‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 203 sur 337 · L'ESPRIT DES LOIS · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DES LOIS

Études historique et littéraire.

Genèse de « l'Esprit des Lois ». Son idée flxe. Infatigable labeur. Ses auxiliaires. — Sous leurs titres spéciaux, les études dont nous avons parlé jusqu'ici n'étaient que les chapitres détachés du grand ouvrage auquel nous conduisent ces degrés successifs; car celui-ci fut la première et la dernière pensée de Montesquieu, Oui, depuis 1724, à travers les salons et les pays étrangers, comme dans la solitude de la Brède, il ne cessa pas de porter en lui VEsprit des lois. C'était le quartier général de la longue enquête qu'il poursuivait depuis vingtcinq ans.

Ses amis en avaient eu déjà la confidence, entre autres d'Ar-

1. Voir ci-après, 487 et suiv.^ un parpllèle entre Montesquieu et Buffon.

genson qui, dès l'année 1736, exprimait ce pronostic : « Je crains bien que l'ensemble n'y manque, et qu'il n'y ait plus de chapitres agréables à lire, plus d'idées ingénieuses et séduisantes que de véritables et utiles instructions sur la façon dont on devrait rédiger les lois et les entendre ». C'était juger bien sévèrement ce qu'on pourrait appeler l'idée fixe d'une si puissante intelligence; car ce livre ne fut pas seulement élaboré dans le cabinet. Soit qu'il causât diplomatie avec lord Waldegrave, stratégie avec le prince Eugène, finances avec Law, soit qu'il observât le mouvement social dans le commerce du monde, Montesquieu sut puiser à toutes les sources d'information, comme l'attestent six volumes in-quarto d'extraits, de réflexions et de notes rédigées de sa main. Mme Geoffrin disait : c Cet homme venait faire son livre dans la société. Il retenait tout ce qui s'y rapportait. Il ne parlait qu'aux étrangers dont il croyait tirer quelque chose d'utile », et lui-même nous confie : « Le malheur de certaines lectures, c'est qu'il faut se tuer à réduire ce que l'auteur a pris' tant de peine à amplifier ». C'est dans ces six volumes de fiches qu'il réunit ses idées éparses, avant de les ordonner en corps de doctrine, ou de les formuler en axiomes : bel exemple de cette longue patience qui est une des conditions du génie!

Aux abords de l'heure décisive où il fallait satisfaire à l'attente du public, il eut trois années d'ardente activité (1743-46), pendant lesquelles nous le voj'ons, en sa terre de Guienne, dégrossir sa matière, avec la collaboration de son fils Secondât, de sa fille Denise, de son secrétaire d'Arcet, et de l'abbé Guasco, homme de bon conseil et d'agréable érudition. Puis suivirent encore deux autres années de lutte vaillante lorsqu'il s'agit de fixer la forme et de graver le trait sur l'airain. Il faillit y perdre la vue; il succombait de lassitude. Ne lisons-nous pas dans sa correspondance : « J'ai pensé me tuer, depuis trois mois, afin d'achever un morceau qui formera trois heures de lecture. Cela m'a coûté tant de travail que mes cheveux en sont blanchis. »

Publication de « l'Esprit des Lois ». — Enfin, en 1748, parut l'œuvre où Montesquieu surpassa les espérances de ses amis mêmes. Pour échapper à la censure, elle dut être imprimée à Genève, d'où elle se répandit en France à la dérobée, tandis

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