LA PERFECTION DU STYLE
Psance d'un résumé tumultueux qui se précipite, comme par ijjalience d'en finir. Ici donc, la dernière main a fait défaut. ;. n'y a plus qu'un canevas; Bossuet ne dit rien ni de Sylla, ni Je César; il écourte l'empire, il néglige Trajan, il se borne à •iinmer Marc-Aurèle; et, brusquant le dénouement*, il retourne son dessein principal, dans une péroraison où le politique cède la plume à l'évêque, à celui qu'on a pu nommer le conseiller d'État de la Providence '.
La perfection du style. Souci du détail. Le couinierce des anciens a servi récriTain. La langue. Ses latinismes. — T.l est ce noble ouvrage qui voulut démontrer par l'histoire la vérité du christianisme. Ce fut ici surtout que Bossuet atteignit la perfection du bien dire. Il n'y a plus dans sa manière ni hasard, ni intempérance. Son énergie se modère, sa verve se règle, son imagination s'impose un frein ; sa langue s'épure sans s'énerver. La pratique des anciens, et tant de lectures faites de près par un maître qui s'instruisait pour enseigner donnèrent à son génie la mesure, la convenance et la sobriété. En même temps que l'obligation d'accommoder ses leçons aux exigences d'une haute responsabilité lui apprit de plus en plus la proportion et le choix, son autorité s'adoucit sous l'influence de la morale antique et de ses vertus aimables. Mais il n'en reste pas moins original, et cela tout en cessant d'être le commentateur des Écritures ; car, dans la dernière partie de son livre, il n'a plus le soutien de ces prophètes et de ces pères dont le génie provoquait le sien. Mais, parmi ces mérites, Bossuet se retrouve toujours ce qu'il est par excellence, un orateur dont le mouvement nous entraine d'un élan irrésistible, et un poète dont l'imagination conçoit l'histoire comme une sorte
1. a Un mot d'éloge excessif et vague sur Charleniagne montre qu'il n'avait pas étudié de près ce dernier des grands conquérants dont il parle comme d'un saint Louis. Il lui eût été difficile de poursuivre son dessein jusqu'aux âges suivants : l'érudition n'avait point assez aplani les voies. » (Sainte-Beuve.)
^2. M. Doudan a dit : « Bossuet est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire lo Discours du Trône de Dieu, si Dieu soutfrait un gouvernement représentatif. Milton et Pindare n'eussent été que do beaux esprits, en regard de Bossuet, dans cette occasion. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue, depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendait au fond des forêts, et qui faisait rôver aux choses éternelles. On dit que le lion produit un ert'et de ce genre, quand, se promenant lentement, il rugit dans la nuit, et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes, à dix lieues à la ronde. »
d'épopée dont l'humanité est le héros, où ne manque ni l'unité d'action et d'intérêt, ni l'intervention merveilleuse d'une main divine, ni la sublimité du discours : car ce sont les fastes du genre humain contemplés, comme des hauteurs du Sinaï.
Le soin du détail étant ici plus visible qu'en , les autres écrits de Bossuet, nous devons dire encor- mot de la langue, et de ce qui la distingue, vers la '^ . parut ce livre, en mars 1681. Nous voulons parler de c^ .s tours qui ont vieilli, d'idiotismes que le temps a discrédités, de termes dont l'acception s'est modifiée, de nombreux latinismes tombés en désuétude •, et qui n'existent pas en des ouvrages également célèbres et contemporains de cette époque, par exemple dans la prose de Fénelon, de Boileau, de Racine et de La Bruyère. Au contraire, ces formes sont fréquentes chez les écrivains qui les ont précédés, entre autres Corneille, Molière, La Fontaine, Saint-Evremond, Mézeraj', qui débutèrent ou fleurirent sous Louis XllI. C'est que, tout en appartenant au siècle de Louis XIV, Bossuet a toujours gardé sa marque originelle. Or, âgé de trente-trois ans lorsque les Provinciales virent le jour, il a grandi dans la liberté féconde des temps qui avoisinent Richelieu et Mazarin. Tout en s'accommodant plus tard à la régularité de l'âge suivant, il n'abdiqua jamais son indépendance, et n'obéit que librement aux servitudes de l'usage. D'ailleurs, ces archaïsmes étaient en harmonie avec un sujet où mille réminiscences soit des prophètes et des pères, soit des écrivains profanes, répondent naturellement comme des échos à la voix d'une historien tout imbu de la double antiquité.
