‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 200 sur 337 · GRANDEUR DES ROMAINS : LE SENAT · texte numérisé non relu

GRANDEUR DES ROMAINS : LE SENAT

et de l'Asie, toute une nation de soldats animés par le culte de la patrie, et disciplinés par une règle inflexible. Ils s'instruisent même à leurs dépens et par leurs échecs; car ils s'approprient souvent les armes et la tactique de leurs ennemis. Ainsi se constitue peu à peu la Légion, c'est-à-dire l'instrument le plus solide et le plus souple, soit pour l'attaque, soit pour la défense.

Il faut vofr avec quelle justesse Montesquieu compare aux Romains les difierents adversaires dont ils ont triomptié, les Gaulois, Pyrrhus, Carthage, la Macédoine, la Grèce, la Syrie et l'Egypte, comment il mesure leur force ou leur faiblesse aux conditions que comportent le climat, le sol, le génie de Ja race, l'éducation, le gouvernement, les croyances, la concorde ou la discorde des citoyens, le courage et les talents des rois et des chefs. C'est, à, vrai dire, la première fois, depuis Polybe, qu'une étude minutieuse des faits, des mœurs et des lois inti'oduit dans l'histoire la rigueur du calcul, et substitue la logique des causes intelUgentes aux chances aveugles du hasard.

Le Sénat, centre de la tradition. L'âme de Rome. Sa diplomatie, .llontesquien patricien, stoïcien. — Mais à ce corps si fortement organisé il fallait une âme toujours agissante au dedans comme au dehors, pour concevoir, élaborer et suivre sans défaillance un plan régulier de domination universelle. Cette permanence d'une pensée politique était d'autant plus nécessaire qu'à l'expiration de leurs pouvoirs les consuls rentraient dans la vie privée. Autrement nulle entreprise de long avenir n'eût été possible. Or le Sénat fut le centre d'une tradition souveraine qui sans cesse veillait sur la guerre ou la paix : « Pendant que les armées consternaient tout, le Sénat tenait à terre ceux qu'il trouvait abattus. > Diviser pour régner, telle est la pratique de sa diplomatie, qui fit encore plus de conquêtes par la ruse que par la force. S'il offre son alliance aux rois, c'est pour les asservir, quand il n'a plus besoin de leur concours ou de leur neutralité. S'il accorde des (rêves à ses ennemis, c'est pour mieux les détruire, lorsque leurs amis auront été ou gagnés, ou soumis. Tout en combattant l'indépendance des peuples, il dissout les ligues, sous couleur d'affranchir les cités. Il protège parfois les faibles, mais pour isoler les forts. Aux uns il suscite des rivaux intéressés à leur abais-

sèment; chez les autres, il soudoie des traîtres qui fomentent la révolte. Ailleurs il exige pour otage le plus proche parent des princes et les tient en respect par la crainte de ce prétendant dont il façonne d'ailleurs l'âme à sa guise, s'il est jeune. Où manquent les causes de guerre, il en fait naître, ne fût-ce qu'en se portant comme arbitre entre d'eux adversaires, en revendiquant l'héritage d'une couronne, ou en provoquant des insultes par lïnsolence de ses ambassadeurs. Après la défaite, il se dispense des traités, sous prétexte qu'ils n'ont pas été ratifiés, ou les élude par des faux-fuyants. Après la victoire, il tourne à son avantage l'ambiguïté volontaire des clauses qu'il a dictées, pour exiger au delà des conventions. Ainsi, la paix achève l'œuvre des armes. Carthage, par exemple, est condamnée à payer des tributs écrasants, à brûler ses vaisseaux, à tuer ses éléphants, à licencier ses armées, à subir une sorte de servitude. C'est inaugurer la Terreur :,« Rome mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides; il ne s'agissait pas de leur puissance, mais leur personne même était attaquée. Risquer une guerre, c'était s'exposer à la captivité, à la mort, à l'infamie du triomphe; ainsi les rois, qui vivaient dans les délices et le faste, n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain ; et, perdant courage, ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés. »

En face de ces pages, ne dirait-on pas que Montesquieu a vécu dans l'ancienne Rome, qu'il a retrouvé les registres du Sénat, et qu'il a pris part à ses délibérations les plus secrètes? Lui-même, il semble parfois éprouver cette illusion : car il a, par inchnation, le cœur d'un patricien de la République. On le verra bien quand la guerre civile éclalera. Loin de se tenir à l'écart pour juger les partis, il entrera dans les intérêts et les passions des acteurs ou desvictimes.il sera volontiers intransigeant comme un Caton ou un Brutus. Il célébrera leurs suicides avec l'accent d'un stoïcien qui les absout et les tourne en apothéoses.

