‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 254 sur 337 · LE SALONNIER · texte numérisé non relu

LE SALONNIER

Je ne veux point d'autre prêche. et ce sera celui de mes samedis des sabbats de ma cité idéale, dans l'Ile de la Lampedouze. (0 philosophe-poète, ô père du mélodrame, souvenez-vous des sermons du R. P. La Chaussée et gare au genre ennuyeux! *) Le salonnîer. — Mais si le critique littéraire est sujet à caution, si le critique dramatique est moins novateur qu'on ne le crut autour de lui, le critique d'art est tout à fait original. Certes sa critique des tableaux reste littéraire. Le sujet, voilà son centre optique, d'où il juge tout, auquel il ramène tout. Mais le sujet n'était-ce pas justement alors l'âme du tableau, du Poussin à Greuze? Heureux Diderot qui n'a pas eu à déchiffrer les peintres impressionnistes, tachistes, etc. ! Il ne se barbouille pas, pour en imposer, de la technologie des genres et de l'argot des ateliers où il fréquente. Il se borne à étendre et à préciser quelques termes courants : « J'ai compris ce que c'était que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la magie de la lumière et des ombres. J'ai connu la couleur; j'ai acquis le sentiment de la chair; seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu; et ces termes de l'art : unité, variété, contraste, symétrie, ordonnance, composition, caractères, expression, si familiers dans ma bouche, si vagues dans mon esprit, se sont circonscrits et fixés. » Et cela est vrai de tout point. « La musique italienne a débouché nos oreilles », s'écriait Grimm, à propos de la Serva padrona de Pergolèse ; on peut dire que les Salons de Diderot ont dessillé les yeux de ses contemporains. « Je n'avais jamais vu dans les tableaux, avoue Mme Necker, que des couleurs plates et inanimées ; son imagination leur a donné pour moi du relief et de la vie ; c'est presque un nouveau sens que je dois à son génie. > Qu'on lise par exemple son commentaire sur V Accordée de village. « J'ai ouvert mon âme aux effets », dit-il encore, et cela lui a porté bonheur, et il n'a jamais été plus éloquent, ni plus ingénieux, et il a eu des effusions exquises, et son lyrisme, cette fois, n'a pas été encombrant, et il est presque toujours « l'enthousiaste charmant » qu'il aimait en Winckelmann.

]. Pour UQ examen plus approfondi des théories dramatiques de Diderot et de leur fortune, cf. M. Eugène Lintilhac, Beaumarchais et ses œuvres, 2^ partie, thap. XI. Hachette.

Certes il a laissé à trouver après lui dans ce genre et il y a du cliemio à laire pour arriver de la critique d'art littéraire, du commentaire éloquent des Salons, à cette critique si complète d'un Fromentin où l'expérience et la science technique ajoutent tant d'autorité à la finesse et à l'ingéniosité des aperçus. Mais Diderot n'en reste pas moins c le grand et chaleureux amateur qui, le premier, a fondé la critique d'art en France », comme disait Sainte-Beuve, lequel estimait même que cela seul valait la statue. Mais n'oublions pas pour cela le ^eveu de Rameau.

L'antenr dramatique. Le romaBCier. « Le Aeveii de Rameau. » — Outre plusieurs pièces de théâtre restées en plan, Diderot a composé celles du Père de famille et du Fils naturel pavées de bonnes intentions, mais qui ne purent passer la rampe, quoique ses illusions de père aient pu lui persuader là-dessus, véritables sermons dramatiques près desquels ceux du R. P. La Chaussée sont plutôt gais; et encore Est-il bon? Est- il méchant? le moins injouable de ces trois monstres dramatiques et qui n'a eu pourtant naguères sur la scène de l'Odéon qu'un succès de curiosité et sans lendemain : passons. Diderot n'avait pas le sens de la scène, et ce n'était pas à lui qu'il était réservé de prouver par des œuvres la fécondité de ses théories dramatiques et la vitalité du drame bourgeois, mais bien aux vrais hommes de théâtre que l'on sait, depuis Sedaine jusqu'à Alexandre Dumas fils et Emile Augier, sans oublier Beaumarchais, dans ses drames, ni même Sébastien Mercier dans les siens au il démocratisa la scène audelà même de ce que rêvait son patron.

Comme conteur il a été mis par Villemaio au-dessus même de Voltaire; c'est beaucoup dire. Mais pour se convaincre vite que l'éloge n'est pas hyperbolique, on lira par exemple le petit conte des Deux amis de Bourbonne. Quant à ses gros romans, c'est une autre affaire. L'impuissance de Diderot à composer les rend d'une lourdeur insupportable, témoin la Religieuse. Il a essayé de se passer de la nécessité d'une composition exacte dans Jacques le fataliste, en singeant la désinvolture, les drôleries à froid, les coq-à-l'âne, en un mot l'humour de Sterne : c'est bien laborieux dans l'ensemble et médiocrement gai, mais là comme partout chez lui. jusque dans son fumier, il y a des perles.

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