie lacédémonienne. Au milieu de ces détours où se complut un auditoire amoureux de lui-même, il se montre plus soucieux de lui plaire par de flatteurs encouragements, que fidèle au pathétique simple et touchant d'une oraison funèbre. Est-ce dans cette circonstance que Périclès prononça ses mots qu'on lui attribue : « L'année a perdu son printemps »? On l'ignore. Toujours est-il que Thucydide n'a pas cru devoir reproduire ce trait et que dans l'éloquente mais mâle harangue qu'il prête à Périclès, on ne voit plus où cette image élégiaque eût pu se 'placer. Périclès revient pourtant au ton pathétique de l'oraison funèbre avec une austère sobriété dans la péroraison où son stoïcisme e.xige des Athéniennes l'impassible résignation des mères Spartiates.
La décadence de l'esprit civique devait entraîner celle d'une éloquence dont il est l'âme. Il convient cependant de signaler encore, parmi les modèles dignes d'échapper à l'oubli, ce discours où Lysias appelait la gratitude de ses concitoyens sur les familles décimées par la guerre, dans la ligue qu'Athènes, «Corinthe et Thèbes avaient formée contre le joug de Sparte. « Nous n'avons, disait-il, qu'un moyen d'acquitter notre dette : c'est d'honorer les pères des morts, comme eux-mêmes l'auraienl fait, de chérir leurs enfants, comme s'ils étaient les nôtres, et d'assurer à leurs femmes la protection qu'elles eussent trouvée dans leurs époux. Il faut regarder comme fortunés ceux qui, bravant le plus noble des périls, ont terminé leur vie sans s'exposer aux caprices de la fortune, et, loin d'attendre la volonté de la mort, ont choisi de leur plein gré la fin la plus glorieuse. Pour moi, j'envie leur trépas; car j'estime que la naissance est un bien pour ceux-là seulement qui, délivrés de ce corps périssable, nous lèguent par leurs vertus un éternel souvenir. »
Si, dans ce genre qui commençait à s'épuiser, Démosthène ne nous a laissé que des fragments dont l'authenticité parut contestable aux anciens eux-mêmes, c'est que son génie militant préférait la lutte au panégyrique. Il, ne possédait toutes ses ressources que daijs les occasions où il avait un ennemi à vaincre et un adversaire à persuader. Quoi qu'il en soit, il aurait su pourtant se plier aux formes de la louange, sïl est vi-ai, ce qui est fort douteux d'ailleurs, qu'on puisse lui attribuer ce passage où il aurait dit, à propos des morts de Chéronée : « Ceux qui tombent sur le champ de bataille ne sont pas compris dans la défaite; tous, ils participent également à la victoire *. Pour compléter cette esquisse, mentionnons l'éloquent Hypéride : car, dans les suprêmes convulsions de la Grèce agonissante, quinze ans après Chéronnée, il brava l'épée brutale d'Antipater, par l'intrépidité d'une parole qui consacra la dernière libation du sang répandu vainement pour l'indépendance d'AtJiènes. 11 n'assista pas du moins aux hontes de la servitude. N'eut-il pas, comme Démosthène, la gloire de périr avec la liberté?
L'éloge funèbre à Rome. Son caractère aristocratique. Son rôle sous l'euipipe. — A Rome, nous retrouvons l'oraison funèbre (laudatio) ; mais au lieu de paraître une sorte de cou-
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ronne déposée par la Patrie sur la tombe des fils qu'elle décorait d'un triomphe, elle ne cessa pas d'être une prérogative que les patriciens se réservèrent, avec le droit d'être ensevelis dans un linceul de pourpre. Si dans l'origine le peuple fut convoqué sur le Forum pour entendre l'éloge de Brutus et des vertus républicaines, l'usage de louer les morts ne tarda point à se tourner en démonstrations ambitieuses où s'étalait l'orgueil d'une aristocratie puissante. C'est ainsi que durant sa questure, sous prétexte de rendre de pieux devoirs à sa tante Julie et à sa femme Calpurnie, César, non sans arrière-pensée politique, fit remonter l'origine de sa race au sang des rois et des dieux. Ces mensonges solennels furent poussés à un tel excès que les historiens eurent peine à reconnaître la vérité parmi tant d'impudentes falsifications. C'est ce dont témoigne formellement Cicéron : € His laudationibus historia rerum nostrarum est facta mendacior ; milita ehim scripta sunt eis quse facta non swit, falsi trinmphi, plures consulatus, gênera etiam falsa (Par ces panégyriques, notre histoire est devenue plus mensongère : car on imagina bien des faits supposés, de faux triomphes, des consulats renouvelés, ou même des généalogies controuvées). C'est dans ce même genre oratoire, ainsi faussé, que devaient retentir les menaces de tyrannie prochaine, témoin l'apologie du dictateur déclamée par Antoine devant ses restes sanglants. Si, quelque