SES DIGRESSIONS
détendue par des digressions, tantôt compromise par des allusions qui le tyrannisaient. Ainsi dans son réquisitoire contre le Misanthrope il ne peut pas ne point se substituer à Alceste et s'approprier ses haines vigoureuses contre Grimm- Philinte et Mme d'Houdetot-Célimène.
Quant à ces digressions proprement dites, dont il se confesse, dans sa Préface, en ces termes : « Je me suis jeté dans toutes les digressions qui se sont présentées, sans prévoir combien, pour soulager mon ennui, j'en préparais peut-être au lecteur », aucune n'est, à vrai dire, un hors-d'œuvre, car toutes tendent à renforcer la thèse, mais elles sont fort inégalement intéressantes. Leur nombre et leur étenduf rendent d'ailleurs la composition de la lettre un peu flottante, au moins dans le détail; et cet abandon de l'esprit où il cherchait et trouvait un oubli des chagi'ins que l'on sait, passe parfois un peu trop jusqu'à son style, ce qui est un défaut assez rare chez lui pour paraître ici aimable.
De ces digressions celle qui a trait au dissentiment des pasteurs et de d'Alembert, et qui, en fait, n'en est pas une et ne nous semble telle que par un oubli des circonstances, a perdu tout intérêt. La longue digression sur la peinture de l'amour au théâtre qui transforme nos pièces à succès en purs « romans > est en revanche aussi intéressante qu'éloquente. La peinture des mœurs et du bonheur des Montagnons des environs de Neufchâtel a celte fraîcheur idyllique où il a excellé tant de fois. On retrouve sa vigoureuse dialectique dans ses considérations sur les contlits de l'opinion et des mœurs, sur le duel et le tribunal des maréchaux. Sa verve incisive se donne carrière et même, quoi qu'il avance dans sa préface, « avec cette âpreté qu'on lui reprochait, mais qui le faisait lire » — et qui n'est pas du tout la raillerie froide de.l'auteur du Gil Blas en un même sujet, — quand il en vient aux mœurs des comédiens et des comédiennes et à la pudeur. Il a enfin une bonhomie diserte et communicative et qui finit agréablement la Lettre, lorsque « terminant ces nombreuses digressions », il se complaît dans la peinture des réunions, bals, revues, prix publics de l'arquebuse, du canon, de la navigation et autres divertissements propres à « une république », plus ou moins
modèles sur « les fêles de Lacédémone », qu'il veut très nombreux et dont il oppose les saines joies et la précieuse économie aux dépenses ruineuses et à la corruption physique et morale dont l'établissement d'un théâtre menace sa patrie.