SON THEATRE : L'ENGAGEMENT TÉMÉRAIRE ETC
publier un roman, Rousseau avait écrit, donné à des scènes publiques ou privées, ou gardé en portefeuille : trois comédies, Narcisse ou V Amant de lui-même, les Prisonniers de guerre, l'une et l'autre en un acte et en prose, et VEngagement téméraire, en trois actes et en vers; une pastorale dramatique, le Devin de village, intitulée « Intermède » ; une comédie opéra-ballet, les Muses galantes, intitulée « Ballet » ; une tragédie lyrique, la Découverte du Nouveau Monde, intitulée « Tragédie » ; plus deux autres ébauches de tragédies lyriques, Iphis et Lucrèce, cette dernière en prose; eniin Pygmalion, scène lyrique, également en prose, sans compter divers opuscules dramatiques encore inédits, tels qvi'Ai'lequin amoureux malgré lui, qui est à la bibliothèque de Neuchâtel.
Sa meillenre pièce : 1' « Engagement téméraire ». — De ces sept pièces de théâtre achevées, la meilleure, de beaucoup, est VEngagement téméraire. C'est une très jolie comédie de paravent, un adroit pastiche de Marivaux, qui va jusqu'à l'esprit avec de délicates nuances de sentiments (a. III, se. m), et quelques scènes bien dialoguées (a. I, se. m), vives et gaies (a. I, se. IV, et a. III en entier), très piquantes, en dépit de la fantaisie de la donnée (a. II, se. viii), ou intriguées et filées avec assez d'art pour que l'une d'elles (a. II, se. v) ait évidemment servi de modèle à l'auteur du Barbier de Séville, dans la scène de la fausse lettre que Rosine laisse prendre à Bartholo, en figurant un évanouissement. Cette comédie nous révèle un Rousseau gai, de style presque fringant, et si curieux à comparer avec l'autre que cette pièce mériterait d'être plus connue.
« ï^arcisse ». — Intérêt de la préface et médiocrité da marivaudage de la pièce. — Narcisse, au contraire, ne doit sa célébrité relative qu'à sa préface. Pour la comédie, elle est presque partout d'un si gauche marivaudage, qu'on y chercherait en vain la trace de ces remaniements que Marivaux lui-même, au dire de l'auteur, lui aurait indiqués, sauf, peut-être, dans une scène assez piquante, entre Valère et Frontin (se. m). D'ailleurs l'auteur passa condamnation, dans ses Confessions et publiquement, comme on l'a vu plus haut.
Le « Devin de \illage ». — Rousseau « hibou de Minerve ». — Ce n'est pas par sa musique seule, délicieuse d'ailleurs, et
d'un charme encore pénétrant dans plus d'une mélodie, que le Devin de village mérite sa célébrité. Il y a, dans les situations, de la sensibilité; mais Rousseau Fexagère singulièrement quand il voit dans Colette « une sœur de Julie >. Les vers ont de la franchise, de la grâce ïtiéme, de la fraîcheur surtout : ce sont les plus originaux et même les meilleurs de Rousseau, après ceux de VEngagemenl téméraire. La musique aidant, on peut répéter le mot de Chamfort", tout précieux qu'il est : « On disait de Jean-Jacques Rousseau : c'est un hibou. Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve, et quand je sors du Devin de village, j'ajouterais : déniché par les Grâces. >
Les « Muses galantes ». — Les vers des Muses galantes ont pourtant quelques mérites : ils sont assez coulants. Le ton a partout un tour galant, avec une grâce qui est assez sévère dans la scène d'Hésiode, assez dramatique dans celle d'Ovide, assez épicurienne dans celle d'Anacréon.
La découverte du A'ouvean Monde. — « Iphis. » — « Les Prîsonuicrs de guerre. » — « Lucrèce. » — Ce sont là des mérites assez minces, mais que n'annonçaient pas les fadaises débitées par le conquérant Altar à Carine, dans la Découverte du Nouveau Monde, composée à Lyon, vers 1741. La versification en est d'un apprenti médiocrement doué.
Même gaucherie dans les fragments de la tragédie où Anaxarète, de sang royal, éprise d'fphis, simple officier du roi, sacrifie son amour à sa gloire comme Viriathe ou toute autre héroïne de Corneille.
Dans les Prisonniers de guerre, nous ne voypns à signaler qu'un incident assez vif, à la scène ix, où une lettre de Dorante à son fils, étant prise par Sophie pour celle d'une rivale, provoque chez elle l'aveu de son amour. Le reste e*st assez embrouillé et terne.
Il n'en est pas de même des fragments de Lucrèce : ils font regretter que Rousseau n'ait pas poussé cette ébauche. Nous croyons démêler des accents tragiques et de l'élévation dans le rôle de Théroïne, malgré sa situation romanesque de femme mal mariée, analogue àcelledePauline,oùlajetaitRousseauaudébut.
« Prgnialion. » — Originalité de cette forme dramatique. — Mais le plus intéressant de ces essais nous parait être Pyg-