LE STYLE DU CONTRAT SOCÎAL
pation de rendre ses idées applicables, que de nid' l'originalité de leur ordonnance et de leur exposition. Mais il ne faut pas non plus lui faire tout l'honneur de leur invention, en oubliant cette foule de théoriciens politiques où il les avait puisées et principalement ceux de l'école protestante, depuis Grotius qui était toujours ouvert sur l'établi de son père, jusqu'à Puffendorf qu'il avait trouvé dans la bibliothèque de Mme de Warens. Il y faut joindre, en première ligne, sinon l'évéque genevois Adémar Fabri et sa charte démocratique qu'il n'a peut-être citée qu'après coup et pour les besoins de sa polémique, du moins Locke, premier auteur de l'idée du Contrat social, et Burlamaqui et Montesquieu lui-même *.
Avant l'auteur du Contrat social, celui de VEsprit des lois, dès le début de son livre, était remonté jusqu'à la considération de r < homme dans l'état de nature », et même jusqu'à celle des lois de la nature, « ainsi nommées parce qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être ». Mais ces mêmes conséquences que Montesquieu a évitées, en se jetant dans une critique éclectique des lois positives, de manière à pouvoir écrire : « Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes », l'auteur du Contrat social les a variées et systématisées, avec une intrépidité et une force de logique qui ont valu jadis à son livre cet éloge : « C'est le portique du temple et le premier chapitre de VEsi^rit des lois ».
Aussi, en dépit de ses contradictions et de ses obscurités, le saluait-on, hier encore, avec une reconnaissance éloquente, comme le « grand initiateur » de la théorie de l'état contractuel, laquelle nous fait espérer tous les remèdes au mal social, et « la seule société qui soit conforme à la justice, une société où tous seraient parfaitement libres et où tous cependant seraient unis * ». C'est un si grand honneur pour Rousseau, que les mérites de son éloquence n'y peuvent guère ajouter ici.
Le style da « Contrat social ». — Ils sont grands pourtant et même neufs chez lui. Les citations que nous en avons faites suffisent à prouver en effet avec quelle mai Irise il a exécuté le
L Cf. ci-dessus, pp. 615, 627.
2. Cf. M. Alfred Fouillée, la Théorie de l'État et le rôle de tidêe de contrat dan» la science wciale contemporaine (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1879, p. 293),
dessin quïl nous confie, dans une noie des Confessions, el qui consistait à mettre, dans le Contrat social^ « uniquement toute la force du raisonnement, sans aucun vestige d'humeur et de partialité ». Sïl a péché en quelque chose, ce n'est que par l'élalage même de cette force de raisonnement qui va jusqu'à une affectation passagère des termes de géométrie. Mais peut-on insister sur ce reproche, en le voyant lui-même s'excuser de le mériter, par ce besoin d'être court, qui lui a fait trouver tant de formules plus ou moins contestables, mais toujours éloquentes et gravées à jamais dans la mémoire des hommes et sur les tables mêmes de la loi, témoin la Déclaration des droits de Vhomme, où chacun peut les retrouver aisément, à toutes les Ugnes.
La Nouvelle Hélotse.
Après le contrat social, le contrat de mariage. — En écrivant la Hiouvelle Héloise. et en passant de l'examen du contrat social à celui du contrat de mariage, Rousseau laisait succéder à la métaphysique de la politique et des intérêts celle du cœur et de la morale; à des êtres de raison, des êtres de passion; à des êtres selon sa tête, « des êtres selon son cœur », comme il aimait à les appeler, e U faut des spectacles dans les grandes viUes et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps et j ai pubUé ces lettres ; que n'ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu! » telle est son excuse hautaine pour écrire une fiction après avoir pris pour devise . Vitam impendere vero.
Rousseau et Richardson. — La Nouvelle Héloise est donc un roman. Il est. par lettres, dans la manière sentimentale, bourgeoise, prêcheuse, de Richardson; mais, conçu avec une sobriété; dans le nombre des personnages et des situations, qui n'appartient qu'à Rousseau, et dont il a eu raison de se prévaloir contre le devancier anglais qu'il avait étudié dès les Charmettes, dans les imitations de labbé Prévost. Dans toute son étendue, six personnages, dont quatre épisodiques, suffisent à soutenir l'intérêt : ce sont partout les deux amoureux, Julie et Saint-Preux; et çà et là leurs deux amis intimes, le chevaleresque milord Edouard et la gaie Claire; enfin, dans les trois
LA NOUVELLE HÊLOISE. 631
premières parties, le père de Julie; daus les trois autres, son mari, M. de Wolmar. Les amours de Julie et de Saint-Preux traversées, rompues et moralisées par le mariage de l'héroïne, voilà pour les incidents; les états d'âme qu'ils engendrent chez les principaux personnages, voilà pour l'intérêt romanesque. Reste la thèse.
