CINQUIÈME PÉRIODE
Rousseau en fuite. — Son surmenage et sa névrose. —
Le 9 juin 1762, le Parlement condamnait VÉmile à être brûlé par la main du bourreau. Les considérants de l'arrêt portaient principalement sur ce que l'ouvrage ne' paraissait « composé que dans la vue de ramener tout à la religion naturelle..., qu'à ses impiétés il ajoute des détails indécents ». « Que seraient d'ailleurs, s'écriait le rapporteur Joly de Fleury, des sujets élevés dans de pareilles maximes, sinon des hommes préoccupés de scepticisme et de tolérance! », etc. Et Rousseau, qui avait cru toucher au triomphe avec VÉmile, couronnement de son « grand système », écrivait, navré, en marge de son exemplaire de l'arrêt : « 0 digne journée de la Saint- Barthélémy sanctifiée par les jésuites, réprouvée par le Parlement dans les livres Des assertions, composés pour instruire le clergé de France! mais l'on prescrit ici une religion qui proscrit la raison et la loi naturelle, qui réclame la persécution. Est-ce là la religion qui éclaire les hommes? Est-ce là l'ordre immuable
et éternel, cette règle souveraine du Créateur et de la créature intelligente? Il faut une religion dans les États, mais il faut que l'on y croie une religion forcée qui exclut la raison et n'est pas la religion des hommes * ! » Décrété de prise de corps, et effrayé par ses protecteurs auxquels il commençait à devenir à charge. Rousseau prend le large, rencontre les huissiers chargés de larréter, qui le saluent en souriant, et continue sa route, tout en ruminant de posté en poste le Lévite d'Éphralm.
11 s'échappe aisément, mais le coup était porté. Surmené par la production forcenée des huit dernières années, démonté par mille tracasseries du sort et des hommes, il sera la proie d'une incurable névrose, et se croira désormais la victime d'un complot et de complices innombrables. Avouons qu'il y avait un peu de quoi s'y tromper. Dans quelque camp qu'il regardât, il ne A'oyait que des ennemis. Çénombrons-les, puisqu'ils tiendront désormais tant de place dans sa vie et dans ses écrits.
Les « brouilleries > et les ennemis de Rousseau. — En condamnant Rousseau, le Parlement, qui s'apprêtait à chasser les jésuites, affectait l'impartialité et se livrait à un jeu de bascule où Rousseau vit très clair, quoi qu'on en ait dit, témoin sa correspondance. Dans l'affaire, d. n'y avait que le parti des philosophes qui triomphât. Or Rousseau n'y comptait plus d"amis, mais beaucoup d'ennemis, et que les brusqueries de sa rupture avec Mme d'Épinay, sa protectrice et leur amie, autorisaient à le premdre de haut avec lui. La lettre à D'Alembert, dite Lettre sur les Spectacles, avait consommé sa rupture avec tous les encyclopédistes, auxquels d'ailleurs sa répulsion avouée pour les athées l'avait rendu de plus en plus suspect.
Au commencement de 1757, dans ses Entretiens sur le Fils naturel, Diderot, partisan déclaré de l'utilité des théâtres, avait proposé sérieusement de les faire servir à moraliser les spectateurs, en assimilant la fonction des comédiens à celle des prédicateurs. Un an après, D'Alembert, pour faire sa cour à Voltaire installé sur le territoire de Genève et toujours passionné pour les spectacles, avait insinué, dans son article Genève de
1. Jean-Jacques Bûusseau, fragments inédits, par M. Albert Jansen, p. 22. Paris-Berlin, 1882.
V° PERIODE : LA FUITE; MOTIERS-TRAVERS. o8d
l'Encyclopédie, que celte ville devrait avoir un théâtre et réunir « la sagesse de Lacédémone à la politesse d'Athènes ». Rousseau vit là un double défi à relever, comme adversaire des arts et des lettres et comme Genevois ; et, tout en s'attaquant obliquement à Diderot, il écrivit une lettre publique à D'Alembert. Sous prétexte de consoler la jeunesse de son pays d'être privée d'un amusement qui coûterait si cher à la patrie, il y proteste contré cette conception ultra-philosophique du théâtre, et contre le i bon effet qu'on semble en attendre i. Ce dernier trait, parmi vingt autres, visait évidemment Diderot, Voltaire et les philosophes.