Causes de décadence. Extension de la conquête. Appauvrissement de la race. Inégalité sociale. Mœurs étran.gères. Les guerres lointaines. Les chefs ambitieux. L'£mpire. — Au spectacle d'une grandeur toujours croissante va

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succéder le contraste d'une progression inverse; nous assistons à l'expiation qui fait tomber Rome au dernier degré d'abaissement, la punit par ses propres mains et venge enfin l'Univers.

Or les germes de cette décadence qui dura plusieurs siècles — car les peuples mettent longtemps à mourir — , Montesquieu ' ne les cherche pas seulement, comme firent la plupart de ses devanciers, dans la révolution morale qui ruina les maximes antiques. Tout en attribuant une juste influence à l'invasion des richesses étrangères et des idées qui, venues de la Grèce, minèrent insensiblement les vertus et les traditions du vieil esprit romain, il comprend que ce changement social est l'effet d'une cause plus profonde, et que la République a péri par la raison même qui avait fondé l'édifice de sa puissance, c'est-àdire par la conquête; car < des lois qui étaient excellentes pour un petit Etat sont détestables pour un grand ».

Sans énumérer toutes les conséquences de ce principe, signalons du moins les plus décisives, celles qui expliquent Marius, Sylla, Pompée, César, les dissensions civiles, la dictature d'Oc tave, l'établissement de l'Empire, les usurpations militaires, et les hontes d'un despotisme imbécile ou féroce.

La première suite d'un perpétuel état de guerre ne fut-elle pas l'appauvrissement du sang romain? Tant que la cité put se recruter parmi ses voisins, dans les populations belliqueuses du Latium, de l'Étrurie ou du Samnium, elle répara ses pertes, et cicatrisa ses blessures : « Ces nations furent les mains par lesquelles Rome enchaîna l'Univers ». Mais, ce fonds une fois épuisé par tant de combats et par la misère — car l'usure réduisit la plèbe à la mendicité — , les citoyens, sinon les soldats, firent défaut. Dès le temps des Gracques, au-dessus d'une tourbe de pauvres, d'affranchis ou d'étrangers, il ne restait plus qu'une aristocratie corrompue, insatiable, maîtresse de scandaleuses richesses et de clientèles immenses, mais exposée bientôt ellemême aux entreprises de tout ambitieux qui, profitant de ses divisions, s'appuierait, pour la dominer, sur les convoitises de cette populace vénale, ou de ces légions indifférentes à toute idée de patrie. Remarquons ici que les Gracques avaient pressenti ce péril; et voilà pourquoi ils voulaient reconstituer l'élément romain, soit par les lois agraires qui proposaient une

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restitution de domaines usurpés sur l'Etat, non une spoliation, soit par l'extension du droit de cité accordé aux Italiens. Montesquieu a donc tort de condamner cette dernière mesure, et d'y voir une cause de décadence.

Or ces tentations de tyrannie devinrent de plus en plus redoutables, à mesure que les expéditions lointaines habituèrent les armées à se détacher de l'intérêt public, et à ne servir que la fortune d'un général prêt à tout oser contre les lois. Cest ainsi que les forces vives de Rome se consumèrent toutes les unes les autres. Le peuple fut détruit par le Sénat, le Sénat par les Césars, les Césars par les armées, et les armées par les Barbares. C'est ce que prouve l'histoire des guerres civiles où sombra la République, et celle de l'Empire qui, commencé par Auguste, et finissant par Augustule. s'anéantit insensiblement, comme ces fleuves qui disparaissent dans les sables.

Concision éloquente. Ame antique llontesqnicn ne s'oublie pas. Les allusions contemporaines. Art de piquer l'at» tention. — Tel est le cadre, telles sont les principales lignes d'un tableau dont l'éloquence mérite l'éloge que Montesquieu fit lui-même de Tacite, lorsqu'il dit : « Il abrégeait tout, parce qu'il voyait toat ». Lui aussi, il réduit sans amoindrir, et résume sans obscurcir. Sa concision est un foyer de rayons dont les clartés intenses illuminent de vastes profondeurs. Ses jugements ont une brièveté grandiose qui ressemble à l'accent impérieux, calme et solennel des anciens jurisconsultes. On dirait qu'il dicte des lois aux événements du même ton que le sénat aux peuples. Pour égaler son expression à la majesté du spectacle, il a pris une àme antique, et renoncé presque à son habitude de traduire des pensées fortes en mots spirituels.

Cependant il est encore aisé de reconnaître ici les artifices ordinaires à un écrivain qui s'oublie rarement, et aime à se l'aire valoir. Remarquons d'abord les diversions ingénieuses par lesquelles il se plait à renouveler l'intérêt d'une histoire lointaine, et à la rappiocher de ses lecteurs, comme s'il doutait de leur courage ou de leur attention. De là mainte allusion à des faits modernes ou contemporains. A propos d'Antiochus qui consent à un traité infâme, n'admire-t-il pas « la résolution magnanime » que prit Louis XIV c de s'ensevelir sous les débris

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