‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 237 sur 337 · LA CORRESPONDANCE : L AMI DES LETTRES · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE : L AMI DES LETTRES

que les Russes et les moines de Franche-Comté traitent leurs paysans. »

A plus forte raison est-il bon Français lorsqu'en 1760 lui échappe cette plainte : « J'aimerais encore mieux pour ma nation des lauriers que des olives. Je ne puis souffrir les ricanements des étranger?, quand ils parlent de flottes et d'armées. J'ai fait vœu de n'aller habiter le château de Ferney que si je puis y faire la dédicace par un feu de joie. » A deux pas de la frontière, 1' « aubergiste de l'Europe », comme il s'appelait, ressent le contre-coup de toutes les blessures faites à la patrie. Même quand il écrit à Mme du Deffand, si sèche et si glaciale, la fibre du patriote ne craint pas l'ironie de cette âme égoïste : c II me vient, lui dit-il, des Anglais et des Russes : tous s'accordent à se moquer de nous. Vqus ne savez pas, madame, ce que c'est que d'être Français en pays étranger : on porte le fardeau de sa nation. » C'est que son. cœur, comme son esprit, garda sa flamme jusqu'au dernier jour.

L'ami des lettres. Première et dernière passion. L'ortiiodoxie de Voltaire. Ses lamentations sur la décadence des lettres. — Chez lui, le culte des lettres se confondait avec l'amour de son pays : « Je ne connais pour vrais Français, écritil à un ministre, que ceux qui aiment les arts et les encouragent. » Il disait ailleurs : « Notre langue et nos belles-lettres ont fait plus de conquêtes que Charlemagne ». Aussi de quel accent ajoute-t-il : « Ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l'essor, pouvaient devenir des aigles ». Cette passion finit presque par étouffer toutes les autres, comme le prouve ce témoignage : « Plus je vieillis, plus je crois que je deviens sage : car je ne connais plus que littérature et agriculture; cela donne de la santé au corps et à l'âme. Dieu sait alors comme on rit de ses folies passées, et de toutes celles de nog confrères les humains! »

Cette sérénité brille, dès qu'il traite des questions de goût. Si nous osions faire un choix dans l'excellent, nous dirions donc que c'est la partie la plus exquise de sa correspondance. On n'y trouvera pas les règles de l'école, mais une causerie supérieure où tous les principes de l'art, sans devenir dogmatiques, sont

ÉTUDES LITTKR.MRKS. U. — ;H

exprimés, à l'usage des honnêtes gens, sous fon.ne de sentiment, comme un instinct de raison et une joie d'intelligence. Alors se trahissent les secrets de son génie, celui-ci par exemple : « On ne doit faire ni vers ni prose, ni même écrire un billet, que quand on se sent en verve. C'est l'attrait du plaisir qui doit nous conduire en tout Malheur à celui qui écrit, parce qu'il croit devoir écrire! » Que de formules ou d'aveux dans lesquels se condense sa doctrine! « Sans justesse d'esprit, il n'y a rien. — Toute phrase qui a besoin d'explication ne mérite pas qu'on l'explique. — Les bons auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le recherchent jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. — Le rabot et la lime sont mes instruments. — Je n'ai jamais répondu à une critique qu'en tâchant de me corriger. — Mettons au moins huit semaines à polir ce que nous avons fait en huit jours. — Il n'y a de bons vers que ceux qu'on relit, et qu'on retient malgré soi. — Au fait est ma devise; si on avait la raison pour soi, on serait court. » Cette rhétorique et cette poétique, interrompues sans cesse, se continuent néanmoins chaque jour, par le hasard des circonstances. V Encyclopédie, une lettre du grammairien Bauzée ou d'Albergati, le provoquent à dire son mot même sur la linguistique et la philologie. Signalons, pat" exemple, ses lettres à Milord Harvey sur le Siècle de Louis XIV (1740), à Vauvenargues sur Corneille (1743), à Helvétius sur Boileau (1741), à Schouvalof sur la manière d'écrire l'histoire (1761), à J.-J. Rousseau sur les lettres et la civilisation (1755). Aussi, au courant de la plume, que de vérités malicieuses dans ses jugements sur les littérateurs, en particulier dans cette oraison funèbre de Lamotte : tt Le patriarche des vers durs vient de mourir. C'est bien dommage ; car son commerce était aussi plein de douceur que ses vers de dureté. C'est un bon homme, un bel esprit, et un poète médiocre .de moins. » Comme il sait dire poliment à Helvétius que sa plume est mal taillée : « Il ne vous coûte point de penser; mais il vous coûte infiniment d'écrire.... Ne dédaignez pas d'être à la fois possesseur de la mine, et ouvrier de l'or qu'elle produit. » Ailleurs il lui dit : « Il me semble que vous avez peine à écarter la foule d'idées ingénieuses qui se présente toujours à vous. C'est le défaut d'un homme supérieur; vous ne pouvez

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