‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 165 sur 337 · LA SUITE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA SUITE DE LA RELIGION

Sénat le tue par la main de Scipion » ? Ailleurs, on croirait lire du Tacite, quand on rencontre telle ou telle expression analogue à celle-ci : « L'Empire mis à l'encan par les meurtriers de Pertinax trouve un acheteur : un Didius Julianus hasarde ce hardi marché. » Citons encore ce trait d'ironie : « Probus est forcé par l'acclamation des légions d'accepter la pourpre, encore qu'il les menace de les faire vivre dans l'ordre. » S'il est trop silencieux sur Cicéron et sur César, si Ton regrette parfois des brusqueries et des rudesses où s'accuse trop la hâte d'en finir, il communique je ne sais quoi' de grandiose au procédé de rénumération, notamment dans ce passage où il résume les conquêtes d'Auguste avec autant ■ de sobriété que d'ampleur : « Les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Giùsons..., la Pannonie le reconnaît; la Germanie le redoute, et le Weser reçoit ses lois ; victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus : tout l'univers vit en pai;s: sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. » Signalons encore le passage où il oppose aux subtilités de cette Grèce curieuse la philosophie pratique, mâle et frugale qui rendit les Romains maîtres du monde.

L'art de condenser ou de grouper les événements, et l'instinct des lois qui les ont produits justifient donc cet éloge de Daunou : « On n'a jamais établi entre des notions d'histoire un enchaînement plus étroit et plus naturel. Tous les faits sont à la fois présents à la mémoire de Bossuet : il n'en cherche aucun; il sait, il possède tous les détails de son livre, avant de commencer à l'écrire. Tant de liaison règne entre ces idées que toujours l'une éveille l'autre, et que cette multitude d'origines, de catastrophes et de noms célèbres semble se disposer dans le seul ordre qui lui convienne. > Oui, on croit voir un général en chef qui range ses corps d'armée. Il prépare ici d'avance son plan de campagne. 11 n'aura plus qu'à livrer bataille.

La suite de La religion. Pascal et Bossuet. Thèse para doxale. Le judaïsme ceutrc du nioude antique. Foi impérieuse. — Dans ses Pensées, Pascal avait dit : « S'étendant depuis les premiers temps jusqu'aux derniers, l'histoire du peuple juif enlorme dans sa durée celle de toutes nos histoires. » Il ajoutait : « Qu'il est beau de voir par les yeux de la foi

Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée, Hérode agir, sans le savoir, pour le triomphe de l'Évangile * ! » Cette parole contenait en germe tout le livre de Bossuet, et surtout cette seconde partie où le dogme commence, mais où Thistoiie cesse.

Bornons-nous à exposer une doctrine que notre siècle ne saurait admettre : car elle veut nous persuader que le monde ancien a gravité autour de Jérusalem, ainsi que notre système planétaire autour du Soleil. Oui, pour Bossuet, les destinées exceptionnelles des Hébreux sont le nœud du passé comme de l'avenir. A ces douze tribus perdues parmi tant de nations comme des grains de sable dans l'Océan, il subordonne les vertus, les grandeurs, les arts, les sciences, la civilisation de l'Orient et de l'Occident, d'Athènes et de Rome, de tant de races glorieuses qui ont compté plus de quatre mille ans d'existence. Cantonné dans un coin de la terre de Chanaan, comme un autre Moïse dictant le Décalogue, il prononce les oracles d'un symbolisme historique contre lequel surgit mainte objection. N'ayant nulle compétence pour juger le théologien, nous dirons seulement qu'en voyant de loin, à chaque pas, le Messie prédit, à travers les révolutions de la Judée, par des faits qui se transforment en prophéties, Bossuet nous semble excéder la mesure d'attention dont un lecteur profane est capable, en face du mystère.

Mais, s'il lui arrive de vouloir trop prouver ce qu'il désire, nul n'a mieux compris l'originalité d'une nation dont la croyance a été la tige sur laquelle s'est greffée la foi du genre humain : car on ne niera pas que le Judaïsme fut le Christianisme antérieur et expectant. On comprend donc que le génie sacerdotal de Bossuet contemple avec complaisance l'étrange fortune d'Israël qui vécut pour une idée, s'en fit le missionnaire, et n'eut pas d'autre patrie que son Temple, d'autre littérature que sa Bible, ce livre écrit pour tant de millions d'âmes ^. Mais, on lui voudrait parfois plus de clémence et de

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