temps après, à une époque où les armées n'étaient plus que des instruments de domination aux mains d'un maître passager, Cicéron put encore, devant le sénat, "dans la dernière de ses Philippiques, honorer les morts de la légion de Mars par les accents d'une voix vengeresse, qu'allaient étouffer les sicaires du triumvir, ce fut en vain qu'il tenta d'encourager le patriotisme par la gloire; car le vainqueur d'Actium devait bientôt monter seul à la tribune définitivement « pacifiée », pour y louer son neveu Marcellus et Drusus, le fils de sa femme. Dès lors, soumise à la censure du pouvoir qui désignait des magistrats pour cet office, l'oraison funèbre ne servit plus qu'à flatter les souverains; ou plutôt ils jugèrent plus sûr de célébrer eux-mêmes leurs prédécesseurs. Ainsi firent Tibère, Caligula, Claude et Néron que l'on vit, tout enfantj débiter, en l'honneur de son père adoptif empoisonné par le mets des dieux (à savoir les champignons
choisis par Agrippine), un discours composé par Sénèque. Plus tard Rome applaudit Tap^théose de Poppée, et Domitien osa parler de sa douleur sur la tombe du frère qu'il venait' d'assassiner. Plusieurs de ces monstres prirent môme la précautiori de prononcer, de leur vivant, leur propre éloge. Bref, on peut dire qu'en général les héros valurent les panégyriques. Exceptons-en Antonin loué par Marc-Aurèle et Pertinax par Septime Sévère, et surtout Agricola, beau-père de Tacite, auquel sa mort inspira cette biographie éloquente qu'on peut considérer comme le chef-d'œuvre des laudationes païennes.
L'oraison funèbre aux premiers temps de l'Église grecque et latiue. — 11 appartenait au christianisme de réhabiliter un genre justement décrié. Aussi respectueux pour la mort que pour la vie des hommes rachetés par le sang du Rédempteur, ouvrant aux âmes les perspectives d'une immortalité qui n'était plus la récompense précaire décernée par une patrie terrestre, il transforma l'orateur en un moraliste qui, tout en proclamant notre misère, nous fortifie par le sentiment de notre grandeur, nous révèle nos destinées, nous console par le dogme delà vie future, et nous anime' à d'infaillibles espérances par des leçons dont l'autorité s'adresse au riche comme au pauvre, au prince comme au sujet, humiliés dans la même poussière, devant l'égalité que la loi de nature établit entre toutes les conditions. C'est dire que cet enseignement de l'exemple aura plus d'influence et de portée, s'il nous offre une de ces existences illustres auxquelles est assuré le retentissement durable de l'histoire.
Mais l'Église souffrante ne pouvait nous transmettre que des noms obscurs de héros sanctifiés par le martyre, et leur éloge, comme leurs reliques, dut se dérober à la lumière, dans le secret des catacombes. Même au iv"^ siècle, quand la société religieuse parut au grand jour , les premières oraisons funèbres qui méritent l'attention ne sont point un panégyrique officiel, mais une sorte de sermon où les souvenirs du foyer se mêlent à des conseils édifiants. Tel fut, entre autres, le tribut de regrets dont s'acquitta saint Grégoire de Naziancc envers son frère Césaire qui, médecin de la cour impériale, était demeuré fidèle à sa foi, dans le palais même de Julien l'apostat — lequel
l'oraison funèbre chez les pères de l'église. 287
ne l'en estima pas moins d'ailleurs, et ne voulut pas lui opposer d'autres armes que le raisonnement. Ces adieux se distinguent par l'onction d'une sensibilité sincère, et des élans qui ne languissent pas dans le voisinage de Bossuet, témoin cette péroraison qui rappelle le mouvement final de l'oraison funèbre de Condé : « Alors, Césaire, je pourrai te revoir, non plus exilé, non plus enseveli, non plus objet de larmes et de pitié, mais glorieux, triomphant et couronné, tel que souvent, ô le plus tendre des frères, tu m'apparus en songe, soit par une illusion de mes désirs, soit par l'effet de la réalité même. » A cette homélie domestique nous préférons toutefois l'éclat du discours où il solennisa comme patriarche de Constantinople les funérailles de saint Basile : car l'éloquence de son deuil fut alors digne de l'amitié qui avait uni les cœurs de ces grands évêques, tous deux chrétiens dès le berceau, tous deux aussi épris d'admiration pour les lettres profanes que de ferveur pour les saintes Écritures, tous deux promus aux suprêmes honneurs du sacerdoce, et non moins inséparables par la fraternité de leur apostolat que par celle de leurs talents. Si saint Grégoire n'eut pas le goût irréprochable, s'il manque de pathétique, il rappelle Isocrate par la richesse des images et la symétrie savante d'une diction ingénieuse.
Saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile, fit aussi son éloge, et, quelques mois après, ceux de Pulchérie, fille de Théodose, et de l'impératrice Flaccile. 11 ne sera pas sans intéi'êt de rapprocher ces deux discours, l'un de l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, l'autre de celle de Marie-Thérèse.
Si l'Eglise latine est inférieure à sa sœur d'Orient, élevée à l'école de la Grèce, il serait pourtant injuste de méconnaître le mérite de saint Ambroise et de saint Jérôme. L'un, qu'immortalise l'arrêt dont il osa frapper le crime de Théodose, loua son frère Satyrus, avec le charme des sentiments vrais, en dépit des défauts d'un style gâté par la rouille de la barbarie. L'autre ne monta jamais dans la chaire pour présider à d'illustres obsèques, mais quelques-unes de ses lettres sont émues d'une tristesse pathétique, entre autres celles que lui inspira la mort de Népotien, le plus cher de ses disciples, ravi dans la fleur de l'âge à ses religieuses espérances, et la perte plus cruelle
encore de Paula, cette fille des Scipions qui, préférant Bethléem à Rome, aima mieux nourrir les indigents et veiller près du lit des malades que goûter les hommages du monde et briller parmi ses splendeurs.
Le panégyrique an moyen âge et après la Renaissance. — Tel fut rhéritage que devait recueillir le siècle de Louis XIV. Mais avant l'avènement des noms glorieux il nous faudrait traverser la période ingrate qu'affligèrent les épreuves d'une société dont les éléments féconds s'organisaient comme au sein d'un chaos.
Pour nous en tenir à l'objet qui nous occupe, nous aimerions à dire un mot de saint Bernard et des plaintes mj-stiques inspirées à ce belliqueux apôtre par le regret d'un frère chéri {In obitu dornini Humberti , monachi Clarœvallensia ; sermo , 1066). On pourrait citer aussi le sermon naïf que Robert de Sinceriaux versifia sur l'héroïque trépas de saint Louis, le roi le plus preudomme et le plus droilurier. Nous rappellerions encore l'éloge que l'évéque d'Auxerre fit entendre, devant Charles V, dans la basilique de Saint-Denis, aux funérailles du connétable du Gueschn. Quant au xvP siècle, on y verrait figurer des orateurs funèbres, tantôt ouvrant le paradis à l'âme de François I^"", comme Pierre du Catel, évêque de Mâcon, non sans paraître téméraires aux docteurs de Sorbonne ; tantôt célébrant les malheurs de Marie Stuart et sa fin tragique, comme Claude d'Espence et Renaud de Beaune ; ou bien fêtant l'immortalité de Ronsard, comme le cardinal du Perron; pilleurs jouant un rôle factieux parmi les violences des guerres civiles, comme ce Pierre Pigenat, curé de Saint-Nicolas-des- Champs, qui osa prêter ces vers parodiés des imprécations de Didon, à la duchesse de Guise :
Exoriare aUquis nostris ex ossibus uitor, Qui face Valesios ferroque sequare tyrannos!
{Que de nos ossements se lève un vengeur qui poursuive par le fer et le feu les tyrans Valois !) ; puis rivalisant de zèle, tels que Coeffeteau et Cospéan, et quinze autres, pour pleurer avec la France « le bon roi Henri », frappé par un poignard qui blessait la patrie au cœur.