Enfin sa querelle avec Voltaire, brochant sur le tout, l'affola. Cela commença par des picoteries aigres-douces à propos du Discows sur Vinégaliié, qui, disait le spirituel seigneur de Ferney, donnait envie de marcher à quatre pattes, et prouvait qu'on n'a jamais mis tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes. Puis avait suivi une longue lettre de Rousseau, d'une dialectique serrée et d'un optimisme éloquent, en faveur de la Providence et contre le poème de Voltaire sur le Désastre de Lisbonne. Dans la Lettre à D'Alembert, Voltaire "était repris pour vouloir donner le goût du théâtre aux Genevois, et, peu après, la lettre privée au même Voltaire, relative au désastre de Lisbonne, était imprimée dans le journal du Prussien Formey, « un pillard », malgré le refus d'autorisation du destinataire. Ce dernier s'émeut, comme de juste, et Rousseau alors, en manière d'excuse, de faire l'éclat fameux : « Je ne vous aime point, monsieur, vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être le plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu.... C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable », etc. « Fou! » s'écrie Voltaire. « Baladin! » réplique Rousseau. Bâtard du chien de Diogène! glapit l'un; Tigre altéré de sang, hurle l'autre; et les pamphlets de pleuvoir de Ferney sur le malheureux, proscrit de partout.
Rousseau proscrit. — Trois ans chez le roi de Prusse (1 762-1 'î6o(. — Genève, à laquelle il avait déjà fait faire la grimace par la dédicace du Discours sur rinégalité, imita Paris, et par ordre — un ordre dont Rousseau rendait à tort Voltaire
responsable — elle condamnait au feu l'Emile et le Contrat social et décrétait l'auteur de prise de corps. Berne suivait l'exemple de Genève. Rousseau fuyait d'Yverdun à Motiers-Travers, dans le comté de Neuchàtel, chez le roi de Prusse, où il rencontra enfin la protection et l'amitié du gouverneur, l'Écossais lord Keilh, connu, par la correspondance et les Confessions, sous le nom de milord Maréchal. Il devait y passer plus de trois ans (juillet 1762-septembre 1765). Prié seulement, à son arrivée, de ne plus écrire, il répondait fièrement : « J'ai dit (dans mes livres) tout ce que j'avais à dire et je n'aime pas à rabâcher. Aussi je me suis promis et je me promets de ne plus écrire; encore une fois, je ne l'ai promis qu'à moi. » Rousseau se tint parole, en ce sens qu'il n'écrivit plus que pour sa défense. Et le moyen de se taire !
La lettre à Christophe de Beanmont (-1 763). — Le « Dictionnaire de musique <•. — Le Lycurgue genevois et ses projets de constitution. — Un mandement de Christophe Je Beaumont, archevêque de Paris, contre VEmile avait suivi de près l'arrêt du Parlement. A la prière de ses amis, qui voulaient le réconcilier ainsi avec Genève, et en choisissant son heure, Rousseau écrit en novembre 1762, et lance, en mars 1763, l'éloquente Lettre à Christophe de Beaumont. Mais il essuie un refus d'imprimer cette lettre à Genève, et du coup abdique à perpétuité son droit de bourgeoisie et ce titre de citoyen dont il avait signé la susdite lettre (12 mai 1763). Il se reposera de ces polémiques et de celles qui les suivirent de près, en préparant l'édition de son Dictionnaire de musique, qui parut vers la fin de 1767; en rêvant la scène lyrique de Pygmalion; et en se faisant le Lycurgue des Corses, honneur que lui vaut la popularité de son Contrat sociaL Sur les instances d'un agent de Paoli luimême, il écrit un Projet de constitution pour les Corses, que l'annexion de l'ile par Choiseul fit rester à l'état de projet, comme le partage de la Pologne stérilisa ses curieuses Considérations sur le gouvernement de la Pologne (1772).
La lapidation de Motiers (6 septembre f96S). — Une guerre de pamphlets. — Les « Lettres écrites de la IIIon> tagne ». — Une cruauté féline de Voltaire. — Cependant les fanatiques s'ameutent à Motiers- Rousseau est menacé de coups