‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 188 sur 337 · LA BRUYÈRE ET L' ACADÉMIE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE ET L' ACADÉMIE

voix, donna le siège de Benserade à Etienne Pavillon, poète frivole, qui, du reste, avait eu le bon goût de s'effacer devant l'auteur des Caractères. Mais en 1693, à la mort de l'abbé Cureau de la Chambre, les bons offices de Boileau, de Racine et de Regnier-Desmarets réussirent à réparer la faute. Elu presque à l'unanimité, La Bruyère fut donc reçu, en même temps que l'abbé Bignon, le 15 juin 1693, dans une séance que présida Charpentier.

Très attendue, celle-ci eut un bruyant retentissement. C'est même depuis lors que l'Académie jugea prudent de soumettre préalablement le discours du récipiendaire à une commission. Les ennemis du récipiendaire avaient répété d'avance, et bien haut, qu'il était incapable de « lier ses pensées, de faire rien de suivi ». Mis au défi, La Bruyère se piqua d'honneur, et se proposa de renouveler un genre qui commençait à s'user, depuis le jour où Fléchier, 1673, avait inauguré l'usage de ce remerciement solennel. 11 y réussit au delà de toute espérance, et prouva aux plus incrédules qu'un peintre de caractères pouvait, à' l'occasion, devenir orateur. Quoiqu'un peu long, son discours fut en effet très distingué. Il contenait les portraits frappants des plus illustres académiciens, des cinq grands génies qui vivaient encore, La Fontaine, Boileau, Racine, Fénelon et Bossuet, qu'il représenta de main de maitre. Eux présents, il parla comme U le dit, à propos de Bossuet, le langage de la postérité. Quant au rival de Corneille, il recueillit plus d'éloges que ne le voulaient les partisans du vieux poète, entre autres son frère Thomas, et son neveu Fontenelle. Ceux-ci sortirent donc outrés ; et, comme ils disposaient du Mercure galant, puisqu'ils en étaient les directeurs et les rédacteurs associés, dès le lendemain ils s'y déchaînèrent en épigrammes et chansons dont la rage égalait l'injure. Ne disait-on pas dans certain couplet :

Quand La Bruyère se présente, Pourquoi faut-il crier haro^ Pour faire un nombre de quarante, Ne fallait-il pas un zéro?

Des griefs personnels envenimèrent ces diatribes : car un bel esprit, Fontenelle, avait à se venger d'avoir été peint sous le nom

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de Cydias; et des journalistes — ceux du Mercure galant — pouvaient-ils pardonner d'avoir été placés immédiatement audessous de rien dans les Caractères^

Irrité d'une mauvaise foi qui, s'acharnant à nier un succès incontestable, voulait donner le change à l'opinion, La Bruyère se crut en droit de riposte; et, quelques mois après sa réception, il fit paraître son discours précédé d'une préface, où, prenant à partie un certain Tliéobald, dans lequel il personnifie ses diffamateurs, il démasque de basses jalousies, et s'applaudit d'avoir pu déplaire à Mévius. La fureur des médiocres est en effet la consécration de toute supériorité. N'est-ce pas l'usage, y disait-il, « des vieux corbeaux de croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits »?

Cette apologie est sa dernière page. Trois ans après, il venait d'imprimer une neuvième édition, lorsqu'il mourut subitement, à Versailles, d'une attaque d'apoplexie, le H juin 1696, après un souper prolongé fort gaiement dans la nuit. Il vivait chez les Condés : ce régime de bons repas ne lui valait rien. L'année suivante, Sanleuil en était aussi victime. La Bruyère laissait inachevés des Dialogues sur le quiétisme. L'amitié de Bossuet dut l'engager dans cette controverse. Il y suit d'un pas inégal les traces de Pascal. On attribue aussi, mais sans preuves, ces dialogues au docteur Ellies du Pin.

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