Conclusion. Les parties caduques. La liberté humaine, la raison et le progrès. — C'est surtout par l'éloquence que vit encore aujourd'hui un ouvrage où notre siècle ne se reconnaît
1. Les exemples sont très nombreux; en voici quelques-uns pris au hasard dansjes premières pages : « La malice de l'esprit tentateur, dénoncer (pour annoncer), le génie (sens à'ingenium), oppressés (pour opprimés), environ le temps, rien ne remuait (sens neutre), les brouilleries, nourris dans (pour élevés), par OH (locution conjonctive), sujet à l'empire (pour soumis à), dans le trône, le commun (pour la plupart des hommes), conseils (desseins), étonné (intordit, frappe de la foudre), tempérament (mesure), converser avec (vivre avec), les Espagnols lui quittent l'Espagne (pour abandonnent). » — Cliacun peut continuer cette étude. Au reste Montesquieu lui-même, dans sa Grandeur et Décadence, parle la langue de Bossuet, tant elle s'applique à sa matière.
pas : car, pour l'avenir, la Cité de Dieu ne s'immobilisera , jamais dans un peuple, et dans une croyance. Loin d'être
immuable, elle doit s'agrandir et s'embellir d'àgc en âge, par :' le concours de tous les arts, de toutes les sciences, de toutes ; les formes sociales, philosophiques ou religieuses qui poursui-
• vent l'idéal, sans l'atteindre, mais se rapprochent du moins \ chaque jour de la justice et de la vérité. C'est ainsi que tous
* les peuples et tous les siècles collaborent, par leur civilisation « qui est l'œuvre de la raison et de la liberté, à des progrès ;- indéfinis qui ne sauraient s'arrêter qu'avec la vie même. Un
système est donc nécessairement trop étroit pour contenir les destinées de l'humanité, surtout s'il les ramène à une race, à une époque, et à un dogme. Sourd à ces théories que démentent nos révolutions, le monde moral ne cesse de continuer sa course vers des cieux inconnus.
Par conséquent, il y a des parties caduques dans le Discours sur rHistoirc universelle. Ainsi encore le Dieu de Bossuet nous semble trop aristocratique. Il a des favorisés, des élus : il ne daigne pas étendre sa providence sur les païens. 11 se propose pendant des siècles, et de temps en temps sort de son silence
" par des coups de foudre. Vico admettait aussi le gouvernement divin, mais croyait à sa permanence. Il le cherche jusque chez les peuples étrangers à une révélation particulière. 111e retrouve
. dans la mythologie comme dans la Bible, chez les Romains comme chez les Juifs. Plus l'histoire est vraiment universelle, plus elle conseille la tolérance, plus elle renverse de barrières, plus elle apaise et détruit les haines. Mais, si la critique et l'érudition ont infirmé les doctrines — on est tenté de dire les dogmes — de VHistoire universelle, ceux mêmes qui s'inspirent d'un autre esprit, et, sans sortir du domaine des faits, réduisent leur champ visuel aux causes secondes, ne refuseront point leur admiration à l'ordonnaûce du monument, à l'audace de l'architecte, à la force de sa conception, aux fières beautés d'un style qui ne saurait s'imiter et ferait vivre jusqu'à l'erreur.
Lk.
FENELON
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
L'humaniste. — Né le 6 août 1651, au château de Fénelon, en Périgord, François de Salignac de Lamothe-Fénelon, fils de Pons Salignac, comte de Lamothe-Fénelon, et de Louise de la Cropte de Saint-Abre, fut entouré, dès le berceau, de tendre dévotion, et préparé aux délices du pur amour par la piété d'une mère qui consacra son fils à la sainte Vierge. Un docte précepteur conduisit de bonne heure sa précoce intelligence à la double école de Rome et d'Athènes ; mais les préférences de l'enfant allaient d'instinct vers les grâces de lesprit grec. Homère surtout enchanta ses premières années, et VOdyssée, plus encore que Ylliade, ravit une imagination qui semblait se reconnaître dans la simplicité de ces naïves peintures. A douze ans, il lisait aussi Sophocle et Démosthène. Quant aux Latins et à leur génie plus viril ou plus pratique, ils eurent pour lui moins d'attrait. Il les fréquenta pourtant avec complaisance; mais ses prédilections furent, parmi les prosateurs, pour Cicéron et Tite-Live, plutôt que pour Sénèque ou Tacite; et, parmi les poètes, pour les Muses harmonieuses et sensibles, Térence, Virgile et Catulle lui-même, qui parlaient à son cœur ou flattaient son goût, bien plus que Lucrèce et son abrupte grandeur, que Lucain et son éloquence tourmentée.
