V* PÉRIODE : GENÈSE DES CONFESSIONS
mêlée de beaucoup de faits qui en sont inséparables et qui 'ompromettraient le secret d'autrui ». Cependant les cruelles nécessités de sa polémique et ses terreurs imaginaires l'amènent plusieurs fois à faire un tableau apologétique de sa vie. Vers la fin de 1761, s'imaginant que les retards tout accidentels de YÉmile étaient TeHet d'un complot, il écrit des lettres folles au libraire Duchesne et à tous ses amis. Ceux-ci le rassurent, et l'impression s'achève. M. de Malesherbes, alors directeur de la librairie et qui avait patronné Rousseau de son mieux dans toute l'affaire, lui écrit avec une touchante bienveillance, au sujet de « cette mélancolie sombre qui fait le malheur de sa vie ». Ému, Rousseau répond par les Quatre Lettres à il. le Président de Malesherbes (4, 12, 26, 28 janvier 1762), contenant «le vrai tableau de son caractère et les vrais motifs de toute sa conduite », et où il se peint et s'analyse en traits admirables. La Lettre à Christophe de Beaumont lui est une nouvelle occasion de présenter sa vie en raccourci. Ses amis l'invitaient toujours à publier ses mémoires, et, le 24 février 1764, Duelos lui écrit finement : « Il me semble que vous les aviez commencés. Je trouve dans Héloise et dans Emile des morceajix qui sont plus copiés qu'imités delà nature. Ce n'est pas ainsi qu'on imagine. » Le Sentiment des citoyens, 1'. « infâme brochure » i-eçue en étrennes, le 2 janvier 1765, vint lever ses scrupules. « J'ai beaucoup à dire, écrit-il à Duelos (13 janvier 1763), et je dirai tout »; et il a tout dit, dicenda tacenda locutus. Les Confessioiis furent commencées au début de 1765, et le douzième et dernier livre terminé dès le commencement de 1771. Déjà il avait esquissé, en guise d'introduction, un fragment intitulé Mon Portrait, titre qui devait être celui de l'ouvrage; puis dans une introduction, récemment publiée, qui est de 1763, il écrivait : « Ce sont mes confessions à toute rigueur. Il est juste que ma réputation expie le mal que le désir de la conserver m'a fait faire. >
En 1770, comptant que son séjour à Paris serait toléré par Choiseul, il y accourt pour faire son apologie. Le précieux manuscrit des Confessions h la main — manuscrit terminé à l'encre de Chine puisqu'il croit qu'on lui dérobe l'encre ordinaire, — il en fait des lectures à des auditeurs choisis. Ilélas! le succès est de scandale, et les auditeurs vont au dehors tra-
vestir les faits, les journaux aidant. Rousseau en gémit, s'en désespère, regrette même dans son Testament (illl) d'avoir été dupe du <ï prestige de l'amour-propre ».
Alors, aiguillonné par son délire, il rédige, entre la fin de 1772 et le commencement de 1776, l'opuscule étrange qui a pour titre : Rousseau, juge de Jean-Jacques Rousseau. Dialogues. Le délire y est visible ; il pousse l'auteur jusqu'à vouloir porter son manuscrit sur l'autel de Notre-Dame, avec la suscription : « Dépôt remis à la Providence », et avec l'espoir que cet éclat fera «. parvenir son manuscrit jusque sous les yeux du roi ». Une grille fermée l'arrête dans l'exécution de ce projet et il reprend la plume, remaniant et multipliant les manuscrits de ses Confessions et de ses Dialogues. Enfin, dans une période d'accalmie, il écrit le supplément aux Confessions, tant de fois annoncé, ces dix Rêveries du Promeneur solitaire, suite de cette infatigable apologie de sa vie et de ses œuvres, que la mort seule interrompit.
Tous ces écrits, sur la volonté expresse de Rousseau, ne devaient voir le jour qu'fm xix^ siècle, et parurent peu après sa mort. Le manuscrit définitif des Co7ifessions avait été remis solennellement par Rousseau lui-même aux Moultou, des amis sûrs, de passage à Paris, en 1776. Paul Moultou en publie à Genève les six premiers livres en 1781, et son fils Pierre y publie les six autres en 1788, le tout très expurgé. Du Peyrou proteste contre cette édition tronquée et donne aussi la sienne, avec une clef. Enfin une troisième édition avec les noms en toutes lettres, et sans aucuns ménagements, mais sans critique, et qui laisse encore à désirer l'édition définitive, malgré les rééditions ultérieures, parait en 1795. Elle est à peu près complète et conforme au texte intégral du manuscrit offert à la Convention par Thérèse Levasseur, qui signe « famé deu gean iacque rousseau », lui survécut vingt-trois ans et exploita sa mémoire sans vergogne.
Les huit dernières années. — Rousseau intime. — Il y en avait dix qu'il était mort, quand parut cette édition complète de ses Confessions. Il avait habité, pendant les huit dernières années de sa vie, rue Plâtrière, le quatrième étage d'une maison qui faisait hier encore le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau et de la rue Goquillière (présentement n» 11). Il en sortait dès