Correspondance des deux parties dn roman aux deux parties du système de Rousseau. — On retrouve exactement dans les deux parties du roman, c'est-à-dire avant et après le mariage, la première et la troisième partie du système de Rousseau, mais reprises avec quel lyrisme! La première moitié est un hymne délirant à la passion selon la nature, à la force inéluctable de la « beauté fatale », à ses pudeurs et à ses ivresses, au bonheur parfait que l'homme goûterait dans l'union libre. Mais il faut des époux assortis, et la nature n'a pas seule voix au chapitre ; il y a des convenances, celles-là mêmes dont Rousseau tracera si soigneusement le catalogue, dans le cmquicme livre de VÉmile. Un père entiché de sa noblesse et de son rang sépare la nouvelle Héloïse de son précepteur, roturier et pauvre, et, malgré la voix de la nature à laquelle nos malheureux amants ont fait tous les appels permis et défendus, il marie sa fille à un de ses amis, homme mûr et de qualité.
C'est sur cette base chancelante, suite d'un acte de 1' « inique despotisme du père », que Rousseau va fonder cette réforme des mœurs domestiques qui, dans sa pensée, prépare celle des mœurs publiques, entreprenant de ployer les passions au joug de la foi jurée devant Dieu et devant les hommes. C'est la deuxième moitié du roman, et nous y reconnaissons la troisième partie de son système. Mais jamais il ne s'était heurté à une difficulté pareille.
Hardiesse du sujet. — 11 a posé le problème avec une hardiesse inouïe. La situation de Julie vis-à-vis de M. de Wolmar n'est pas en effet celle de la princesse de Clèves après qu'elle a confessé à son mari son amour pour le chevalier de Lorraine, car, outre le fantôme du premier amour, il y a entre eux la réalité de la faute ineffaçable. Or c'est au cœur de cette situation que Rousseau s'installe, en ramenant Saint-Preux au foyer même de Julie. Il y revient du bout du monde, dont il avait
« mis le diamètre » entre elle et lui, et d'où il écrivait — sur le ton du malheureux amant de Bérénice, quand il s'écrie :
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
— : « Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux parties : celle où elle est, et celle où elle n'est pas ». Et c'est l'époux lui-même qui le rappelle pour entreprendre la cure des deux amants. Échapper au ridicule, faire jaillir du cœur de ces trois personnages un hymne grave aux vertus de la famille et au bonheur domestique, voilà le tour de force qui a tenté Rousseau.
La scène de l'église et l'expiation. — Ironie mélancolique et vérité de la conclusion. — La crise a commencé dans le cœur de Julie à la messe de mariage, dans l'église même. Cette scène où elle tente d'arracher son amour de son cœur sous r « œil éternel qui voit tout », touche au sublime. Par la situation, elle rappelle la Pauline de Polyeucte; par le pathétique Bérénice ; et le style de Rousseau n'est indigne ni de l'une ni de l'autre.
Dès lors l'expiation commence. Aidée par son mari, Julie, qui écrivait jadis cet aveu d'une naïveté toute racinienne : e J'oubliai tout et ne me souvins que de l'amour », se sublime, comme épouse et comme mère; tient le serment tacite fait à Dieu, au sortir de l'église : « Je veux aimer l'époux que tu m'as donné, je veux être fidèle » ; et y ajoute même qu'elle serait « chaste veuve ». La « charmante prêcheuse... charmante en vérité, mais prêcheuse pourtant... pérorant à ravir » — comme le remarque l'auteur lui-même — , entraine avec elle, dans cette ascension héroïque vers le plus difficile des devoirs, jusqu'à Saint-Preux, auquel elle a dit, dans l'élan d'un mysticisme tout platonique : « Oublions tout le reste et soyez l'amant de mon âme ».
Elle meurt, victime de son dévouement à son fils, sans que ses efforts surhumains, qui l'ont sauvée de toute nouvelle défaillance, par 1' « horreur d'un plus grand crime », aient pu la sauver de l'amour qu'elle garde au fond de son cœur. Celui-ci
se trahit avec une ironie mélancolique dans cette avant-dernière lettre, que Rousseau appelait en note son « chant du cygne ».