Après avoir terminé ses humanités dans un milieu tout patriarcal, et fait sa philosophie à l'université de Cahors, il compléta ses études au collège du Plessis, à Paris, sous les ans-
ÉDUCATION ET DÉBUTS; LE PRETRE; LE MISSIONNAIRE. 37 i
pices de son oncle, le marquis de Fénclon — un de ces grands seigneurs qui conservaient les plus pures traditions d'une politesse où se confondaient la dignité patricienne et les généreux sentiments d'un cœur haut placé. A l'élégance des manièi'es et aux agréments de l'honnête homme s'alliait chez lui l'austérité des principes; aussi son influence dut-elle agir sur le caractère d'un neveu qu'il aimait comme son fils, et dont il produisit dans le monde les qualités brillantes. On raconte en efTet qu'à l'âge de quinze ans à peine, l'abbé de Fénelon renouvela l'épreuve oratoire par laquelle Bossuét avait étonné l'Hôtel de Rambouillet. Mais, alarmé par des applaudissements dont la douceur lui parut périlleuse, le marquis crut devoir dérober à des succès trop profanes un talent qui, du reste, l'ut heureux de fuir ces tentations de l'amour-propre. Sans se laisser éblouir par une faveur pleine de promesses, le jeune abbé se livra donc courageusement à la science théologique, durant plusieurs années recueillies et ferventes, qui s'écoulèrent au séminaire de Saint-Sulpice, sous la forte discipline de M. Oher et surtout du docte théologien M. Tronson, dont les vertus et la doctrine le guidèrent vers le sacei'doce.
Le prêtre, le directenr des I\onvelles Catholiques. Le missionnaire (IGQ'S-f 68â). — Ordonné prêtre à vingt-quatre ans (1675), il rêvait de missions du côté de la Grèce, où l'appelaient ses souvenirs classiques et ses ambitions évangéliques. C'est ce qu'atteste l'enthousiasme ingénu d'une lettre en date du lo octobi^e 1675 où l'on pourrait voir la préface lointaine du Télémaque. Quant à la prétendue velléité d'aller au Canada que lui prête son biographe le cardinal de Bausset, c'est une erreur, fruit d'un quiproquo. Le Fénelon qui voulait aller au Canada, qui y alla en effet, en 1667, et y mourut en 1679, c'est le frère aine de notre Fénelon, sulpicien comme lui. Pour le cadet, les instances de sa famille flnii^ent par le retenir en France, où lui fut bientôt confiée la direction des jeunes protestantes qui, récemment converties, achevaient leur éducation religieuse dans la Maison des Nouvelles Catholiques, placée sous l'autorité du ministre Seignelay. A ces fonctions délicates où se déploya, durant dix années, sa charité prudente et persuasive, nous devons le plus charmant des livres, le Traité sur Céducation des
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filles, composé en 1681. publie en 1687, admirable fruit d'une expérience discrète et hardie, venant d'un esprit fin, d'un cœur pur et d'une raison supérieure. Ecrit pour la duchesse de Beauvillier, il apprend encore à peu près tout ce qu'une mère de famille doit savoir sur un si cher sujet.
A cette époque aussi remontent ses Dialogues sur l'éloquence. qui furent sans doute composés entre les années 1681 et 168G, et publiés en 1718. Pendant le carême de 1684, Fénelon et l'abbé Fleury, réunis à Meaux près de Bossuet, prêchaient tour à tour avec lui, sans autre préparation que la prière, avec urn onction familière dont la liberté rappelait les beaux jours de la primitive Eglise. Ce fut probablement pour fixer ces souvenirs, et pour l'instruction des pi^édicateurs novices, que fut tenté cet essai judicieux où la pensée littéraire est dominée par lintention d'ouvrir à l'éloquence de la chaire des voies plus religieuses, de la délivrer des servitudes scolastiques, et de substituer à la froideur, à la recherche, au vain souci de plaire, lïdéal du vrai, du simple, du naturel et de l'aimable, c'est-àdire l'exemple des anciens, mais tempéré par les qualités propres dans lesquelles Fénelon excellait entre tous. Quelle preuve n'en a-t-on pas dans cet admirable sermon dit de VÉpiphanie^ qu'il prononça sur la Vocation des gentils, en janvier 1685, et qui, par les sentiments et l'éclatante poésie des images, dans la première partie, par la mélancolie du reste, et par toute son éloquence si enthousiaste et si pressante à la fois, soutient sans pâlir la comparaison avec les chefs-d'œuvre de Bossuet!
Mis en vue par les succès de sa parole, qui sut paraître originale dans le voisinage de Bossuet et de Bourdaloue, il ne tarda pas à être chargé d'une mission en Saintonge et en Aunis, vers le temps où unt intolérance impolitique préludait à la révocation de l'édit de Nantes. Les lettres datées de ces provinces nous le montrent doux, humain, insinuant, très habile à manier les consciences, à ménager des volontés rebelles et â faire aimer la vérité, au lieu de l'imposer par contrainte. Mais si quelques esprits sages approuvèrent cette mansuétude, elle se vit contrariée ou blâmée par d'autres, et leurs rancunes réussirent même à priver Fénelon d'une distinction bien due à ses mérites : car, désigné pour l'évéché de Poitiers et la coad-