‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 190 sur 337 · II. — Le moraliste · texte numérisé non relu

II. — Le moraliste

Misanthropie du !!»atiriqiie. — Pourtant ne demandons pas une philosophie sereine à celui qui a dit : « Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri ». Non; il aura des émotions extrêmes, de la véhémence, de l'ironie, un pessimisme qui en veut à l'espèce humaine et à son temps. En un mot, il est satirique.

N'oublions pas, en effet, que La Bruyère intitula son livre les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Ce titre seul nous avertit que des portraits sont là, si ressemblants que l'histoire contemporaine en est souvent l'indispensable commentaire. Par exemple, quand il écrit : « Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et la félicité des saints », ne vous hâtez pas de traiter cette phrase d'hyperbole. Le maréchal de Villeroy ne s'écriait-il pas : « Le roi me traite avec une bonté qui me rappelle à la vie; je commence à voir les cieux ouverts; il m'a accordé une audience »? Le duc de Richelieu allait encore plus loin lorsqu'il disait : « Je prie le roi à genoux qu'il me permette d'aller lui faire quelquefois ma cour; car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans le voir ». Saint-Simon, Dangeau, Mme de Sévigné, Bussy-Rabutin sont donc autant d'autorités qui garantissent la parole du moraliste choisissant pour principal observatoire cet étroit espace qui s'appelle la Cour, ce point du globe qu'il place « à quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des THurons ».

A-t-il fait des portraits contemporains ? — Seulement, ce peintre fidèle ne nomme pas ses victimes, comme fît Boileau. Il laisse au public le plaisir de les reconnaître ; car il le sait assez habile pour que les noms viennent s'inscrire d'eux-mêmes au bas du portrait. C'est ce qu'indiquent ses protestations contre les clefs qui prétendaient révéler les sous-entendus de sa discrétion redoutable : « Si j'avais voulu mettre les vrais noms à CCS peintures, je me serais épargné, dit-il, le travail d'em-

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prunter des noms à l'histoire ancienne, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin miUe tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. » Se justitler ainsi, c'est avouer ce que l'on nie ; et la preuve en est que, malgré leurs contradictions de détail, ces clefs diverses se rencontrent souvent sur les personnaiges les plus connus de la cour et de la viUe. Sans accepter toutes ces conjectures, et en les réduisant au certain ou au probable, on ne saurait donc contester que La Bruyère ranime sous nos yeux tous les originaux d'une société di=:parue.

Mais, comme il n'en résulte pour nous qu'un intérêt historique, cette exactitude n'est pas aujourd'hui ce qui importe le plus: et il ne serait point un maître si, sous ces costumes d'autrefois, il n'avait aussi représenté l'homme lui-même, en des types permanents qui, depuis, n'ont pas cessé de vivre parmi nous, et près de nous. Il nous apprend donc à nous mieux connaître.

Il est moraliste littérateur. — A ce titre, il compte dans l'élite de nos moralistes, mais il s'en distingue par des traits personnels. Il ne fut pas, en effet, comme Pascal, La Rochefoucauld et Vauvenargues, de ceux qui veulent ou peuvent remonter aux principes des sentiments primitifs par lesquels s'explique le secret de notre nature. Ils sont rares chez lui ces mots qui éclairent les profondeurs de l'âme, ou montrent les ressorts habituels de nos actions. Peu faite pour les vues d'ensemble, sa curiosité n'ouvre pas de voies nouvelles, mais s'applique de préférence aux formes individuelles de la passion, aux cas particuliers dhumeur et de caractère, à leurs combinaisons, à leurs effets, et aux -variétés produites dans les mœurs par les différences d'état ou de profession. Son esprit d'observation s'exerce donc avec entrain sur les vérités de détail ; il a l'intuition de la réalité vive, il est physionomiste : c'est par le dehors qu'il atteint l'être moral, et dans l'accidentel qu'il surprend le définitif. En cela, il est incomparable; et, si d'autres le surpassent par la puissance ou l'autorité de la doctrine, nul n'a le sens plus fin, plus délié, nous ajouterons plus raisonnable : car ce chrétien sans raideur, et ce philosophe sans morgue,

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m" 'st ni voluptueusement égoïste comme Montaigne, ni paradoxal inme La Rochefoucauld, ni farouche comme Pascal. Sa vertu m. fait peur à personne. Il est même, avant tout, désireux de nous plaire, et l'on pourrait l'appeler le premier des moralistes iillérateurs.

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