l'oraison funèbre en FRANCE AVANT BOSSUET. 289
Certes des occasions s'offraient en foule aux panégyristes. Wais, si l'on excepte quelques bons esprits, le cardinal du Perron, le père Sénault, supérieur général de l'Oratoire, Vicolas GruUié, évèque d'Uzès, et Claude de Lingendes, qui échappèrent plus ou moins à la contagion environnante, la ;)lupart des œuvres qui datent de cette époque font aujourd'hui sourire la critique par des défauts applaudis alors comme des Deautés. Aux parodies macaroniques des Menot, des Maillard jt des Barlet, avaient succédé l'étalage d'une érudition pédan- ;esque, la confusion du profane et du sacré, le luxe des fausses 30uleurs, l'incohérence d'images disparates, bizarres ou triviales, în un mot une recherche de bel esprit qui compromettait par 3es jeux puérils le sérieux du ministère évangélique. Non seulement on citait pêle-mêle Pythagore et Moïse, Virgile et Salomon, Plutarque et saint Jérôme, Platon et Tertullien \ristote et les Prophètes, Homère et saint Paul — comme \rnaud Sorbin, évêque de Nevers, dans son oraison funèbre de Charles IX — ; mais dans les déclamations d'une prose indigeste s'entre-croisaient des épigrammes, des odes, des sonnets, des épitaphes et autres bagatelles si frivoles que la sévérité des conciles dut, mais en vain, proscrire ces fantaisies ridicules. Pour ne pas parler des plus obscurs, jugez-en par cet exorde d'un prédicateur en vogue, de Jean Camus, évêque de Belley, ouvrant ainsi son éloge du maréchal de Rantzau, à la date du 23 septembre 1650 : « Tant de vertus qui ont esclaté en luy ont esté comme cette myrrhe, cet aloès, ce benjouin, ce storax, cette cannelle et cet ambre dont le roy Prophète parle, qui s'exhale des vestements des personnes vertueuses.... Ce que fit matériellement la reine de Saba qui apporta tant de parfums en Jérusalem que les rues par où elle avoit passé en estoient toutes remplies, se peut dire moralement de ce grand homme que nous louons; et, tandis que notre jeune Salomon a esté dans la couche de sa minorité, son nard a respandu tant d'odeurs dans tous les emplois dont il a esté honoré, que, comme la panthère laisse au repaire où elle a demeuré une nuit une suavité qui y dure tout le jour suivant, et, comme toutes les odeurs de l'Arabie se trouvent ramassées dans les cendres du lit, du nid ou du buscher du phénix, ainsi cet excellent per-
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sonnagc qui est venu fondre en nostrt France, et y laisser ses os qu'il n'y avoit pas pris, après avoir remply les pais estran gers de Todeur de son nom, nous a laissé, par son exemple, d quoy mourir en l'odeur de ses parfums par l'imitation de se vertus héroïques. » Ecoutez encore cette apostrophe dédie à la reine mère, avec privilège de Sa Majesté, dans un éloge d Louis XllI : « Quoy! corps précieux, soullrir jusqu'à estreroiK' tout vivant des vers qui anticipent la proye de la mort! vei exécrables, que vous me faites d'horreur! vers favorables, qui vous insinuez d'amour dans mon cœur! Je vous déteste, petitcriminels de lèse-majesté! On ne peut sans impiété toucher un de ses cheveux, et vous succez la mouelle de ses os ! Je vouchéris, exécuteurs de la douce rigueur d'une amoureuse Providence. Cessez, cessez, las! 11 en est aux derniers abois. Achevez, achevez! Ah! la belle victime! d'un roy, un ver, qui crie au roy des roys : Ego verrais et non homo. » Voilà donc où en" étaient les talents à la mode, aux environs du Discours de ta Méthode, au lendemain du Cid, d^ Horace, de Cimia et de Polyeucte (1636-1643). Quelle distance entre ces prétentieuses misères et les préludes de Bossuet prenant enfin possession du domaine où il allait régner souverainement !
Réforme du genre. Avènemeut de Bossuet. — Dans l'intervalle, une réforme avait sans doute été préparée par de salutaires influences, entre lesquelles il faut compter celle de Pascal et de Port-Royal. Mais, pour assurer la victoire au bon sens, il fallait qu'un maître inaugurât une tradition par la vertu de ses exemples, et que son génie surgit tout à coup comme un lever de soleil qui chasse la nuit et ses brouillards. Tel fut l'effet d'une parole dont les essais même, après quelques rapides tâtonnements, révélèrent jusqu'en leurs plus audacieuses saillies les prodiges d'un art déjà presque définitif.
Puisque Bossuet nous propose des modèles accomplis, indiquons les traits essentiels du genre qui, chez lui, tient à l'histoire par le récit des faits, ù la politi f ue par les jugements portés sur la conduite des personnages et les révolutions des empires, à la morale par la peinture des caractères, enfin à la religion par l'obligation constante de démontrer qu'elle est le tout de l'homme, c'est-à-dire le principe et la fin d'une destiuée
BOSSUET PANEGYRISTE. 291
en dehors de laquelle les grandeurs terrestres ne sont qu'un pur néant.
