‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 152 sur 337 · II. — Esquisse littéraire · texte numérisé non relu

II. — Esquisse littéraire

Exorde et proposition. — L'exorde est le commentaire de ces paroles empruntées à l'apôtre : « Ils sont sans tache devant le trône de Dieu {Sine macula enim sunt ante thronum Dei) ». Nul texte ne pouvait être mieux approprié à des vertus qui fuyaient les regards du monde. Bossuet comprit que des accents dignes de sainte Thérèse convenaient seuls à l'éloge d'un cœur si pur et si tendre, qu'avaient brisé tant de muettes douleurs. Aussi, transfigurant la pieuse reine, la montre-t-il rayonnante de gloire, au milieu des « âmes vierges » que leur innocence prédestine à la béatitude. Un charme de poésie toute mystique distingue cetexorde, dont la douceur rappelle, en les surpassant, ces vers de La Fontaine :

...Sire, le temps de pleurs Est passé; la douleur est ici superflue. Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,

Tout près d'ici m'est apparue ;

Et je l'ai d'abord reconnue.

« Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi. Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes. Aux Champs Élysiens j'ai goûté mille charmes. Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

(Livre VIII, f. xiv, les Obsèques de la lionne.)

Par une allusion presque trop ingénieuse, Bossuet voit un emblème d'élection jusque dans la blancheur d'un teint que pâlirent encore de longues tristesses : « La mort ne l'a point changée, si ce n'est qu'une immortelle beauté a pris la place d'une beauté changeante et mortelle. Cette éclatante blancheur, symbole de sa candeur, n'a fait pour ainsi dire que passer au dedans, où nous la voyons rehaussée d'une lumière divine. » Voilà des traits qu'eût enviés Fénelon dans la séraphique peinture de ses champs bienheureux.

Ce spectacle du ciel entr'ouvert prépare la division qui va résumer l'éloge : — Il n'y a rien que d'auguste dans sa personne; — // n'y a rien que de pur dans sa vie; tels sont les deux motifs que Bossuet développera, le premier avec la noblesse qu'exige une solennité officielle, le second avec l'onction d'un pasteur qui veut toucher des âmes, et la prudence d'une parole adroite à éviter les pièges de son sujet.

Première partie. U n'y a rien que d'Auguste dans sa personne. — Avouons que la première partie du panégyrique se prêtait malaisément au ministère évangélique, et trahit quelque peu d'embarras. Nous oserons même dire, en dépit de Chateaubriand, qui prononce ici les noms d'Isaïe et d'Ézéchiel, qu'on sent trop les procédés oratoires dans cette fameuse apostrophe à Vile de la Conférence : « Ile pacifique, île éternellement mémorable où l'on vit se développer toutes les adresses et tous les secrets d'une politique si différente, où l'un se donnait du poids par sa lenteur, et l'autre prenait de l'ascendant par sa pénétration,... fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédictions, sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies avec ces pompes funèbres, le comble des grandeurs avec leurs ruines? » Il y a là comme un air d'expédient, où se dénonce la gène d'une imagination qui s'excite à froid, et s'ingénie trop à grandir de petites circonstances. Nous en dirions même volontiers autant de cette autre figure de rhétorique : « Cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage. Que Vamour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même ! L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde,... mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. » Signalons seulement dans ces derniers mots l'allusion faite à l'étoile pâlissante d'Henriette de Mancini, et l'analogie lointaine qui nous rappelle ces mots de Pauline disant à Sévère :

De quelque amant pour moi que mon Père eût fait choix, Quant à ce grand pouvoir que la valeur vous donne, Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne; Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï, J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi.

Bossuet est plus à l'aise lorsqu'il aborde la louange directe de Louis XrV qui « apprit à la nation à se connaître... », qui « foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège ». qui « transforme la France en une seule forteresse, montrant de tous côtés un front redoutable », et c couvrant les mers de ses flottes victorieuses ». On retrouve en effet ici Fenteote naturelle et Talfinité vraiment intime qui existait entre le prélat et le souverain dont il dit : < La noblesse de ses expressions ^^ent de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans ses pensées ». Cet enthousiasme part du cœur, et devient tout à fait lyrique dans ce mouvement célèbre : « Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont en proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaqué dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi les rochers, et dans le nid où il partage son butin à ses petits. » Remarquons toutefois que Bossuet enrichit ainsi l'indigence de sa matière, comme fit le Simonide de La Fontaine :

Le poète d'abord parla de son héros; Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire, Il se jette à côté.

En résumé, dans cette partie du discours, où il fallait montrer la reine auguste par ses aïeux, par son époux, par son fils

— le grand et médiocre Dauphin, qui a, lui aussi, son grain d'encens, — le rôle de Marie-Thérèse n'est pas moins effacé qu'il le fut dans l'État.

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