II* PÉRIODE : LES CHARMETTES; L'AUTODIDACTE
liai motive un voyage à Montpellier (1737), amènent une crise
morale. Celle-ci l'oriente vers des occupations sérieuses, et, la
f conversation de quelques honnêtes gens l'y aidant, il se sent
, « entraîné peu à peu, malgré son état, ou plutôt par son état,
vers l'étude avec une force irrésistible s.
Rousseau aux Cliarmettes (été de 1738). — L'étude. — Un an de préceptorat à Lyon (1 '740-1 '941). — Opuscules divers. — C'est alors que Rousseau entreprit et vint à bout de compléter et de systématiser ses connaissances, avec une énergie et un succès qui en font, comme le remarque son compatriote Amiel, le type de V autodidacte. Cette entreprise eut pour théâtre, dans un site très pittoresque, près de Chambéry, la villa d'été des Charmettes, où Rousseau vint s'installer avec Mme de Warens , en 1738 ; et son exécution était achevée quand il partit pour ; Paris en 1741. Nous appliquerons donc surtout à la période de 1738 à 1741 ce que Rousseau dit de tout son séjour à Chambéry : « C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient »,
Toutefois, dans cet intervalle, se place un séjour à Lyon d'un an (1740-1741). 11 y fut précepteur des deux enfants de M. de Mably, et éprouva, pour son bien et aux dépens de ses élèves, qu'il ne suffit pas, pour enseigner, d'avoir de l'acquis ou même des théories pédagogiques, telles que son Vrojetpour V éducation de M. de Sainte-Marie, qui est de cette époque. Notons seulement, au passage, que Rousseau, élevé jusqu'alors dans un milieu relativement pieux, se lia à Lyon avec quelques libres-penseurs dont il subit l'influence, comme en témoigne certaine épitre en vers, assez mécréante, à M. Bordes. De cette même époque (1738-1741) datent aussi d'autres pièces de vers telles que le Verger des Charmettes, poème médiocre, mais document précieux; et deux opéras : Iphis, resté à l'état d'ébauche, et la Découverte du Nouveau Monde, achevé, et dont il commença même la musique. Ce furent, avec V Amant de lui-même, les premiers essais du jeune précepteur dans la carrière des lettres. Ils ne font pressentir en rien le genre de talent qui devait l'illustrer. De Lyon, où il avait médiocrement réussi, il était revenu s'en-
fermer quelques mois dans* son chercabin>ît des Charmettes », d'où il prendra son essor vers Paris à l'automne de 1741.
Ron^^seau, « autodidacte ». — 11 « tàte la pente de son esprit ... — Avant de l'y suivre, arrêtons-nous à considérer, avec lui, comment il s'y prit pour « donner de la consistance » aux idées et aux connaissances qui s'étaient amassées dans son esprit, au hasard de ses lectures discursives, depuis les histoires de Plutarque et le roman de l'Astrée, dévorés avant l'âge de dix ans, jusqu'aux Entretiens sur les sciences du P. Lamy, lus et relus cent fois, à vingt-cinq ans, en passant par le latin rudimentaire de M. Lambercier, du séminaire de Chambéry et de l'abbé de Gouvon.
« Deux ou trois mois se passèrent, dit-il, à tâter la pente de mon esprit. » D'abord il veut tout embrasser d'une étreinte encyclopédique, s'égare dans des recherches divergentes, mais voit le danger, sort péniblement du labyrinthe où il s'engageait, découvre pour son compte la méthode dite de proche en proche, voit la liaison des choses, et va des branches au tronc. Dès lors il tient son « plan d'études ». Il y introduit la variété des occupations comme moyen de délassement, répartit son temps entre le latin toujours rebelle, les mathématiques, la cosmographie et les -spéculations philosophiques de Locke, de Malebranche, de Leibniz et de Descartes, qu'il renonce à concilier, se contentant de les emmagasiner, quitte à les comparer et à les trier plus tard. 11 réussit ainsi à mener à bien tout seul une entreprise redoutable pour le plus habile des pédagogues, celle de reprendre en sous-œuve, à vingt-cinq ans, une éducation interrompue à treize et d'ailleurs manquée dès le premier âge, ce qui est prodigieux.