A-t-il évité les écuells du panéj^^^rique ofOcîel? — Si
l'oraison funèbre eut ses détracteurs, c'est qu'on a souvent mis en doute son indépendance et sa sincérité. On lui reproche surtout de n'être qu'une louange officielle, qui, dédaigneuse des vertus roturières et vouée à la gloire des grands, expose le prêtre à taire ou déguiser la vérité sous des flatteries indignes de son ministère. Il est certain que ce danger est à craindre. On ne saurait le nier puisque Bossuet fut le premier à s'en défier. Quand il entra dans la carrière, ne disait-il pas dans l'exorde de l'oraison du père Bourgoing : i Je vous avoue, chrétiens, que j'ai coutume de plaindre les prédicateurs lorsqu'ils font les panégyriques funèbres des princes.... Car la licence et l'ambition, compagnes presque inséparables des grandes fortunes ; car l'intérêt et l'injustice, toujours mêlés trop avant dans les grandes affaires du monde, font qu'on chemine parmi les écueils ; et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de part dans de telles vies, qu'on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d'être louées par ses ministres. » Il redoutait donc ces discours « où Von ne parle qu'en tremblant, où il faut plutôt passer avec adresse que s'arrêter avec assurance, où la prudence et la discrétion tiennent toujours en contrainte l'amour de la vérité ». Parler ainsi, n'est-ce pas s'engager d'avance à ne jamais démentir cette dernière? Aussi, disons-le très haut, toujours étranger aux intérêts et aux passions comme aux vanités de l'esprit, Bossuet, dans le détail des opinions particulières, a pu se méprendre avec les plus sages de son temps, mais, tout en étant soucieux des bienséances, il ne cessa pas d'être, en face des puissants, l'orateur évangélique dont le premier devoir est de diriger les consciences. Là où d'autres se seraient épuisés en précautions, il raconte les faits, ou juge les acteurs avec une franchise aussi ferme que décente. Voilà ce qu'attestent les passes périlleuses qu'il sut, en mainte rencontre, franchir sans faiblesse. * Là où Bossuet a manqué, dit M. D. Nisard, c'est de l'humanité, non d'un homme en particulier. » Lui reprocherons-nous de n'avoir pas tout dit et que certains passages de ses oraisons funèbres masquent somptueusement de
tristes choses, comme les sépulcres blanchis dont parle Tertuilien? C'est le cas de répéter avec Buffon :•« Dans l'histoire, le silence mutile la vérité; il ne l'offense pas dans l'éloge «.-Voulait-on qu'il jouât dans la chaire, devant un cercueil, le rôle de l'avocat du diable, et ne lui suffisait-il pas de ne dire que la vérité, et détre sincère, et d'avoir le droit de s'écrier, dans l'oraison funèbre de la reine de France : c Nous ne donnons point dé fausses louanges devant ces autels >? Quant au Souci de convertir les âmes, il éclate dans toutes les parties de son discours, mais surtout en ses péroraisons, où sa charité fait pour ainsi dire des sommations instantes à ces auditeurs profanes qu'il veut ramener au pied de la Croix, confondus et repentants.
Aussi n'a-t-il trompé personne en disant de lui-même : « Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite, je m'élève au-dessus de rhomme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu ».
De là, tant de fortes pensées, qui ont ici pour centre l'idée fixe de la mort dont les leçons retentissent parmi les oublis et les enchantements du monde. Mais cette tristesse religieuse n'exclut pas de son cœur une émotion sympathique aux intérêts des rois et des peuples, les éclats de l'enthousiasme, et les mouvements d'une sensibilité que passionne le spectacle des fortunes humaines : « Car ce contempteur de la grandeur et de la gloire, selon la judicieuse remarque de M. Patin, en est touché comme nous; il est homme en même temps qu'apôtre; aussi leur donne-t-il ses louanges et ses larmes. » Dans ses accents, nous reconnaissons bien Fami du prince de Condé. l'admirateur de Turenne, celui qui tombait évanoui en apprenant sa mort.
Xonveantés de l'oraison funèbre chez Bossnet« Composition, élocntion, style. — Sa supériorité ne paraîtra pas moins éminente si l'on ne considère que la perfection de son industrie oratoire. En effet quelle majestueuse économie dans la structure de ces plans dont les lignes se développent avec tant d'ampleur et de souplesse, sans jamais s'asservir à l'usage des divisions scolastiques! Qu'on lui compare, par exemple, Mascaron et Fléchier, célébrant la mort de Turenne, et divisant et subdivisant leur vaste sujet. « Le héros, remarque ici M. Ville-